dans un cercle de dames qui avaient le tabouret chez la Manimonbanda, le
discours du bijou d'une présidente puis celui d'une marquise: ensuite on
révéla les pieux secrets d'une dévote; enfin ceux de bien des femmes qui
n'étaient pas là; et Dieu sait les propos qu'on fit tenir à leurs
bijoux: les gravelures n'y furent pas épargnées; des faits on en vint
aux réflexions.
«Il faut avouer, dit une des dames, que ce sortilége (car c'en est un
jeté sur les bijoux) nous tient dans un état cruel. Comment! être
toujours en appréhension d'entendre sortir de soi une voix impertinente!
--Mais, madame, lui répondit une autre, cette frayeur nous étonne de
votre part: quand un bijou n'a rien de ridicule à dire, qu'importe qu'il
se taise ou qu'il parle?
--Il importe tant, reprit la première, que je donnerais sans regret la
moitié de mes pierreries pour être assurée que le mien se taira.
--En vérité, lui répliqua la seconde, il faut avoir de bonnes raisons de
ménager les gens, pour acheter si cher leur discrétion.
--Je n'en ai pas de meilleures qu'une autre, repartit Céphise; cependant
je ne m'en dédis pas. Vingt mille écus pour être tranquille, ce n'est
pas trop; car je vous dirai franchement que je ne suis pas plus sûre de
mon bijou que de ma bouche: or il m'est échappé bien des sottises en ma
vie. J'entends tous les jours tant d'aventures incroyables dévoilées,
attestées, détaillées par des bijoux, qu'en en retranchant les trois
quarts, le reste suffirait pour déshonorer. Si le mien était seulement
la moitié aussi menteur que tous ceux-là, je serais perdue. N'était-ce
donc pas assez que notre conduite fût en la puissance de nos bijoux,
sans que notre réputation dépendît encore de leurs discours?
--Quant à moi, répondit vivement Ismène, sans m'embarquer dans des
raisonnements sans fin, je laisse aller les choses leur train. Si c'est
Brama qui fait parler les bijoux, comme mon bramine me l'a prouvé, il ne
souffrira point qu'ils mentent: il y aurait de l'impiété à assurer le
contraire. Mon bijou peut donc parler quand et tant qu'il voudra: que
dira-t-il, après tout?»
On entendit alors une voix sourde qui semblait sortir de dessous terre,
et qui répondit comme par écho: «Bien des choses.» Ismène ne s'imaginant
point d'où venait la réponse, s'emporta, apostropha ses voisines, et fit
durer l'amusement du cercle. Le sultan, ravi de ce qu'elle prenait le
change, quitta son ministre, avec qui il conférait à l'écart, s'approcha
d'elle, et lui dit: «Prenez garde, madame, que vous n'ayez admis
autrefois dans votre confidence quelqu'une de ces dames, et que leurs
bijoux n'aient la malice de rappeler des histoires dont le vôtre aurait
perdu le souvenir.»
En même temps, tournant et retournant sa bague à propos, Mangogul
établit entre la dame et son bijou, un dialogue assez singulier. Ismène,
qui avait toujours assez bien mené ses petites affaires, et qui n'avait
jamais eu de confidentes, répondit au sultan que tout l'art des
médisants serait ici superflu.
«Peut-être, répondit la voix inconnue.
--Comment! peut-être? reprit Ismène piquée de ce doute injurieux.
Qu'aurais-je à craindre d'eux?...
--Tout, s'ils en savaient autant que moi.
--Et que savez-vous?
--Bien des choses, vous dis-je.
--Bien des choses, cela annonce beaucoup, et ne signifie rien.
Pourriez-vous en détailler quelques-unes?
--Sans doute.
--Et dans quel genre encore? Ai-je eu des affaires de coeur?
--Non.
--Des intrigues? des aventures?
--Tout justement.
--Et avec qui, s'il vous plaît? avec des petits-maîtres, des militaires,
des sénateurs?
--Non.
--Des comédiens?
--Non.
--Vous verrez que ce sera avec mes pages, mes laquais, mon directeur, ou
l'aumônier de mon mari.
--Non.
--Monsieur l'imposteur, vous voilà donc à bout?
--Pas tout à fait.
--Cependant, je ne vois plus personne avec qui l'on puisse avoir des
aventures. Est-ce avant, est-ce après mon mariage? répondez donc,
impertinent.
--Ah! madame, trêve d'invectives, s'il vous plaît; ne forcez point le
meilleur de vos amis à quelques mauvais procédés.
--Parlez, mon cher; dites, dites tout; j'estime aussi peu vos services,
que je crains peu votre indiscrétion: expliquez-vous, je vous le
permets; je vous en somme.
--A quoi me réduisez-vous, Ismène? ajouta le bijou, en poussant un
profond soupir.
--A rendre justice à la vertu.
--Eh bien, vertueuse Ismène, ne vous souvient-il plus du jeune Osmin, du
sangiac[28] Zégris, de votre maître de danse Alaziel, de votre maître de
musique Almoura?
[Note 28: Nom générique des provinces et des gouverneurs de ces
provinces en Turquie.]
--Ah, quelle horreur! s'écria Ismène; j'avais une mère trop vigilante,
pour m'exposer à de pareils désordres; et mon mari, s'il était ici,
attesterait qu'il m'a trouvée telle qu'il me désirait.
--Eh oui, reprit le bijou, grâce au secret d'Alcine[29], votre intime.
[Note 29: Voir plus haut, p. 151.]
--Cela est d'un ridicule si extravagant et si grossier, répondit Ismène,
qu'on est dispensée de le repousser. Je ne sais, continua-t-elle, quel
est le bijou de ces dames qui se prétend si bien instruit de mes
affaires, mais il vient de raconter des choses dont le mien ignore
jusqu'au premier mot.
--Madame, lui répondit Céphise, je puis vous assurer que le mien s'est
contenté d'écouter.»
Les autres femmes en dirent autant, et l'on se mit au jeu, sans
connaître précisément l'interlocuteur de la conversation que je viens de
rapporter.
CHAPITRE XII.
CINQUIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LE JEU.
La plupart des femmes qui faisaient la partie de la Manimonbanda
jouaient avec acharnement; et il ne fallait point avoir la sagacité de
Mangogul pour s'en apercevoir. La passion du jeu est une des moins
dissimulées; elle se manifeste, soit dans le gain, soit dans la perte,
par des symptômes frappants. «Mais d'où leur vient cette fureur? se
disait-il en lui-même; comment peuvent-elles se résoudre à passer les
nuits autour d'une table de pharaon, à trembler dans l'attente d'un as
ou d'un sept? cette frénésie altère leur santé et leur beauté, quand
elles en ont, sans compter les désordres où je suis sûr qu'elle les
précipite.»
«J'aurais bien envie, dit-il tout bas à Mirzoza, de faire ici un coup de
ma tête.
--Et quel est ce beau coup de tête que vous méditez? lui demanda la
favorite.
--Ce serait, lui répondit Mangogul, de tourner mon anneau sur la plus
effrénée de ces brelandières, de questionner son bijou, de transmettre
par cet organe un bon avis à tous ces maris imbéciles qui laissent
risquer à leurs femmes l'honneur et la fortune de leur maison sur une
carte ou sur un dé.
--Je goûte fort cette idée, lui répliqua Mirzoza; mais sachez, prince,
que la Manimonbanda vient de jurer par ses pagodes, qu'il n'y aurait
plus de cercle chez elle, si elle se trouvait encore une fois exposée à
l'impudence des Engastrimuthes.
--Comment avez-vous dit, délices de mon âme? interrompit le sultan.
--J'ai dit, lui répondit la favorite, le nom que la pudique Manimonbanda
donne à toutes celles dont les bijoux savent parler.
--Il est de l'invention de son sot de bramine, qui se pique de savoir le
grec et d'ignorer le congeois, répliqua le sultan; cependant, n'en
déplaise à la Manimonbanda et à son chapelain, je désirerais interroger
le bijou de Manille; et il serait à propos que l'interrogatoire se fît
ici pour l'édification du prochain.
--Prince, si vous m'en croyez, dit Mirzoza, vous épargnerez ce
désagrément à la grande sultane: vous le pouvez sans que votre curiosité
ni la mienne y perdent. Que ne vous présentez-vous chez Manille?
--J'irai, puisque vous le voulez, dit Mangogul.
--Mais à quelle heure? lui demanda la sultane.
--Sur le minuit, répondit le sultan.
--A minuit, elle joue, dit la favorite.
--J'attendrai donc jusqu'à deux heures, répondit Mangogul.
--Prince, vous n'y pensez pas, répliqua Mirzoza; c'est la plus belle
heure du jour pour les joueuses. Si Votre Hautesse m'en croit, elle
prendra Manille dans son premier somme, entre sept et huit.»
Mangogul suivit le conseil de Mirzoza et visita Manille sur les sept
heures. Ses femmes allaient la mettre au lit. Il jugea, à la tristesse
qui régnait sur son visage, qu'elle avait joué de malheur: elle allait,
venait, s'arrêtait, levait les yeux au ciel, frappait du pied,
s'appuyait les poings sur les yeux et marmottait entre ses dents quelque
chose que le sultan ne put entendre. Ses femmes, qui la déshabillaient,
suivaient en tremblant tous ses mouvements; et si elles parvinrent à la
coucher, ce ne fut pas sans avoir essuyé des brusqueries et même pis.
Voilà donc Manille au lit, n'ayant fait pour toute prière du soir que
quelques imprécations contre un maudit as venu sept fois de suite en
perte. Elle eut à peine les yeux fermés, que Mangogul tourna sa bague
sur elle. A l'instant son bijou s'écria douloureusement: «Pour le coup,
je suis repic et capot.» Le sultan sourit de ce que chez Manille tout
parlait jeu, jusqu'à son bijou. «Non, continua le bijou, je ne jouerai
jamais contre Abidul; il ne sait que tricher. Qu'on ne me parle plus de
Darès; on risque avec lui des coups de malheur. Ismal est assez beau
joueur; mais ne l'a pas qui veut. C'était un trésor que Mazulim, avant
que d'avoir passé par les mains de Crissa. Je ne connais point de joueur
plus capricieux que Zulmis. Rica l'est moins; mais le pauvre garçon est
à sec. Que faire de Lazuli? la plus jolie femme de Banza ne lui ferait
pas jouer gros. Le mince joueur que Molli! En vérité, la désolation
s'est mise parmi les joueurs; et bientôt l'on ne saura plus avec qui
faire sa partie.»
Après cette jérémiade, le bijou se jeta sur les coups singuliers dont il
avait été témoin et s'épuisa sur la constance et les ressources de sa
maîtresse dans les revers. «Sans moi, dit-il, Manille se serait ruinée
vingt fois: tous les trésors du sultan n'auraient point acquitté les
dettes que j'ai payées. En une séance au brelan, elle perdit contre un
financier et un abbé plus de dix mille ducats: il ne lui restait que ses
pierreries; mais il y avait trop peu de temps que son mari les avait
dégagées pour oser les risquer. Cependant elle avait pris des cartes, et
il lui était venu un de ces jeux séduisants que la fortune vous envoie
lorsqu'elle est sur le point de vous égorger: on la pressait de parler.
Manille regardait ses cartes, mettait la main dans sa bourse, d'où elle
était bien certaine de ne rien tirer; revenait à son jeu, l'examinait
encore et ne décidait rien.
«Madame va-t-elle enfin? lui dit le financier.
«--Oui, va, dit-elle... va... va, mon bijou.
«--Pour combien? reprit Turcarès.
«--Pour cent ducats, dit Manille.»
«L'abbé se retira; le bijou lui parut trop cher. Turcarès tôpa: Manille
perdit et paya.
«La sotte vanité de posséder un bijou titré piqua Turcarès: il s'offrit
de fournir au jeu de ma maîtresse, à condition que je servirais à ses
plaisirs: ce fut aussitôt une affaire arrangée. Mais comme Manille
jouait gros et que son financier n'était pas inépuisable, nous vîmes
bientôt le fond de ses coffres.
«Ma maîtresse avait apprêté le pharaon le plus brillant: tout son monde
était invité: on ne devait ponter qu'aux ducats. Nous comptions sur la
bourse de Turcarès; mais le matin de ce grand jour, ce faquin nous
écrivit qu'il n'avait pas un sou et nous laissa dans le dernier des
embarras: il fallait s'en tirer, et il n'y avait pas un moment à perdre.
Nous nous rabattîmes sur un vieux chef de bramines, à qui nous vendîmes
bien cher quelques complaisances qu'il sollicitait depuis un siècle.
Cette séance lui coûta deux fois le revenu de son bénéfice.
«Cependant Turcarès revint au bout de quelques jours. Il était
désespéré, disait-il, que madame l'eût pris au dépourvu: il comptait
toujours sur ses bontés:
«Mais vous comptez mal, mon cher, lui répondit Manille; décemment je ne
peux plus vous recevoir. Quand vous étiez en état de prêter, on savait
dans le monde pourquoi je vous souffrais; mais à présent que vous n'êtes
bon à rien, vous me perdriez d'honneur.»
«Turcarès fut piqué de ce discours, et moi aussi; car c'était peut-être
le meilleur garçon de Banza. Il sortit de son assiette ordinaire pour
faire entendre à Manille qu'elle lui coûtait plus que trois filles
d'Opéra qui l'auraient amusé davantage.
«Ah! s'écria-t-il douloureusement, que ne m'en tenais-je à ma petite
lingère! cela m'aimait comme une folle: je la faisais si aise avec un
taffetas!»
«Manille, qui ne goûtait pas les comparaisons, l'interrompit d'un ton à
le faire trembler, et lui ordonna de sortir sur-le-champ. Turcarès la
connaissait; et il aima mieux s'en retourner paisiblement par l'escalier
que de passer par les fenêtres.
«Manille emprunta dans la suite d'un autre bramine qui venait,
disait-elle, la consoler dans ses malheurs: l'homme saint succéda au
financier; et nous le remboursâmes de ses consolations en même monnaie.
Elle me perdit encore d'autres fois; et l'on sait que les dettes du jeu
sont les seules qu'on paye dans le monde.
«S'il arrive à Manille de jouer heureusement, c'est la femme du Congo la
plus régulière. A son jeu près, elle met dans sa conduite une réforme
qui surprend; on ne l'entend point jurer; elle fait bonne chère, paye sa
marchande de modes et ses gens, donne à ses femmes, dégage quelquefois
ses nippes et caresse son danois et son époux; mais elle hasarde trente
fois par mois ces heureuses dispositions et son argent sur un as de
pique. Voilà la vie qu'elle a menée, qu'elle mènera; et Dieu sait
combien de fois encore je serai mis en gage.»
Ici le bijou se tut, et Mangogul alla se reposer. On l'éveilla sur les
cinq heures du soir; et il se rendit à l'Opéra, où il avait promis à la
favorite de se trouver.
CHAPITRE XIII.
SIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU
DE L'OPÉRA DE BANZA[30].
[Note 30: Les critiques d'art musical, qui se sont fréquemment
occupés des opinions de Diderot sur la musique de son temps, se sont
tous, sans en excepter le dernier en date, M. Adolphe Jullien[A], bornés
à lire le _Neveu de Rameau_. Ils auraient dû, comme on le voit par ce
chapitre, remonter plus haut, et ils auraient vu que Diderot n'avait
point été seulement l'écho de son voisinage, mais qu'il s'était vraiment
préoccupé de l'art dont il parlait. On se convaincra, par la suite de
cette édition (section _Beaux-Arts_), qu'il n'avait pas même dédaigné
d'apprendre le métier, au même titre que ceux qu'il décrivait dans
l'_Encyclopédie_, pour en parler en conscience.]
[Note A: _La Musique et les Philosophes au XVIIIe siècle_, 1873,
in-8º.]
De tous les spectacles de Banza, il n'y avait que l'Opéra qui se
soutînt. Utmiutsol[31] et Uremifasolasiututut[32], musiciens célèbres,
dont l'un commençait à vieillir et l'autre ne faisait que de naître,
occupaient alternativement la scène lyrique. Ces deux auteurs originaux
avaient chacun leurs partisans: les ignorants et les barbons tenaient
tous pour Utmiutsol; la jeunesse et les virtuoses étaient pour
Uremifasolasiututut; et les gens de goût, tant jeunes que barbons,
faisaient grand cas de tous les deux.
[Note 31: Lulli.]
[Note 32: Rameau. Le premier vrai succès de Rameau est _Hippolyte et
Aricie_, en 1738.]
Uremifasolasiututut, disaient ces derniers, est excellent lorsqu'il est
bon; mais il dort de temps en temps: et à qui cela n'arrive-t-il pas?
Utmiutsol est plus soutenu, plus égal: il est rempli de beautés;
cependant il n'en a point dont on ne trouve des exemples, et même plus
frappants, dans son rival, en qui l'on remarque des traits qui lui sont
propres et qu'on ne rencontre que dans ses ouvrages. Le vieux Utmiutsol
est simple, naturel, uni, trop uni quelquefois, et c'est sa faute. Le
jeune Uremifasolasiututut est singulier, brillant, composé, savant, trop
savant[33] quelquefois: mais c'est peut-être la faute de son auditeur;
l'un n'a qu'une ouverture, belle à la vérité, mais répétée à la tête de
toutes ses pièces; l'autre a fait autant d'ouvertures que de pièces; et
toutes passent pour des chefs-d'oeuvre. La nature conduisait Utmiutsol
dans les voies de la mélodie; l'étude et l'expérience ont découvert à
Uremifasolasiututut les sources de l'harmonie. Qui sut déclamer, et qui
récitera jamais comme l'ancien? qui nous fera des ariettes légères, des
airs voluptueux et des symphonies de caractère comme le moderne?
Utmiutsol a seul entendu le dialogue. Avant Uremifasolasiututut,
personne n'avait distingué les nuances délicates qui séparent le tendre
du voluptueux, le voluptueux du passionné, le passionné du lascif:
quelques partisans de ce dernier prétendent même que si le dialogue
d'Utmiutsol est supérieur au sien, c'est moins à l'inégalité de leurs
talents qu'il faut s'en prendre qu'à la différence des poëtes qu'ils ont
employés... «Lisez, lisez, s'écrient-ils, la scène de _Dardanus_[34], et
vous serez convaincu que si l'on donne de bonnes paroles à
Uremifasolasiututut, les scènes charmantes d'Utmiutsol renaîtront.» Quoi
qu'il en soit, de mon temps, toute la ville courait aux tragédies de
celui-ci, et l'on s'étouffait aux ballets de celui-là.
[Note 33: C'était un reproche fait à Rameau par J.-J. Rousseau entre
autres. Il est vrai que Rousseau en a dit de toutes couleurs au sujet de
la musique, et qu'il est revenu à Rameau quand il a pu se croire seul de
son avis.]
[Note 34: _Dardanus_, opéra de La Bruère, mis en musique par Rameau,
et représenté le jeudi 19 novembre 1739. (Br.)]
On donnait alors à Banza un excellent ouvrage d'Uremifasolasiututut,
qu'on n'aurait jamais représenté qu'en bonnet de nuit, si la sultane
favorite n'eût eu la curiosité de le voir: encore l'indisposition
périodique des bijoux favorisa-t-elle la jalousie des petits violons et
fit-elle manquer l'actrice principale. Celle qui la doublait avait la
voix moins belle; mais comme elle dédommageait par son jeu, rien
n'empêcha le sultan et la favorite d'honorer ce spectacle de leur
présence.
Mirzoza était arrivée; Mangogul arrive; la toile se lève: on commence.
Tout allait à merveille; la Chevalier[35] avait fait oublier la Le
Maure[36], et l'on en était au quatrième acte, lorsque le sultan
s'avisa, dans le milieu d'un choeur qui durait trop à son gré et qui
avait déjà fait bâiller deux fois la favorite, de tourner sa bague sur
toutes les chanteuses. On ne vit jamais sur la scène un tableau d'un
comique plus singulier. Trente filles restèrent muettes tout à coup:
elles ouvraient de grandes bouches et gardaient les attitudes théâtrales
qu'elles avaient auparavant. Cependant leurs bijoux s'égosillaient à
force de chanter, celui-ci un pont-neuf, celui-là un vaudeville
polisson, un autre une parodie fort indécente, et tous des extravagances
relatives à leurs caractères. On entendait d'un côté, _oh! vraiment ma
commère, oui_; de l'autre, _quoi, douze fois!_ ici, _qui me baise?
est-ce Blaise?_ là, _rien, père Cyprien, ne vous retient_. Tous enfin se
montèrent sur un ton si haut, si baroque et si fou, qu'ils formèrent le
choeur le plus extraordinaire, le plus bruyant et le plus ridicule
qu'on eût entendu devant et depuis celui des..... no..... d..... on.....
(Le manuscrit s'est trouvé corrompu dans cet endroit.)
[Note 35: «Son genre était le grand, les fureurs, etc.» _Anecdotes
dramatiques._]
[Note 36: «Une des plus belles voix qui aient été entendues à
l'Opéra; a quitté le théâtre en 1727 et y reparut en 1730. Elle s'est
encore retirée plusieurs fois, et est toujours revenue au grand
contentement du public. Mais il en est privé sans espérance depuis
1750.» _Id._]
Cependant l'orchestre allait toujours son train, et les ris du parterre,
de l'amphithéâtre et des loges se joignirent au bruit des instruments et
aux chants des bijoux pour combler la cacophonie.
Quelques-unes des actrices, craignant que leurs bijoux, las de fredonner
des sottises, ne prissent le parti d'en dire, se jetèrent dans les
coulisses; mais elles en furent quittes pour la peur. Mangogul, persuadé
que le public n'en apprendrait rien de nouveau, retourna sa bague.
Aussitôt les bijoux se turent, les ris cessèrent, le spectacle se calma,
la pièce reprit et s'acheva paisiblement. La toile tomba; la sultane et
le sultan disparurent; et les bijoux de nos actrices se rendirent où ils
étaient attendus pour s'occuper à autre chose qu'à chanter.
Cette aventure fit grand bruit. Les hommes en riaient, les femmes s'en
alarmaient, les bonzes s'en scandalisaient et la tête en tournait aux
académiciens. Mais qu'en disait Orcotome? Orcotome triomphait. Il avait
annoncé dans un de ses mémoires que les bijoux chanteraient
infailliblement; ils venaient de chanter, et ce phénomène, qui déroutait
ses confrères, était un nouveau trait de lumière pour lui et achevait de
confirmer son système.
CHAPITRE XIV.
EXPÉRIENCES D'ORCOTOME.
C'était le quinze de la lune de... qu'Orcotome avait lu son mémoire à
l'académie et communiqué ses idées sur le caquet des bijoux. Comme il y
annonçait de la manière la plus assurée des expériences infaillibles,
répétées plusieurs fois, et toujours avec succès, le grand nombre en fut
ébloui. Le public conserva quelque temps les impressions favorables
qu'il avait reçues, et Orcotome passa pendant six semaines entières pour
avoir fait d'assez belles découvertes.
Il n'était question, pour achever son triomphe, que de répéter en
présence de l'académie les fameuses expériences qu'il avait tant
prônées. L'assemblée convoquée à ce sujet fut des plus brillantes. Les
ministres s'y rendirent: le sultan même ne dédaigna pas de s'y trouver;
mais il garda l'invisible.
Comme Mangogul était grand faiseur de monologues, et que la futilité des
conversations de son temps l'avait entiché de l'habitude du soliloque:
«Il faut, disait-il en lui-même, qu'Orcotome soit un fieffé charlatan,
ou le génie, mon protecteur, un grand sot. Si l'académicien, qui n'est
assurément pas un sorcier, peut rendre la parole à des bijoux morts, le
génie qui me protége avait grand tort de faire un pacte et de donner son
âme au diable pour la communiquer à des bijoux pleins de vie.»
Mangogul s'embarrassait dans ces réflexions lorsqu'il se trouva dans le
milieu de son académie. Orcotome eut, comme on voit, pour spectateurs,
tout ce qu'il y avait à Banza de gens éclairés sur la matière des
bijoux. Pour être content de son auditoire, il ne lui manqua que de le
contenter: mais le succès de ses expériences fut des plus malheureux.
Orcotome prenait un bijou, y appliquait la bouche, soufflait à perte
d'haleine, le quittait, le reprenait, en essayait un autre, car il en
avait apporté de tout âge, de toute grandeur, de tout état, de toute
couleur; mais il avait beau souffler, on n'entendait que des sons
inarticulés et fort différents de ceux qu'il promettait.
Il se fit alors un murmure qui le déconcerta pour un moment, mais il se
remit et allégua que de pareilles expériences ne se faisaient pas
aisément devant un aussi grand nombre de personnes; et il avait raison.
Mangogul indigné se leva, partit, et reparut en un clin d'oeil chez la
sultane favorite.
«Eh bien! prince, lui dit-elle en l'apercevant, qui l'emporte de vous ou
d'Orcotome? car ses bijoux ont fait merveilles, il n'en faut pas
douter.»
Le sultan fit quelques tours en long et en large, sans lui répondre.
«Mais, reprit la favorite, Votre Hautesse me paraît mécontente.
--Ah! madame, répliqua le sultan, la hardiesse de cet Orcotome est
incomparable. Qu'on ne m'en parle plus... Que direz-vous, races futures,
lorsque vous apprendrez que le grand Mangogul faisait cent mille écus de
pension à de pareilles gens, tandis que de braves officiers qui avaient
arrosé de leur sang les lauriers qui lui ceignaient le front, en étaient
réduits à quatre cents livres de rente?... Ah! ventrebleu, j'enrage!
J'ai pris de l'humeur pour un mois.»
En cet endroit Mangogul se tut, et continua de se promener dans
l'appartement de la favorite. Il avait la tête baissée; il allait,
venait, s'arrêtait et frappait de temps en temps du pied. Il s'assit un
instant, se leva brusquement, prit congé de Mirzoza, oublia de la
baiser, et se retira dans son appartement.
L'auteur africain qui s'est immortalisé par l'histoire des hauts et
merveilleux faits d'Erguebzed et de Mangogul, continue en ces termes: