A la mauvaise humeur de Mangogul, on crut qu'il allait bannir tous les

savants de son royaume. Point du tout. Le lendemain il se leva gai, fit

une course de bague dans la matinée, soupa le soir avec ses favoris et

la Mirzoza sous une magnifique tente dressée dans les jardins du sérail,

et ne parut jamais moins occupé d'affaires d'État.

Les esprits chagrins, les frondeurs du Congo et les nouvellistes de

Banza ne manquèrent pas de reprendre cette conduite. Et que ne

reprennent pas ces gens-là? «Est-ce là, disaient-ils dans les promenades

et les cafés, est-ce là gouverner un État! avoir la lance au poing tout

le jour, et passer les nuits à table!

--Ah! si j'étais sultan,» s'écriait un petit sénateur ruiné par le jeu,

séparé d'avec sa femme, et dont les enfants avaient la plus mauvaise

éducation du monde: «si j'étais sultan, je rendrais le Congo bien

autrement florissant. Je voudrais être la terreur de mes ennemis et

l'amour de mes sujets. En moins de six mois, je remettrais en vigueur la

police, les lois, l'art militaire et la marine. J'aurais cent vaisseaux

de haut bord. Nos landes seraient bientôt défrichées, et nos grands

chemins réparés. J'abolirais ou du moins je diminuerais de moitié les

impôts. Pour les pensions, messieurs les beaux esprits, vous n'en

tâteriez, ma foi, que d'une dent. De bons officiers, Pongo Sabiam! de

bons officiers, de vieux soldats, des magistrats comme nous autres, qui

consacrons nos travaux et nos veilles à rendre aux peuples la justice:

voilà les hommes sur qui je répandrais mes bienfaits.

--Ne vous souvient-il plus, messieurs, ajoutait d'un ton capable un

vieux politique édenté, en cheveux plats, en pourpoint percé par le

coude, et en manchettes déchirées, de notre grand empereur Abdelmalec,

de la dynastie des Abyssins, qui régnait il y a deux mille trois cent

octante et cinq ans? Ne vous souvient-il plus comme quoi il fit empaler

deux astronomes, pour s'être mécomptés de trois minutes dans la

prédiction d'une éclipse, et disséquer tout vif son chirurgien et son

premier médecin, pour lui avoir ordonné de la manne à contre-temps?

--Et puis je vous demande, continuait un autre, à quoi bon tous ces

bramines oisifs, cette vermine qu'on engraisse de notre sang? Les

richesses immenses dont ils regorgent ne conviendraient-elles pas mieux

à d'honnêtes gens comme nous?»

On entendait d'un autre côté: «Connaissait-on, il y a quarante ans, la

nouvelle cuisine et les liqueurs de Lorraine? On s'est précipité dans un

luxe qui annonce la destruction prochaine de l'empire, suite nécessaire

du mépris des Pagodes et de la dissolution des moeurs. Dans le temps

qu'on ne mangeait à la table du grand Kanoglou que des grosses viandes,

et que l'on n'y buvait que du sorbet, quel cas aurait-on fait des

découpures, des vernis de Martin, et de la musique de Rameau? Les filles

d'opéra n'étaient pas plus inhumaines que de nos jours; mais on les

avait à bien meilleur prix. Le prince, voyez-vous, gâte bien des choses.

Ah! si j'étais sultan!

--Si tu étais sultan, répondit vivement un vieux militaire qui était

échappé aux dangers de la bataille de Fontenoi, et qui avait perdu un

bras à côté de son prince à la journée de Lawfelt, tu ferais plus de

sottises encore que tu n'en débites. Eh! mon ami, tu ne peux modérer ta

langue, et tu veux régir un empire! tu n'as pas l'esprit de gouverner ta

famille, et tu te mêles de régler l'État! Tais-toi, malheureux. Respecte

les puissances de la terre, et remercie les dieux de t'avoir donné la

naissance dans l'empire et sous le règne d'un prince dont la prudence

éclaire ses ministres, et dont le soldat admire la valeur; qui s'est

fait redouter de ses ennemis et chérir de ses peuples, et à qui l'on ne

peut reprocher que la modération avec laquelle tes semblables sont

traités sous son gouvernement.»

CHAPITRE XV.

LES BRAMINES.

Lorsque les savants se furent épuisés sur les bijoux, les bramines s'en

emparèrent. La religion revendiqua leur caquet comme une matière de sa

compétence, et ses ministres prétendirent que le doigt de Brama se

manifestait dans cette oeuvre.

Il y eut une assemblée générale des pontifes; et il fut décidé qu'on

chargerait les meilleures plumes de prouver en forme que l'événement

était surnaturel, et qu'en attendant l'impression de leurs ouvrages, on

le soutiendrait dans les thèses, dans les conversations particulières,

dans la direction des âmes et dans les harangues publiques.

Mais s'ils convinrent unanimement que l'événement était surnaturel,

cependant, comme on admettait dans le Congo deux principes, et qu'on y

professait une espèce de manichéisme, ils se divisèrent entre eux sur

celui des deux principes à qui l'on devait rapporter le caquet des

bijoux.

Ceux qui n'étaient guère sortis de leurs cellules, et qui n'avaient

jamais feuilleté que leurs livres, attribuèrent le prodige à Brama. «Il

n'y a que lui, disaient-ils, qui puisse interrompre l'ordre de la

nature; et les temps feront voir qu'il a, en tout ceci, des vues

très-profondes.»

Ceux, au contraire, qui fréquentaient les alcôves, et qu'on surprenait

plus souvent dans une ruelle qu'on ne les trouvait dans leurs cabinets,

craignant que quelques bijoux indiscrets ne dévoilassent leur

hypocrisie, accusèrent de leur caquet Cadabra, divinité malfaisante,

ennemie jurée de Brama et de ses serviteurs.

Ce dernier système souffrait de terribles objections, et ne tendait pas

si directement à la réformation des moeurs. Ses défenseurs même ne

s'en imposaient point là-dessus. Mais il s'agissait de se mettre à

couvert; et, pour en venir à bout, la religion n'avait point de ministre

qui n'eût sacrifié cent fois les Pagodes et leurs autels.

Mangogul et Mirzoza assistaient régulièrement au service religieux de

Brama, et tout l'empire en était informé par la gazette. Ils s'étaient

rendus dans la grande mosquée, un jour qu'on y célébrait une des

solennités principales. Le bramine chargé d'expliquer la loi monta dans

la tribune aux harangues, débita au sultan et à la favorite des phrases,

des compliments et de l'ennui, et pérora fort éloquemment sur la manière

de s'asseoir orthodoxement dans les compagnies. Il en avait démontré la

nécessité par des autorités sans nombre, quand, saisi tout à coup d'un

saint enthousiasme, il prononça cette tirade qui fit d'autant plus

d'effet qu'on ne s'y attendait point.

«Qu'entends-je dans tous les cercles? Un murmure confus, un bruit inouï

vient frapper mes oreilles. Tout est perverti, et l'usage de la parole,

que la bonté de Brama avait jusqu'à présent affecté à la langue, est,

par un effet de sa vengeance, transporté à d'autres organes. Et quels

organes! vous le savez, messieurs. Fallait-il encore un prodige pour te

réveiller de ton assoupissement, peuple ingrat! et tes crimes

n'avaient-ils pas assez de témoins, sans que leurs principaux

instruments élevassent la voix! Sans doute leur mesure est comblée,

puisque le courroux du ciel a cherché des châtiments nouveaux. En vain

tu t'enveloppais dans les ténèbres; tu choisissais en vain des complices

muets: les entends-tu maintenant? Ils ont de toutes parts déposé contre

toi, et révélé ta turpitude à l'univers. O toi qui les gouvernes par ta

sagesse! ô Brama! tes jugements sont équitables. Ta loi condamne le

larcin, le parjure, le mensonge et l'adultère; elle proscrit et les

noirceurs de la calomnie, et les brigues de l'ambition, et les fureurs

de la haine, et les artifices de la mauvaise foi. Tes fidèles ministres

n'ont cessé d'annoncer ces vérités à tes enfants, et de les menacer des

châtiments que tu réservais dans ta juste colère aux prévaricateurs;

mais en vain: les insensés se sont livrés à la fougue de leurs passions;

ils en ont suivi le torrent; ils ont méprisé nos avis; ils ont ri de nos

menaces; ils ont traité nos anathèmes de vains; leurs vices se sont

accrus, fortifiés, multipliés; la voix de leur impiété est montée

jusqu'à toi, et nous n'avons pu prévenir le fléau redoutable dont tu les

as frappés. Après avoir longtemps imploré ta miséricorde, louons

maintenant ta justice. Accablés sous tes coups, sans doute ils

reviendront à toi et reconnaîtront la main qui s'est appesantie sur eux.

Mais, ô prodige de dureté! ô comble de l'aveuglement! ils ont imputé

l'effet de ta puissance au mécanisme aveugle de la nature. Ils ont dit

dans leurs coeurs: Brama n'est point. Toutes les propriétés de la

matière ne nous sont pas connues; et la nouvelle preuve de son existence

n'en est qu'une de l'ignorance et de la crédulité de ceux qui nous

l'opposent. Sur ce fondement ils ont élevé des systèmes, imaginé des

hypothèses, tenté des expériences; mais du haut de sa demeure éternelle,

Brama a ri de leurs vains projets. Il a confondu la science audacieuse;

et les bijoux ont brisé, comme le verre, le frein impuissant qu'on

opposait à leur loquacité. Qu'ils confessent donc, ces vers orgueilleux,

la faiblesse de leur raison et la vanité de leurs efforts. Qu'ils

cessent de nier l'existence de Brama, ou de fixer des limites à sa

puissance. Brama est, il est tout-puissant; et il ne se montre pas moins

clairement à nous dans ses terribles fléaux que dans ses faveurs

ineffables.

«Mais qui les a attirés sur cette malheureuse contrée, ces fléaux? Ne

sont-ce pas tes injustices, homme avide et sans foi! tes galanteries et

tes folles amours, femme mondaine et sans pudeur! tes excès et tes

débordements honteux, voluptueux infâme! ta dureté pour nos monastères,

avare! tes injustices, magistrat vendu à la faveur! tes usures,

négociant insatiable! ta mollesse et ton irréligion, courtisan impie et

efféminé!

«Et vous sur qui cette plaie s'est particulièrement répandue, femmes et

filles plongées dans le désordre; quand, renonçant aux devoirs de notre

état, nous garderions un silence profond sur vos déréglements, vous

portez avec vous une voix plus importune que la nôtre; elle vous suit,

et partout elle vous reprochera vos désirs impurs, vos attachements

équivoques, vos liaisons criminelles, tant de soins pour plaire, tant

d'artifices pour engager, tant d'adresse pour fixer, et l'impétuosité de

vos transports et les fureurs de votre jalousie. Qu'attendez-vous donc

pour secouer le joug de Cadabra, et rentrer sous les douces lois de

Brama? Mais revenons à notre sujet. Je vous disais donc que les mondains

s'asseyent hérétiquement pour neuf raisons, la première, etc.»

Ce discours fit des impressions fort différentes. Mangogul et la

sultane, qui seuls avaient le secret de l'anneau, trouvèrent que le

bramine avait aussi heureusement expliqué le caquet des bijoux par le

secours de la religion, qu'Orcotome par les lumières de la raison. Les

femmes et les petits-maîtres de la cour dirent que le sermon était

séditieux, et le prédicateur un visionnaire. Le reste de l'auditoire le

regarda comme un prophète, versa des larmes, se mit en prière, se

flagella même, et ne changea point de vie.

Il en fut bruit jusque dans les cafés. Un bel esprit décida que le

bramine n'avait qu'effleuré la question, et que sa pièce n'était qu'une

déclamation froide et maussade; mais au jugement des dévotes et des

illuminés, c'était le morceau d'éloquence le plus solide qu'on eût

prononcé dans les temples depuis un siècle. Au mien, le bel esprit et

les dévotes avaient raison.

CHAPITRE XVI[37].

VISION DE MANGOGUL.

[Note 37: Chapitre qui se trouve pour la première fois dans

l'édition de Naigeon.]

Ce fut au milieu du caquet des bijoux qu'il s'éleva un autre trouble

dans l'empire; ce trouble fut causé par l'usage du penum, ou du petit

morceau de drap qu'on appliquait aux moribonds. L'ancien rite ordonnait

de le placer sur la bouche. Des réformateurs prétendirent qu'il fallait

le mettre au derrière. Les esprits s'étaient échauffés. On était sur le

point d'en venir aux mains, lorsque le sultan, auquel les deux partis en

avaient appelé, permit, en sa présence, un colloque entre les plus

savants de leurs chefs. L'affaire fut profondément discutée. On allégua

la tradition, les livres sacrés et leurs commentateurs. Il y avait de

grandes raisons et de puissantes autorités des deux côtés. Mangogul,

perplexe, renvoya l'affaire à huitaine. Ce terme expiré, les sectaires

et leurs antagonistes reparurent à son audience.

LE SULTAN.

Pontifes, et vous prêtres, asseyez-vous, leur dit-il. Pénétré de

l'importance du point de discipline qui vous divise, depuis la

conférence qui s'est tenue au pied de notre trône, nous n'avons cessé

d'implorer les lumières d'en haut. La nuit dernière, à l'heure à

laquelle Brama se plaît à se communiquer aux hommes qu'il chérit, nous

avons eu une vision; il nous a semblé entendre l'entretien de deux

graves personnages, dont l'un croyait avoir deux nez au milieu du

visage, et l'autre deux trous au cul; et voici ce qu'ils se disaient. Ce

fut le personnage aux deux nez qui parla le premier.

«Porter à tout moment la main à son derrière, voilà un tic bien

ridicule...

--Il est vrai...

--Ne pourriez-vous pas vous en défaire?...

--Pas plus que vous de vos deux nez...

--Mais mes deux nez sont réels; je les vois, je les touche; et plus je

les vois et les touche, plus je suis convaincu que je les ai, au lieu

que depuis dix ans que vous vous tâtez et que vous vous trouvez le cul

comme un autre, vous auriez dû vous guérir de votre folie...

--Ma folie! Allez, l'homme aux deux nez; c'est vous qui êtes fou.

--Point de querelle. Passons, passons: je vous ai dit comment mes deux

nez m'étaient venus. Racontez-moi l'histoire de vos deux trous, si vous

vous en souvenez...

--Si je m'en souviens! cela ne s'oublie pas. C'était le trente et un du

mois, entre une heure et deux du matin.

--Eh bien!

--Permettez, s'il vous plaît. Je crains; non. Si je sais un peu

d'arithmétique, il n'y a précisément que ce qu'il faut.

--Cela est bien étrange! cette nuit donc?...

--Cette nuit, j'entendis une voix qui ne m'était pas inconnue, et qui

criait: _A moi! à moi!_ Je regarde, et je vois une jeune créature

effarée, échevelée, qui s'avançait à toutes jambes de mon côté. Elle

était poursuivie par un vieillard violent et bourru. A juger du

personnage par son accoutrement, et par l'outil dont il était armé,

c'était un menuisier. Il était en culotte et en chemise. Il avait les

manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes, les bras nerveux, le

teint basané, le front ridé, le menton barbu, les joues boursouflées,

l'oeil étincelant, la poitrine velue et la tête couverte d'un bonnet

pointu.

--Je le vois.

--La femme qu'il était sur le point d'atteindre, continuait de crier: _A

moi! à moi!_ et le menuisier disait en la poursuivant: «Tu as beau fuir.

Je te tiens; il ne sera pas dit que tu sois la seule qui n'en ait point.

De par tous les diables, tu en auras un comme les autres.» A l'instant,

la malheureuse fait un faux pas, et tombe à plat sur le ventre, se

renforçant de crier: _A moi! à moi!_ et le menuisier ajoutant: «Crie,

crie tant que tu voudras; tu en auras un, grand ou petit; c'est moi qui

t'en réponds.» A l'instant il lui relève les cotillons, et lui met le

derrière à l'air. Ce derrière, blanc comme la neige, gras, ramassé,

arrondi, joufflu, potelé, ressemblait comme deux gouttes d'eau à celui

de la femme du souverain pontife.»

LE PONTIFE.

De ma femme!

LE SULTAN.

Pourquoi pas?

«Le personnage aux deux trous ajouta: C'était elle en effet, car je me

la remets. Le vieux menuisier lui pose un de ses pieds sur les reins, se

baisse, passe ses deux mains au bas de ses deux fesses, à l'endroit où

les jambes et les cuisses se fléchissent, lui repousse les deux genoux

sous le ventre, et lui relève le cul; mais si bien que je pouvais le

reconnaître à mon aise, reconnaissance qui ne me déplaisait pas, quoique

de dessous les cotillons il sortît une voix défaillante qui criait: _A

moi! à moi!_ Vous me croirez une âme dure, un coeur impitoyable; mais

il ne faut pas se faire meilleur qu'on n'est; et j'avoue, à ma honte,

que dans ce moment, je me sentis plus de curiosité que de commisération,

et que je songeai moins à secourir qu'à contempler.»

Ici le grand pontife interrompit encore le sultan, et lui dit:

«Seigneur, serais-je par hasard un des deux interlocuteurs de cet

entretien?...

--Pourquoi pas?

--L'homme au deux nez?

--Pourquoi pas?

--Et moi, ajouta le chef des novateurs, l'homme aux deux trous?

--Pourquoi pas?»

«Le scélérat de menuisier avait repris son outil qu'il avait mis à

terre. C'était un vilebrequin. Il en passe la mèche dans sa bouche, afin

de l'humecter; il s'en applique fortement le manche contre le creux de

l'estomac, et se penchant sur l'infortunée qui criait toujours: _A moi!

à moi!_ il se dispose à lui percer un trou où il devait y en avoir deux,

et où il n'y en avait point.»

LE PONTIFE.

Ce n'est pas ma femme.

LE SULTAN.

Le menuisier interrompant tout à coup son opération, et se ravisant,

dit: «La belle besogne que j'allais faire! Mais aussi c'eût été sa

faute: Pourquoi ne pas se prêter de bonne grâce? Madame, un petit moment

de patience.» Il remet à terre son vilebrequin; il tire de sa poche un

ruban couleur de rose pâle; avec le pouce de sa main gauche, il en fixe

un bout à la pointe du coccix, et pliant le reste en gouttière, en le

pressant entre les deux fesses avec le tranchant de son autre main, il

le conduit circulairement jusqu'à la naissance du bas-ventre de la dame,

qui, tout en criant: _A moi! à moi!_ s'agitait, se débattait, se

démenait de droite et de gauche, et dérangeait le ruban et les mesures

du menuisier, qui disait: «Madame, il n'est pas encore temps de crier;

je ne vous fais point de mal. Je ne saurais y procéder avec plus de

ménagement. Si vous n'y prenez garde, la besogne ira tout de travers;

mais vous n'aurez à vous en prendre qu'à vous-même. Il faut accorder à

chaque chose son terrain. Il y a certaines proportions à garder. Cela

est plus important que vous ne pensez. Dans un moment il n'y aura plus

de remède; et vous en serez au désespoir.»

LE PONTIFE.

Et vous entendiez tout cela, seigneur?

LE SULTAN.

Comme je vous entends.

LE PONTIFE.

Et la femme?

LE SULTAN.

Il me sembla, ajoute l'interlocuteur, qu'elle était à demi persuadée; et

je présumai, à la distance de ses talons, qu'elle commençait à se

résigner. Je ne sais trop ce qu'elle disait au menuisier; mais le

menuisier lui répondait: «Ah! c'est de la raison que cela; qu'on a de

peine à résoudre les femmes!» Ses mesures prises un peu plus

tranquillement, maître Anofore étendant son ruban couleur de rose pâle

sur un petit pied-de-roi, et tenant un crayon, dit à la dame: «Comment

le voulez-vous?

«--Je n'entends pas.

«--Est-ce dans la proportion antique, ou dans la proportion moderne?...»

LE PONTIFE.

O profondeur des décrets d'en haut! combien cela serait fou, si cela

n'était pas révélé! Soumettons nos entendements, et adorons.

LE SULTAN.

Je ne me rappelle plus la réponse de la dame; mais le menuisier

répliqua: «En vérité, elle extravague; cela ne ressemblera à rien. On

dira: Qui est l'âne qui a percé ce cul-là?...»

LA DAME.

«Trêve de verbiage, maître Anofore, faites-le comme je vous dis...

ANOFORE.

«Faites-le comme je vous dis! Madame, mais chacun a son honneur à

garder...

LA DAME.

«Je le veux ainsi, et là, vous dis-je. Je le veux, je le veux...

«Le menuisier riait à gorge déployée; et moi donc, croyez-vous que

j'étais sérieux? Cependant Anofore trace ses lignes sur le ruban, le

remet en place, et s'écrie: «Madame, cela ne se peut pas; cela n'a pas

de sens commun. Quiconque verra ce cul-là, pour peu qu'il soit

connaisseur, se moquera de vous et de moi. On sait bien qu'il faut de là

là, un intervalle; mais on ne l'a jamais pratiqué de cette étendue. Trop

est trop. Vous le voulez?...»

LA DAME.

«Eh! oui, je le veux, et finissons...»

«A l'instant maître Anofore prend son crayon, marque sur les fesses de

la dame des lignes correspondantes à celles qu'il avait tirées sur le

ruban; il forme son trait carré, en haussant les épaules, et murmurant

tout bas: «Quelle mine cela aura! mais c'est sa fantaisie.» Il ressaisit

son vilebrequin, et dit: «Madame le veut là?

«--Oui, là; allez donc...

«--Allons, madame.

«--Qu'y a-t-il encore?

«--Ce qu'il y a? c'est que cela ne se peut.

«--Et pourquoi, s'il vous plaît?

«--Pourquoi? c'est que vous tremblez, et que vous serrez les fesses;

c'est que j'ai perdu de vue mon trait carré, et que je percerai trop

haut ou trop bas. Allons, madame, un peu de courage.

«--Cela vous est facile à dire; montrez-moi votre mèche; miséricorde!

«--Je vous jure que c'est la plus petite de ma boutique. Tandis que nous

parlons j'en aurais déjà percé une demi-douzaine. Allons, madame,

desserrez; fort bien; encore un peu; à merveille; encore, encore.»

Cependant je voyais le menuisier narquois approcher tout doucement son

vilebrequin. Il allait... lorsqu'une fureur mêlée de pitié s'empare de

moi. Je me débats; je veux courir au secours de la patiente: mais je me

sens garrotté par les deux bras, et dans l'impossibilité de remuer. Je

crie au menuisier: «Infâme, coquin, arrête.» Mon cri est accompagné d'un

si violent effort, que les liens qui m'attachaient en sont rompus. Je

m'élance sur le menuisier: je le saisis à la gorge. Le menuisier me dit:

«Qui es-tu? à qui en veux-tu? est-ce que tu ne vois pas qu'elle n'a

point de cul? Connais-moi; je suis le grand Anofore; c'est moi qui fais

des culs à ceux qui n'en ont point. Il faut que je lui en fasse un,

c'est la volonté de celui qui m'envoie; et après moi, il en viendra un

autre plus puissant que moi; il n'aura pas un vilebrequin; il aura une

gouge, et il achèvera avec sa gouge de lui restituer ce qui lui manque.

Retire-toi, profane; ou par mon vilebrequin, ou par la gouge de mon

successeur, je te...

«--A moi?

«--A toi, oui, à toi...» A l'instant, de sa main gauche il fait bruire

l'air de son instrument.

Et l'homme aux deux trous, que vous avez entendu jusqu'ici, dit à

l'homme aux deux nez: «Qu'avez-vous? vous vous éloignez.

--Je crains qu'en gesticulant, vous ne me cassiez un de mes nez.

Continuez.

--Je ne sais plus où j'en étais.

--Vous en étiez à l'instrument dont le menuisier faisait bruire l'air...

--Il m'applique sur les épaules un coup du revers de son bras droit,

mais un coup si furieux, que j'en suis renversé sur le ventre; et voilà

ma chemise troussée, un autre derrière à l'air; et le redoutable Anofore

qui me menace de la pointe de son outil; et me dit: «Demande grâce,

maroufle; demande grâce, ou je t'en fais deux...» Aussitôt je sentis le

froid de la mèche du vilebrequin. L'horreur me saisit; je m'éveille; et

depuis, je me crois deux trous au cul.»

Ces deux interlocuteurs, ajouta le sultan, se mirent alors à se moquer

l'un de l'autre. «Ah, ah, ah, il a deux trous au cul!

--Ah, ah, ah, c'est l'étui de tes deux nez!»

Puis se tournant gravement vers l'assemblée, il dit: «Et vous, pontifes,

et vous ministres des autels, vous riez aussi! et quoi de plus commun

que de se croire deux nez au visage, et de se moquer de celui qui se

croit deux trous au cul?»

Puis, après un moment de silence, reprenant un air serein, et

s'adressant aux chefs de la secte, il leur demanda ce qu'ils pensaient

de sa vision.

«Par Brama, répondirent-ils, c'est une des plus profondes que le ciel

ait départies à aucun prophète.

--Y comprenez-vous quelque chose?

--Non, seigneur.

--Que pensez-vous de ces deux interlocuteurs?

--Que ce sont deux fous.

--Et s'il leur venait en fantaisie de se faire chefs de parti, et que la

secte des deux trous au cul se mît à persécuter la secte aux deux

nez?...»

Les pontifes et les prêtres baissèrent la vue; et Mangogul dit: «Je veux

que mes sujets vivent et meurent à leur mode. Je veux que le penum leur

soit appliqué ou sur la bouche, ou au derrière, comme il plaira à chacun

d'eux; et qu'on ne me fatigue plus de ces impertinences.»

Les prêtres se retirèrent; et au synode qui se tint quelques mois après,

il fut déclaré que la vision de Mangogul serait insérée dans le recueil

des livres canoniques, qu'elle ne dépara pas.

CHAPITRE XVII.

LES MUSELIÈRES.

Tandis que les bramines faisaient parler Brama, promenaient les Pagodes,

et exhortaient les peuples à la pénitence, d'autres songeaient à tirer

parti du caquet des bijoux.

Les bijoux indiscrets · 第 4 / 21 段