«Eh bien! sénéchal, me croirez-vous une autre fois? dit Mangogul

instruit de la désertion, à ce bonhomme, en lui frappant sur l'épaule.

Je vous avais promis de vous délivrer de toutes ces pleureuses; et vous

en voilà quitte. Elles étaient pourtant très-assidues à vous faire leur

cour, malgré vos quatre-vingt-quinze ans sonnés. Mais quelques

prétentions que vous y puissiez avoir, car je connais la facilité que

vous aviez d'en former vis-à-vis de ces dames, je compte que vous me

saurez gré de leur évasion. Elles vous donnaient plus d'embarras que de

plaisir.»

L'auteur africain nous apprend que la mémoire de cet essai s'est

conservée dans le Congo, et que c'est par cette raison que le

gouvernement y est si réservé à accorder des pensions; mais ce ne fut

pas le seul bon effet de l'anneau de Cucufa, comme on va voir dans le

chapitre suivant.

CHAPITRE XXVIII.

DOUZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

QUESTIONS DE DROIT.

Le viol était sévèrement puni dans le Congo: or, il en arriva un

très-célèbre sous le règne de Mangogul. Ce prince, à son avénement à la

couronne, avait juré, comme tous ses prédécesseurs, de ne point accorder

de pardon pour ce crime; mais quelque sévères que soient les lois, elles

n'arrêtent guère ceux qu'un grand intérêt pousse à les enfreindre. Le

coupable était condamné à perdre la partie de lui-même par laquelle il

avait péché, opération cruelle dont il périssait ordinairement; celui

qui la faisait y prenant moins de précaution que Petit[47].

[Note 47: Petit (Jean-Louis), chirurgien célèbre, né à Paris en

1674, mort le 20 avril 1750. (Br.)--Il avait inventé un procédé de

ligature au moyen duquel il combattait victorieusement les hémorragies

consécutives aux opérations.]

Kersael, jeune homme de naissance, languissait depuis six mois au fond

d'un cachot, dans l'attente de ce supplice. Fatmé, femme jeune et jolie,

était sa Lucrèce et son accusatrice. Ils avaient été fort bien ensemble;

personne ne l'ignorait: l'indulgent époux de Fatmé n'y trouvait point à

redire. Ainsi le public aurait eu mauvaise grâce de se mêler de leurs

affaires.

Après deux ans d'un commerce tranquille, soit inconstance, soit dégoût,

Kersael s'attacha à une danseuse de l'Opéra de Banza, et négligea Fatmé,

sans toutefois rompre ouvertement avec elle. Il voulait que sa retraite

fût décente, ce qui l'obligeait à fréquenter encore dans la maison.

Fatmé, furieuse de cet abandon, médita sa vengeance, et profita de ce

reste d'assiduités pour perdre son infidèle.

Un jour que le commode époux les avait laissés seuls, et que Kersael,

ayant déceint son cimeterre, tâchait d'assoupir les soupçons de Fatmé

par ces protestations qui ne coûtent rien aux amants, mais qui ne

surprennent jamais la crédulité d'une femme alarmée, celle-ci, les yeux

égarés, et mettant en cinq ou six coups de main le désordre dans sa

parure, poussa des cris effrayants, et appela à son secours son époux et

ses domestiques qui accoururent, et devinrent les témoins de l'offense

que Fatmé disait avoir reçue de Kersael, en montrant le cimeterre, «que

l'infâme a levé dix fois sur ma tête, ajouta-t-elle, pour me soumettre à

ses désirs.»

Le jeune homme, interdit de la noirceur de l'accusation, n'eut ni la

force de répondre, ni celle de s'enfuir. On le saisit, et il fut conduit

en prison, et abandonné aux poursuites de la justice du Cadilesker[48].

[Note 48: Juge militaire. (Br.)]

Les lois ordonnaient que Fatmé serait visitée; elle le fut donc, et le

rapport des matrones se trouva très-défavorable à l'accusé. Elles

avaient un protocole[49] pour constater l'état d'une femme violée, et

toutes les conditions requises concoururent contre Kersael. Les juges

l'interrogèrent: Fatmé lui fut confrontée; on entendit les témoins. Il

avait beau protester de son innocence, nier le fait, et démontrer par le

commerce qu'il avait entretenu plus de deux ans avec son accusatrice que

ce n'était pas une femme qu'on violât; la circonstance du cimeterre, la

solitude du tête-à-tête, les cris de Fatmé, l'embarras de Kersael à la

vue de l'époux et des domestiques, toutes ces choses formaient, selon

les juges, des présomptions violentes. De son côté, Fatmé, loin d'avouer

des faveurs accordées, ne convenait pas même d'avoir donné des lueurs

d'espérance, et soutenait que l'attachement opiniâtre à son devoir, dont

elle ne s'était jamais relâchée, avait sans doute poussé Kersael à lui

arracher de force ce qu'il avait désespéré d'obtenir par séduction. Le

procès-verbal des duègnes était encore une pièce terrible; il ne fallait

que le parcourir et le comparer avec les dispositions du code criminel,

pour y lire la condamnation du malheureux Kersael. Il n'attendait son

salut ni de ses défenses, ni du crédit de sa famille; et les magistrats

avaient fixé le jugement définitif de son procès au treize de la lune de

Régeb. On l'avait même annoncé au peuple, à son de trompe, selon la

coutume.

[Note 49: Diderot avait probablement trouvé ce protocole dans le

livre de Venette, _De la Génération de l'Homme_, Cologne, 1696. Venette,

en reproduisant un procès-verbal authentique d'une visite de matrones

pour constater un viol, se plaignait déjà très-vivement de leur

ignorance, et disait (p. 89): «Si les matrones de France avaient soin

d'assister aux anatomies des femmes que l'on fait publiquement aux

Écoles de médecine, comme font celles d'Espagne, je suis assuré qu'elles

ne donneraient pas des attestations fabriquées de la sorte, qui prouvent

qu'il ne faut jamais s'en fier à elles, quand il est question de

l'honneur et de la virginité d'une fille.»]

Cet événement fut le sujet des conversations, et partagea longtemps les

esprits. Quelques vieilles bégueules, qui n'avaient jamais eu à redouter

le viol, allaient criant: «Que l'attentat de Kersael était énorme; que

si l'on n'en faisait un exemple sévère, l'innocence ne serait plus en

sûreté, et qu'une honnête femme risquerait d'être insultée jusqu'au pied

des autels.» Puis elles citaient des occasions où de petits audacieux

avaient osé attaquer la vertu de plusieurs dames respectables; les

détails ne laissaient aucun doute que les dames respectables dont elles

parlaient, c'étaient elles-mêmes; et tous ces propos se tenaient avec

des bramines moins innocents que Kersael, et par des dévotes aussi sages

que Fatmé, par forme d'entretiens édifiants.

Les petits-maîtres, au contraire, et même quelques petites-maîtresses,

avançaient que le viol était une chimère: qu'on ne se rendait jamais que

par capitulation, et que, pour peu qu'une place fût défendue, il était

de toute impossibilité de l'emporter de vive force. Les exemples

venaient à l'appui des raisonnements; les femmes en connaissaient, les

petits-maîtres en créaient; et l'on ne finissait point de citer des

femmes qui n'avaient point été violées. «Le pauvre Kersael! disait-on,

de quoi diable s'est-il avisé, d'en vouloir à la petite Bimbreloque

(c'était le nom de la danseuse); que ne s'en tenait-il à Fatmé? Ils

étaient au mieux; et l'époux les laissait aller leur chemin, que c'était

une bénédiction... Les sorcières de matrones ont mal mis leurs lunettes,

ajoutait-on, et n'y ont vu goutte; car qui est-ce qui voit clair là? Et

puis messieurs les sénateurs vont le priver de sa joie, pour avoir

enfoncé une porte ouverte. Le pauvre garçon en mourra; cela n'est pas

douteux. Et voyez, après cela, à quoi les femmes mécontentes ne seront

point autorisées...

--Si cette exécution a lieu, interrompait un autre, je me fais

Fri-Maçon[50].»

[Note 50: _Freemason._ On a ainsi prononcé assez longtemps avant de

traduire le mot.]

Mirzoza, naturellement compatissante, représenta à Mangogul qui

plaisantait, lui, de l'état futur de Kersael, que si les lois parlaient

contre Kersael, le bon sens déposait contre Fatmé.

«Il est inouï, d'ailleurs, ajoutait-elle, que, dans un gouvernement

sage, on s'arrête tellement à la lettre des lois, que la simple

allégation d'une accusatrice suffise pour mettre en péril la vie d'un

citoyen. La réalité d'un viol ne saurait être trop bien constatée; et

vous conviendrez, seigneur, que ce fait est du moins autant de la

compétence de votre anneau que de vos sénateurs. Il serait assez

singulier que les matrones en sussent sur cet article plus que les

bijoux mêmes. Jusqu'à présent, seigneur, la bague de Votre Hautesse n'a

presque servi qu'à satisfaire votre curiosité. Le génie de qui vous la

tenez ne se serait-il point proposé de fin plus importante? Si vous

l'employiez à la découverte de la vérité et au bonheur de vos sujets,

croyez-vous que Cucufa s'en offensât? Essayez. Vous avez en main un

moyen infaillible de tirer de Fatmé l'aveu de son crime, ou la preuve de

son innocence.

--Vous avez raison, reprit Mangogul, et vous allez être satisfaite.»

Le sultan partit sur-le-champ: il n'y avait pas de temps à perdre; car

c'était le 12 au soir de la lune de Régeb, et le sénat devait prononcer

le 13. Fatmé venait de se mettre au lit; ses rideaux étaient

entr'ouverts. Une bougie de nuit jetait sur son visage une lueur sombre.

Elle parut belle au sultan, malgré l'agitation violente qui la

défigurait. La compassion et la haine, la douleur et la vengeance,

l'audace et la honte se peignaient dans ses yeux, à mesure qu'elles se

succédaient dans son coeur. Elle poussait de profonds soupirs, versait

des larmes, les essuyait, en répandait de nouvelles, restait quelques

moments la tête abattue et les yeux baissés, les relevait brusquement,

et lançait vers le ciel des regards furieux. Cependant, que faisait

Mangogul? il se parlait à lui-même, et se disait tout bas: «Voilà tous

les symptômes du désespoir. Son ancienne tendresse pour Kersael s'est

réveillée dans toute sa violence. Elle a perdu de vue l'offense qu'on

lui a faite, et elle n'envisage plus que le supplice réservé à son

amant.» En achevant ces mots, il tourna sur Fatmé le fatal anneau; et

son bijou s'écria vivement:

«Encore douze heures! et nous serons vengés. Il périra, le traître,

l'ingrat; et son sang versé...» Fatmé effrayée du mouvement

extraordinaire qui se passait en elle, et frappée de la voix sourde de

son bijou, y porta les deux mains, et se mit en devoir de lui couper la

parole. Mais l'anneau puissant continuait d'agir, et l'indocile bijou

repoussant tout obstacle, ajouta: «Oui, nous serons vengés. O toi qui

m'as trahi, malheureux Kersael, meurs; et toi qu'il m'a préférée,

Bimbreloque, désespère-toi... Encore douze heures! Ah! que ce temps va

me paraître long. Hâtez-vous, doux moments, où je verrai le traître,

l'ingrat Kersael sous le fer des bourreaux, son sang couler... Ah!

malheureux, qu'ai-je dit?... Je verrais, sans frémir, périr l'objet que

j'ai le plus aimé. Je verrais le couteau funeste levé... Ah! loin de moi

cette cruelle idée... Il me hait, il est vrai; il m'a quitté pour

Bimbreloque; mais peut-être qu'un jour... Que dis-je, peut-être? l'amour

le ramènera sans doute sous ma loi. Cette petite Bimbreloque est une

fantaisie qui lui passera; il faut qu'il reconnaisse tôt ou tard

l'injustice de sa préférence, et le ridicule de son nouveau choix.

Console-toi, Fatmé, tu reverras ton Kersael. Oui, tu le reverras.

Lève-toi promptement; cours, vole détourner l'affreux péril qui le

menace. Ne trembles-tu point d'arriver trop tard?... Mais où courrai-je,

lâche que je suis? Les mépris de Kersael ne m'annoncent-ils pas qu'il

m'a quitté sans retour! Bimbreloque le possède; et c'est pour elle que

je le conserverais! Ah! qu'il périsse plutôt de mille morts! S'il ne vit

plus pour moi, que m'importe qu'il meure?... Oui, je le sens, mon

courroux est juste. L'ingrat Kersael a mérité toute ma haine. Je ne me

repens plus de rien. J'avais tout fait pour le conserver, je ferai tout

pour le perdre. Cependant un jour plus tard, et ma vengeance était

trompée. Mais son mauvais génie me l'a livré, au moment même qu'il

m'échappait. Il est tombé dans le piége que je lui préparais. Je le

tiens. Le rendez-vous où je sus t'attirer, était le dernier que tu me

destinais: mais tu n'en perdras pas si tôt la mémoire... Avec quelle

adresse tu sus l'amener où tu le voulais? Fatmé, que ton désordre fut

bien préparé! Tes cris, ta douleur, tes larmes, ton embarras, tout,

jusqu'à ton silence, a proscrit Kersael. Rien ne peut le soustraire au

destin qui l'attend. Kersael est mort... Tu pleures, malheureuse. Il en

aimait une autre, que t'importe qu'il vive?»

Mangogul fut pénétré d'horreur à ce discours; il retourna sa bague; et

tandis que Fatmé reprenait ses esprits, il revola chez la sultane.

«Eh bien! Seigneur, lui dit-elle, qu'avez-vous entendu? Kersael est-il

toujours coupable, et la chaste Fatmé...

--Dispensez-moi, je vous prie, répondit le sultan, de vous répéter les

forfaits que je viens d'entendre! Qu'une femme irritée est à craindre!

Qui croirait qu'un corps formé par les grâces renfermât quelquefois un

coeur pétri par les furies? Mais le soleil ne se couchera pas demain

sur mes États, qu'ils ne soient purgés d'un monstre plus dangereux que

ceux qui naissent dans mes déserts.»

Le sultan fit appeler aussitôt le grand sénéchal, et lui ordonna de

saisir Fatmé, de transférer Kersael dans un des appartements du sérail,

et d'annoncer au sénat que Sa Hautesse se réservait la connaissance de

son affaire. Ses ordres furent exécutés dans la nuit même.

Le lendemain, au point du jour, le sultan, accompagné du sénéchal et

d'un effendi, se rendit à l'appartement de Mirzoza, et y fit amener

Fatmé. Cette infortunée se précipita aux pieds de Mangogul, avoua son

crime avec toutes ses circonstances, et conjura Mirzoza de s'intéresser

pour elle. Dans ces entrefaites on introduisit Kersael. Il n'attendait

que la mort; il parut néanmoins avec cette assurance que l'innocence

seule peut donner. Quelques mauvais plaisants dirent qu'il eût été plus

consterné, si ce qu'il était menacé de perdre en eût valu la peine. Les

femmes furent curieuses de savoir ce qui en était. Il se prosterna

respectueusement devant Sa Hautesse. Mangogul lui fit signe de se

relever; et lui tendant la main:

«Vous êtes innocent, lui dit-il; soyez libre. Rendez grâces à Brama de

votre salut. Pour vous dédommager des maux que vous avez soufferts, je

vous accorde deux mille sequins de pension sur mon trésor, et la

première commanderie vacante dans l'ordre du Crocodile.»

Plus on répandait de grâces sur Kersael, plus Fatmé craignait le

supplice. Le grand sénéchal opinait à la mort par la loi _si fæmina ff.

de vi C. calumniatrix_. Le sultan inclinait pour la prison perpétuelle.

Mirzoza, trouvant trop de rigueur dans l'un de ces jugements, et trop

d'indulgence dans l'autre, condamna le bijou de Fatmé au cadenas.

L'instrument florentin lui fut appliqué publiquement, et sur l'échafaud

même dressé pour l'exécution de Kersael. Elle passa de là dans une

maison de force, avec les matrones qui avaient décidé dans cette affaire

avec tant d'intelligence.

CHAPITRE XXIX.

MÉTAPHYSIQUE DE MIRZOZA.

LES AMES.

Tandis que Mangogul interrogeait les bijoux d'Haria, des veuves et de

Fatmé, Mirzoza avait eu le temps de préparer sa leçon de philosophie.

Une soirée que la Manimonbanda faisait ses dévotions, qu'il n'y avait ni

tables de jeu, ni cercle chez elle, et que la favorite était presque

sûre de la visite du sultan, elle prit deux jupons noirs, en mit un à

l'ordinaire, et l'autre sur ses épaules, passa ses deux bras par les

fentes, se coiffa de la perruque du sénéchal de Mangogul et du bonnet

carré de son chapelain, et se crut habillée en philosophe, lorsqu'elle

se fut déguisée en chauve-souris.

Sous cet équipage, elle se promenait en long et en large dans ses

appartements, comme un professeur du Collége royal qui attend des

auditeurs. Elle affectait jusqu'à la physionomie sombre et réfléchie

d'un savant qui médite. Mirzoza ne conserva pas longtemps ce sérieux

forcé. Le sultan entra avec quelques-uns de ses courtisans, et fit une

révérence profonde au nouveau philosophe, dont la gravité déconcerta

celle de son auditoire, et fut à son tour déconcertée par les éclats de

rire qu'elle avait excités.

«Madame, lui dit Mangogul, n'aviez-vous pas assez d'avantages du côté de

l'esprit et de la figure, sans emprunter celui de la robe? Vos paroles

auraient eu, sans elle, tout le poids que vous leur eussiez désiré.

--Il me paraît, seigneur, répondit Mirzoza, que vous ne la respectez

guère, cette robe, et qu'un disciple doit plus d'égards à ce qui fait au

moins la moitié du mérite de son maître.

--Je m'aperçois, répliqua le sultan, que vous avez déjà l'esprit et le

ton de votre nouvel état. Je ne fais à présent nul doute que votre

capacité ne réponde à la dignité de votre ajustement; et j'en attends la

preuve avec impatience...

--Vous serez satisfait dans la minute,» répondit Mirzoza en s'asseyant

au milieu d'un grand canapé.

Le sultan et les courtisans se placèrent autour d'elle; et elle

commença:

«Les philosophes du Monoémugi, qui ont présidé à l'éducation de Votre

Hautesse, ne l'ont-ils jamais entretenue de la nature de l'âme?

--Oh! très-souvent, répondit Mangogul; mais tous leurs systèmes n'ont

abouti qu'à m'en donner des notions incertaines; et sans un sentiment

intérieur qui semble me suggérer que c'est une substance différente de

la matière, ou j'en aurais nié l'existence, ou je l'aurais confondue

avec le corps. Entreprendriez-vous de nous débrouiller ce chaos?

--Je n'ai garde, reprit Mirzoza; et j'avoue que je ne suis pas plus

avancée de ce côté-là que vos pédagogues. La seule différence qu'il y

ait entre eux et moi, c'est que je suppose l'existence d'une substance

différente de la matière, et qu'ils la tiennent pour démontrée. Mais

cette substance, si elle existe, doit être nichée quelque part. Ne vous

ont-ils pas encore débité là-dessus bien des extravagances?

--Non, dit Mangogul; tous convenaient assez généralement qu'elle réside

dans la tête; et cette opinion m'a paru vraisemblable. C'est la tête qui

pense, imagine, réfléchit, juge, dispose, ordonne; et l'on dit tous les

jours d'un homme qui ne pense pas, qu'il n'a point de cervelle, ou qu'il

manque de tête.

--Voilà donc, reprit la sultane, où se réduisent vos longues études et

toute votre philosophie, à supposer un fait et à l'appuyer sur des

expressions populaires. Prince, que diriez-vous de votre premier

géographe, si, présentant à Votre Hautesse la carte de ses États, il

avait mis l'orient à l'occident, ou le nord au midi?

--C'est une erreur trop grossière, répondit Mangogul; et jamais

géographe n'en a commis une pareille.

--Cela peut être, continua la favorite; et en ce cas vos philosophes ont

été plus maladroits que le géographe le plus maladroit ne peut l'être.

Ils n'avaient point un vaste empire à lever, il ne s'agissait point de

fixer les limites des quatre parties du monde; il n'était question que

de descendre en eux-mêmes, et d'y marquer le vrai lieu de leur âme.

Cependant ils ont mis l'est à l'ouest, ou le sud au nord. Ils ont

prononcé que l'âme est dans la tête, tandis que la plupart des hommes

meurent sans qu'elle ait habité ce séjour, et que sa première résidence

est dans les pieds.

--Dans les pieds! interrompit le sultan; voilà bien l'idée la plus

creuse que j'aie jamais entendue.

--Oui, dans les pieds, reprit Mirzoza; et ce sentiment, qui vous paraît

si fou, n'a besoin que d'être approfondi pour devenir sensé, au

contraire de tous ceux que vous admettez comme vrais et qu'on reconnaît

pour faux en les approfondissant. Votre Hautesse convenait avec moi,

tout à l'heure, que l'existence de notre âme n'était fondée que sur le

témoignage intérieur qu'elle s'en rendait à elle-même; et je vais lui

démontrer que toutes les preuves imaginables de sentiment concourent à

fixer l'âme dans le lieu que je lui assigne.

--C'est là où nous vous attendons, dit Mangogul.

--Je ne demande point de grâces, continua-t-elle; et je vous invite tous

à me proposer vos difficultés.

«Je vous disais donc que l'âme fait sa première résidence dans les

pieds; que c'est là qu'elle commence à exister, et que c'est par les

pieds qu'elle s'avance dans le corps. C'est à l'expérience que j'en

appellerai de ce fait; et je vais peut-être jeter les premiers

fondements d'une métaphysique expérimentale.

«Nous avons tous éprouvé dans l'enfance que l'âme assoupie reste des

mois entiers dans un état d'engourdissement. Alors les yeux s'ouvrent

sans voir, la bouche sans parler, et les oreilles sans entendre. C'est

ailleurs que l'âme cherche à se détendre et à se réveiller; c'est dans

d'autres membres qu'elle exerce ses premières fonctions; c'est avec ses

pieds qu'un enfant annonce sa formation. Son corps, sa tête et ses bras

sont immobiles dans le sein de la mère; mais ses pieds s'allongent, se

replient et manifestent son existence et ses besoins peut-être. Est-il

sur le point de naître, que deviendraient la tête, le corps et les bras?

ils ne sortiraient jamais de leur prison, s'ils n'étaient aidés par les

pieds: ce sont ici les pieds qui jouent le rôle principal, et qui

chassent devant eux le reste du corps. Tel est l'ordre de la nature; et

lorsque quelque membre veut se mêler de commander, et que la tête, par

exemple, prend la place des pieds, alors tout s'exécute de travers; et

Dieu sait ce qui en arrive quelquefois à la mère et à l'enfant.

«L'enfant est-il né, c'est encore dans les pieds que se font les

principaux mouvements. On est contraint de les assujettir, et ce n'est

jamais sans quelque indocilité de leur part. La tête est un bloc dont on

fait tout ce qu'on veut; mais les pieds sentent, secouent le joug et

semblent jaloux de la liberté qu'on leur ôte.

«L'enfant est-il en état de se soutenir, les pieds font mille efforts

pour se mouvoir; ils mettent tout en action; ils commandent aux autres

membres; et les mains obéissantes vont s'appuyer contre les murs, et se

portent en avant pour prévenir les chutes et faciliter l'action des

pieds.

«Où se tournent toutes les pensées d'un enfant, et quels sont ses

plaisirs, lorsque affermi sur ses jambes, ses pieds ont acquis

l'habitude de se mouvoir? C'est de les exercer, d'aller, de venir, de

courir, de sauter, de bondir. Cette turbulence nous plaît, c'est pour

nous une marque d'esprit; et nous augurons qu'un enfant ne sera qu'un

stupide, lorsque nous le voyons indolent et morne. Voulez-vous

contrister un enfant de quatre ans, asseyez-le pour un quart d'heure, ou

tenez-le emprisonné entre quatre chaises: l'humeur et le dépit le

saisiront; aussi ne sont-ce pas seulement ses jambes que vous privez

d'exercice, c'est son âme que vous tenez captive.

«L'âme reste dans les pieds jusqu'à l'âge de deux ou trois ans; elle

habite les jambes à quatre; elle gagne les genoux et les cuisses à

quinze. Alors on aime la danse, les armes, les courses, et les autres

violents exercices du corps. C'est la passion dominante de tous les

jeunes gens, et c'est la fureur de quelques-uns. Quoi! l'âme ne

résiderait pas dans les lieux où elle se manifeste presque uniquement,

et où elle éprouve ses sensations les plus agréables? Mais si sa

résidence varie dans l'enfance et dans la jeunesse, pourquoi ne

varierait-elle pas pendant toute la vie?»

Mirzoza avait prononcé cette tirade avec une rapidité qui l'avait

essoufflée. Sélim, un des favoris du sultan, profita du moment qu'elle

reprenait haleine, et lui dit: «Madame, je vais user de la liberté que

vous avez accordée de vous proposer ses difficultés. Votre système est

ingénieux, et vous l'avez présenté avec autant de grâce que de netteté;

mais je n'en suis pas séduit au point de le croire démontré. Il me

semble qu'on pourrait vous dire que dans l'enfance même c'est la tête

qui commande aux pieds, et que c'est de là que partent les esprits, qui,

se répandant par le moyen des nerfs dans tous les autres membres, les

arrêtent ou les meuvent au gré de l'âme assise sur la glande pinéale,

ainsi qu'on voit émaner de la Sublime Porte les ordres de Sa Hautesse

qui font agir tous ses sujets.

--Sans doute, répliqua Mirzoza; mais on me dirait une chose assez

obscure, à laquelle je ne répondrais que par un fait d'expérience. On

n'a dans l'enfance aucune certitude que la tête pense, et vous-même,

seigneur, qui l'avez si bonne, et qui, dans vos plus tendres années,

passiez pour un prodige de raison, vous souvient-il d'avoir pensé pour

lors? Mais vous pourriez bien assurer que, quand vous gambadiez comme un

petit démon, jusqu'à désespérer vos gouvernantes, c'était alors les

pieds qui gouvernaient la tête.

Les bijoux indiscrets · 第 9 / 21 段