voudrais bien savoir à propos de quoi l'intérêt de votre prochain vous
touche aujourd'hui si vivement. Non, madame, non; je conserverai mon
anneau. Et que m'importent à moi ces maris détrompés, ces amants
désespérés, ces femmes perdues, ces filles déshonorées, pourvu que je
m'amuse? Suis-je donc sultan pour rien[23]? A demain, madame; il faut
espérer que les scènes qui suivront seront plus comiques que la
première, et qu'insensiblement vous y prendrez goût.
[Note 23: Ce n'est certainement pas ce passage que La Harpe pouvait
traiter de «basse adulation.»]
--Je n'en crois rien, seigneur, reprit Mirzoza.
--Et moi je vous réponds que vous trouverez des bijoux plaisants, et si
plaisants, que vous ne pourrez vous défendre de leur donner audience. Et
où en seriez-vous donc, si je vous les députais en qualité
d'ambassadeurs? Je vous sauverai, si vous voulez, l'ennui de leurs
harangues; mais pour le récit de leurs aventures, vous l'entendrez de
leur bouche ou de la mienne. C'est une chose décidée; je n'en peux rien
rabattre; prenez sur vous de vous familiariser avec ces nouveaux
discoureurs.»
A ces mots, il l'embrassa, et passa dans son cabinet, réfléchissant sur
l'épreuve qu'il venait de faire, et remerciant dévotieusement le génie
Cucufa.
CHAPITRE VII.
SECOND ESSAI DE L'ANNEAU.
LES AUTELS.
Il y avait pour le lendemain un petit souper chez Mirzoza. Les personnes
nommées s'assemblèrent de bonne heure dans son appartement. Avant le
prodige de la veille, on s'y rendait par goût; ce soir, on n'y vint que
par bienséance: toutes les femmes eurent un air contraint et ne
parlèrent qu'en monosyllabes; elles étaient aux aguets, et s'attendaient
à tout moment que quelque bijou se mêlerait de la conversation. Malgré
la démangeaison qu'elles avaient de mettre sur le tapis la mésaventure
d'Alcine, aucune n'osa prendre sur soi d'en entamer le propos; ce n'est
pas qu'on fût retenu par sa présence; quoique comprise dans la liste du
souper, elle ne parut point; on devina qu'elle avait la migraine.
Cependant, soit qu'on redoutât moins le danger, parce que de toute la
journée on n'avait entendu parler que des bouches, soit qu'on feignît de
s'enhardir, la conversation, qui languissait, s'anima; les femmes les
plus suspectes composèrent leur maintien, jouèrent l'assurance; et
Mirzoza demanda au courtisan Zégris, s'il n'y avait rien d'intéressant.
«Madame, répondit Zégris, on vous avait fait part du prochain mariage de
l'aga Chazour avec la jeune Sibérine; je vous annonce que tout est
rompu.
--A quel propos? interrompit la favorite.
--A propos d'une voix étrange, continua Zégris, que Chazour dit avoir
entendue à la toilette de sa princesse; depuis hier, la cour du sultan
est pleine de gens qui vont prêtant l'oreille, dans l'espérance de
surprendre, je ne sais comment, des aveux qu'assurément on n'a nulle
envie de leur faire.
--Mais cela est fou, répliqua la favorite: le malheur d'Alcine, si c'en
est un, n'est rien moins qu'avéré; on n'a point encore approfondi...
--Madame, interrompit Zelmaïde, je l'ai entendu très-distinctement; elle
a parlé sans ouvrir la bouche; les faits ont été bien articulés; et il
n'était pas trop difficile de deviner d'où partait ce son
extraordinaire. Je vous avoue que j'en serais morte à sa place.
--Morte! reprit Zégris; on survit à d'autres accidents.
--Comment, s'écria Zelmaïde, en est-il un plus terrible que
l'indiscrétion d'un bijou? il n'y a donc plus de milieu. Il faut ou
renoncer à la galanterie, ou se résoudre à passer pour galante.
--En effet, dit Mirzoza, l'alternative est cruelle.
--Non, madame, non, reprit une autre; vous verrez que les femmes
prendront leur parti. On laissera parler les bijoux tant qu'ils
voudront, et l'on ira son train sans s'embarrasser du qu'en dira-t-on.
Et qu'importe, après tout, que ce soit le bijou d'une femme ou son amant
qui soit indiscret? en sait-on moins les choses?
--Tout bien considéré, continua une troisième, si les aventures d'une
femme doivent être divulguées, il vaut mieux que ce soit par son bijou
que par son amant.
--L'idée est singulière, dit la favorite...
--Et vraie, reprit celle qui l'avait hasardée; car prenez garde que pour
l'ordinaire un amant est mécontent, avant que de devenir indiscret, et
dès lors tenté de se venger en outrant les choses: au lieu qu'un bijou
parle sans passion, et n'ajoute rien à la vérité.
--Pour moi, reprit Zelmaïde, je ne suis point de cet avis; c'est moins
ici l'importance des dépositions qui perd le coupable, que la force du
témoignage. Un amant qui déshonore par ses discours l'autel sur lequel
il a sacrifié, est une espèce d'impie qui ne mérite aucune croyance:
mais si l'autel élève la voix, que répondre?
--Que l'autel ne sait ce qu'il dit,» répliqua la seconde.
Monima rompit le silence qu'elle avait gardé jusque-là, pour dire d'un
ton traîné et d'un air nonchalant: «Ah! que mon autel, puisque autel y
a, parle ou se taise, je ne crains rien de ses discours.»
Mangogul entrait à l'instant, et les dernières paroles de Monima ne lui
échappèrent point. Il tourna sa bague sur elle, et l'on entendit son
bijou s'écrier: «N'en croyez rien; elle ment.» Ses voisines
s'entre-regardant, se demandèrent à qui appartenait le bijou qui venait
de répondre.
«Ce n'est pas le mien, dit Zelmaïde.
--Ni le mien, dit une autre.
--Ni le mien, dit Monima.
--Ni le mien,» dit le sultan.
Chacune, et la favorite comme les autres, se tint sur la négative.
Le sultan profitant de cette incertitude, et s'adressant aux dames:
«Vous avez donc des autels? leur dit-il; eh bien! comment sont-ils
fêtés?» Tout en parlant, il tourna successivement, mais avec
promptitude, sa bague sur toutes les femmes, à l'exception de Mirzoza;
et chaque bijou répondant à son tour, on entendit sur différents tons:
«Je suis fréquenté, délabré, délaissé, parfumé, fatigué, mal servi,
ennuyé, etc.» Tous dirent leur mot, mais si brusquement, qu'on n'en put
faire au juste l'application. Leur jargon, tantôt sourd et tantôt
glapissant, accompagné des éclats de rire de Mangogul et de ses
courtisans, fit un bruit d'une espèce nouvelle. Les femmes convinrent,
avec un air très-sérieux, que cela était fort plaisant. «Comment, dit le
sultan; mais nous sommes trop heureux que les bijoux veuillent bien
parler notre langue, et faire la moitié des frais de la conversation. La
société ne peut que gagner infiniment à cette duplication d'organes.
Nous parlerons aussi peut-être, nous autres hommes, par ailleurs que par
la bouche. Que sait-on? ce qui s'accorde si bien avec les bijoux,
pourrait être destiné à les interroger et à leur répondre: cependant mon
anatomiste pense autrement.»
CHAPITRE VIII.
TROISIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LE PETIT SOUPER.
On servit, on soupa, on s'amusa d'abord aux dépens de Monima: toutes les
femmes accusaient unanimement son bijou d'avoir parlé le premier; et
elle aurait succombé sous cette ligue, si le sultan n'eût pris sa
défense.
«Je ne prétends point, disait-il, que Monima soit moins galante que
Zelmaïde, mais je crois son bijou plus discret. D'ailleurs, lorsque la
bouche et le bijou d'une femme se contredisent, lequel croire?
--Seigneur, répondit un courtisan, j'ignore ce que les bijoux diront par
la suite; mais jusqu'à présent ils ne se sont expliqués que sur un
chapitre qui leur est très-familier. Tant qu'ils auront la prudence de
ne parler que de ce qu'ils entendent, je les croirai comme des oracles.
--On pourrait, dit Mirzoza, en consulter de plus sûrs.
--Madame, reprit Mangogul, quel intérêt auraient ceux-ci de déguiser la
vérité? Il n'y aurait qu'une chimère d'honneur qui pût les y porter;
mais un bijou n'a point de ces chimères: ce n'est pas là le lieu des
préjugés.
--Une chimère d'honneur! dit Mirzoza; des préjugés! si Votre Hautesse
était exposée aux mêmes inconvénients que nous, elle sentirait que ce
qui intéresse la vertu n'est rien moins que chimérique.»
Toutes les dames, enhardies par la réponse de la sultane, soutinrent
qu'il était superflu de les mettre à de certaines épreuves; et Mangogul
qu'au moins ces épreuves étaient presque toujours dangereuses.
Ces propos conduisirent au vin de Champagne; on s'y livra, on se mit en
pointe; et les bijoux s'échauffèrent: c'était l'instant où Mangogul
s'était proposé de recommencer ses malices. Il tourna sa bague sur une
jeune femme fort enjouée, assise assez proche de lui et placée en face
de son époux; et l'on entendit s'élever de dessous la table un bruit
plaintif, une voix faible et languissante qui disait:
«Ah! que je suis harassé! je n'en puis plus, je suis sur les dents.
--Comment, de par la Pagode Pongo Sabiam, s'écria Husseim, le bijou de
ma femme parle; et que peut-il dire?
--Nous allons entendre, répondit le sultan...
--Prince, vous me permettrez de n'être pas du nombre de ses auditeurs,
répliqua Husseim; et s'il lui échappait quelques sottises, Votre
Hautesse pense-t-elle?...
--Je pense que vous êtes fou, répondit le sultan, de vous alarmer pour
le caquet d'un bijou: ne sait-on pas une bonne partie de ce qu'il pourra
dire, et ne devine-t-on pas le reste? Asseyez-vous donc, et tâchez de
vous amuser.»
Husseim s'assit, et le bijou de sa femme se mit à jaser comme une pie.
«Aurai-je toujours ce grand flandrin de Valanto? s'écria-t-il, j'en ai
vu qui finissaient, mais celui-ci...»
A ces mots, Husseim se leva comme un furieux, se saisit d'un couteau,
s'élança à l'autre bord de la table, et perçait le sein de sa femme si
ses voisins ne l'eussent retenu.
«Husseim, lui dit le sultan, vous faites trop de bruit; on n'entend
rien. Ne dirait-on pas que le bijou de votre femme soit le seul qui
n'ait pas le sens commun? Et où en seraient ces dames si leurs maris
étaient de votre humeur? Comment, vous voilà désespéré pour une
misérable petite aventure d'un Valanto, qui ne finissait pas!
Remettez-vous à votre place, prenez votre parti en galant homme, songez
à vous observer, et à ne pas manquer une seconde fois à un prince qui
vous admet à ses plaisirs.»
Tandis qu'Husseim, dissimulant sa rage, s'appuyait sur le dos d'une
chaise, les yeux fermés et la main appliquée sur le front, le sultan
tournait subitement son anneau, et le bijou continuait: «Je
m'accommoderais assez du jeune page de Valanto; mais je ne sais quand il
commencera. En attendant que l'un commence et que l'autre finisse, je
prends patience avec le bramine Egon. Il est hideux, il faut en
convenir; mais son talent est de finir et de recommencer. Oh, qu'un
bramine est un grand homme!»
Le bijou en était à cette exclamation, lorsqu'Husseim rougit de
s'affliger pour une femme qui n'en valait pas la peine, et se mit à rire
comme le reste de la compagnie; mais il la gardait bonne à son épouse.
Le souper fini, chacun reprit la route de son hôtel, excepté Husseim,
qui conduisit sa femme dans une maison de filles voilées, et l'y
enferma. Mangogul, instruit de sa disgrâce, la visita. Il trouva toute
la maison occupée à la consoler, mais plus encore à lui tirer le sujet
de son exil.
«C'est pour une vétille, leur disait-elle, que je suis ici. Hier à
souper chez le sultan, on avait fouetté le champagne, sablé le tokai; on
ne savait plus guère ce qu'on disait, lorsque mon bijou s'est avisé de
babiller. Je ne sais quels ont été ses propos; mais mon époux en a pris
de l'humeur.
--Assurément, madame, il a tort, lui répondaient les nonnains; on ne se
fâche point ainsi pour des bagatelles...
--Comment, votre bijou a parlé! Mais parle-t-il encore? Ah! que nous
serions charmées de l'entendre! Il ne peut s'exprimer qu'avec esprit et
grâce.»
Elles furent satisfaites, car le sultan tourna son anneau sur la pauvre
recluse, et son bijou les remercia de leurs politesses, leur protestant,
au demeurant, que, quelque charmé qu'il fût de leur compagnie, il
s'accommoderait mieux de celle d'un bramine.
Le sultan profita de l'occasion pour apprendre quelques particularités
de la vie de ces filles. Sa bague interrogea le bijou d'une jeune
recluse nommée Cléanthis; et le bijou prétendu virginal confessa deux
jardiniers, un bramine et trois cavaliers; et raconta comme quoi, à
l'aide d'une médecine et de deux saignées, elle avait évité de donner du
scandale. Zéphirine avoua, par l'organe de son bijou, qu'elle devait au
petit commissionnaire de la maison le titre honorable de mère. Mais une
chose qui étonna le sultan, c'est que quoique ces bijoux séquestrés
s'expliquassent en termes fort indécents, les vierges à qui ils
appartenaient les écoutaient sans rougir; ce qui lui fit conjecturer
que, si l'on manquait d'exercice dans ces retraites, on y avait en
revanche beaucoup de spéculation.
Pour s'en éclaircir, il tourna son anneau sur une novice de quinze à
seize ans. «Flora, répondit son bijou, a lorgné plus d'une fois à
travers la grille un jeune officier. Je suis sûr qu'elle avait du goût
pour lui: son petit doigt me l'a dit.» Mal en prit à Flora. Les
anciennes la condamnèrent à deux mois de prière et de discipline; et
ordonnèrent des prières pour que les bijoux de la communauté
demeurassent muets.
CHAPITRE IX.
ÉTAT DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE BANZA.
Mangogul avait à peine abandonné les recluses entre lesquelles je
l'avais laissé, qu'il se répandit à Banza que toutes les filles de la
congrégation du coccix de Brama parlaient par le bijou. Ce bruit, que le
procédé violent d'Husseim accréditait, piqua la curiosité des savants.
Le phénomène fut constaté; et les esprits forts commencèrent à chercher
dans les propriétés de la matière l'explication d'un fait qu'ils avaient
d'abord traité d'impossible. Le caquet des bijoux produisit une infinité
d'excellents ouvrages; et ce sujet important enfla les recueils des
académies de plusieurs mémoires qu'on peut regarder comme les derniers
efforts de l'esprit humain.
Pour former et perpétuer celle des sciences de Banza, on avait appelé,
et l'on appelait sans cesse ce qu'il y avait d'hommes éclairés dans le
Congo, le Monoémugi[24], le Béléguanze et les royaumes circonvoisins.
Elle embrassait, sous différents titres, toutes les personnes
distinguées dans l'histoire naturelle, la physique, les mathématiques,
et la plupart de celles qui promettaient de s'y distinguer un jour. Cet
essaim d'abeilles infatigables travaillait sans relâche à la recherche
de la vérité; et, chaque année, le public recueillait, dans un volume
rempli de découvertes, les fruits de leurs travaux.
[Note 24: Dans les cartes du XVIIIe siècle, le Monoémugi est un
royaume situé au nord-est du Congo. Il répond, ici, à l'Allemagne du
Nord et parfois à l'Angleterre.]
Elle était alors divisée en deux factions, l'une composée des
vorticoses, et l'autre des attractionnaires. Olibri, habile géomètre et
grand physicien, fonda la secte des vorticoses[25]. Circino, habile
physicien et grand géomètre, fut le premier attractionnaire[26]. Olibri
et Circino se proposèrent l'un et l'autre d'expliquer la nature. Les
principes d'Olibri ont au premier coup d'oeil une simplicité qui
séduit: ils satisfont en gros aux principaux phénomènes; mais ils se
démentent dans les détails. Quant à Circino, il semble partir d'une
absurdité: mais il n'y a que le premier pas qui lui coûte. Les détails
minutieux qui ruinent le système d'Olibri affermissent le sien. Il suit
une route obscure à l'entrée, mais qui s'éclaire à mesure qu'on avance.
Celle, au contraire, d'Olibri, claire à l'entrée, va toujours en
s'obscurcissant. La philosophie de celui-ci demande moins d'étude que
d'intelligence. On ne peut être disciple de l'autre, sans avoir beaucoup
d'intelligence et d'étude. On entre sans préparation dans l'école
d'Olibri; tout le monde en a la clef. Celle de Circino n'est ouverte
qu'aux premiers géomètres. Les tourbillons d'Olibri sont à la portée de
tous les esprits. Les forces centrales de Circino ne sont faites que
pour les algébristes du premier ordre. Il y aura donc toujours cent
vorticoses contre un attractionnaire; et un attractionnaire vaudra
toujours cent vorticoses. Tel était aussi l'état de l'académie des
sciences de Banza, lorsqu'elle agita la matière des bijoux indiscrets.
[Note 25: Partisans du système des tourbillons de Descartes.]
[Note 26: On sait que le système de Newton est fondé sur le principe
de l'attraction des corps célestes.]
Ce phénomène donnait peu de prise; il échappait à l'attraction: la
matière subtile n'y venait guère. Le directeur avait beau sommer ceux
qui avaient quelques idées de les communiquer, un silence profond
régnait dans l'assemblée. Enfin le vorticose Persiflo, dont on avait des
traités sur une infinité de sujets qu'il n'avait point entendus, se
leva, et dit: «Le fait, messieurs, pourrait bien tenir au système du
monde: je le soupçonnerais d'avoir en gros la même cause que les marées.
En effet, remarquez que nous sommes aujourd'hui dans la pleine lune de
l'équinoxe; mais, avant que de compter sur ma conjecture, il faut
entendre ce que les bijoux diront le mois prochain.»
On haussa les épaules. On n'osa pas lui représenter qu'il raisonnait
comme un bijou; mais, comme il a de la pénétration, il s'aperçut tout
d'un coup qu'on le pensait.
L'attractionnaire Réciproco prit la parole, et ajouta: «Messieurs, j'ai
des tables déduites d'une théorie sur la hauteur des marées dans tous
les ports du royaume. Il est vrai que les observations donnent un peu le
démenti à mes calculs; mais j'espère que cet inconvénient sera réparé
par l'utilité qu'on en tirera si le caquet des bijoux continue de cadrer
avec les phénomènes du flux et reflux.»
Un troisième se leva, s'approcha de la planche, traça sa figure et dit:
«Soit un bijou A B, etc...»
Ici, l'ignorance des traducteurs nous a frustrés d'une démonstration que
l'auteur africain nous avait conservée sans doute. A la suite d'une
lacune de deux pages ou environ, on lit: Le raisonnement de Réciproco
parut démonstratif; et l'on convint, sur les essais qu'on avait faits de
sa dialectique, qu'il parviendrait un jour à déduire que les femmes
doivent parler aujourd'hui par le bijou de ce qu'elles ont entendu de
tout temps par l'oreille.
Le docteur Orcotome[27], de la tribu des anatomistes, dit ensuite:
«Messieurs, j'estime qu'il serait plus à propos d'abandonner un
phénomène, que d'en chercher la cause dans des hypothèses en l'air.
Quant à moi, je me serais tu, si je n'avais eu que des conjectures
futiles à vous proposer; mais j'ai examiné, étudié, réfléchi. J'ai vu
des bijoux dans le paroxysme; et je suis parvenu, à l'aide de la
connaissance des parties et de l'expérience, à m'assurer que celle que
nous appelons en grec le _delphus_, a toutes les propriétés de la
trachée, et qu'il y a des sujets qui peuvent parler aussi bien par le
bijou que par la bouche. Oui, messieurs, le _delphus_ est un instrument
à corde et à vent, mais beaucoup plus à corde qu'à vent. L'air extérieur
qui s'y porte fait proprement l'office d'un archet sur les fibres
tendineuses des ailes que j'appellerai rubans ou cordes vocales. C'est
la douce collision de cet air et des cordes vocales qui les oblige à
frémir; et c'est par leurs vibrations plus ou moins promptes qu'elles
rendent différents sons. La personne modifie ces sons à discrétion,
parle, et pourrait même chanter.
[Note 27: La Mettrie, dans le _Supplément à l'Ouvrage de Pénélope_
ou _Machiavel en médecine_ (1750), donne le même nom à Ferrein, auteur
d'un système sur le mécanisme de la voix.]
«Comme il n'y a que deux rubans ou cordes vocales, et qu'elles sont
sensiblement de la même longueur, on me demandera sans doute comment
elles suffisent pour donner la multitude des tons graves et aigus, forts
et faibles, dont la voix humaine est capable. Je réponds, en suivant la
comparaison de cet organe aux instruments de musique, que leur
allongement et accourcissement suffisent pour produire ces effets.
«Que ces parties soient capables de distension et de contraction, c'est
ce qu'il est inutile de démontrer dans une assemblée de savants de votre
ordre; mais qu'en conséquence de cette distension et contraction, le
_delphus_ puisse rendre des sons plus ou moins aigus, en un mot, toutes
les inflexions de la voix et les tons du chant, c'est un fait que je me
flatte de mettre hors de doute. C'est à l'expérience que j'en
appellerai. Oui, messieurs, je m'engage à faire raisonner, parler, et
même chanter devant vous, et _delphus_ et bijoux.»
Ainsi harangua Orcotome, ne se promettant pas moins que d'élever les
bijoux au niveau des trachées d'un de ses confrères, dont la jalousie
avait attaqué vainement les succès.
CHAPITRE X,
MOINS SAVANT ET MOINS ENNUYEUX QUE LE PRÉCÉDENT.
SUITE DE LA SÉANCE ACADÉMIQUE.
Il parut, aux difficultés qu'on proposa à Orcotome, en attendant ses
expériences, qu'on trouvait ses idées moins solides qu'ingénieuses. «Si
les bijoux ont la faculté naturelle de parler, pourquoi, lui dit-on,
ont-ils tant attendu pour en faire usage? S'il était de la bonté de
Brama, à qui il a plu d'inspirer aux femmes un si violent désir de
parler, de doubler en elles les organes de la parole, il est bien
étrange qu'elles aient ignoré ou négligé si longtemps ce don précieux de
la nature. Pourquoi le même bijou n'a-t-il parlé qu'une fois? pourquoi
n'ont-ils parlé tous que sur la même matière? Par quel mécanisme se
fait-il qu'une des bouches se tait forcément, tandis que l'autre parle?
D'ailleurs, ajoutait-on, à juger du caquet des bijoux par les
circonstances dans lesquelles la plupart d'entre eux ont parlé, et par
les choses qu'ils ont dites, il y a tout lieu de croire qu'il est
involontaire, et que ces parties auraient continué d'être muettes, s'il
eût été dans la puissance de celles qui les portaient de leur imposer
silence.»
Orcotome se mit en devoir de satisfaire à ces objections, et soutint que
les bijoux ont parlé de tout temps; mais si bas, que ce qu'ils disaient
était quelquefois à peine entendu, même de celles à qui ils
appartenaient; qu'il n'est pas étonnant qu'ils aient haussé le ton de
nos jours, qu'on a poussé la liberté de la conversation au point qu'on
peut, sans impudence et sans indiscrétion, s'entretenir des choses qui
leur sont le plus familières; que, s'ils n'ont parlé haut qu'une fois,
il ne faut pas en conclure que cette fois sera la seule; qu'il y a bien
de la différence entre être muet et garder le silence; que, s'ils n'ont
tous parlé que de la même matière, c'est qu'apparemment c'est la seule
dont ils aient des idées; que ceux qui n'ont point encore parlé
parleront; que s'ils se taisent, c'est qu'ils n'ont rien à dire, ou
qu'ils sont mal conformés, ou qu'ils manquent d'idées ou de termes.
«En un mot, continua-t-il, prétendre qu'il était de la bonté de Brama
d'accorder aux femmes le moyen de satisfaire le désir violent qu'elles
ont de parler, en multipliant en elles les organes de la parole, c'est
convenir que, si ce bienfait entraînait à sa suite des inconvénients, il
était de sa sagesse de les prévenir; et c'est ce qu'il a fait, en
contraignant une des bouches à garder le silence, tandis que l'autre
parle. Il n'est déjà que trop incommode pour nous que les femmes
changent d'avis d'un instant à l'autre: qu'eût-ce donc été, si Brama
leur eût laissé la facilité d'être de deux sentiments contradictoires en
même temps? D'ailleurs, il n'a été donné de parler que pour se faire
entendre: or, comment les femmes qui ont bien de la peine à s'entendre
avec une seule bouche, se seraient-elles entendues en parlant avec
deux?»
Orcotome venait de répondre à beaucoup de choses; mais il croyait avoir
satisfait à tout; il se trompait. On le pressa, et il était prêt à
succomber, lorsque le physicien Cimonaze le secourut. Alors la dispute
devint tumultueuse: on s'écarta de la question, on se perdit, on revint,
on se perdit encore, on s'aigrit, on cria, on passa des cris aux
injures, et la séance académique finit.
CHAPITRE XI.
QUATRIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
L'ÉCHO.
Tandis que le caquet des bijoux occupait l'académie, il devint dans les
cercles la nouvelle du jour, et la matière du lendemain et de plusieurs
autres jours: c'était un texte inépuisable. Aux faits véritables on en
ajoutait de faux; tout passait: le prodige avait rendu tout croyable. On
vécut dans les conversations plus de six mois là-dessus.