Les grandes villes fourmillent de gens que la misère rend industrieux.

Ils ne volent ni ne filoutent; mais ils sont aux filous, ce que les

filous sont aux fripons. Ils savent tout, ils font tout, ils ont des

secrets pour tout; ils vont et viennent, ils s'insinuent. On les trouve

à la cour, à la ville, au palais, à l'église, à la comédie, chez les

courtisanes, au café, au bal, à l'opéra, dans les académies; ils sont

tout ce qu'il vous plaira qu'ils soient. Sollicitez-vous une pension,

ils ont l'oreille du ministre. Avez-vous un procès, ils solliciteront

pour vous. Aimez-vous le jeu, ils sont croupiers; la table, ils sont

chefs de loge; les femmes, ils vous introduiront chez Amine ou chez

Acaris. De laquelle des deux vous plaît-il d'acheter la mauvaise santé?

choisissez; lorsque vous l'aurez prise, ils se chargeront de votre

guérison. Leur occupation principale est d'épier les ridicules des

particuliers, et de profiter de la sottise du public. C'est de leur part

qu'on distribue au coin des rues, à la porte des temples, à l'entrée des

spectacles, à la sortie des promenades, des papiers par lesquels on vous

avertit gratis qu'un tel, demeurant au Louvre, dans Saint-Jean, au

Temple ou dans l'Abbaye, à telle enseigne, à tel étage, dupe chez lui

depuis neuf heures du matin jusqu'à midi, et le reste du jour en ville.

Les bijoux commençaient à peine à parler, qu'un de ces intrigants

remplit les maisons de Banza d'un petit imprimé, dont voici la forme et

le contenu. On lisait, au titre, en gros caractères:

AVIS AUX DAMES.

Au-dessous, en petit italique:

_Par permission de monseigneur le grand sénéchal, et avec

l'approbation de messieurs de l'Académie royale des sciences._

Et plus bas:

«Le sieur Éolipile, de l'Académie royale de Banza, membre de la

société royale de Monoémugi, de l'académie impériale de

Biafara, de l'académie des curieux de Loango, de la société de

Camur au Monomotapa, de l'institut d'Érecco, et des académies

royales de Béléguanze et d'Angola, qui fait depuis plusieurs

années des cours de babioles avec les applaudissements de la

cour, de la ville et de la province, a inventé, en faveur du

beau sexe, des muselières ou bâillons portatifs, qui ôtent aux

bijoux l'usage de la parole, sans gêner leurs fonctions

naturelles. Ils sont propres et commodes; il en a de toute

grandeur, pour tout âge et à tout prix; et il a eu l'honneur

d'en fournir aux personnes de la première distinction.»

Il n'est rien tel que d'être d'un corps. Quelque ridicule que soit un

ouvrage, on le prône, et il réussit. C'est ainsi que l'invention

d'Éolipile fit fortune. On courut en foule chez lui: les femmes galantes

y allèrent dans leur équipage; les femmes raisonnables s'y rendirent en

fiacre; les dévotes y envoyèrent leur confesseur ou leur laquais: on y

vit même arriver des tourières. Toutes voulaient avoir une muselière; et

depuis la duchesse jusqu'à la bourgeoise, il n'y eut femme qui n'eût la

sienne, ou par air ou pour cause.

Les bramines, qui avaient annoncé le caquet des bijoux comme une

punition divine, et qui s'en étaient promis de la réforme dans les

moeurs et d'autres avantages, ne virent point sans frémir une machine

qui trompait la vengeance du ciel et leurs espérances. Ils étaient à

peine descendus de leurs chaires, qu'ils y remontent, tonnent, éclatent,

font parler les oracles, et prononcent que la muselière est une machine

infernale, et qu'il n'y a point de salut pour quiconque s'en servira.

«Femmes mondaines, quittez vos muselières; soumettez-vous,

s'écrièrent-ils, à la volonté de Brama. Laissez à la voix de vos bijoux

réveiller celle de vos consciences; et ne rougissez point d'avouer des

crimes que vous n'avez point eu honte de commettre.»

Mais ils eurent beau crier, il en fut des muselières comme il en avait

été des robes sans manches, et des pelisses piquées. Pour cette fois on

les laissa s'enrhumer dans leurs temples. On prit des bâillons, et on ne

les quitta que quand on en eut reconnu l'inutilité, ou qu'on en fut las.

CHAPITRE XVIII[38].

DES VOYAGEURS.

[Note 38: Ce chapitre et le suivant ont paru pour la première fois

dans l'édition de Naigeon. Ces digressions, que probablement Naigeon a

retrouvées dans des papiers mis au rebut, ne nous paraissent être que

des brouillons rejetés avec raison par l'auteur et que son éditeur

aurait bien fait de laisser où il les avait trouvés.]

Ce fut dans ces circonstances, qu'après une longue absence, des dépenses

considérables, et des travaux inouïs, reparurent à la cour les voyageurs

que Mangogul avait envoyés dans les contrées les plus éloignées pour en

recueillir la sagesse; il tenait à la main leur journal, et faisait à

chaque ligne un éclat de rire.

«Que lisez-vous donc de si plaisant? lui demanda Mirzoza.

--Si ceux-là, lui répondit Mangogul, sont aussi menteurs que les autres,

du moins ils sont plus gais. Asseyez-vous sur ce sofa, et je vais vous

régaler d'un usage des thermomètres dont vous n'avez pas la moindre

idée.

«Je vous promis hier, me dit Cyclophile, un spectacle amusant...

MIRZOZA.

Et qui est ce Cyclophile?

MANGOGUL.

C'est un insulaire...

MIRZOZA.

Et de quelle île?...

MANGOGUL.

Qu'importe?...

MIRZOZA.

Et à qui s'adresse-t-il?...

MANGOGUL.

A un de mes voyageurs...

MIRZOZA.

Vos voyageurs sont donc enfin revenus?...

MANGOGUL.

Assurément; et vous l'ignoriez?

MIRZOZA.

Je l'ignorais...

MANGOGUL.

Ah çà, arrangeons-nous, ma reine; vous êtes quelquefois un peu bégueule.

Je vous laisse la maîtresse de vous en aller lorsque ma lecture vous

scandalisera.

MIRZOZA.

Et si je m'en allais d'abord?

MANGOGUL.

Comme il vous plaira.»

Je ne sais si Mirzoza resta ou s'en alla; mais Mangogul, reprenant le

discours de Cyclophile, lut ce qui suit:

«Ce spectacle amusant, c'est celui de nos temples, et de ce qui s'y

passe. La propagation de l'espèce est un objet sur lequel la politique

et la religion fixent ici leur attention; et la manière dont on s'en

occupe ne sera pas indigne de la vôtre. Nous avons ici des cocus:

n'est-ce pas ainsi qu'on appelle dans votre langue ceux dont les femmes

se laissent caresser par d'autres? Nous avons donc ici des cocus, autant

et plus qu'ailleurs, quoique nous ayons pris des précautions infinies

pour que les mariages soient bien assortis.

--Vous avez donc, répondis-je, le secret qu'on ignore ou qu'on néglige

parmi nous, de bien assortir les époux?

--Vous n'y êtes pas, reprit Cyclophile; nos insulaires sont conformés de

manière à rendre tous les mariages heureux, si l'on y suivait à la

lettre les lois usitées.

--Je ne vous entends pas bien, répliquai-je; car dans notre monde rien

n'est plus conforme aux lois qu'un mariage; et rien n'est souvent plus

contraire au bonheur et à la raison.

--Eh bien! interrompit Cyclophile, je vais m'expliquer. Quoi! depuis

quinze jours que vous habitez parmi nous, vous ignorez encore que les

bijoux mâles et féminins sont ici de différentes figures? à quoi donc

avez-vous employé votre temps? Ces bijoux sont de toute éternité

destinés à s'agencer les uns avec les autres; un bijou féminin en écrou

est prédestiné à un bijou mâle fait en vis. Entendez-vous?

--J'entends, lui dis-je; cette conformité de figure peut avoir son usage

jusqu'à un certain point; mais je ne la crois pas suffisante pour

assurer la fidélité conjugale.

--Que désirez-vous de plus?

--Je désirerais que, dans une contrée où tout se règle par des lois

géométriques, on eût eu quelque égard au rapport de chaleur entre les

conjoints. Quoi! vous voulez qu'une brune de dix-huit ans, vive comme un

petit démon, s'en tienne strictement à un vieillard sexagénaire et

glacé! Cela ne sera pas, ce vieillard eût-il son bijou masculin en vis

sans fin...

--Vous avez de la pénétration, me dit Cyclophile. Sachez donc que nous y

avons pourvu...

--Et comment cela?...

--Par une longue suite d'observations sur des cocus bien constatés...

--Et à quoi vous ont mené ces observations?

--A déterminer le rapport nécessaire de chaleur entre deux époux...

--Et ces rapports connus?

--Ces rapports connus, on gradua des thermomètres applicables aux hommes

et aux femmes. Leur figure n'est pas la même; la base des thermomètres

féminins ressemble à un bijou masculin d'environ huit pouces de long sur

un pouce et demi de diamètre; et celle des thermomètres masculins, à la

partie supérieure d'un flacon qui aurait précisément en concavité les

mêmes dimensions. Les voilà, me dit-il en m'introduisant dans le temple,

ces ingénieuses machines dont vous verrez tout à l'heure l'effet; car le

concours du peuple et la présence des sacrificateurs m'annoncent le

moment des expériences sacrées.»

Nous perçâmes la foule avec peine, et nous arrivâmes dans le sanctuaire,

où il n'y avait pour autels que deux lits de damas sans rideaux. Les

prêtres et les prêtresses étaient debout autour, en silence, et tenant

des thermomètres dont on leur avait confié la garde, comme celle du feu

sacré aux vestales. Au son des hautbois et des musettes, s'approchèrent

deux couples d'amants conduits par leurs parents. Ils étaient nus; et je

vis qu'une des filles avait le bijou circulaire, et son amant le bijou

cylindrique.

«Ce n'est pas là merveille, dis-je à Cyclophile.

--Regardez les deux autres,» me répondit-il.

J'y portai la vue. Le jeune homme avait un bijou parallélipipède, et la

fille un bijou carré.

«Soyez attentif à l'opération sainte,» ajouta Cyclophile.

Alors deux prêtres étendirent une des filles sur l'autel; un troisième

lui appliqua le thermomètre sacré; et le grand pontife observait

attentivement le degré où la liqueur monta en six minutes. Dans le même

temps, le jeune homme avait été étendu sur l'autre lit par deux

prêtresses; et une troisième lui avait adapté le thermomètre. Le grand

prêtre ayant observé ici l'ascension de la liqueur dans le même temps

donné, il prononça sur la validité du mariage, et renvoya les époux se

conjoindre à la maison paternelle. Le bijou féminin carré et le bijou

masculin parallélipipède furent examinés avec la même rigueur, éprouvés

avec la même précision; mais le grand prêtre, attentif à la progression

des liqueurs, ayant reconnu quelques degrés de moins dans le garçon que

dans la fille, selon le rapport marqué par le rituel (car il y avait des

limites), monta en chaire, et déclara les parties inhabiles à se

conjoindre. Défense à elles de s'unir, sous les peines portées par les

lois ecclésiastiques et civiles contre les incestueux. L'inceste dans

cette île n'était donc pas une chose tout à fait vide de sens. Il y

avait aussi un véritable péché contre nature; c'était l'approche de deux

bijoux de différents sexes, dont les figures ne pouvaient s'inscrire ou

se circonscrire.

Il se présenta un nouveau mariage. C'était une fille à bijou terminé par

une figure régulière de côtés impairs, et un jeune homme à bijou

pyramidal, en sorte que la base de la pyramide pouvait s'inscrire dans

le polygone de la fille. On leur fit l'essai du thermomètre, et l'excès

ou le défaut s'étant trouvé peu considérable dans le rapport des

hauteurs des fluides, le pontife prononça qu'il y avait cas de dispense,

et l'accorda. On en faisait autant pour un bijou féminin à plusieurs

côtés impairs, recherché par un bijou masculin et prismatique, lorsque

les ascensions de liqueur étaient à peu près égales.

Pour peu qu'on ait de géométrie, l'on conçoit aisément que ce qui

concernait la mesure des surfaces et des solides était poussé dans l'île

à un point de perfection très-élevé, et que tout ce qu'on avait écrit

sur les figures isopérimètres y était très-essentiel; au lieu que parmi

nous ces découvertes attendent encore leur usage. Les filles et les

garçons à bijoux circulaires et cylindriques y passaient pour

heureusement nés, parce que de toutes les figures, le cercle est celui

qui renferme le plus d'espace sur un même contour.

Cependant les sacrificateurs attendaient pratique. Le chef me démêla

dans la foule, et me fit signe d'approcher. J'obéis. «O étranger! me

dit-il, tu as été témoin de nos augustes mystères; et tu vois comment

parmi nous la religion a des liaisons intimes avec le bien de la

société. Si ton séjour y était plus long, il se présenterait sans doute

des cas plus rares et plus singuliers; mais peut-être des raisons

pressantes te rappellent dans ta patrie. Va, et apprends notre sagesse à

tes concitoyens.»

Je m'inclinai profondément; et il continua en ces termes:

«S'il arrive que le thermomètre sacré soit d'une dimension à ne pouvoir

être appliqué à une jeune fille, cas extraordinaire, quoique j'en aie vu

cinq exemples depuis douze ans, alors un de mes acolytes la dispose au

sacrement; et cependant tout le peuple est en prière. Tu dois entrevoir,

sans que je m'explique, les qualités essentielles pour l'entrée dans le

sacerdoce, et la raison des ordinations.

«Plus souvent le thermomètre ne peut s'appliquer au garçon, parce que

son bijou indolent ne se prête pas à l'opération. Alors toutes les

grandes filles de l'île peuvent s'approcher et s'occuper de la

résurrection du mort. Cela s'appelle faire ses dévotions. On dit d'une

fille zélée pour cet exercice, qu'elle est pieuse; elle édifie. Tant il

est vrai, ajouta-t-il en me regardant fixement, ô étranger! que tout est

opinion et préjugé! On appelle crime chez toi, ce que nous regardons ici

comme un acte agréable à la Divinité. On augurerait mal parmi nous,

d'une fille qui aurait atteint sa treizième année sans avoir encore

approché des autels; et ses parents lui en feraient de justes et fortes

réprimandes[39].

[Note 39: Il y a bien des analogies entre ce passage et le

_Supplément au Voyage de Bougainville_, écrit près d'un quart de siècle

plus tard.]

«Si une fille tardive ou mal conformée s'offre au thermomètre sans faire

monter la liqueur, elle peut se cloîtrer. Mais il arrive dans notre île,

aussi souvent qu'ailleurs, qu'elle s'en repent; et que, si le

thermomètre lui était appliqué, elle ferait monter la liqueur aussi haut

et aussi rapidement qu'aucune femme du monde. Aussi plusieurs en

sont-elles mortes de désespoir. Il s'ensuivait mille autres abus et

scandales que j'ai retranchés. Pour illustrer mon pontificat, j'ai

publié un diplôme qui fixe le temps, l'âge et le nombre de fois qu'une

fille sera thermométrisée avant que de prononcer ses voeux, et

notamment la veille et le jour marqués pour sa profession. Je rencontre

nombre de femmes qui me remercient de la sagesse de mes règlements, et

dont en conséquence les bijoux me sont dévoués; mais ce sont des menus

droits que j'abandonne à mon clergé.

«Une fille qui fait monter la liqueur à une hauteur et avec une célérité

dont aucun homme ne peut approcher, est constituée courtisane, état

très-respectable et très-honoré dans notre île; car il est bon que tu

saches que chaque grand seigneur y a sa courtisane, comme chaque femme

de qualité y a son géomètre. Ce sont deux modes également sages, quoique

la dernière commence à passer.

«Si un jeune homme usé, mal né, ou maléficié, laisse la liqueur du

thermomètre immobile, il est condamné au célibat. Un autre, au

contraire, qui en fera monter la liqueur à un degré dont aucune femme ne

peut approcher, est obligé de se faire moine, comme qui dirait carme ou

cordelier. C'est la ressource de quelques riches dévotes à qui les

secours séculiers viennent à manquer.

«Ah! combien, s'écriait-il ensuite en levant ses yeux et ses mains au

ciel, l'Église a perdu de son ancienne splendeur!»

Il allait continuer, lorsque son aumônier l'interrompant, lui dit:

«Monseigneur, votre Grande Sacrificature ne s'aperçoit pas que l'office

est fini, et que votre éloquence refroidira le dîner auquel vous êtes

attendu.» Le prélat s'arrêta, me fit baiser son anneau; nous sortîmes du

temple avec le reste du peuple; et Cyclophile, reprenant la suite de son

discours, me dit:

«Le grand pontife ne vous a pas tout révélé; il ne vous a point parlé ni

des accidents arrivés dans l'île, ni des occupations de nos femmes

savantes. Ces objets sont pourtant dignes de votre curiosité.

--Vous pouvez apparemment la satisfaire, lui répliquai-je. Eh bien!

quels sont ces accidents et ces occupations? Concernent-ils encore les

mariages et les bijoux?

--Justement, répliqua-t-il. Il y a environ trente-cinq ans qu'on

s'aperçut dans l'île d'une disette de bijoux masculins cylindriques.

Tous les bijoux féminins circulaires s'en plaignirent, et présentèrent

au conseil d'État des mémoires et des requêtes, tendant à ce que l'on

pourvût à leurs besoins. Le conseil, toujours guidé par des vues

supérieures, ne répondit rien pendant un mois. Les cris des bijoux

devinrent semblables à ceux d'un peuple affamé qui demande du pain. Les

sénateurs nommèrent donc des députés pour constater le fait, et en

rapporter à la compagnie. Cela dura encore plus d'un mois. Les cris

redoublèrent; et l'on touchait au moment d'une sédition, lorsqu'un

bijoutier, homme industrieux, se présenta à l'académie. On fit des

essais qui réussirent; et sur l'attestation des commissaires, et d'après

la permission du lieutenant de police, il fut gratifié par le conseil

d'un brevet portant privilége exclusif de pourvoir, pendant le cours de

vingt années consécutives, aux besoins des bijoux circulaires.

«Le second accident fut une disette totale de bijoux féminins

polygonaux. On invita tous les artistes à s'occuper de cette calamité.

On proposa des prix. Il y eut une multitude de machines inventées, entre

lesquelles le prix fut partagé.

«Vous avez vu, ajouta Cyclophile, les différentes figures de nos bijoux

féminins. Ils gardent constamment celles qu'ils ont apportées en

naissant. En est-il de même parmi vous?

--Non, lui répondis-je. Un bijou féminin européen, asiatique ou

africain, a une figure variable à l'infini, _cujuslibet figuræ capax,

nullius tenax_.

--Nous ne nous sommes donc pas trompés, reprit-il, dans l'explication

que donnèrent nos physiciens sur un phénomène de ce genre. Il y a

environ vingt ans qu'une jeune brune fort aimable parut dans l'île.

Personne n'entendait sa langue; mais lorsqu'elle eut appris la nôtre,

elle ne voulut jamais dire quelle était sa patrie. Cependant les grâces

de sa figure et les agréments de son esprit enchantèrent la plupart de

nos jeunes seigneurs. Quelques-uns des plus riches lui proposèrent de

l'épouser; et elle se détermina en faveur du sénateur Colibri. Le jour

pris, on les conduisit au temple, selon l'usage. La belle étrangère,

étendue sur l'autel, présenta aux yeux des spectateurs surpris un bijou

qui n'avait aucune figure déterminée, et le thermomètre appliqué, la

liqueur monta tout à coup à cent quatre-vingt-dix degrés. Le grand

sacrificateur prononça sur-le-champ que ce bijou reléguait la

propriétaire dans la classe des courtisanes, et défense fut faite à

l'amoureux Colibri de l'épouser. Dans l'impossibilité de l'avoir pour

femme, il en fit sa maîtresse. Un jour qu'elle en était apparemment

satisfaite, elle lui avoua qu'elle était née dans la capitale de votre

empire: ce qui n'a pas peu contribué à nous donner une grande idée de

vos femmes.»

Le sultan en était là, lorsque Mirzoza rentra.

«Votre pudeur, toujours déplacée, lui dit Mangogul, vous a privée de la

plus délicieuse lecture. Je voudrais bien que vous me dissiez à quoi

sert cette hypocrisie qui vous est commune à toutes, sages ou

libertines. Sont-ce les choses qui vous effarouchent? Non; car vous les

savez. Sont-ce les mots? en vérité, cela n'en vaut pas la peine. S'il

est ridicule de rougir de l'action, ne l'est-il pas infiniment davantage

de rougir de l'expression? J'aime à la folie les insulaires dont il est

question dans ce précieux journal; ils appellent tout par leur nom; la

langue en est plus simple, et la notion des choses honnêtes ou

malhonnêtes beaucoup mieux déterminée...

MIRZOZA.

Là, les femmes sont-elles vêtues?...

MANGOGUL.

Assurément; mais ce n'est point par décence, c'est par coquetterie:

elles se couvrent pour irriter le désir et la curiosité...

MIRZOZA.

Et cela vous paraît tout à fait conforme aux bonnes moeurs?

MANGOGUL.

Assurément...

MIRZOZA.

Je m'en doutais.

MANGOGUL.

Oh! vous vous doutez toujours de tout.»

En s'entretenant ainsi, il feuilletait négligemment son journal, et

disait: «Il y a là dedans des usages tout à fait singuliers. Tenez,

voilà un chapitre sur la configuration des habitants. Il n'y a rien que

votre excellente pruderie ne puisse entendre. En voici un autre sur la

toilette des femmes, qui est tout à fait de votre ressort, et dont

peut-être vous pourrez tirer parti. Vous ne me répondez pas! Vous vous

méfiez toujours de moi.

--Ai-je si grand tort?

--Il faudra que je vous mette entre les mains de Cyclophile, et qu'il

vous conduise parmi ses insulaires. Je vous jure que vous en reviendrez

infiniment parfaite.

--Il me semble que je le suis assez.

--Il vous semble! cependant je ne saurais presque dire un mot sans vous

donner des distractions. Cependant vous en vaudriez beaucoup mieux, et

j'en serais beaucoup plus à mon aise, si je pouvais toujours parler, et

si vous pouviez toujours m'écouter.

--Et que vous importe que je vous écoute?

--Mais après tout, vous avez raison. Ah çà, à ce soir, à demain, ou à un

autre jour, le chapitre de la figure de nos insulaires, et celui de la

toilette de leurs femmes.»

CHAPITRE XIX.

DE LA FIGURE DES INSULAIRES, ET DE LA TOILETTE DES FEMMES.

C'était après dîner; Mirzoza faisait des noeuds, et Mangogul, étalé

sur un sofa, les yeux à demi fermés, établissait doucement sa digestion.

Il avait passé une bonne heure dans le silence et le repos, lorsqu'il

dit à la favorite: «Madame se sentirait-elle disposée à m'écouter?

--C'est selon.

--Mais, après tout, comme vous me l'avez dit avec autant de jugement que

de politesse, que m'importe que vous m'écoutiez ou non?» Mirzoza sourit,

et Mangogul dit: «Qu'on m'apporte le journal de mes voyageurs, et

surtout qu'on ne déplace pas les marques que j'y ai faites, ou par ma

barbe...»

On lui présente le journal; il l'ouvre et lit: «Les insulaires n'étaient

point faits comme on l'est ailleurs. Chacun avait apporté en naissant

des signes de sa vocation: aussi en général on y était ce qu'on devait

être. Ceux que la nature avait destinés à la géométrie avaient les

doigts allongés en compas; mon hôte était de ce nombre. Un sujet propre

à l'astronomie avait les yeux en colimaçon; à la géographie, la tête en

globe; à la musique ou acoustique, les oreilles en cornet; à

l'arpentage, les jambes en jalons; à l'hydraulique...» Ici le sultan

s'arrêta; et Mirzoza lui dit: «Eh bien! à l'hydraulique?...» Mangogul

lui répondit: «C'est vous qui le demandez; le bijou en ajoutoir, et

pissait en jet d'eau; à la chimie, le nez en alambic; à l'anatomie,

l'index en scalpel; aux mécaniques, les bras en lime ou en scie, etc.»

Mirzoza ajouta: «Il n'en était pas chez ce peuple comme parmi nous, où

tels qui, n'ayant reçu de Brama que des bras nerveux, semblaient être

appelés à la charrue, tiennent le timon de votre État, siégent dans vos

tribunaux, ou président dans votre académie; où tel, qui ne voit non

plus qu'une taupe, passe sa vie à faire des observations, c'est-à-dire à

une profession qui demande des yeux de lynx.»

Le sultan continua de lire. «Entre les habitants on en remarquait dont

les doigts visaient au compas, la tête au globe, les yeux au télescope,

les oreilles au cornet; ces hommes-ci, dis-je à mon hôte, sont

apparemment vos virtuoses, de ces hommes universels qui portent sur eux

l'affiche de tous les talents.»

Mirzoza interrompit le sultan, et dit: «Je gage que je sais la réponse

de l'hôte...

MANGOGUL.

Et quelle est-elle?

MIRZOZA.

Il répondit que ces gens, que la nature semble avoir destinés à tout,

n'étaient bons à rien.

MANGOGUL.

Par Brama, c'est cela; en vérité, sultane, vous avez bien de l'esprit.

Mon voyageur ajoute que cette conformation des insulaires donnait au

peuple entier un certain air automate; quand ils marchent, on dirait

qu'ils arpentent; quand ils gesticulent, ils ont l'air de décrire des

figures; quand ils chantent, ils déclament avec emphase.

MIRZOZA.

En ce cas, leur musique doit être mauvaise.

MANGOGUL.

Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

MIRZOZA.

C'est qu'elle doit être au-dessous de la déclamation.»

MANGOGUL.

Les bijoux indiscrets · 第 5 / 21 段