le sont de même. Ils ne réfléchissent point; mais ils pensent: le temps
s'écoule, la mémoire des choses s'efface, et ils ne se souviennent plus
d'avoir pensé.
--Mais par où pensaient-ils? répliqua Mirzoza; car c'est là le point de
la question.
--Par la tête, répondit Sélim.
--Et toujours cette tête où l'on ne voit goutte, répliqua la sultane.
Laissez là votre lanterne sourde, dans laquelle vous supposez une
lumière qui n'apparaît qu'à celui qui la porte; écoutez mon expérience,
et convenez de la vérité de mon hypothèse. Il est si constant que l'âme
commence par les pieds son progrès dans le corps, qu'il y a des hommes
et des femmes en qui elle n'a jamais remonté plus haut. Seigneur, vous
avez admiré mille fois la légèreté de Nini et le vol de Saligo;
répondez-moi donc sincèrement: croyez-vous que ces créatures aient l'âme
ailleurs que dans les jambes? Et n'avez-vous pas remarqué que dans
Volucer et Zélindor, la tête est soumise aux pieds? La tentation
continuelle d'un danseur, c'est de se considérer les jambes. Dans tous
ses pas, l'oeil attentif suit la trace du pied, et la tête s'incline
respectueusement devant les pieds, ainsi que devant Sa Hautesse, ses
invincibles pachas.
--Je conviens de l'observation, dit Sélim; mais je nie qu'elle soit
générale.
--Aussi ne prétends-je pas, répliqua Mirzoza, que l'âme se fixe toujours
dans les pieds: elle s'avance, elle voyage, elle quitte une partie, elle
y revient pour la quitter encore; mais je soutiens que les autres
membres sont toujours subordonnés à celui qu'elle habite. Cela varie
selon l'âge, le tempérament, les conjonctures, et de là naissent la
différence des goûts, la diversité des inclinations, et celle des
caractères. N'admirez-vous pas la fécondité de mon principe? et la
multitude des phénomènes auxquels il s'étend ne prouve-t-elle pas sa
certitude?
--Madame, lui répondit Sélim, si vous en faisiez l'application à
quelques-uns, nous en recevrions peut-être un degré de conviction que
nous attendons encore.
--Très-volontiers, répliqua Mirzoza, qui commençait à sentir ses
avantages: vous allez être satisfait; suivez seulement le fil de mes
idées. Je ne me pique pas d'argumenter. Je parle sentiment: c'est notre
philosophie à nous autres femmes; et vous l'entendez presque aussi bien
que nous. Il est assez vraisemblable, ajouta-t-elle, que jusqu'à huit ou
dix ans l'âme occupe les pieds et les jambes; mais alors, ou même un peu
plus tard, elle abandonne ce logis, ou de son propre mouvement, ou par
force. Par force, quand un précepteur emploie des machines pour la
chasser de son pays natal, et la conduire dans le cerveau, où elle se
métamorphose communément en mémoire et presque jamais en jugement; c'est
le sort des enfants de collége. Pareillement, s'il arrive qu'une
gouvernante imbécile se travaille à former une jeune personne, lui
farcisse l'esprit de connaissances, et néglige le coeur et les
moeurs, l'âme vole rapidement vers la tête, s'arrête sur la langue, ou
se fixe dans les yeux, et son élève n'est qu'une babillarde ennuyeuse,
ou qu'une coquette. Ainsi, la femme voluptueuse est celle dont l'âme
occupe le bijou, et ne s'en écarte jamais.
«La femme galante, celle dont l'âme est tantôt dans le bijou, et tantôt
dans les yeux.
«La femme tendre, celle dont l'âme est habituellement dans le coeur;
mais quelquefois aussi dans le bijou.
«La femme vertueuse, celle dont l'âme est tantôt dans la tête, tantôt
dans le coeur; mais jamais ailleurs.
«Si l'âme se fixe dans le coeur, elle formera les caractères
sensibles, compatissants, vrais, généreux. Si, quittant le coeur pour
n'y plus revenir, elle se relègue dans la tête, alors elle constituera
ceux que nous traitons d'hommes durs, ingrats, fourbes et cruels.
«La classe de ceux en qui l'âme ne visite la tête que comme une maison
de campagne où son séjour n'est pas long, est très-nombreuse. Elle est
composée des petits-maîtres, des coquettes, des musiciens, des poëtes,
des romanciers, des courtisans et de tout ce qu'on appelle les jolies
femmes. Écoutez raisonner ces êtres, et vous reconnaîtrez sur-le-champ
des âmes vagabondes, qui se ressentent des différents climats qu'elles
habitent.
--S'il est ainsi, dit Sélim, la nature a fait bien des inutilités. Nos
sages tiennent toutefois pour constant qu'elle n'a rien produit en vain.
--Laissons là vos sages et leurs grands mots, répondit Mirzoza, et quant
à la nature, ne la considérons qu'avec les yeux de l'expérience, et nous
en apprendrons qu'elle a placé l'âme dans le corps de l'homme, comme
dans un vaste palais, dont elle n'occupe pas toujours le plus bel
appartement. La tête et le coeur lui sont principalement destinés,
comme le centre des vertus et le séjour de la vérité; mais le plus
souvent elle s'arrête en chemin, et préfère un galetas, un lieu suspect,
une misérable auberge, où elle s'endort dans une ivresse perpétuelle.
Ah! s'il m'était donné seulement pour vingt-quatre heures d'arranger le
monde à ma fantaisie, je vous divertirais par un spectacle bien étrange:
en un moment j'ôterais à chaque âme les parties de sa demeure qui lui
sont superflues, et vous verriez chaque personne caractérisée par celle
qui lui resterait. Ainsi les danseurs seraient réduits à deux pieds, ou
à deux jambes tout au plus; les chanteurs à un gosier; la plupart des
femmes à un bijou; les héros et les spadassins à une main armée;
certains savants à un crâne sans cervelle; il ne resterait à une joueuse
que deux bouts de mains qui agiteraient sans cesse des cartes; à un
glouton, que deux mâchoires toujours en mouvement; à une coquette, que
deux yeux; à un débauché, que le seul instrument de ses passions; les
ignorants et les paresseux seraient réduits à rien[51].
[Note 51: Il nous semble qu'on ne peut se refuser à voir ici la même
idée fondamentale qui fit écrire quelques années plus tard à Diderot ses
deux _Lettres sur les aveugles_ et _sur les sourds et muets_, et que la
_statue organisée_ de Condillac est déjà ici en germe.]
--Pour peu que vous laissassiez de mains aux femmes, interrompit le
sultan, ceux que vous réduiriez au seul instrument de leurs passions,
seraient courus. Ce serait une chasse plaisante à voir; et si l'on était
partout ailleurs aussi avide de ces oiseaux que dans le Congo, bientôt
l'espèce en serait éteinte.
--Mais les personnes tendres et sensibles, les amants constants et
fidèles, de quoi les composeriez-vous? demanda Sélim à la favorite.
--D'un coeur, répondit Mirzoza; et je sais bien, ajouta-t-elle en
regardant tendrement Mangogul, quel est celui à qui le mien chercherait
à s'unir.»
Le sultan ne put résister à ce discours; il s'élança de son fauteuil
vers sa favorite: ses courtisans disparurent, et la chaire du nouveau
philosophe devint le théâtre de leurs plaisirs; il lui témoigna à
plusieurs reprises qu'il n'était pas moins enchanté de ses sentiments
que de ses discours; et l'équipage philosophique en fut mis en désordre.
Mirzoza rendit à ses femmes les jupons noirs, renvoya au lord sénéchal
son énorme perruque, et à M. l'abbé son bonnet carré, avec assurance
qu'il serait sur la feuille à la nomination prochaine. A quoi ne fût-il
point parvenu, s'il eût été bel esprit? Une place à l'Académie était la
moindre récompense qu'il pouvait espérer; mais malheureusement il ne
savait que deux ou trois cents mots, et n'avait jamais pu parvenir à en
composer deux ritournelles.
CHAPITRE XXX.
SUITE DE LA CONVERSATION PRÉCÉDENTE.
Mangogul était le seul qui eût écouté la leçon de philosophie de
Mirzoza, sans l'avoir interrompue. Comme il contredisait assez
volontiers, elle en fut étonnée.
«Le sultan admettrait-il mon système d'un bout à l'autre? se disait-elle
à elle-même. Non, il n'y a pas de vraisemblance à cela. L'aurait-il
trouvé trop mauvais pour daigner le combattre? Cela pourrait être. Mes
idées ne sont pas les plus justes qu'on ait eues jusqu'à présent;
d'accord: mais ce ne sont pas non plus les plus fausses; et je pense
qu'on a quelquefois imaginé plus mal.»
Pour sortir de ce doute, la favorite se détermina à questionner
Mangogul.
«Eh bien! prince, lui dit-elle, que pensez-vous de mon système.
--Il est admirable, lui répondit le sultan; je n'y trouve qu'un seul
défaut.
--Et quel est ce défaut? lui demanda la favorite.
--C'est, dit Mangogul, qu'il est faux de toute fausseté. Il faudrait, en
suivant vos idées, que nous eussions tous des âmes; or, voyez donc,
délices de mon coeur, qu'il n'y a pas le sens commun dans cette
supposition. «J'ai une âme: voilà un animal qui se conduit la plupart du
temps comme s'il n'en avait point; et peut-être encore n'en a-t-il
point, lors même qu'il agit comme s'il en avait une. Mais il a un nez
fait comme le mien; je sens que j'ai une âme et que je pense: donc cet
animal a une âme, et pense aussi de son côté.» Il y a mille ans qu'on
fait ce raisonnement, et il y en a tout autant qu'il est impertinent.
--J'avoue, dit la favorite, qu'il n'est pas toujours évident que les
autres pensent.
--Et ajoutez, reprit Mangogul, qu'en cent occasions il est évident
qu'ils ne pensent pas.
--Mais ce serait, ce me semble, aller bien vite, reprit Mirzoza, que
d'en conclure qu'ils n'ont jamais pensé, ni ne penseront jamais. On
n'est point toujours une bête pour l'avoir été quelquefois; et Votre
Hautesse...»
Mirzoza craignant d'offenser le sultan, s'arrêta là tout court.
«Achevez, madame, lui dit Mangogul, je vous entends; et Ma Hautesse
n'a-t-elle jamais fait la bête, voulez-vous dire, n'est-ce pas? Je vous
répondrai que je l'ai fait quelquefois, et que je pardonnais même alors
aux autres de me prendre pour tel; car vous vous doutez bien qu'ils n'y
manquaient pas, quoiqu'ils n'osassent pas me le dire...
--Ah! prince! s'écria la favorite, si les hommes refusaient une âme au
plus grand monarque du monde, à qui en pourraient-ils accorder une?
--Trêve de compliments, dit Mangogul. J'ai déposé pour un moment la
couronne et le sceptre. J'ai cessé d'être sultan pour être philosophe,
et je puis entendre et dire la vérité. Je vous ai, je crois, donné des
preuves de l'un; et vous m'avez insinué, sans m'offenser, et tout à
votre aise, que je n'avais été quelquefois qu'une bête. Souffrez que
j'achève de remplir les devoirs de mon nouveau caractère.»
«Loin de convenir avec vous, continua-t-il, que tout ce qui porte des
pieds, des bras, des mains, des yeux et des oreilles, comme j'en ai,
possède une âme comme moi, je vous déclare que je suis persuadé, à n'en
jamais démordre, que les trois quarts des hommes et toutes les femmes ne
sont que des automates.
--Il pourrait bien y avoir dans ce que vous dites là, répondit la
favorite, autant de vérité que de politesse.
--Oh! dit le sultan, voilà-t-il pas que madame se fâche; et de quoi
diable vous avisez-vous de philosopher, si vous ne voulez pas qu'on vous
parle vrai? Est-ce dans les écoles qu'il faut chercher la politesse? Je
vous ai laissé vos coudées franches; que j'aie les miennes libres, s'il
vous plaît. Je vous disais donc que vous êtes toutes des bêtes.
--Oui, prince; et c'est ce qui vous restait à prouver, ajouta Mirzoza.
--C'est le plus aisé,» répondit le sultan.
Alors il se mit à débiter toutes les impertinences qu'on a dites et
redites, avec le moins d'esprit et de légèreté qu'il est possible,
contre un sexe qui possède au souverain degré ces deux qualités. Jamais
la patience de Mirzoza ne fut mise à une plus forte épreuve; et vous ne
vous seriez jamais tant ennuyé de votre vie, si je vous rapportais tous
les raisonnements de Mangogul. Ce prince, qui ne manquait pas de bon
sens, fut ce jour-là d'une absurdité qui ne se conçoit pas. Vous en
allez juger.
«Il est si vrai, morbleu, disait-il, que la femme n'est qu'un animal,
que je gage qu'en tournant l'anneau de Cucufa sur ma jument, je la fais
parler comme une femme.
--Voilà, sans contredit, lui répondit Mirzoza, l'argument le plus fort
qu'on ait fait et qu'on fera jamais contre nous.»
Puis elle se mit à rire comme une folle. Mangogul, dépité de ce que ses
ris ne finissaient point, sortit brusquement, résolu de tenter la
bizarre expérience qui s'était présentée à son imagination.
CHAPITRE XXXI.
TREIZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LA PETITE JUMENT.
Je ne suis pas grand faiseur de portraits. J'ai épargné au lecteur celui
de la sultane favorite; mais je ne me résoudrai jamais à lui faire grâce
de celui de la jument du sultan. Sa taille était médiocre; elle se
tenait assez bien; on lui reprochait seulement de laisser un peu tomber
sa tête en devant. Elle avait le poil blond, l'oeil bleu, le pied
petit, la jambe sèche, le jarret ferme et la croupe légère. On lui avait
appris longtemps à danser; et elle faisait la révérence comme un
président à la messe rouge. C'était en somme une assez jolie bête; douce
surtout: on la montait aisément; mais il fallait être excellent écuyer
pour n'en être pas désarçonné. Elle avait appartenu au sénateur Aaron;
mais un beau soir, voilà la petite quinteuse qui prend le mors aux
dents, jette monsieur le rapporteur les quatre fers en l'air et s'enfuit
à toute bride dans les haras du sultan, emportant sur son dos, selle,
bride, harnais, housse et caparaçon de prix, qui lui allaient si bien,
qu'on ne jugea pas à propos de les renvoyer.
Mangogul descendit dans ses écuries, accompagné de son premier
secrétaire Ziguezague.
«Écoutez attentivement, lui dit-il, et écrivez...»
A l'instant il tourna sa bague sur la jument, qui se mit à sauter,
caracoler, ruer, volter en hennissant sous queue...
«A quoi pensez-vous? dit le prince à son secrétaire: écrivez donc...
--Sultan, répondit Ziguezague, j'attends que Votre Hautesse commence...
--Ma jument, dit Mangogul, vous dictera pour cette fois; écrivez.»
Ziguezague, que cet ordre humiliait trop, à son avis, prit la liberté de
représenter au sultan qu'il se tiendrait toujours fort honoré d'être son
secrétaire, mais non celui de sa jument...
«Écrivez, vous dis-je, lui réitéra le sultan.
--Prince, je ne puis, répliqua Ziguezague; je ne sais point
l'orthographe de ces sortes de mots...
--Écrivez toujours, dit encore le sultan...
--Je suis au désespoir de désobéir à Votre Hautesse, ajouta Ziguezague;
mais...
--Mais, vous êtes un faquin, interrompit Mangogul irrité d'un refus si
déplacé; sortez de mon palais, et n'y reparaissez point.»
Le pauvre Ziguezague disparut, instruit, par son expérience, qu'un homme
de coeur ne doit point entrer chez la plupart des grands, ou doit
laisser ses sentiments à la porte. On appela son second. C'était un
Provençal franc, honnête, mais surtout désintéressé. Il vola où il crut
que son devoir et sa fortune l'appelaient, fit un profond salut au
sultan, un plus profond à sa jument et écrivit tout ce qu'il plut à la
cavale de dicter.
On trouvera bon que je renvoie ceux qui seront curieux de son discours
aux archives du Congo. Le prince en fit distribuer sur-le-champ des
copies à tous ses interprètes et professeurs en langues étrangères, tant
anciennes que modernes. L'un dit que c'était une scène de quelque
vieille tragédie grecque qui lui paraissait fort touchante; un autre
parvint, à force de tête, à découvrir que c'était un fragment important
de la théologie des Égyptiens; celui-ci prétendait que c'était l'exorde
de l'oraison funèbre d'Annibal en carthaginois; celui-là assura que la
pièce était écrite en chinois, et que c'était une prière fort dévote à
Confucius.
Tandis que les érudits impatientaient le sultan avec leurs savantes
conjectures, il se rappela les voyages de Gulliver, et ne douta point
qu'un homme qui avait séjourné aussi longtemps que cet Anglais dans une
île où les chevaux ont un gouvernement, des lois, des rois, des dieux,
des prêtres, une religion, des temples et des autels, et qui paraissait
si parfaitement instruit de leurs moeurs et de leurs coutumes, n'eût
une intelligence parfaite de leur langue. En effet Gulliver lut et
interpréta tout courant le discours de la jument malgré les fautes
d'écriture dont il fourmillait. C'est même la seule bonne traduction
qu'on ait dans tout le Congo. Mangogul apprit, à sa propre satisfaction
et à l'honneur de son système, que c'était un abrégé historique des
amours d'un vieux pacha à trois queues avec une petite jument, qui avait
été saillie par une multitude innombrable de baudets, avant lui;
anecdote singulière, mais dont la vérité n'était ignorée, ni du sultan,
ni d'aucun autre, à la cour, à Banza et dans le reste de l'empire.
CHAPITRE XXXII.
LE MEILLEUR PEUT-ÊTRE, ET LE MOINS LU DE CETTE HISTOIRE.
RÊVE DE MANGOGUL, OU VOYAGE DANS LA RÉGION DES HYPOTHÈSES.
«Ahi! dit Mangogul en bâillant et se frottant les yeux, j'ai mal à la
tête. Qu'on ne me parle jamais de philosophie; ces conversations sont
malsaines. Hier, je me couchai sur des idées creuses, et au lieu de
dormir en sultan, mon cerveau a plus travaillé que ceux de mes ministres
ne travailleront en un an. Vous riez; mais pour vous convaincre que je
n'exagère point et me venger de la mauvaise nuit que vos raisonnements
m'ont procurée, vous allez essuyer mon rêve tout du long.
«Je commençais à m'assoupir et mon imagination à prendre son essor,
lorsque je vis bondir à mes côtés un animal singulier. Il avait la tête
de l'aigle, les pieds du griffon, le corps du cheval et la queue du
lion. Je le saisis malgré ses caracoles, et, m'attachant à sa crinière,
je sautai légèrement sur son dos. Aussitôt il déploya de longues ailes
qui partaient de ses flancs et je me sentis porter dans les airs avec
une vitesse incroyable.
«Notre course avait été longue, lorsque j'aperçus, dans le vague de
l'espace, un édifice suspendu comme par enchantement. Il était vaste. Je
ne dirai point qu'il péchât par les fondements, car il ne portait sur
rien. Ses colonnes, qui n'avaient pas un demi-pied de diamètre,
s'élevaient à perte de vue et soutenaient des voûtes qu'on ne
distinguait qu'à la faveur des jours dont elles étaient symétriquement
percées.
«C'est à l'entrée de cet édifice que ma monture s'arrêta. Je balançai
d'abord à mettre pied à terre, car je trouvais moins de hasard à
voltiger sur mon hippogriffe qu'à me promener sous ce portique.
Cependant, encouragé par la multitude de ceux qui l'habitaient et par
une sécurité remarquable qui régnait sur tous les visages, je descends,
je m'avance, je me jette dans la foule et je considère ceux qui la
faisaient.
«C'étaient des vieillards, ou bouffis, ou fluets, sans embonpoint et
sans force et presque tous contrefaits. L'un avait la tête trop petite,
l'autre les bras trop courts. Celui-ci péchait par le corps, celui-là
manquait par les jambes. La plupart n'avaient point de pieds et
n'allaient qu'avec des béquilles. Un souffle les faisait tomber, et ils
demeuraient à terre jusqu'à ce qu'il prît envie à quelque nouveau
débarqué de les relever. Malgré tous ces défauts, ils plaisaient au
premier coup d'oeil. Ils avaient dans la physionomie je ne sais quoi
d'intéressant et de hardi. Ils étaient presque nus, car tout leur
vêtement consistait en un petit lambeau d'étoffe qui ne couvrait pas la
centième partie de leur corps.
«Je continue de fendre la presse et je parviens au pied d'une tribune à
laquelle une grande toile d'araignée servait de dais. Du reste, sa
hardiesse répondait à celle de l'édifice. Elle me parut posée comme sur
la pointe d'une aiguille et s'y soutenir en équilibre. Cent fois je
tremblai pour le personnage qui l'occupait. C'était un vieillard à
longue barbe, aussi sec et plus nu qu'aucun de ses disciples. Il
trempait, dans une coupe pleine d'un fluide subtil, un chalumeau qu'il
portait à sa bouche et soufflait des bulles à une foule de spectateurs
qui l'environnaient et qui travaillaient à les porter jusqu'aux nues.
«--Où suis-je? me dis-je à moi-même, confus de ces puérilités. Que veut
dire ce souffleur avec ses bulles et tous ces enfants décrépits occupés
à les faire voler? Qui me développera ces choses?...» Les petits
échantillons d'étoffes m'avaient encore frappé, et j'avais observé que
plus ils étaient grands moins ceux qui les portaient s'intéressaient aux
bulles. Cette remarque singulière m'encouragea à aborder celui qui me
paraîtrait le moins déshabillé.
«J'en vis un dont les épaules étaient à moitié couvertes de lambeaux si
bien rapprochés que l'art dérobait aux yeux les coutures. Il allait et
venait dans la foule, s'embarrassant assez peu de ce qui s'y passait. Je
lui trouvai l'air affable, la bouche riante, la démarche noble, le
regard doux, et j'allai droit à lui.
«--Qui êtes-vous? où suis-je? et qui sont tous ces gens? lui demandai-je
sans façon.
«--Je suis Platon, me répondit-il. Vous êtes dans la région des
hypothèses, et ces gens-là sont des systématiques.
«--Mais par quel hasard, lui répliquai-je, le divin Platon se
trouve-t-il ici? et que fait-il parmi ces insensés?...
«--Des recrues, me dit-il. J'ai loin de ce portique un petit sanctuaire
où je conduis ceux qui reviennent des systèmes.
«--Et à quoi les occupez-vous?
«--A connaître l'homme, à pratiquer la vertu et à sacrifier aux
grâces...
«--Ces occupations sont belles; mais que signifient tous ces petits
lambeaux d'étoffes par lesquels vous ressemblez mieux à des gueux qu'à
des philosophes?
«--Que me demandez-vous là, dit-il en soupirant, et quel souvenir me
rappelez-vous? Ce temple fut autrefois celui de la philosophie. Hélas!
que ces lieux sont changés! La chaire de Socrate était dans cet
endroit...
«--Quoi donc! lui dis-je en l'interrompant, Socrate avait-il un
chalumeau et soufflait-il aussi des bulles?...
«--Non, non, me répondit Platon; ce n'est pas ainsi qu'il mérita des
dieux le nom du plus sage des hommes; c'est à faire des têtes, c'est à
former des coeurs, qu'il s'occupa tant qu'il vécut. Le secret s'en
perdit à sa mort. Socrate mourut, et les beaux jours de la philosophie
passèrent. Ces pièces d'étoffes, que ces systématiques mêmes se font
honneur de porter, sont des lambeaux de son habit. Il avait à peine les
yeux fermés, que ceux qui aspiraient au titre de philosophes se jetèrent
sur sa robe et la déchirèrent.
«--J'entends, repris-je, et ces pièces leur ont servi d'étiquette à eux
et à leur longue postérité...
«--Qui rassemblera ces morceaux, continua Platon, et nous restituera la
robe de Socrate?»
«Il en était à cette exclamation pathétique lorsque j'entrevis dans
l'éloignement un enfant qui marchait vers nous à pas lents mais assurés.
Il avait la tête petite, le corps menu, les bras faibles et les jambes
courtes; mais tous ses membres grossissaient et s'allongeaient à mesure
qu'il s'avançait. Dans le progrès de ses accroissements successifs, il
m'apparut sous cent formes diverses; je le vis diriger vers le ciel un
long télescope, estimer à l'aide d'un pendule la chute des corps[52],
constater avec un tube rempli de mercure la pesanteur de l'air[53], et,
le prisme à la main, décomposer la lumière[54]. C'était alors un énorme
colosse; sa tête touchait aux cieux, ses pieds se perdaient dans l'abîme
et ses bras s'étendaient de l'un à l'autre pôle. Il secouait de la main
droite un flambeau dont la lumière se répandait au loin dans les airs,
éclairait au fond des eaux et pénétrait dans les entrailles de la terre.
[Note 52: Galilée.]
[Note 53: Pascal.]
[Note 54: Newton.]
«--Quelle est, demandai-je à Platon, cette figure gigantesque qui vient
à nous?
«--Reconnaissez l'Expérience, me répondit-il; c'est elle-même.»
«A peine m'eut-il fait cette courte réponse, que je vis l'Expérience
approcher et les colonnes du portique des hypothèses chanceler, ses
voûtes s'affaisser et son pavé s'entr'ouvrir sous nos pieds.
«--Fuyons, me dit encore Platon; fuyons; cet édifice n'a plus qu'un
moment à durer.»
«A ces mots, il part; je le suis. Le colosse arrive, frappe le portique,
il s'écroule avec un bruit effroyable, et je me réveille[55].»
[Note 55: Cette seule page du roman rachète bien, pour nous,
quelques-unes des autres, et s'il fallait les autres pour faire lire
celle-là, on a quelques raisons d'être indulgent.]
--Ah! prince, s'écria Mirzoza, c'est à faire à vous de rêver. Je serais
fort aise que vous eussiez passé une bonne nuit; mais à présent que je
sais votre rêve, je serais bien fâchée que vous ne l'eussiez point eu.