--Je pense, dit la favorite, que Votre Hautesse a oublié la femme

tendre.

--Si je n'en ai point parlé, répondit le sultan, c'est que je ne sais

pas encore bien ce que c'est, et que d'habiles gens prétendent que le

mot tendre, pris sans aucun rapport au bijou, est vide de sens.

--Comment! vide de sens? s'écria Mirzoza. Quoi! il n'y a point de

milieu; et il faut absolument qu'une femme soit prude, galante,

coquette, voluptueuse ou libertine?

--Délices de mon âme, dit le sultan, je suis prêt à convenir de

l'inexactitude de mon énumération, et j'ajouterai la femme tendre aux

caractères précédents; mais à condition que vous m'en donnerez une

définition qui ne retombe dans aucune des miennes.

--Très-volontiers, dit Mirzoza. Je compte en venir à bout sans sortir de

votre système.

--Voyons, ajouta Mangogul.

--Eh bien! reprit la favorite... La femme tendre est celle...

--Courage, Mirzoza, dit Mangogul.

--Oh! ne me troublez point, s'il vous plaît. La femme tendre est

celle... qui a aimé sans que son bijou parlât, ou... dont le bijou n'a

jamais parlé qu'en faveur du seul homme qu'elle aimait.»

Il n'eût pas été galant au sultan de chicaner la favorite, et de lui

demander ce qu'elle entendait par aimer: aussi n'en fit-il rien. Mirzoza

prit son silence pour un aveu, et ajouta, toute fière de s'être tirée

d'un pas qui lui paraissait difficile: «Vous croyez, vous autres hommes,

parce que nous n'argumentons pas, que nous ne raisonnons point. Apprenez

une bonne fois que nous trouverions aussi facilement le faux de vos

paradoxes, que vous celui de nos raisons, si nous voulions nous en

donner la peine. Si Votre Hautesse était moins pressée de satisfaire sa

curiosité sur les gredins, je lui donnerais à mon tour un petit

échantillon de ma philosophie. Mais elle n'y perdra rien; ce sera pour

quelqu'un de ces jours, qu'elle aura plus de temps à m'accorder.»

Mangogul lui répondit qu'il n'avait rien de mieux à faire que de

profiter de ses idées philosophiques; que la métaphysique d'une sultane

de vingt-deux ans ne devait pas être moins singulière que la morale d'un

sultan de son âge.

Mais Mirzoza appréhendant qu'il n'y eût de la complaisance de la part de

Mangogul, lui demanda quelque temps pour se préparer, et fournit ainsi

au sultan un prétexte pour voler où son impatience pouvait l'appeler.

CHAPITRE XXVI.

DIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

LES GREDINS.

Mangogul se transporta sur-le-champ chez Haria; et comme il parlait très

volontiers seul, il disait en soi-même: «Cette femme ne se couche point

sans ses quatre mâtins; et les bijoux ne savent rien de ces animaux, ou

le sien m'en dira quelque chose; car, Dieu merci, on n'ignore point

qu'elle aime ses chiens à l'adoration.»

Il se trouva dans l'antichambre d'Haria, sur la fin de ce monologue, et

pressentit de loin que madame reposait avec sa compagnie ordinaire.

C'était un petit gredin, une danoise et deux doguins. Le sultan tira sa

tabatière, se précautionna de deux prises de son tabac d'Espagne, et

s'approcha d'Haria. Elle dormait; mais la meute, qui avait l'oreille au

guet, entendant quelque bruit, se mit à aboyer, et la réveilla.

«Taisez-vous, mes enfants, leur dit-elle d'un ton si doux, qu'on ne

pouvait la soupçonner de parler à ses filles; dormez, dormez, et ne

troublez point mon repos ni le vôtre.»

Jadis Haria fut jeune et jolie; elle eut des amants de son rang; mais

ils s'éclipsèrent plus vite encore que ses grâces. Pour se consoler de

cet abandon, elle donna dans une espèce de faste bizarre, et ses laquais

étaient les mieux tournés de Banza. Elle vieillit de plus en plus; les

années la jetèrent dans la réforme; elle se restreignit à quatre chiens

et à deux bramines et devint un modèle d'édification. En effet, la

satire la plus envenimée n'avait pas là de quoi mordre, et Haria

jouissait en paix, depuis plus de dix ans, d'une haute réputation de

vertu, et de ces animaux. On savait même sa tendresse si décidée pour

les gredins, qu'on ne soupçonnait plus les bramines de la partager.

Haria réitéra sa prière à ses bêtes, et elles eurent la complaisance

d'obéir. Alors Mangogul porta la main sur son anneau, et le bijou

suranné se mit à raconter la dernière de ses aventures. Il y avait si

longtemps que les premières s'étaient passées, qu'il en avait presque

perdu la mémoire. «Retire-toi, Médor, dit-il d'une voix enrouée; tu me

fatigues. J'aime mieux Lisette; je la trouve plus douce.» Médor, à qui

la voix du bijou était inconnue, allait toujours son train; mais Haria

se réveillant, continua. «Ote-toi donc, petit fripon, tu m'empêches de

reposer. Cela est bon quelquefois; mais trop est trop.» Médor se retira,

Lisette prit sa place, et Haria se rendormit.

Mangogul, qui avait suspendu l'effet de son anneau, le retourna, et le

très-antique bijou, poussant un soupir profond, se mit à radoter, et

dit: «Ah! que je suis fâché de la mort de la grande levrette! c'était

bien la meilleure petite femme, la créature la plus caressante; elle ne

cessait de m'amuser: c'était tout esprit et toute gentillesse; vous

n'êtes que des bêtes en comparaison. Ce vilain monsieur l'a tuée... la

pauvre Zinzoline; je n'y pense jamais sans avoir la larme à l'oeil...

Je crus que ma maîtresse en mourrait. Elle passa deux jours sans boire

et sans manger; la cervelle lui en tournait: jugez de sa douleur. Son

directeur, ses amis, ses gredins même ne m'approchèrent pas. Ordre à ses

femmes de refuser l'entrée de son appartement à monsieur, sous peine

d'être chassées... Ce monstre m'a ravi ma chère Zinzoline,

s'écriait-elle; qu'il ne paraisse pas; je ne veux le voir de ma vie.»

Mangogul, curieux des circonstances de la mort de Zinzoline, ranima la

force électrique de son anneau, en le frottant contre la basque de son

habit, le dirigea sur Haria, et le bijou reprit: «Haria, veuve de

Ramadec, se coiffa de Sindor. Ce jeune homme avait de la naissance, peu

de bien; mais un mérite qui plaît aux femmes, et qui faisait, après les

gredins, le goût dominant d'Haria. L'indigence vainquit la répugnance de

Sindor pour les années et pour les chiens d'Haria. Vingt mille écus de

rente dérobèrent à ses yeux les rides de ma maîtresse et l'incommodité

des gredins, et il l'épousa.

«Il s'était flatté de l'emporter sur nos bêtes par ses talents et ses

complaisances, et de les disgracier dès le commencement de son règne;

mais il se trompa. Au bout de quelques mois qu'il crut avoir bien mérité

de nous, il s'avisa de remontrer à madame que ses chiens n'étaient pas

au lit aussi bonne compagnie pour lui que pour elle; qu'il était

ridicule d'en avoir plus de trois, et que c'était faire de la couche

nuptiale un chenil, que d'y en admettre plus d'un à tour de rôle.

«--Je vous conseille, répondit Haria d'un ton courroucé, de m'adresser

de pareils discours! Vraiment, il sied bien à un misérable cadet de

Gascogne, que j'ai tiré d'un galetas qui n'était pas assez bon pour mes

chiens, de faire ici le délicat! On parfumait apparemment vos draps, mon

petit seigneur, quand vous logiez en chambre garnie. Sachez, une bonne

fois pour toujours, que mes chiens étaient longtemps avant vous en

possession de mon lit, et que vous pouvez en sortir, ou vous résoudre à

le partager avec eux.»

«La déclaration était précise, et nos chiens restèrent maîtres de leur

poste; mais une nuit que nous reposions tous, Sindor en se retournant,

frappa malheureusement du pied Zinzoline. La levrette, qui n'était point

faite à ces traitements, lui mordit le gras de la jambe, et madame fut

aussitôt réveillée par les cris de Sindor.

«--Qu'avez-vous donc, monsieur? lui dit-elle; il semble qu'on vous

égorge. Rêvez-vous?

«--Ce sont vos chiens, madame, lui répondit Sindor, qui me dévorent, et

votre levrette vient de m'emporter un morceau de la jambe.

«--N'est-ce que cela? dit Haria en se retournant, vous faites bien du

bruit pour rien.»

«Sindor, piqué de ce discours, sortit du lit, jurant de ne point y

remettre le pied que la meute n'en fût bannie. Il employa des amis

communs pour obtenir l'exil des chiens; mais tous échouèrent dans cette

négociation importante. Haria leur répondit: «Que Sindor était un

freluquet qu'elle avait tiré d'un grenier qu'il partageait avec des

souris et des rats; qu'il ne lui convenait point de faire tant le

difficile; qu'il dormait toute la nuit; qu'elle aimait ses chiens;

qu'ils l'amusaient; qu'elle avait pris goût à leurs caresses dès la plus

tendre enfance, et qu'elle était résolue de ne s'en séparer qu'à la

mort. Encore dites-lui, continua-t-elle en s'adressant aux médiateurs,

que s'il ne se soumet humblement à mes volontés, il s'en repentira toute

sa vie; que je rétracterai la donation que je lui ai faite, et que je

l'ajouterai aux sommes que je laisse par mon testament pour la substance

et l'entretien de mes chers enfants.»

«Entre nous, ajoutait le bijou, il fallait que Sindor fût un grand sot

d'espérer qu'on ferait pour lui ce que n'avaient pu obtenir vingt

amants, un directeur, un confesseur, avec une kyrielle de bramines, qui

tous y avaient perdu leur latin. Cependant, toutes les fois que Sindor

rencontrait nos animaux, il lui prenait des impatiences qu'il avait

peine à contenir. Un jour l'infortunée Zinzoline lui tomba sous la main;

il la saisit par le col, et la jeta par la fenêtre: la pauvre bête

mourut de sa chute. Ce fut alors qu'il se fit un beau bruit. Haria, le

visage enflammé, les yeux baignés de pleurs...»

Le bijou allait reprendre ce qu'il avait déjà dit, car les bijoux

tombent volontiers dans des répétitions. Mais Mangogul lui coupa la

parole: son silence ne fut pas de longue durée. Lorsque le prince crut

avoir dérouté ce bijou radoteur, il lui rendit la liberté de parler; et

le babillard, éclatant de rire, reprit comme par réminiscence: «Mais, à

propos, j'oubliais de vous raconter ce qui se passa la première nuit des

noces d'Haria. J'ai bien vu des choses ridicules en ma vie; mais jamais

aucune qui le fût tant. Après un grand souper, les époux sont conduits à

leur appartement; tout le monde se retire, à l'exception des femmes de

madame, qui la déshabillent. La voilà déshabillée; on la met au lit, et

Sindor reste seul avec elle. S'apercevant que, plus alertes que lui, les

gredins, les doguins, les levrettes s'emparaient de son épouse:

«Permettez, madame, lui dit-il, que j'écarte un peu ces rivaux.

«--Mon cher, faites ce que vous pourrez, lui dit Haria; pour moi, je

n'ai pas le courage de les chasser. Ces petits animaux me sont attachés;

et il y a si longtemps que je n'ai d'autre compagnie...

«--Ils auront peut-être, reprit Sindor, la politesse de me céder

aujourd'hui une place que je dois occuper.

«--Voyez, monsieur,» lui répondit Haria.

«Sindor employa d'abord les voies de douceur, et supplia Zinzoline de se

retirer dans un coin; mais l'animal indocile se mit à gronder. L'alarme

se répandit parmi le reste de la troupe; et le doguin et les gredins

aboyèrent comme si l'on eût égorgé leur maîtresse. Impatienté de ce

bruit, Sindor culbute le doguin, écarte un des gredins, et saisit Médor

par la patte. Médor, le fidèle Médor, abandonné de ses alliés, avait

tenté de réparer cette perte par les avantages du poste. Collé sur les

cuisses de sa maîtresse, les yeux enflammés, le poil hérissé, et la

gueule béante, il fronçait le mufle, et présentait à l'ennemi deux rangs

de dents des plus aiguës. Sindor lui livra plus d'un assaut; plus d'une

fois Médor le repoussa, les doigts pincés et les manchettes déchirées.

L'action avait duré plus d'un quart d'heure avec une opiniâtreté qui

n'amusait qu'Haria, lorsque Sindor recourut au stratagème contre un

ennemi qu'il désespérait de vaincre par la force. Il agaça Médor de la

main droite. Médor attentif à ce mouvement, n'aperçut point celui de la

gauche, et fut pris par le col. Il fit pour se dégager des efforts

inouïs, mais inutiles; il fallut abandonner le champ de bataille, et

céder Haria. Sindor s'en empara, mais non sans effusion de sang; Haria

avait apparemment résolu que la première nuit de ses noces fût

sanglante. Ses animaux firent une belle défense, et ne trompèrent point

son attente.»

«Voilà, dit Mangogul, un bijou qui écrirait la gazette mieux que mon

secrétaire.» Sachant alors à quoi s'en tenir sur les gredins, il revint

chez la favorite. «Apprêtez-vous, lui dit-il du plus loin qu'il

l'aperçut, à entendre les choses du monde les plus extravagantes. C'est

bien pis que les magots de Palabria. Pourrez-vous croire que les quatre

chiens d'Haria ont été les rivaux, et les rivaux préférés de son mari;

et que la mort d'une levrette a brouillé ces gens-là, à n'en jamais

revenir?

--Que dites-vous, reprit la favorite, de rivaux et de chiens? Je

n'entends rien à cela. Je sais qu'Haria aime éperdument les gredins;

mais aussi je connais Sindor pour un homme vif, qui peut-être n'aura pas

eu toutes les complaisances qu'exigent d'ordinaire les femmes à qui l'on

doit sa fortune. Du reste, quelle qu'ait été sa conduite, je ne conçois

pas qu'elle ait pu lui attirer des rivaux. Haria est si vénérable, que

je voudrais bien que Votre Hautesse daignât s'expliquer plus

intelligiblement.

--Écoutez, lui répondit Mangogul, et convenez que les femmes ont des

goûts bizarres à l'excès, pour ne rien dire de pis.»

Il lui fit tout de suite l'histoire d'Haria, mot pour mot, comme le

bijou l'avait racontée. Mirzoza ne put s'empêcher de rire du combat de

la première nuit. Cependant reprenant un air sérieux:

«Je ne sais, dit-elle à Mangogul, quelle indignation s'empare de moi. Je

vais prendre en aversion ces animaux et toutes celles qui en auront, et

déclarer à mes femmes que je chasserai la première qui sera soupçonnée

de nourrir un gredin.

--Eh pourquoi, lui répondit le sultan, étendre ainsi les haines? Vous

voilà bien, vous autres femmes, toujours dans les extrêmes! Ces animaux

sont bons pour la chasse, sont nécessaires dans les campagnes, et ont je

ne sais combien d'autres usages, sans compter celui qu'en fait Haria.

--En vérité, dit Mirzoza, je commence à croire que Votre Hautesse aura

peine à trouver une femme sage.

--Je vous l'avais bien dit, répondit Mangogul; mais ne précipitons rien:

vous pourriez un jour me reprocher de tenir de votre impatience un aveu

que je prétends devoir uniquement aux essais de ma bague. J'en médite

qui vous étonneront. Tous les secrets ne sont pas dévoilés, et je compte

arracher des choses plus importantes aux bijoux qui me restent à

consulter.»

Mirzoza craignait toujours pour le sien. Le discours de Mangogul la jeta

dans un trouble qu'elle ne fut pas la maîtresse de lui dérober: mais le

sultan qui s'était lié par un serment, et qui avait de la religion dans

le fond de l'âme, la rassura de son mieux, lui donna quelques baisers

fort tendres, et se rendit à son conseil, où des affaires de conséquence

l'appelaient.

CHAPITRE XXVII.

ONZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

LES PENSIONS.

Le Congo avait été troublé par des guerres sanglantes, sous le règne de

Kanoglou et d'Erguebzed, et ces deux monarques s'étaient immortalisés

par les conquêtes qu'ils avaient faites sur leurs voisins. Les empereurs

d'Abex et d'Angote regardèrent la jeunesse de Mangogul et le

commencement de son règne comme des conjonctures favorables pour

reprendre les provinces qu'on leur avait enlevées. Ils déclarèrent donc

la guerre au Congo, et l'attaquèrent de toutes parts. Le conseil de

Mangogul était le meilleur qu'il y eût en Afrique; et le vieux Sambuco

et l'émir Mirzala, qui avaient vu les anciennes guerres, furent mis à la

tête des troupes, remportèrent victoires sur victoires, et formèrent des

généraux capables de les remplacer; avantage plus important encore que

leurs succès.

Grâce à l'activité du conseil et à la bonne conduite des généraux,

l'ennemi qui s'était promis d'envahir l'empire, n'approcha pas de nos

frontières, défendit mal les siennes, et vit ses places et ses provinces

ravagées. Mais, malgré des succès si constants et si glorieux, le Congo

s'affaiblissait en s'agrandissant: les fréquentes levées de troupes

avaient dépeuplé les villes et les campagnes, et les finances étaient

épuisées.

Les siéges et les combats avaient été fort meurtriers: le grand vizir,

peu ménager du sang de ses soldats, était accusé d'avoir risqué des

batailles qui ne menaient à rien. Toutes les familles étaient dans le

deuil; il n'y en avait aucune où l'on ne pleurât un père, un frère ou un

ami. Le nombre des officiers tués avait été prodigieux, et ne pouvait

être comparé qu'à celui de leurs veuves qui sollicitaient des pensions.

Les cabinets des ministres en étaient assaillis. Elles accablaient le

sultan même de placets, où le mérite et les services des morts, la

douleur des veuves, la triste situation des enfants, et les autres

motifs touchants n'étaient pas oubliés. Rien ne paraissait plus juste

que leurs demandes: mais sur quoi asseoir des pensions qui montaient à

des millions?

Les ministres, après avoir épuisé les belles paroles, et quelquefois

l'humeur et les brusqueries, en étaient venus à des délibérations sur

les moyens de finir cette affaire; mais il y avait une excellente raison

pour ne rien conclure. On n'avait pas un sou.

Mangogul, ennuyé des faux raisonnements de ses ministres et des

lamentations des veuves, rencontra l'expédient qu'on cherchait depuis si

longtemps. «Messieurs, dit-il à son conseil, il me semble qu'avant que

d'accorder des pensions, il serait à propos d'examiner si elles sont

légitimement dues...

--Cet examen, répondit le grand sénéchal, sera immense, et d'une

discussion prodigieuse. Cependant comment résister aux cris et à la

poursuite de ces femmes, dont vous êtes, seigneur, le premier excédé?

--Cela ne sera pas aussi difficile que vous pensez, monsieur le

sénéchal, répliqua le sultan; et je vous promets que demain à midi tout

sera terminé selon les lois de l'équité la plus exacte. Faites-les

seulement entrer à mon audience à neuf heures.»

On sortit du conseil; le sénéchal rentra dans son bureau, rêva

profondément, et minuta le placard suivant, qui fut trois heures après

imprimé, publié à son de trompe, et affiché dans tous les carrefours de

Banza.

DE PAR LE SULTAN

ET MONSEIGNEUR LE GRAND SÉNÉCHAL

«Nous, Bec d'Oison, grand sénéchal du Congo, vizir du premier

banc, porte-queue de la grande Manimonbanda, chef et

surintendant des balayeurs du divan, savoir faisons que demain,

à neuf heures du matin, le magnanime sultan donnera audience

aux veuves des officiers tués à son service, pour, sur le vu de

leurs demandes, ordonner ce que de raison. En notre

_sénéchalerie_, le douze de la lune de Régeb, l'an

147,200,000,009.»

Toutes les désolées du Congo, et il y en avait beaucoup, ne manquèrent

pas de lire l'affiche, ou de l'envoyer lire par leurs laquais, et moins

encore de se trouver à l'heure marquée dans l'antichambre de la salle du

trône... «Pour éviter le tumulte, qu'on ne fasse entrer, dit le sultan,

que six de ces dames à la fois. Quand nous les aurons écoutées, on leur

ouvrira la porte du fond qui donne sur mes cours extérieures. Vous,

messieurs, soyez attentifs, et prononcez sur leurs demandes.»

Cela dit, il fit signe au premier huissier audiencier; et les six qui se

trouvèrent les plus voisines de la porte furent introduites. Elles

entrèrent en long habit de deuil, et saluèrent profondément Sa Hautesse.

Mangogul s'adressa à la plus jeune et à la plus jolie. Elle se nommait

Isec. «Madame, lui dit-il, y a-t-il longtemps que vous avez perdu votre

mari?

--Il y a trois mois, seigneur, répondit Isec en pleurant. Il était

lieutenant général au service de Votre Hautesse. Il a été tué à la

dernière bataille; et six enfants sont tout ce qui me reste de lui...

«--De lui?» interrompit une voix qui, pour venir d'Isec, n'avait pas

tout à fait le même son que la sienne. «Madame sait mieux qu'elle ne

dit. Ils ont tous été commencés et terminés par un jeune bramine qui la

venait consoler, tandis que monsieur était en campagne.»

On devine aisément d'où partait la voix indiscrète qui prononça cette

réponse. La pauvre Isec, décontenancée, pâlit, chancela, se pâma.

«Madame est sujette aux vapeurs, dit tranquillement Mangogul; qu'on la

transporte dans un appartement du sérail, et qu'on la secoure.» Puis

s'adressant tout de suite à Phénice:

«Madame, lui demanda-t-il, votre mari n'était-il pas pacha?

--Oui, seigneur, répondit Phénice, d'une voix tremblante.

--Et comment l'avez-vous perdu?...

--Seigneur, il est mort dans son lit, épuisé des fatigues de la dernière

campagne...

«--Des fatigues de la dernière campagne!» reprit le bijou de Phénice.

«Allez, madame, votre mari a rapporté du camp une santé ferme et

vigoureuse; et il en jouirait encore, si deux ou trois baladins... Vous

m'entendez; et songez à vous.»

--Écrivez, dit le sultan, que Phénice demande une pension pour les bons

services qu'elle a rendus à l'État et à son époux.»

Une troisième fut interrogée sur l'âge et le nom de son mari, qu'on

disait mort à l'armée, de la petite vérole...

«--De la petite vérole! dit le bijou; en voilà bien d'une autre! Dites,

madame, de deux bons coups de cimeterre qu'il a reçus du sangiac

Cavagli, parce qu'il trouvait mauvais que l'on dît que son fils aîné

ressemblait au sangiac comme deux gouttes d'eau, et madame sait aussi

bien que moi, ajouta le bijou, que jamais ressemblance ne fut mieux

fondée.»

La quatrième allait parler sans que Mangogul l'interrogeât, lorsqu'on

entendit par bas son bijou s'écrier:

«--Que depuis dix ans que la guerre durait, elle avait assez bien

employé son temps; que deux pages et un grand coquin de laquais avaient

suppléé à son mari, et qu'elle destinait sans doute la pension qu'elle

sollicitait, à l'entretien d'un acteur de l'Opéra-Comique.»

Une cinquième s'avança avec intrépidité, et demanda d'un ton assuré la

récompense des services de feu monsieur son époux, aga des janissaires,

qui avait laissé la vie sous les murs de Matatras. Le sultan tourna sa

bague sur elle, mais inutilement. Son bijou fut muet. «Il faut avouer,

dit l'auteur africain qui l'avait vue, qu'elle était si laide, qu'on eût

été fort étonné que son bijou eût quelque chose à dire.»

Mangogul en était à la sixième; et voici les propres mots de son bijou:

«--Vraiment, madame a bonne grâce, dit-il en parlant de celle dont le

bijou avait obstinément gardé le silence, de solliciter des pensions,

tandis qu'elle vit de la poule; qu'elle tient chez elle un brelan qui

lui donne plus de trois mille sequins par an; qu'on y fait de petits

soupers aux dépens des joueurs, et qu'elle a reçu six cents sequins

d'Osman, pour m'attirer à un de ces soupers, où le traître d'Osman...»

--On fera droit sur vos demandes, mesdames, leur dit le sultan; vous

pouvez sortir à présent.»

Puis, adressant la parole à ses conseillers, il leur demanda s'ils ne

trouveraient pas ridicule d'accorder des pensions à une foule de petits

bâtards de bramines et d'autres, et à des femmes qui s'étaient occupées

à déshonorer de braves gens qui étaient allés chercher de la gloire à

son service, aux dépens de leur vie.

Le sénéchal se leva, répondit, pérora, résuma et opina obscurément, à

son ordinaire. Tandis qu'il parlait, Isec, revenue de son

évanouissement, et furieuse de son aventure, mais qui, n'attendant point

de pension, eût été désespérée qu'une autre en obtînt une, ce qui serait

arrivé selon toute apparence, rentra dans l'antichambre, glissa dans

l'oreille à deux ou trois de ses amies qu'on ne les avait rassemblées

que pour entendre à l'aise jaser leurs bijoux; qu'elle-même, dans la

salle d'audience, en avait ouï un débiter des horreurs; qu'elle se

garderait bien de le nommer; mais qu'il faudrait être folle pour

s'exposer au même danger.

Cet avis passa de main en main, et dispersa la foule des veuves. Lorsque

l'huissier ouvrit la porte pour la seconde fois, il ne s'en trouva plus.

Les bijoux indiscrets · 第 8 / 21 段