public, que je devins le sujet de l'entretien et l'objet de la
curiosité. C'est un tombé de la lune, disait l'un; vous vous trompez,
disait l'autre, il vient de Saturne. Je le crois habitant de Mercure,
disait un troisième. Un quatrième s'approcha de moi, et me dit:
«Étranger, pourrait-on vous demander d'où vous êtes?
«--Je suis du Congo, lui répondis-je.
«--Et où est le Congo?»
«J'allais satisfaire à sa question, lorsqu'il s'éleva autour de moi un
bruit de mille voix d'hommes et de femmes qui répétaient: «C'est un
Congo, c'est un Congo, c'est un Congo.» Assourdi de ce tintamarre, je
mis mes mains sur mes oreilles, et je me hâtai de sortir du jardin.
Cependant on avait arrêté mon hôte, pour savoir de lui si un Congo était
un animal ou un homme. Les jours suivants, sa porte fut obsédée d'une
foule d'habitants qui demandaient à voir le Congo. Je me montrai; je
parlai; et ils s'éloignèrent tous avec un mépris marqué par des huées,
en s'écriant: _Fi donc, c'est un homme_.»
Ici Mirzoza se mit à rire aux éclats. Puis elle ajouta: «Et la
toilette?»
Mangogul lui dit: «Madame se rappellerait-elle un certain brame noir,
fort original, moitié sensé, moitié fou[40]?
[Note 40: Le P. Castel.]
--Oui, je me le rappelle. C'était un bon homme qui mettait de l'esprit à
tout, et que les autres brames noirs, ses confrères, firent mourir de
chagrin.
--Fort bien. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler, ou peut-être
même que vous n'ayez vu un certain clavecin où il avait diapasoné les
couleurs selon l'échelle des sons, et sur lequel il prétendait exécuter
pour les yeux une sonate, un allegro, un presto, un adagio, un
cantabile, aussi agréables que ces pièces bien faites le sont pour les
oreilles.
--J'ai fait mieux: un jour je lui proposai de me traduire dans un menuet
de couleurs, un menuet de sons; et il s'en tira fort bien.
--Et cela vous amusa beaucoup?
--Beaucoup; car j'étais alors un enfant.
--Eh bien! mes voyageurs ont retrouvé la même machine chez leurs
insulaires, mais appliquée à son véritable usage.
--J'entends; à la toilette.
--Il est vrai; mais comment cela?
--Comment? le voici. Une pièce de notre ajustement étant donnée, il ne
s'agit que de frapper un certain nombre de touches du clavecin pour
trouver les harmoniques de cette pièce, et déterminer les couleurs
différentes des autres.
--Vous êtes insupportable! On ne saurait vous rien apprendre; vous
devinez tout.
--Je crois même qu'il y a dans cette espèce de musique des dissonances à
préparer et à sauver.
--Vous l'avez dit.
--Je crois en conséquence que le talent d'une femme de chambre suppose
autant de génie et d'expérience, autant de profondeur et d'études que
dans un maître de chapelle.
--Et ce qui s'ensuit de là, le savez-vous?
--Non.
--C'est qu'il ne me reste plus qu'à fermer mon journal, et qu'à prendre
mon sorbet. Sultane, votre sagacité me donne de l'humeur.
--C'est-à-dire que vous m'aimeriez un peu bête.
--Pourquoi pas? cela nous rapprocherait, et nous nous en amuserions
davantage. Il faut une terrible passion pour tenir contre une
humiliation qui ne finit point. Je changerai; prenez-y garde.
--Seigneur, ayez pour moi la complaisance de reprendre votre journal, et
d'en continuer la lecture.
--Très-volontiers. C'est donc mon voyageur qui va parler.»
«Un jour, au sortir de table, mon hôte se jeta sur un sofa où il ne
tarda pas à s'endormir, et j'accompagnai les dames dans leur
appartement. Après avoir traversé plusieurs pièces, nous entrâmes dans
un cabinet, grand et bien éclairé, au milieu duquel il y avait un
clavecin. Madame s'assit, promena ses doigts sur le clavier, les yeux
attachés sur l'intérieur de la caisse, et dit d'un air satisfait:
«Je le crois d'accord.»
«Et moi, je me disais tout bas: «Je crois qu'elle rêve;» car je n'avais
point entendu de son...
«Madame est musicienne, et sans doute elle accompagne?
«--Non.
«--Qu'est-ce donc que cet instrument?
«--Vous l'allez voir.» Puis, se tournant vers ses filles: «Sonnez,
dit-elle à l'aînée, pour mes femmes.»
«Il en vint trois, auxquelles elle tint à peu près ce discours:
«Mesdemoiselles, je suis très-mécontente de vous. Il y a plus de six
mois que ni mes filles ni moi n'avons été mises avec goût. Cependant
vous me dépensez un argent immense. Je vous ai donné les meilleurs
maîtres; et il semble que vous n'avez pas encore les premiers principes
de l'harmonie. Je veux aujourd'hui que ma fontange soit verte et or.
Trouvez-moi le reste.»
«La plus jeune pressa les touches, et fit sortir un rayon blanc, un
jaune, un cramoisi, un vert, d'une main; et de l'autre, un bleu et un
violet.
«Ce n'est pas cela, dit la maîtresse d'un ton impatient; adoucissez-moi
ces nuances.»
«La femme de chambre toucha de nouveau, blanc, citron, bleu turc,
ponceau, couleur de rose, aurore et noir.
«Encore pis! dit la maîtresse. Cela est à excéder. Faites le dessus.»
«La femme de chambre obéit; et il en résulta: blanc, orangé, bleu pâle,
couleur de chair, soufre et gris.
«La maîtresse s'écria:
«On n'y saurait plus tenir.
«--Si madame voulait faire attention, dit une des deux autres femmes,
qu'avec son grand panier et ses petites mules...
«--Mais oui, cela pourrait aller...»
«Ensuite la dame passa dans un arrière-cabinet pour s'habiller dans
cette modulation. Cependant l'aînée de ses filles priait la suivante de
lui jouer un ajustement de fantaisie, ajoutant:
«Je suis priée d'un bal; et je me voudrais leste, singulière et
brillante. Je suis lasse des couleurs pleines.
«--Rien n'est plus aisé,» dit la suivante; et elle toucha gris de perle,
avec un clair-obscur qui ne ressemblait à rien; et dit: «Voyez,
mademoiselle, comme cela fera bien avec votre coiffure de la Chine,
votre mantelet de plumes de paon, votre jupon céladon et or, vos bas
cannelle, et vos souliers de jais; surtout si vous vous coiffez en brun,
avec votre aigrette de rubis.
«--Tu vaux trop, ma chère, répliqua la jeune fille. Viens toi-même
exécuter tes idées.»
«Le tour de la cadette arriva; la suivante qui restait lui dit:
«Votre grande soeur va au bal; mais vous, n'allez-vous pas au
temple?...
«--Précisément; et c'est par cette raison que je veux que tu me touches
quelque chose de fort coquet.
«--Eh bien! répondit la suivante, prenez votre robe de gaze couleur de
feu, et je vais chercher le reste de l'accompagnement. Je n'y suis
pas... m'y voici... non... c'est cela... oui, c'est cela; vous serez à
ravir... Voyez, mademoiselle: jaune, vert, noir, couleur de feu, azur,
blanc et bleu; cela fera à merveille avec vos boucles d'oreilles de
topaze de Bohême, une nuance de rouge, deux assassins, trois croissants
et sept mouches...»
«Ensuite elles sortirent, en me faisant une profonde révérence. Seul, je
me disais: «Elles sont aussi folles ici que chez nous. Ce clavecin
épargne pourtant bien de la peine.»
Mirzoza, interrompant la lecture, dit au sultan: «Votre voyageur aurait
bien dû nous apporter une ariette au moins d'ajustements notés, avec la
basse chiffrée.
LE SULTAN.
C'est ce qu'il a fait.
MIRZOZA.
Et qui est-ce qui nous jouera cela?
LE SULTAN.
Mais quelqu'un des disciples du brame noir; celui entre les mains duquel
son instrument oculaire est resté. Mais en avez-vous assez?
MIRZOZA.
Y en a-t-il encore beaucoup?...
LE SULTAN.
Non; encore quelques pages, et vous en serez quitte...
MIRZOZA.
Lisez-les.
LE SULTAN.
«J'en étais là, dit mon journal, lorsque la porte du cabinet où la mère
était entrée, s'ouvrit, et m'offrit une figure si étrangement déguisée,
que je ne la reconnus pas. Sa coiffure pyramidale et ses mules en
échasses l'avaient agrandie d'un pied et demi; elle avait avec cela une
palatine blanche, un mantelet orange, une robe de velours ras bleu pâle,
un jupon couleur de chair, des bas soufre, et des mules petit-gris; mais
ce qui me frappa surtout, ce fut un panier pentagone, à angles saillants
et rentrants, dont chacun portait une toise de projection. Vous eussiez
dit que c'était un donjon ambulant, flanqué de cinq bastions. L'une des
filles parut ensuite.
«Miséricorde! s'écria la mère, qui est-ce qui vous a ajustée de la
sorte? Retirez-vous! vous me faites horreur. Si l'heure du bal n'était
pas si proche, je vous ferais déshabiller. J'espère du moins que vous
vous masquerez.» Puis, s'adressant à la cadette: «Pour cela,» dit-elle,
en la parcourant de la tête aux pieds, «voilà qui est raisonnable et
décent.»
«Cependant monsieur, qui avait aussi fait sa toilette après sa
médianoche, se montra avec un chapeau couleur de feuille morte, sous
lequel s'étendait une longue perruque en volutes, un habit de drap à
double broche, avec des parements en carré long, d'un pied et demi
chacun; cinq boutons par devant, quatre poches, mais point de plis ni de
paniers; une culotte et des bas chamois, des souliers de maroquin vert;
le tout tenant ensemble, et formant un pantalon.»
Ici Mangogul s'arrêta et dit à Mirzoza, qui se tenait les côtés: «Ces
insulaires vous paraissent fort ridicules...»
Mirzoza, lui coupant la parole, ajouta: «Je vous dispense du reste; pour
cette fois, sultan, vous avez raison; que ce soit, je vous prie, sans
tirer à conséquence. Si vous vous avisez de devenir raisonnable, tout
est perdu. Il est sûr que nous paraîtrions aussi bizarres à ces
insulaires, qu'ils nous le paraissent; et qu'en fait de modes, ce sont
les fous qui donnent la loi aux sages, les courtisanes qui la donnent
aux honnêtes femmes, et qu'on n'a rien de mieux à faire que de la
suivre. Nous rions en voyant les portraits de nos aïeux, sans penser que
nos neveux riront en voyant les nôtres.
MANGOGUL.
J'ai donc eu une fois en ma vie le sens commun!...
MIRZOZA.
Je vous le pardonne; mais n'y retournez pas...
MANGOGUL.
Avec toute votre sagacité, l'harmonie, la mélodie et le clavecin
oculaire...
MIRZOZA.
Arrêtez, je vais continuer... donnèrent lieu à un schisme qui divisa les
hommes, les femmes et tous les citoyens. Il y eut une insurrection
d'école contre école, de maître contre maître; on disputa, on s'injuria,
on se haït.
--Fort bien; mais ce n'est pas tout.
--Aussi, n'ai-je pas tout dit.
--Achevez.
--Ainsi qu'il est arrivé dernièrement à Banza, dans la querelle sur les
sons, où les sourds se montrèrent les plus entêtés disputeurs. Dans la
contrée de vos voyageurs, ceux qui crièrent le plus longtemps et le plus
haut sur les couleurs, ce furent les aveugles...»
A cet endroit, le sultan dépité prit les cahiers de ses voyageurs, et
les mit en pièces.
«Eh? que faites-vous là?
--Je me débarrasse d'un ouvrage inutile.
--Pour moi, peut-être; mais pour vous?
--Tout ce qui n'ajoute rien à votre bonheur m'est indifférent.
--Je vous suis donc bien chère?
--Voilà une question à détacher de toutes les femmes. Non, elles ne
sentent rien; elles croient que tout leur est dû; quoi qu'on fasse pour
elles, on n'en a jamais fait assez. Un moment de contrariété efface une
année de service. Je m'en vais.
--Non, vous restez; allons, approchez-vous, et baisez-moi...»
Le sultan l'embrassa, et dit:
«N'est-il pas vrai que nous ne sommes que des marionnettes?
--Oui, quelquefois.»
CHAPITRE XX.
LES DEUX DÉVOTES.
Le sultan laissait depuis quelques jours les bijoux en repos. Des
affaires importantes, dont il était occupé, suspendaient les effets de
sa bague. Ce fut dans cet intervalle que deux femmes de Banza
apprêtèrent à rire à toute la ville.
Elles étaient dévotes de profession. Elles avaient conduit leurs
intrigues avec toute la discrétion possible, et jouissaient d'une
réputation que la malignité même de leurs semblables avait respectée. Il
n'était bruit dans les mosquées que de leur vertu. Les mères les
proposaient en exemple à leurs filles; les maris à leurs femmes. Elles
tenaient l'une et l'autre, pour maxime principale, que le scandale est
le plus grand de tous les péchés. Cette conformité de sentiments, mais
surtout la difficulté d'édifier à peu de frais un prochain clairvoyant
et malin, l'avait emporté sur la différence de leurs caractères; et
elles étaient très-bonnes amies.
Zélide recevait le bramine de Sophie; c'était chez Sophie que Zélide
conférait avec son directeur; et en s'examinant un peu, l'une ne pouvait
guère ignorer ce qui concernait le bijou de l'autre; mais l'indiscrétion
bizarre de ces bijoux les tenait toutes deux dans de cruelles alarmes.
Elles se voyaient à la veille d'être démasquées, et de perdre cette
réputation de vertu qui leur avait coûté quinze ans de dissimulation et
de manége, et dont elles étaient alors fort embarrassées.
Il y avait des moments où elles auraient donné leur vie, du moins
Zélide, pour être aussi décriées que la plus grande partie de leurs
connaissances. «Que dira le monde? que fera mon mari?... Quoi! cette
femme si réservée, si modeste, si vertueuse; cette Zélide n'est... comme
les autres... Ah! cette idée me désespère!... Oui, je voudrais n'en
avoir point, n'en avoir jamais eu,» s'écriait brusquement Zélide.
Elle était alors avec son amie, que les mêmes réflexions occupaient,
mais qui n'en était pas autant agitée. Les dernières paroles de Zélide
la firent sourire.
«Riez, madame, ne vous contraignez point. Éclatez, lui dit Zélide
dépitée. Il y a vraiment de quoi.
--Je connais comme vous, lui répondit froidement Sophie, tout le danger
qui nous menace; mais le moyen de s'y soustraire? car vous conviendrez,
avec moi, qu'il n'y a pas d'apparence que votre souhait s'accomplisse.
--Imaginez donc un expédient, repartit Zélide.
--Oh! reprit Sophie, je suis lasse de me creuser; je n'imagine rien...
S'aller confiner dans le fond d'une province, est un parti; mais laisser
à Banza les plaisirs, et renoncer à la vie, c'est ce que je ne ferai
point. Je sens que mon bijou ne s'accommodera jamais de cela.
--Que faire donc?...
--Que faire! Abandonner tout à la Providence, et rire, à mon exemple, du
qu'en dira-t-on. J'ai tout tenté pour concilier la réputation et les
plaisirs. Mais puisqu'il est dit qu'il faut renoncer à la réputation,
conservons au moins les plaisirs. Nous étions uniques. Eh bien! ma
chère, nous ressemblerons à cent mille autres; cela vous paraît-il donc
si dur?
--Oui, sans doute, répliqua Zélide; il me paraît dur de ressembler à
celles pour qui l'on avait affecté un mépris souverain. Pour éviter
cette mortification, je m'enfuirais, je crois, au bout du monde.
--Partez, ma chère, continua Sophie; pour moi, je reste... Mais à
propos, je vous conseille de vous pourvoir de quelque secret, pour
empêcher votre bijou de babiller en route.
--En vérité, reprit Zélide, la plaisanterie est ici de bien mauvaise
grâce; et votre intrépidité...
--Vous vous trompez, Zélide, il n'y a point d'intrépidité dans mon fait.
Laisser prendre aux choses un train dont on ne peut les détourner, c'est
résignation. Je vois qu'il faut être déshonorée; eh bien! déshonorée
pour déshonorée, je m'épargnerai du moins de l'inquiétude le plus que je
pourrai.
--Déshonorée! reprit Zélide, fondant en larmes; déshonorée! Quel coup!
Je n'y puis résister... Ah, maudit bonze! c'est toi qui m'as perdue.
J'aimais mon époux; j'étais née vertueuse; je l'aimerais encore, si tu
n'avais abusé de ton ministère et de ma confiance. Déshonorée! chère
Sophie...»
Elle ne put achever. Les sanglots lui coupèrent la parole; et elle tomba
sur un canapé, presque désespérée. Zélide ne reprit l'usage de la voix
que pour s'écrier douloureusement: «Ah! ma chère Sophie, j'en mourrai...
Il faut que j'en meure. Non, je ne survivrai jamais à ma réputation...
--Mais, Zélide, ma chère Zélide, ne vous pressez pourtant pas de mourir:
peut-être que... lui dit Sophie.
--Il n'y a peut-être qui tienne; il faut que j'en meure...
--Mais peut-être qu'on pourrait...
--On ne pourra rien, vous dis-je... Mais parlez, ma chère, que
pourrait-on?
--Peut-être qu'on pourrait empêcher un bijou de parler.
--Ah! Sophie, vous cherchez à me soulager par de fausses espérances;
vous me trompez.
--Non, non, je ne vous trompe point; écoutez-moi seulement, au lieu de
vous désespérer comme une folle. J'ai entendu parler de Frénicol,
d'Éolipile, de bâillons et de muselières.
--Eh, qu'ont de commun Frénicol, Éolipile et les muselières, avec le
danger qui nous menace? Qu'a à faire ici mon bijoutier? et qu'est-ce
qu'une muselière?
--Le voici, ma chère. Une muselière est une machine imaginée par
Frénicol, approuvée par l'académie et perfectionnée par Éolipile, qui se
faisait toutefois les honneurs de l'invention.
--Eh bien! cette machine imaginée par Frénicol, approuvée par l'académie
et perfectionnée par ce benêt d'Éolipile?...
--Oh! vous êtes d'une vivacité qui passe l'imagination. Eh bien! cette
machine s'applique et rend un bijou discret, malgré qu'il en ait...
--Serait-il bien vrai, ma chère?
--On le dit.
--Il faut savoir cela, reprit Zélide, et sur-le-champ.»
Elle sonna; une de ses femmes parut; et elle envoya chercher
Frénicol[41].
[Note 41: Le bijoutier La Frenaye.]
«Pourquoi pas Éolipile? dit Sophie.
--Frénicol marque moins,» répondit Zélide.
Le bijoutier ne se fit pas attendre.
«Ah! Frénicol, vous voilà, lui dit Zélide; soyez le bienvenu.
Dépêchez-vous, mon cher, de tirer deux femmes d'un embarras cruel...
--De quoi s'agit-il, mesdames?... Vous faudrait-il quelques rares
bijoux?...
--Non; mais nous en avons deux, et nous voudrions bien...
--Vous en défaire, n'est-ce pas? Eh bien! mesdames, il faut les voir. Je
les prendrai, ou nous ferons un échange...
--Vous n'y êtes pas, monsieur Frénicol; nous n'avons rien à troquer...
--Ah! je vous entends; c'est quelques boucles d'oreilles que vous auriez
envie de perdre, de manière que vos époux les retrouvassent chez moi...
--Point du tout. Mais, Sophie, dites-lui donc de quoi il est question!
--Frénicol, continua Sophie, nous avons besoin de deux... Quoi! vous
n'entendez pas?...
--Non, madame; comment voulez-vous que j'entende? Vous ne me dites
rien...
--C'est, répondit Sophie, que, quand une femme a de la pudeur, elle
souffre à s'exprimer sur certaines choses...
--Mais, reprit Frénicol, encore faut-il qu'elle s'explique. Je suis
bijoutier et non pas devin.
--Il faut pourtant que vous me deviniez...
--Ma foi, mesdames, plus je vous envisage et moins je vous comprends.
Quand on est jeunes, riches et jolies comme vous, on n'en est pas
réduites à l'artifice: d'ailleurs, je vous dirai sincèrement que je n'en
vends plus. J'ai laissé le commerce de ces babioles à ceux de mes
confrères qui commencent.»
Nos dévotes trouvèrent l'erreur du bijoutier si ridicule, qu'elles lui
firent toutes deux en même temps un éclat de rire qui le déconcerta.
«Souffrez, mesdames, leur dit-il, que je vous fasse la révérence et que
je me retire. Vous pouviez vous dispenser de m'appeler d'une lieue pour
plaisanter à mes dépens.
--Arrêtez, mon cher, arrêtez, lui dit Zélide en continuant de rire. Ce
n'était point notre dessein. Mais, faute de nous entendre, il vous est
venu des idées si burlesques...
--Il ne tient qu'à vous, mesdames, que j'en aie enfin de plus justes. De
quoi s'agit-il?
--Oh! mons Frénicol, souffrez que je rie tout à mon aise avant que de
vous répondre.»
Zélide rit à s'étouffer. Le bijoutier songeait en lui-même qu'elle avait
des vapeurs ou qu'elle était folle, et prenait patience. Enfin, Zélide
cessa.
«Eh bien! lui dit-elle, il est question de nos bijoux; des nôtres,
entendez-vous, monsieur Frénicol? Vous savez apparemment que, depuis
quelque temps, il y en a plusieurs qui se sont mis à jaser comme des
pies; or, nous voudrions bien que les nôtres ne suivissent point ce
mauvais exemple.
--Ah! j'y suis maintenant; c'est-à-dire, reprit Frénicol, qu'il vous
faut une muselière...
--Fort bien, vous y êtes en effet. On m'avait bien dit que monsieur
Frénicol n'était pas un sot...
--Madame, vous avez bien de la bonté. Quant à ce que vous me demandez,
j'en ai de toutes sortes, et de ce pas je vais vous en chercher.»
Frénicol partit; cependant Zélide embrassait son amie et la remerciait
de son expédient: et moi, dit l'auteur africain, j'allai me reposer en
attendant qu'il revînt.
CHAPITRE XXI.
RETOUR DU BIJOUTIER.
Le bijoutier revint et présenta à nos dévotes deux muselières des mieux
conditionnées.
«Ah! miséricorde! s'écria Zélide. Quelles muselières! quelles énormes
muselières sont-ce là! et qui sont les malheureuses à qui cela servira?
Cela a une toise de long. Il faut, en vérité, mon ami, que vous ayez
pris mesure sur la jument du sultan.
--Oui, dit nonchalamment Sophie, après les avoir considérées et
compassées avec les doigts: vous avez raison; et il n'y a que la jument
du sultan ou la vieille Rimosa à qui elles puissent convenir...
--Je vous jure, mesdames, reprit Frénicol, que c'est la grandeur
ordinaire; et que Zelmaïde, Zyrphile, Amiane, Zulique et cent autres en
ont pris de pareilles...
--Cela est impossible, répliqua Zélide.
--Cela est pourtant, repartit Frénicol: mais toutes ont dit comme vous;
et, comme elles, si vous voulez vous détromper, vous le pouvez à
l'essai...
--Monsieur Frénicol en dira tout ce qu'il voudra; mais il ne me
persuadera jamais que cela me convienne, dit Zélide.
--Ni à moi, dit Sophie. Qu'il nous en montre d'autres, s'il en a.»
Frénicol, qui avait éprouvé plusieurs fois qu'on ne convertissait pas
les femmes sur cet article, leur présenta des muselières de treize ans.
«Ah! voilà ce qu'il nous faut! s'écrièrent-elles toutes deux en même
temps.
--Je le souhaite, répondit tout bas Frénicol.
--Combien les vendez-vous? dit Zélide...
--Madame, ce n'est que dix ducats...
--Dix ducats! vous n'y pensez pas, Frénicol...
--Madame, c'est en conscience...
--Vous nous faites payer la nouveauté...
--Je vous jure, mesdames, que c'est argent troqué...
--Il est vrai qu'elles sont joliment travaillées; mais dix ducats, c'est
une somme...
--Je n'en rabattrai rien.
--Nous irons chez Éolipile.
--Vous le pouvez, mesdames: mais il y a ouvrier et ouvrier, muselières
et muselières.»
Frénicol tint ferme, et Zélide en passa par là. Elle paya les deux
muselières; et le bijoutier s'en retourna, bien persuadé qu'elles leur
seraient trop courtes et qu'elles ne tarderaient pas à lui revenir pour
le quart de ce qu'il les avait vendues. Il se trompa. Mangogul ne
s'étant point trouvé à portée de tourner sa bague sur ces deux femmes,
il ne prit aucune envie à leurs bijoux de parler plus haut qu'à
l'ordinaire, heureusement pour elles; car Zélide, ayant essayé sa
muselière, la trouva la moitié trop petite. Cependant elle ne s'en défit
pas, imaginant presque autant d'inconvénient à la changer qu'à ne s'en
point servir.
On a su ces circonstances d'une de ses femmes, qui les dit en confidence
à son amant, qui les redit en confidence à d'autres, qui les confièrent
sous le secret à tout Banza. Frénicol parla de son côté; l'aventure de
nos dévotes devint publique et occupa quelque temps les médisants du
Congo.
Zélide en fut inconsolable. Cette femme, plus à plaindre qu'à blâmer,
prit son bramine en aversion, quitta son époux et s'enferma dans un
couvent. Pour Sophie, elle leva le masque, brava les discours, mit du
rouge et des mouches, se répandit dans le grand monde et eut des
aventures.
CHAPITRE XXII.
SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LE BIJOU SUFFOQUÉ.
Quoique les bourgeoises de Banza se doutassent que les bijoux de leur
espèce n'auraient pas l'honneur de parler, toutes cependant se munirent
de muselières. On eut à Banza sa muselière, comme on prend ici le deuil
de cour.
En cet endroit, l'auteur africain remarque avec étonnement que la
modicité du prix et la roture des muselières n'en firent point cesser la
mode au sérail. «Pour cette fois, dit-il, l'utilité l'emporta sur le
préjugé.» Une réflexion aussi commune ne valait pas la peine qu'il se
répétât: mais il m'a semblé que c'était le défaut de tous les anciens
auteurs du Congo, de tomber dans des redites, soit qu'ils se fussent
proposé de donner ainsi un air de vraisemblance et de facilité à leurs
productions; soit qu'ils n'eussent pas, à beaucoup près, autant de
fécondité que leurs admirateurs le supposent.