accompagné de toute sa cour, s'avisa de tourner sa bague sur Zélaïs.
Elle était jolie et soupçonnée de plusieurs aventures; cependant son
bijou ne fit que bégayer et ne proféra que quelques mots entrecoupés qui
ne signifiaient rien et que les persifleurs interprétèrent comme ils
voulurent... «Ouais, dit le sultan, voici un bijou qui a la parole bien
malaisée. Il faut qu'il y ait ici quelque chose qui lui gêne la
prononciation.» Il appliqua donc plus fortement son anneau. Le bijou fit
un second effort pour s'exprimer; et, surmontant en partie l'obstacle
qui lui fermait la bouche, on entendit très-distinctement: «Ahi...
ahi... J'ét... j'ét... j'étouffe. Je n'en puis plus... Ahi... ahi...
J'étouffe.»
Zélaïs se sentit aussitôt suffoquer: son visage pâlit, sa gorge s'enfla,
et elle tomba, les yeux fermés et la bouche entr'ouverte, entre les bras
de ceux qui l'environnaient.
Partout ailleurs Zélaïs eût été promptement soulagée. Il ne s'agissait
que de la débarrasser de sa muselière et de rendre à son bijou la
respiration; mais le moyen de lui porter une main secourable en présence
de Mangogul! «Vite, vite, des médecins, s'écriait le sultan; Zélaïs se
meurt.»
Des pages coururent au palais et revinrent, les docteurs s'avançant
gravement sur leurs traces; Orcotome était à leur tête. Les uns
opinèrent pour la saignée, les autres pour le kermès; mais le pénétrant
Orcotome fit transporter Zélaïs dans un cabinet voisin, la visita et
coupa les courroies de son caveçon. Ce bijou emmuselé fut un de ceux
qu'il se vanta d'avoir vu dans le paroxysme.
Cependant le gonflement était excessif, et Zélaïs eût continué de
souffrir si le sultan n'eût eu pitié de son état. Il retourna sa bague;
les humeurs se remirent en équilibre; Zélaïs revint, et Orcotome
s'attribua le miracle de cette cure.
L'accident de Zélaïs et l'indiscrétion de son médecin discréditèrent
beaucoup les muselières. Orcotome, sans égard pour les intérêts
d'Éolipile, se proposa d'élever sa fortune sur les débris de la sienne;
se fit annoncer pour médecin attitré des bijoux enrhumés; et l'on voit
encore son affiche dans les rues détournées. Il commença par gagner de
l'argent et finit par être méprisé. Le sultan s'était fait un plaisir de
rabattre la présomption de l'empirique. Orcotome se vantait-il d'avoir
réduit au silence quelque bijou qui n'avait jamais soufflé le mot?
Mangogul avait la cruauté de le faire parler. On en vint jusqu'à
remarquer que tout bijou qui s'ennuyait de se taire n'avait qu'à
recevoir deux ou trois visites d'Orcotome. Bientôt on le mit, avec
Éolipile, dans la classe des charlatans; et tous deux y demeureront
jusqu'à ce qu'il plaise à Brama de les en tirer.
On préféra la honte à l'apoplexie. «On meurt de celle-ci,» disait-on. On
renonça donc aux muselières; on laissa parler les bijoux, et personne
n'en mourut.
CHAPITRE XXIII.
HUITIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LES VAPEURS.
Il y eut un temps, comme on voit, que les femmes, craignant que leurs
bijoux ne parlassent, étaient suffoquées, se mouraient: mais il en vint
un autre, qu'elles se mirent au-dessus de cette frayeur, se défirent des
muselières et n'eurent plus que des vapeurs.
La favorite avait, entre ses complaisantes, une fille singulière. Son
humeur était charmante, quoique inégale. Elle changeait de visage dix
fois par jour; mais quel que fût celui qu'elle prît, il plaisait. Unique
dans sa mélancolie, ainsi que dans sa gaieté, il lui échappait, dans ses
moments les plus extravagants, des propos d'un sens exquis; et il lui
venait, dans les accès de sa tristesse, des extravagances
très-réjouissantes.
Mirzoza s'était si bien faite à Callirhoé, c'était le nom de cette jeune
folle, qu'elle ne pouvait presque s'en passer. Une fois que le sultan se
plaignait à la favorite de je ne sais quoi d'inquiet et de froid qu'il
lui remarquait:
«Prince, lui dit-elle, embarrassée de ses reproches, sans mes trois
bêtes, mon serin, ma chartreuse[42] et Callirhoé, je ne vaux rien; et
vous voyez bien que la dernière me manque...
[Note 42: Chatte d'un gris-cendré.]
--Et pourquoi n'est-elle pas ici? lui demanda Mangogul.
--Je ne sais, répondit Mirzoza; mais il y a quelques mois qu'elle
m'annonça que, si Mazul faisait la campagne, elle ne pourrait se
dispenser d'avoir des vapeurs; et Mazul partit hier...
--Passe encore pour celle-là, répliqua le sultan. Voilà ce qui s'appelle
des vapeurs bien fondées. Mais vis-à-vis de quoi s'avisent d'en avoir
cent autres, dont les maris sont tout jeunes, et qui ne se laissent pas
manquer d'amants?
--Prince, répondit un courtisan, c'est une maladie à la mode. C'est un
air à une femme que d'avoir des vapeurs. Sans amants et sans vapeurs, on
n'a aucun usage du monde; et il n'y a pas une bourgeoise à Banza qui ne
s'en donne.»
Mangogul sourit et se détermina sur-le-champ à visiter quelques-unes de
ces vaporeuses. Il alla droit chez Salica. Il la trouva couchée, la
gorge découverte, les yeux allumés, la tête échevelée, et à son chevet
le petit médecin bègue et bossu Farfadi, qui lui faisait des contes.
Cependant elle allongeait un bras, puis un autre, bâillait, soupirait,
se portait la main sur le front et s'écriait douloureusement: «Ahi... Je
n'en puis plus... Ouvrez les fenêtres... Donnez-moi de l'air... Je n'en
puis plus; je me meurs...»
Mangogul prit le moment que ses femmes troublées aidaient Farfadi à
alléger ses couvertures, pour tourner sa bague sur elle; et l'on
entendit à l'instant: «Oh! que je m'ennuie de ce train! Voilà-t-il pas
que madame s'est mis en tête d'avoir des vapeurs! Cela durera la
huitaine; et je veux mourir si je sais à propos de quoi: car après les
efforts de Farfadi pour déraciner ce mal, il me semble qu'il a tort de
persister.»
«Bon, dit le sultan en retournant sa bague, j'entends. Celle-ci a des
vapeurs en faveur de son médecin. Voyons ailleurs.»
Il passa de l'hôtel de Salica dans celui d'Arsinoé, qui n'en est pas
éloigné. Il entendit, dès l'entrée de son appartement, de grands éclats
de rire et s'avança, comptant la trouver en compagnie: cependant elle
était seule; et Mangogul n'en fut pas trop surpris. «Une femme se
donnant des vapeurs, elle se les donne apparemment, dit-il, tristes ou
gaies, selon qu'il est à propos.»
Il tourna sa bague sur elle, et sur-le-champ son bijou se mit à rire à
gorge déployée. Il passa brusquement de ses ris immodérés à des
lamentations ridicules sur l'absence de Narcès, à qui il conseillait en
bon ami de hâter son retour, et continua sur nouveaux frais à sangloter,
pleurer, gémir, soupirer, se désespérer, comme s'il eût enterré tous les
siens.
Le sultan se contenant à peine d'éclater d'une affliction si bizarre,
retourna sa bague et partit, laissant Arsinoé et son bijou se lamenter
tout à leur aise et concluant en lui-même la fausseté du proverbe.
CHAPITRE XXIV.
NEUVIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
DES CHOSES PERDUES ET RETROUVÉES.
_Pour servir de supplément au savant Traité de Pancirolle[43]
et aux Mémoires de l'Académie des Inscriptions._
[Note 43: _Rerum memorabilium libri duo_, Amberg, 1599. Ouvrage de
Panciroli, traitant des arts anciens qui se sont perdus et des
découvertes des modernes.]
Mangogul s'en revenait dans son palais, occupé des ridicules que les
femmes se donnent, lorsqu'il se trouva, soit distraction de sa part,
soit méprise de son anneau, sous les portiques du somptueux édifice que
Thélis a décoré des riches dépouilles de ses amants. Il profita de
l'occasion pour interroger son bijou.
Thélis était femme de l'émir Sambuco, dont les ancêtres avaient régné
dans la Guinée. Sambuco s'était acquis de la considération dans le Congo
par cinq ou six victoires célèbres qu'il avait remportées sur les
ennemis d'Erguebzed. Non moins habile négociateur que grand capitaine,
il avait été chargé des ambassades les plus distinguées et s'en était
tiré supérieurement. Il vit Thélis au retour de Loango et il en fut
épris. Il touchait alors à la cinquantaine et Thélis ne passait pas
vingt-cinq ans. Elle avait plus d'agréments que de beauté; les femmes
disaient qu'elle était très-bien et les hommes la trouvaient adorable.
De puissants partis l'avaient recherchée; mais soit qu'elle eût déjà ses
vues, soit qu'il y eût entre elle et ses soupirants disproportion de
fortune, ils avaient tous été refusés. Sambuco la vit, mit à ses pieds
des richesses immenses, un nom, des lauriers et des titres qui ne le
cédaient qu'à ceux des souverains, et l'obtint[44].
[Note 44: Ce commencement pourrait faire penser que Sambuco est le
maréchal de Villars qui emmenait sa femme même en campagne à ce que dit
Saint-Simon; mais quoique Mlle de Varangeville ait été chansonnée
sous ses deux noms de fille et de femme dans le _Recueil_ de Maurepas,
la fin du chapitre est faite pour dérouter cette première supposition.
Plus loin (c. XXVII) Sambuco pourra être confondu avec Villeroy. Quant à
Thélis, la femme dont elle se rapprocherait le plus serait Mme de
Tencin; mais...]
Thélis fut ou parut vertueuse pendant six semaines entières après son
mariage; mais un bijou né voluptueux se dompte rarement de lui-même, et
un mari quinquagénaire, quelque héros qu'il soit d'ailleurs, est un
insensé, s'il se promet de vaincre cet ennemi. Quoique Thélis mît dans
sa conduite de la prudence, ses premières aventures ne furent point
ignorées. C'en fut assez dans la suite pour lui en supposer de secrètes,
et Mangogul, curieux de ces vérités, se hâta de passer du vestibule de
son palais dans son appartement.
On était alors au milieu de l'été: il faisait une chaleur extrême, et
Thélis, après le dîner, s'était jetée sur un lit de repos, dans un
arrière-cabinet orné de glaces et de peintures. Elle dormait, et sa main
était encore appuyée sur un recueil de contes persans qui l'avaient
assoupie.
Mangogul la contempla quelque temps, convint qu'elle avait des grâces,
et tourna sa bague sur elle. «Je m'en souviens encore, comme si j'y
étais, dit incontinent le bijou de Thélis: neuf preuves d'amour en
quatre heures. Ah! quels moments! que Zermounzaïd est un homme divin! Ce
n'est point là le vieux et glacé Sambuco. Cher Zermounzaïd, j'avais
ignoré les vrais plaisirs, le bien réel; c'est toi qui me l'as fait
connaître.»
Mangogul, qui désirait s'instruire des particularités du commerce de
Thélis avec Zermounzaïd, que le bijou lui dérobait, en ne s'attachant
qu'à ce qui frappe le plus un bijou, frotta quelque temps le chaton de
sa bague contre sa veste, et l'appliqua sur Thélis, tout étincelant de
lumière. L'effet en parvint bientôt jusqu'à son bijou, qui mieux
instruit de ce qu'on lui demandait, reprit d'un ton plus historique:
«Sambuco commandait l'armée du Monoémugi, et je le suivais en campagne.
Zermounzaïd servait sous lui en qualité de colonel, et le général, qui
l'honorait de sa confiance, nous avait mis sous son escorte. Le zélé
Zermounzaïd ne désempara pas de son poste: il lui parut trop doux, pour
le céder à quelque autre; et le danger de le perdre fut le seul qu'il
craignit de toute la campagne.
«Pendant le quartier d'hiver, je reçus quelques nouveaux hôtes, Cacil,
Jékia, Almamoum, Jasub, Sélim, Manzora, Néreskim, tous militaires que
Zermounzaïd avait mis à la mode, mais qui ne le valaient pas. Le crédule
Sambuco s'en reposait de la vertu de sa femme sur elle-même, et sur les
soins de Zermounzaïd; et tout occupé des détails immenses de la guerre,
et des grandes opérations qu'il méditait pour la gloire du Congo, il
n'eut jamais le moindre soupçon que Zermounzaïd le trahît, et que Thélis
lui fût infidèle.
«La guerre continua; les armées rentrèrent en campagne, et nous reprîmes
nos litières. Comme elles allaient très-lentement, insensiblement le
corps de l'armée gagna de l'avance sur nous, et nous nous trouvâmes à
l'arrière-garde. Zermounzaïd la commandait. Ce brave garçon, que la vue
des grands périls n'avait jamais écarté du chemin de la gloire, ne put
résister à celle du plaisir. Il abandonna à un subalterne le soin de
veiller aux mouvements de l'ennemi qui nous harcelait, et passa dans
notre litière; mais à peine y fut-il, que nous entendîmes un bruit
confus d'armes et de cris. Zermounzaïd, laissant son ouvrage à demi,
veut sortir; mais il est étendu par terre, et nous restons au pouvoir du
vainqueur.
«Je commençai donc par engloutir l'honneur et les services d'un officier
qui pouvait attendre de sa bravoure et de son mérite les premiers
emplois de la guerre, s'il n'eût jamais connu la femme de son général.
Plus de trois mille hommes périrent en cette occasion. C'est encore
autant de bons sujets que nous avons ravis à l'État.»
Qu'on imagine la surprise de Mangogul à ce discours! Il avait entendu
l'oraison funèbre de Zermounzaïd, et il ne le reconnaissait point à ces
traits. Erguebzed son père avait regretté cet officier: les nouvelles à
la main, après avoir prodigué les derniers éloges à sa belle retraite,
avaient attribué sa défaite et sa mort à la supériorité des ennemis,
qui, disaient-elles, s'étaient trouvés six contre un. Tout le Congo
avait plaint un homme qui avait si bien fait son devoir. Sa femme avait
obtenu une pension: on avait accordé son régiment à son fils aîné, et
l'on promettait un bénéfice au cadet.
Que d'horreurs! s'écria tout bas Mangogul; un époux déshonoré, l'état
trahi, des citoyens sacrifiés, ces forfaits ignorés, récompensés même
comme des vertus, et tout cela à propos d'un bijou!
Le bijou de Thélis, qui s'était interrompu pour reprendre haleine,
continua: «Me voilà donc abandonné à la discrétion de l'ennemi. Un
régiment de dragons était prêt à fondre sur nous. Thélis en parut
éplorée, et ne souhaita rien tant; mais les charmes de la proie semèrent
la discorde entre les prédateurs. On tira les cimeterres et trente à
quarante hommes furent massacrés en un clin d'oeil. Le bruit de ce
désordre parvint jusqu'à l'officier général. Il accourut, calma ces
furieux, et nous mit en séquestre sous une tente, où nous n'avions pas
eu le temps de nous reconnaître, qu'il vint solliciter le prix de ses
services. «Malheur aux vaincus!» s'écria Thélis en se renversant sur un
lit; et toute la nuit fut employée à ressentir son infortune.
«Nous nous trouvâmes le lendemain sur le rivage du Niger. Une saïque
nous y attendait, et nous partîmes, ma maîtresse et moi, pour être
présentés à l'empereur de Benin. Dans ce voyage de vingt-quatre heures,
le capitaine du bâtiment s'offrit à Thélis, fut accepté, et je connus
par expérience que le service de mer était infiniment plus vif que celui
de terre. Nous vîmes l'empereur de Benin; il était jeune, ardent,
voluptueux: Thélis fit encore sa conquête; mais celles de son mari
l'effrayèrent. Il demanda la paix, et il ne lui en coûta, pour
l'obtenir, que trois provinces et ma rançon.
«Autres temps, autres fatigues. Sambuco apprit, je ne sais comment, la
raison des malheurs de la campagne précédente; et pendant celle-ci, il
me mit en dépôt sur la frontière chez un chef de bramines, de ses amis.
L'homme saint ne se défendit guère; il succomba aux agaceries de Thélis,
et en moins de six mois, j'engloutis ses revenus immenses, trois étangs
et deux bois de haute futaie.»
--Miséricorde! s'écria Mangogul, trois étangs et deux bois! quel appétit
pour un bijou!
«C'est une bagatelle, reprit celui-ci. La paix se fit, et Thélis suivit
son époux en ambassade au Monomotapa. Elle jouait et perdait fort bien
cent mille sequins en un jour, que je regagnais en une heure. Un
ministre, dont les affaires de son maître ne remplissaient pas tous les
moments, me tomba sous la dent, et je lui dévorai en trois ou quatre
mois une fort belle terre, le château tout meublé, le parc, un équipage
avec les petits chevaux pies. Une faveur de quatre minutes, mais bien
filée, nous valait des fêtes, des présents, des pierreries, et l'aveugle
ou politique Sambuco ne nous tracassait point.
«Je ne mettrai point en ligne de compte, ajouta le bijou, les
marquisats, les comtés, les titres, les armoiries, etc., qui se sont
éclipsés devant moi. Adressez-vous à mon secrétaire, qui vous dira ce
qu'ils sont devenus. J'ai fort écorné le domaine du Biafara, et je
possède une province entière du Béléguanze. Erguebzed me proposa sur la
fin de ses jours...» A ces mots, Mangogul retourna sa bague, et fit
taire le gouffre; il respectait la mémoire de son père, et ne voulut
rien entendre qui pût ternir dans son esprit l'éclat des grandes
qualités qu'il lui reconnaissait.
De retour dans son sérail, il entretint la favorite des vaporeuses, et
de l'essai de son anneau sur Thélis. «Vous admettez, lui dit-il, cette
femme à votre familiarité; mais vous ne la connaissez pas apparemment
aussi bien que moi.
--Je vous entends, seigneur, répondit la sultane. Son bijou vous aura
sottement conté ses aventures avec le général Micokof, l'émir Féridour,
le sénateur Marsupha, et le grand bramine Ramadanutio. Eh! qui ne sait
qu'elle soutient le jeune Alamir, et que le vieux Sambuco, qui ne dit
rien, en est aussi bien informé que vous!
--Vous n'y êtes pas, reprit Mangogul. Je viens de faire rendre gorge à
son bijou.
--Vous avait-il enlevé quelque chose? répondit Mirzoza.
--Non pas à moi, dit le sultan, mais bien à mes sujets, aux grands de
mon empire, aux potentats mes voisins: des terres, des provinces, des
châteaux, des étangs, des bois, des diamants, des équipages, avec les
petits chevaux pies.
--Sans compter, seigneur, ajouta Mirzoza, la réputation et les vertus.
Je ne sais quel avantage vous apportera votre bague; mais plus vous en
multipliez les essais, plus mon sexe me devient odieux: celles même à
qui je croyais devoir quelque considération n'en sont pas exceptées. Je
suis contre elles d'une humeur à laquelle je demande à Votre Hautesse de
m'abandonner pour quelques moments.»
Mangogul, qui connaissait la favorite pour ennemie de toute contrainte,
lui baisa trois fois l'oreille droite, et se retira.
CHAPITRE XXV.
ÉCHANTILLON DE LA MORALE DE MANGOGUL.
Mangogul, impatient de revoir la favorite, dormit peu, se leva plus
matin qu'à l'ordinaire, et parut chez elle au petit jour. Elle avait
déjà sonné: on venait d'ouvrir ses rideaux; et ses femmes se disposaient
à la lever. Le sultan regarda beaucoup autour d'elle, et ne lui voyant
point de chien, il lui demanda la raison de cette singularité.
«C'est, lui répondit Mirzoza, que vous supposez que je suis singulière
en cela, et qu'il n'en est rien.
--Je vous assure, répliqua le sultan, que je vois des chiens à toutes
les femmes de ma cour, et que vous m'obligeriez de m'apprendre pourquoi
elles en ont, ou pourquoi vous n'en avez point. La plupart d'entre elles
en ont même plusieurs; et il n'y en a pas une qui ne prodigue au sien
des caresses qu'elle semble n'accorder qu'avec peine à son amant. Par où
ces bêtes méritent-elles la préférence? qu'en fait-on?»
Mirzoza ne savait que répondre à ces questions.
«Mais, lui disait-elle, on a un chien comme un perroquet ou un serin. Il
est peut-être ridicule de s'attacher aux animaux; mais il n'est pas
étrange qu'on en ait: ils amusent quelquefois, et ne nuisent jamais. Si
on leur fait des caresses, c'est qu'elles sont sans conséquence.
D'ailleurs, croyez-vous, prince, qu'un amant se contentât d'un baiser
tel qu'une femme le donne à son gredin?
--Sans doute, je le crois, dit le sultan. Il faudrait, parbleu, qu'il
fût bien difficile, s'il n'en était pas satisfait.»
Une des femmes de Mirzoza, qui avait gagné l'affection du sultan et de
la favorite par de la douceur, des talents et du zèle, dit: «Ces animaux
sont incommodes et malpropres; ils tachent les habits, gâtent les
meubles, arrachent les dentelles, et font en un quart d'heure plus de
dégât qu'il n'en faudrait pour attirer la disgrâce de la femme de
chambre la plus fidèle; cependant on les garde.
--Quoique, selon madame, ils ne soient bon qu'à cela, ajouta le sultan.
--Prince, répondit Mirzoza, nous tenons à nos fantaisies; et il faut
que, d'avoir un gredin, c'en soit une, telle que nous en avons beaucoup
d'autres, qui ne seraient plus des fantaisies, si l'on en pouvait rendre
raison. Le règne des singes est passé; les perruches se soutiennent
encore. Les chiens étaient tombés; les voilà qui se relèvent. Les
écureuils ont eu leur temps; et il en est des animaux comme il en a été
successivement de l'italien, de l'anglais, de la géométrie, des
prétintailles, et des falbalas.
--Mirzoza, répliqua le sultan en secouant la tête, n'a pas là-dessus
toutes les lumières possibles; et les bijoux...
--Votre Hautesse ne va-t-elle pas s'imaginer, dit la favorite, qu'elle
apprendra du bijou d'Haria pourquoi cette femme, qui a vu mourir son
fils, une de ses filles et son époux sans verser une larme, a pleuré
pendant quinze jours la perte de son doguin?
--Pourquoi non? répondit Mangogul.
--Vraiment, dit Mirzoza, si nos bijoux pouvaient expliquer toutes nos
fantaisies, ils seraient plus savants que nous-mêmes.
--Et qui vous le dispute? repartit le sultan. Aussi crois-je que le
bijou fait faire à une femme cent choses sans qu'elle s'en aperçoive; et
j'ai remarqué dans plus d'une occasion, que telle qui croyait suivre sa
tête, obéissait à son bijou. Un grand philosophe[45] plaçait l'âme, la
nôtre s'entend, dans la glande pinéale. Si j'en accordais une aux
femmes, je sais bien, moi, où je la placerais.
[Note 45: René Descartes. Galien avait déjà fixé le siége de l'âme
dans la glande pinéale. Il prétendait qu'elle pouvait être tantôt
inclinée d'un côté et tantôt de l'autre par les filaments qui
l'attachaient aux parties voisines, et par là qu'elle présidait à la
distribution des esprits. _Anat. de Galien_ par _Oribase_, édit. de
Dundas, 1735.
Mais Descartes a présenté cette opinion sous une nouvelle forme[B],
quoiqu'elle soit la même pour le fond. Ce philosophe a fait sur ce siége
une espèce de roman qu'on a lu dans le monde avec plaisir; et ce n'est
pas la seule fois que les écrivains se sont emparés des opinions des
médecins; cependant le peu de fondement de celle-ci est démontré par les
observations pathologiques, qui prouvent qu'on a trouvé le corps pinéal
désorganisé dans des sujets qui avaient eu beaucoup d'instruction et
d'esprit, et qu'il était dans l'état sain chez d'autres, reconnus
stupides. Le célèbre _Pic de la Mirandole_, ce jeune enfant dont on a
raconté tant de prodiges, avait le corps pinéal gros et très-dur,
graveleux, quoiqu'il n'eût éprouvé, avant de mourir, aucune altération
dans ses facultés intellectuelles. (Br.)--La fonction de ce petit organe
est encore inconnue.]
[Note B: Voyez _l'Homme_, de René Descartes, p. 32, édition de
Paris, 1677, in-4º. (Br.)]
--Je vous dispense de m'en instruire, reprit aussitôt Mirzoza.
--Mais vous me permettrez au moins, dit Mangogul, de vous communiquer
quelques idées que mon anneau m'a suggérées sur les femmes, dans la
supposition qu'elles ont une âme. Les épreuves que j'ai faites de ma
bague m'ont rendu grand moraliste. Je n'ai ni l'esprit de La Bruyère, ni
la logique de Port-Royal, ni l'imagination de Montaigne, ni la sagesse
de Charron: mais j'ai recueilli des faits qui leur manquaient peut-être.
--Parlez, prince, répondit ironiquement Mirzoza: je vous écouterai de
toutes mes oreilles. Ce doit être quelque chose de curieux, que les
essais de morale d'un sultan de votre âge!
--Le système d'Orcotome est extravagant, n'en déplaise au célèbre
Hiragu[46] son confrère: cependant je trouve du sens dans les réponses
qu'il a faites aux objections qui lui ont été proposées. Si j'accordais
une âme aux femmes, je supposerais volontiers, avec lui, que les bijoux
ont parlé de tout temps, bas à la vérité, et que l'effet de l'anneau du
génie Cucufa se réduit à leur hausser le ton. Cela posé, rien ne serait
plus facile que de vous définir toutes tant que vous êtes:
[Note 46: Si, comme nous le pensons, Orcotome est Ferrein, Hiragu
serait un autre médecin, Montagnat, qui, dans plusieurs brochures
adressées à Burlon et à Bertin (1745, 1746), défendit le système de
Ferrein sur le mécanisme de la voix.]
«La femme sage, par exemple, serait celle dont le bijou est muet, ou
n'en est pas écouté.
«La prude, celle qui fait semblant de ne pas écouter son bijou.
«La galante, celle à qui le bijou demande beaucoup, et qui lui accorde
trop.
«La voluptueuse, celle qui écoute son bijou avec complaisance.
«La courtisane, celle à qui son bijou demande à tout moment, et qui ne
lui refuse rien.
«La coquette, celle dont le bijou est muet, ou n'en est point écouté;
mais qui fait espérer à tous les hommes qui l'approchent, que son bijou
parlera quelque jour, et qu'elle pourra ne pas faire la sourde oreille.
«Eh bien! délices de mon âme, que pensez-vous de mes définitions?