Ce fut donc l'an du monde 1,500,000,003,200,001, de l'empire

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LES

BIJOUX

INDISCRETS

1748

AU MONOMOTAPA

NOTICE PRÉLIMINAIRE

Voici un livre qui a été bien discuté, et qui, nous le comprenons de

reste, n'a pas le droit d'être publié autrement que dans une collection

d'_oeuvres complètes_, où il est comme noyé et trouve immédiatement

son correctif. C'est une incartade de jeune homme, la suite d'un pari,

le désir de démontrer à une maîtresse exigeante[1] qu'il n'y avait rien

de plus facile que de faire du Crébillon fils, mais qu'on pouvait, même

en suivant ce modèle dangereux, mettre autre chose, dans un roman léger,

que des allusions et des scènes libres. Diderot a gagné son pari, et le

jugement qu'il faut porter des _Bijoux indiscrets_, est celui qu'en

porte M. Mézières, de l'Académie française, derrière l'opinion duquel

nous aimons à nous abriter.

[Note 1: Voir les _Mémoires_ de Mme de Vandeul, t. I, p. XLII.]

En parlant[2] des réformes introduites par Lessing dans le théâtre

allemand, M. Mézières dit, en effet: «De cette condamnation portée

contre la France, il fallait cependant excepter un homme, un penseur

original qui, avant Lessing, avait jugé, avec une complète indépendance,

la scène de son pays, et que Lessing lui-même reconnaissait comme son

prédécesseur et son maître en critique: j'ai nommé Diderot, dont les

Allemands de nos jours ne contestent pas absolument l'influence sur

l'auteur de la _Dramaturgie_, mais qu'ils laissent volontiers dans

l'ombre sans lui attribuer toute la part d'initiative qui lui

revient[3]. Ce qui est vrai, et ce que la critique allemande a le tort

de ne pas dire hautement, c'est que Lessing, de son propre aveu,

emprunta à Diderot une partie de ses arguments contre le théâtre

français, et que, sans l'exemple de Diderot, il n'aurait été ni si

hardi, ni si pénétrant, dans sa critique dramatique. Lui-même le

reconnaît avec une bonne foi dont ses biographes devraient s'inspirer

pour rendre à chacun ce qui lui est dû. Lessing n'était encore qu'un

étudiant obscur de l'Université de Leipzig, lorsque, _dans un roman

frivole où s'agitaient des questions graves_, Diderot critiquait

sévèrement la tragédie française. Ce passage des _Bijoux indiscrets_

frappa tellement Lessing, que, vingt ans plus tard, il le traduisait

tout entier dans la _Dramaturgie_, et l'acceptait ainsi comme point de

départ de ses attaques passionnées contre le système dramatique de la

France.»

[Note 2: Introduction à la _Dramaturgie_, de Lessing, traduite par

MM. Ed. de Suckau et Crouslé. Didier, 1873, in-18.]

[Note 3: Nous reparlerons de cette question en nous occupant du

_Théâtre_ de Diderot.]

Des questions graves! Le mot doit faire réfléchir ceux qui se

trouveraient trop pressés de condamner ce livre. Des questions graves,

mais quelles? D'abord, celle de la réforme du théâtre que Diderot allait

tenter bientôt sur la scène même de la Comédie française; ensuite celle

des idées philosophiques dont il allait donner, peu d'années après, une

formule plus sévère dans l'_Interprétation de la nature_; enfin la

critique des moeurs de l'époque, critique qui n'était pas sans portée,

précisément parce qu'elle était moins fine et moins complaisante que

celle du modèle que l'auteur avait choisi, Crébillon fils.

Mais le lecteur verra tout cela, et, sans doute, il jugera qu'il faut

pardonner un peu à Diderot la façon dont il s'y est pris pour faire

parvenir à des courtisans, à des femmes, à des jeunes gens, des idées

dont ils n'auraient jamais eu connaissance s'il les eût consignées dans

un livre à l'usage des seuls philosophes. En se reportant à la licence

du temps où il écrivait, on verra qu'il ne l'a point dépassée, si ce

n'est en latin, et l'on sait quel est le privilége du latin. Ce

privilége doit être encore plus facilement accordé à cette langue,

aujourd'hui qu'on ne la sait plus.

Les _Bijoux_ sont une oeuvre où la jeunesse qui s'en va (Diderot avait

trente-cinq ans) lutte encore avec la maturité qui arrive. Lorsque

Diderot fut à l'entrée de la vieillesse, lorsqu'il pensa à réunir, chose

qu'il ne fit jamais, les pages qu'il avait semées avec tant

d'insouciance pendant sa vie, il jugea lui-même sévèrement cet écart. Il

disait à Naigeon, qui le rapporte dans ses _Mémoires_: «Ce ne sont pas

les mauvais livres qui font les mauvaises moeurs d'un peuple, mais ce

sont les mauvaises moeurs d'un peuple qui font les mauvais livres; ce

sont comme les exhalaisons pestilentielles d'un cloaque.» «Quoique le

mien, ajoutait-il, fût une grande sottise, je suis très-surpris de n'en

avoir pas, à cette époque, fait de plus grande.» Il n'entendait,

continue Naigeon, parler de ce livre, même en bien, qu'avec chagrin et

avec cet air embarrassé que donne le souvenir d'une faute qu'on se

reproche tacitement. Il m'a souvent assuré que, s'il était possible de

réparer cette faute par la perte d'un doigt, il ne balancerait pas d'en

faire le sacrifice à l'entière suppression de ce délire de son

imagination.»

Nous ne doutons pas de ce repentir sincère, mais il est probable

qu'avant de les détruire, Diderot aurait voulu relire les _Bijoux_;

qu'il aurait alors un peu marchandé; qu'après avoir offert un doigt, il

aurait désiré que ce fût le plus petit, et de la main gauche; qu'il

aurait demandé grâce pour les chapitres sérieux; qu'il aurait, en fin de

compte, trouvé qu'il y en avait si peu qui ne l'étaient pas, que cela ne

valait pas la peine de se préoccuper des autres outre mesure; que,

d'ailleurs, l'expiation par l'exposition perpétuelle de sa faute était

une punition plus réelle que la suppression impossible d'une chose une

fois mise sous les yeux du public; et il aurait fini certainement, après

tous ces raisonnements, comme a fini Naigeon, qui, les ayant faits

aussi, et ayant affirmé que Diderot aurait banni les _Bijoux_ de toutes

les éditions de ses oeuvres, les inséra dans la sienne, en les

augmentant de trois chapitres inédits et en disant: «J'oserai hasarder

un jugement que l'avenir me paraît devoir confirmer: à mesure que les

livres purement et simplement licencieux perdront de leur célébrité,

celui-ci pourrait bien en acquérir, parce qu'on y trouve la satire des

mauvaises moeurs, de la fausse éloquence, des préjugés religieux, avec

une connaissance très-étendue des langues, des sciences et des

beaux-arts, des pages très-philosophiques et très-sages, des morceaux

allégoriques remplis de finesse, avec beaucoup de chaleur et de verve.»

M. Rosenkranz (_Diderot's Leben und Werke_) signale en effet, parmi ces

morceaux, le _Rêve de Mangogul_ (chap. XXXII) comme un chef-d'oeuvre.

Dans son _Catalogue_ (manuscrit, Bibliothèque de l'Arsenal), M. de

Paulmy dit: «Les _Bijoux indiscrets_, tirés d'un ancien fabliau intitulé

les _C. qui parlent_[4]. Il s'est ici fort étendu et forme un roman

très-libre, mais agréable. On l'attribue à Diderot. La première édition

est de 1748. C'est ici la seconde, ornée de figures moins médiocres.

L'ouvrage a été traduit en anglais.»

[Note 4: Le titre véritable du fabliau est: _Le chevalier qui

faisait parler les c... et les c..._ (Voyez _Fabliaux et Contes_

recueillis par Barbazan, édition de Méon, t. III, p. 409.)]

Il est assez difficile de se reconnaître dans ces éditions de la

première heure. Dans l'espace de quelques mois, il y en eut six en

Hollande. Elles sont sans date, et portent en général l'indication: _Au

Monomotapa_, quoiqu'il y en ait qui portent celle de _Pékin_. La

première était en trois volumes in-12[5]. Celle que nous croyons être la

seconde, d'après l'indication de M. de Paulmy, n'en a que deux. Elle a

de fort jolies figures, sans signature. Le frontispice allégorique a

pour sujet: _l'Imagination prenant la plume des mains de la Folie et

l'Amour lui dictant_. La Folie, habillée en pèlerine, debout, un bâton

surmonté d'une marotte dans la main gauche, tend de la droite une plume

à l'Imagination, à demi vêtue, assise sur un tertre, à l'ombre d'un

arbre et au bord d'un ruisseau. L'Amour, à ses pieds, place une feuille

de papier sur ses genoux.

[Note 5: Nous n'avons pas vu cette édition en trois volumes et nous

doutons. Si nous nous en rapportons à un mot du chapitre XXXV, l'édition

originale n'aurait eu que deux volumes.]

La vignette du titre représente un lit carré, dont un Amour voltigeant

ferme les rideaux, en tirant la langue et en faisant de la main gauche

le geste que les enfants appellent montrer les cornes.

Il y a, en outre, quatre gravures dans le premier volume et deux dans le

second, aux chapitres: _Évocation du génie_ (IV), les _Gredins_ (XXVI),

la _Petite Jument_ (XXXI), le _Rêve de Mangogul_ (XXXII), _Événements

singuliers_ (LI), _Zuleïman et Zaïde_ (LII).

Deux contrefaçons, toutes deux du même nombre de pages, mais avec des

différences typographiques dans le texte, ont cette même suite de

gravures retournées et assez mal exécutées, quoique dans l'une d'elles

les premières planches aient des parties d'une grande finesse. Elles se

distinguent par la vignette du titre qui, dans l'une, consiste en un

cadre dans lequel est représentée une femme à demi nue recevant la

visite d'un pacha vêtu seulement d'un turban extravagant. Le cadre est

surmonté d'un bois de cerf dans lequel est passé un anneau. Sur une

guirlande, on lit: _Sunt similia tuis_. L'autre porte seulement cette

même devise en trois lignes sur une plaque encadrée de satyres engaînés

et surmontée d'une tête de cerf.

Cazin a donné une édition in-18 avec les figures réduites. Lombard, de

Langres, dans ses _Souvenirs_, cite ces coquets petits volumes comme

étant de ceux que les colporteurs juifs faisaient passer le plus

facilement et le plus volontiers dans les colléges. Ceci explique

suffisamment l'interdiction prononcée contre les réimpressions, et la

condamnation insérée au _Moniteur_ du 7 août 1835 contre une édition

(1833) du même genre et ayant sans doute même destination.

Voici l'opinion de Clément sur le livre, quand il parut:

«Si je vous connais bien, écrit-il à son correspondant, vous vous

amuserez encore davantage des _Bijoux indiscrets_[6], grâce à Mangogul,

roi de Congo, qui vient de les faire parler avec tant d'éloquence...

Vous concevez, monsieur, ce qu'avec une pareille idée on peut amener de

situations: l'auteur en a trouvé de bonnes, sans doute... mais il ne

tire pas assez de parti de celles qu'il imagine. Ses détails sont

faibles, ses digressions fréquentes, quelquefois longues, pas toujours

intéressantes. En général, il n'y a pas assez de chaleur dans

l'exécution, de légèreté, de fine plaisanterie, de cette fleur de

gaieté, de ces naïvetés heureuses si nécessaires aux bons contes.»

(_Cinq Années littéraires_, lettre IV.)

[Note 6: Il venait de lui parler de l'_Histoire du Parlement

d'Angleterre_, par l'abbé Raynal.]

On voit que Clément prenait la chose comme il fallait la prendre.

Palissot, plus sévère, ne voulut pas rire, et quand Voltaire le pria,

ainsi que l'avait déjà fait le comte de B***, après la première édition

de la _Dunciade_, de rayer dans les suivantes ses injures à Diderot, il

répondit au patriarche avec indignation:

«A l'égard de M. Diderot, il est très-vrai que je ne l'ai jamais vu,

mais je l'ai lu, par malheur pour l'un de nous deux; et d'ailleurs, il

est un de ceux dont j'ai eu le plus à me plaindre. J'en ai bien du

regret, puisque vous paraissez l'aimer. Par la même raison, je suis plus

fâché encore qu'il ait fait l'article _Encyclopédie_, le _Fils naturel_,

le _Père de famille_, et surtout qu'on lui attribue les _Bijoux

indiscrets_.»

La Harpe commence son article sur Diderot, dans la _Philosophie du_

XVIIIe _siècle_, par une violente attaque contre ce livre. Parmi les

reproches qu'il lui adresse, il insiste particulièrement sur ce point

que, Mangogul étant évidemment Louis XV et Mirzoza Mme de Pompadour,

en ne disant pas d'injures à ces deux personnages, l'auteur n'avait fait

qu'une oeuvre «de la plus basse adulation.» La Harpe avait à ce

moment--c'était après la Révolution--la mauvaise habitude de ne pas lire

ce dont il parlait, et le défaut de ne pas se rappeler ce qu'il avait

lu. Pour donner une idée exacte de sa méthode, nous n'en voulons citer

qu'un exemple, mais il est topique:

«L'auteur, dit-il, si complaisant pour les _Sultans_, ne l'était pas

autant, à beaucoup près, pour ses confrères les romanciers, car ces

confrères étaient des rivaux, et des rivaux alors beaucoup plus connus

que lui. Aussi ne les ménage-t-il pas. Il fait ordonner au sultan de

Congo, pour _somnifère_, la lecture de la _Marianne_, de Marivaux, des

_Confessions_, de Duclos, et des _Égarements_, de Crébillon fils.

C'étaient précisément les trois romans nouveaux qui avaient eu dans le

temps le plus de succès. Les trois romans que nous a laissés Diderot

n'approchent pas du moindre de ceux-là: jugez de son équité et de sa

modestie.»

Jugez de l'équité de La Harpe en ouvrant les _Bijoux_ et en lisant à

l'endroit indiqué par lui, chapitre XLVI, non pas _somnifère_, mais

_anti-somnifère_, ce qui est quelque peu différent.

Les _Bijoux_ sont un _livre à clef_. Cette clef n'a point été donnée par

M. G. Brunet dans les deux volumes sous ce titre qu'il a tirés des

papiers de Quérard. Nous indiquerons en note les découvertes que nous

croirons avoir faites dans cette direction. Mais nous devons, dès à

présent, dire que, quoiqu'il soit admis, malgré l'irrégularité de la

filiation dans le roman, qu'_Erguebzed_ est Louis XIV; et _Mangogul_,

Louis XV; _Mirzoza_, Mme de Pompadour; _Sélim_, le maréchal de

Richelieu; le _Congo_, la France; _Banza_, Paris; _Circino_, Newton;

_Olibri_, Descartes; la _Manimonbanda_, la reine Marie Leczinska, les

rapprochements qu'on peut tenter ont si peu de consistance, se trouvent

tellement contredits par d'autres passages, qu'il est difficile de

croire que Diderot ait eu l'intention de faire autre chose qu'une

peinture volontairement vague et indécise. Louis XIV, qui est d'abord

_Erguebzed_, devient plus loin _Kanoglou_; la majeure partie des noms

qu'on reconnaît sont de la fin du règne de ce roi. On aurait donc tort

de chercher un libelle où il n'y a qu'une improvisation qui n'a pas dû

même être relue par l'auteur.

Selon nous, ce qu'a voulu faire Diderot, c'est surtout la critique de

cette habitude qu'avait Louis XV de se faire lire à son petit lever la

chronique scandaleuse relevée pour lui par les agents de M. Berryer,

alors, et plus tard de M. de Sartine[7]. Quant au génie _Cucufa_, c'est

la personnification du repentir, de la retraite du monde, et l'anneau

qui a de si singulières propriétés, c'est certainement le besoin de

parler qui se présente alors qu'arrive la contrition, et qui pousse les

femmes au confessionnal, où elles disent... tout ou à peu près tout.

[Note 7: Voyez: _Journal des inspecteurs de M. de Sartine_, Paris et

Bruxelles, 1863, 1 vol. grand in-18, et la _Police dévoilée_, par

Manuel; Paris, l'an second de la liberté, 2 vol. in-8º.]

Mais arrêtons-nous vite dans ces essais d'interprétation, en songeant

qu'il ne s'agit point ici d'expliquer le _Second Faust_, mais une simple

bagatelle, et que Diderot se plaint quelque part des commentateurs qui

font dire à leur auteur des choses auxquelles il n'a jamais pensé.

Les _Bijoux indiscrets_ ont été traduits en anglais (1749). Les diverses

éditions en français sont de 1748, 1756, 1772 (éd. d'Amsterdam, rare)

in-12; 1786 (Cazin) in-18; 1833 petit in-8º, fig.

A ZIMA[8]

[Note 8: Il ne nous semble pas que cette jeune fille puisse être,

comme on l'a dit, Mme de Puisieux, qui était jeune, il est vrai, mais

mariée. C'est un nom en l'air. Mme de Puisieux serait plutôt Aglaé,

la _sage_ Aglaé, «des plus vertueuses et des moins édifiantes.»]

Zima, profitez du moment. L'aga Narkis entretient votre mère, et votre

gouvernante guette sur un balcon le retour de votre père: prenez, lisez,

ne craignez rien. Mais quand on surprendrait _les Bijoux indiscrets_

derrière votre toilette, pensez-vous qu'on s'en étonnât? Non, Zima, non;

on sait que _le Sopha_, _le Tanzaï_ et _les Confessions_[9] ont été sous

votre oreiller. Vous hésitez encore? Apprenez donc qu'Aglaé n'a pas

dédaigné de mettre la main à l'ouvrage que vous rougissez d'accepter.

«Aglaé, dites-vous, la sage Aglaé!...» Elle-même. Tandis que Zima

s'ennuyait ou s'égarait peut-être avec le jeune bonze Alléluia, Aglaé

s'amusait innocemment à m'instruire des aventures de Zaïde, d'Alphane,

de Fanni, etc., me fournissait le peu de traits qui me plaisent dans

l'histoire de Mangogul, la revoyait et m'indiquait les moyens de la

rendre meilleure; car si Aglaé est une des femmes les plus vertueuses et

les moins édifiantes du Congo, c'est aussi une des moins jalouses de bel

esprit et des plus spirituelles. Zima croirait-elle à présent avoir

bonne grâce à faire la scrupuleuse? Encore une fois, Zima, prenez,

lisez, et lisez tout: je n'en excepte pas même les discours du _Bijou

voyageur_ qu'on vous interprétera, sans qu'il en coûte à votre vertu;

pourvu que l'interprète ne soit ni votre directeur ni votre amant.

[Note 9: _Le Sopha_, de Crébillon fils, 1745.--_Tanzaï et Néadarné_,

du même. Pékin (_Paris_), 1734.--Les _Confessions du Comte de ***_, par

Duclos. Amsterdam, 1742. (Br.)]

LES BIJOUX INDISCRETS

CHAPITRE PREMIER.

NAISSANCE DE MANGOGUL.

Hiaouf Zélès Tanzaï régnait depuis longtemps dans la grande Chéchianée;

et ce prince voluptueux continuait d'en faire les délices. Acajou, roi

de Minutie, avait eu le sort prédit par son père. Zulmis avait vécu. Le

comte de... vivait encore. Splendide, Angola, Misapouf, et quelques

autres potentats des Indes et de l'Asie étaient morts subitement. Les

peuples, las d'obéir à des souverains imbéciles, avaient secoué le joug

de leur postérité; et les descendants de ces monarques malheureux

erraient inconnus et presque ignorés dans les provinces de leurs

empires. Le petit-fils de l'illustre Schéerazade s'était seul affermi

sur le trône; et il était obéi dans le Mogol sous le nom de

Schachbaam[10], lorsque Mangogul naquit dans le Congo. Le trépas de

plusieurs souverains fut, comme on voit, l'époque funeste de sa

naissance.

[Note 10: Tous les noms qui précèdent celui de Mangogul sont pris

dans les romans du temps et dans _les Mille et une Nuits_, ainsi que la

géographie fantaisiste qui les encadre. Le comte de ***, qui vivait

encore, est celui des _Confessions du Comte de ***_, par

Duclos.--D'après Crébillon fils, Hiaouf Zélès Tanzaï veut dire, en

langue chéchianienne, _rival du soleil_.]

Erguebzed son père n'appela point les fées autour du berceau de son

fils, parce qu'il avait remarqué que la plupart des princes de son

temps, dont ces intelligences femelles avaient fait l'éducation,

n'avaient été que des sots. Il se contenta de commander son horoscope à

un certain Codindo, personnage meilleur à peindre qu'à connaître.

Codindo était chef du collége des Aruspices de Banza, anciennement la

capitale de l'empire. Erguebzed lui faisait une grosse pension, et lui

avait accordé, à lui et à ses descendants, en faveur du mérite de leur

grand-oncle, qui était excellent cuisinier, un château magnifique sur

les frontières du Congo. Codindo était chargé d'observer le vol des

oiseaux et l'état du ciel, et d'en faire son rapport à la cour; ce dont

il s'acquittait assez mal. S'il est vrai qu'on avait à Banza les

meilleures pièces de théâtre et les salles de spectacles les plus laides

qu'il y eût dans toute l'Afrique, en revanche, on y avait le plus beau

collége du monde, et les plus mauvaises prédictions.

Codindo, informé de ce qu'on lui voulait au palais d'Erguebzed, partit

fort embarrassé de sa personne; car le pauvre homme ne savait non plus

lire aux astres que vous et moi: on l'attendait avec impatience. Les

principaux seigneurs de la cour s'étaient rendus dans l'appartement de

la grande sultane. Les femmes, parées magnifiquement, environnaient le

berceau de l'enfant. Les courtisans s'empressaient à féliciter Erguebzed

sur les grandes choses qu'il allait sans doute apprendre de son fils.

Erguebzed était père, et il trouvait tout naturel qu'on distinguât dans

les traits informes d'un enfant ce qu'il serait un jour. Enfin Codindo

arriva. «Approchez, lui dit Erguebzed: lorsque le ciel m'accorda le

prince que vous voyez, je fis prendre avec soin l'instant de sa

naissance, et l'on a dû vous en instruire. Parlez sincèrement à votre

maître, et annoncez-lui hardiment les destinées que le ciel réserve à

son fils.

--Très-magnanime sultan, répondit Codindo, le prince né de parents non

moins illustres qu'heureux, ne peut en avoir que de grandes et de

fortunées: mais j'en imposerais à Votre Hautesse, si je me parais devant

elle d'une science que je n'ai point. Les astres se lèvent et se

couchent pour moi comme pour les autres hommes; et je n'en suis pas plus

éclairé sur l'avenir, que le plus ignorant de vos sujets.

--Mais, reprit le sultan, n'êtes-vous pas astrologue?

--Magnanime prince, répondit Codindo, je n'ai point cet honneur.

--Eh! que diable êtes-vous donc? lui répliqua le vieux mais bouillant

Erguebzed.

--Aruspice!

--Oh! parbleu, je n'imaginais pas que vous en eussiez eu la pensée.

Croyez-moi, seigneur Codindo, laissez manger en repos vos poulets, et

prononcez sur le sort de mon fils, comme vous fîtes dernièrement sur le

rhume de la perruche de ma femme.»

A l'instant Codindo tira de sa poche une loupe, prit l'oreille gauche de

l'enfant, frotta ses yeux, tourna et retourna ses besicles, lorgna cette

oreille, en fit autant du côté droit, et prononça: que le règne du jeune

prince serait heureux s'il était long[11].

[Note 11: L'enfance de Louis XV fut maladive.]

«Je vous entends, reprit Erguebzed: mon fils exécutera les plus belles

choses du monde, s'il en a le temps. Mais, morbleu, ce que je veux qu'on

me dise, c'est s'il en aura le temps. Que m'importe à moi, lorsqu'il

sera mort, qu'il eût été le plus grand prince du monde s'il eût vécu? Je

vous appelle pour avoir l'horoscope de mon fils, et vous me faites son

oraison funèbre.»

Codindo répondit au prince qu'il était fâché de n'en pas savoir

davantage; mais qu'il suppliait Sa Hautesse de considérer que c'en était

bien assez pour le peu de temps qu'il était devin. En effet, le moment

d'auparavant qu'était Codindo?

CHAPITRE II.

ÉDUCATION DE MANGOGUL.

Je passerai légèrement sur les premières années de Mangogul. L'enfance

des princes est la même que celle des autres hommes, à cela près qu'il

est donné aux princes de dire une infinité de jolies choses avant que de

savoir parler. Aussi le fils d'Erguebzed avait à peine quatre ans, qu'il

avait fourni la matière d'un Mangogulana. Erguebzed qui était homme de

sens, et qui ne voulait pas que l'éducation de son fils fût aussi

négligée que la sienne l'avait été, appela de bonne heure auprès de lui,

et retint à sa cour, par des pensions considérables, ce qu'il y avait de

grands hommes en tout genre dans le Congo; peintres, philosophes,

poëtes, musiciens, architectes, maîtres de danse, de mathématiques,

d'histoire, maîtres en fait d'armes, etc. Grâce aux heureuses

dispositions de Mangogul, et aux leçons continuelles de ses maîtres, il

n'ignora rien de ce qu'un jeune prince a coutume d'apprendre dans les

quinze premières années de sa vie, et sut, à l'âge de vingt ans, boire,

manger et dormir aussi parfaitement qu'aucun potentat de son âge.

Erguebzed, à qui le poids des années commençait à faire sentir celui de

la couronne, las de tenir les rênes de l'empire, effrayé des troubles

qui le menaçaient, plein de confiance dans les qualités supérieures de

Mangogul, et pressé par des sentiments de religion, pronostics certains

de la mort prochaine, ou de l'imbécillité des grands, descendit du trône

pour y placer son fils; et ce bon prince crut devoir expier dans la

retraite les crimes de l'administration la plus juste dont il fût

mémoire dans les annales du Congo.

Ce fut donc l'an du monde 1,500,000,003,200,001, de l'empire du Congo le

3,900,000,700,03, que commença le règne de Mangogul, le 1,234,500 de sa

race en ligne directe. Des conférences fréquentes avec ses ministres,

des guerres à soutenir, et le maniement des affaires, l'instruisirent en

fort peu de temps de ce qui lui restait à savoir au sortir des mains de

ses pédagogues; et c'était quelque chose.

Cependant Mangogul acquit en moins de dix années la réputation de grand

homme. Il gagna des batailles, força des villes, agrandit son empire,

pacifia ses provinces, répara le désordre de ses finances, fit refleurir

les sciences et les arts, éleva des édifices, s'immortalisa par d'utiles

établissements, raffermit et corrigea la législation, institua même des

académies; et, ce que son université ne put jamais comprendre, il acheva

tout cela sans savoir un seul mot de latin.

Mangogul ne fut pas moins aimable dans son sérail que grand sur le

trône. Il ne s'avisa point de régler sa conduite sur les usages

ridicules de son pays. Il brisa les portes du palais habité par ses

femmes; il en chassa ces gardes injurieux de leur vertu; il s'en fia

prudemment à elles-mêmes de leur fidélité: on entrait aussi librement

dans leurs appartements que dans aucun couvent de chanoinesses de

Flandres; et on y était sans doute aussi sage. Le bon sultan que ce fut!

il n'eut jamais de pareil que dans quelques romans français. Il était

doux, affable, enjoué, galant, d'une figure charmante, aimant les

plaisirs, fait pour eux, et renfermait dans sa tête plus d'esprit qu'il

n'y en avait eu dans celle de tous ses prédécesseurs ensemble.

On juge bien qu'avec un si rare mérite, beaucoup de femmes aspirèrent à

sa conquête: quelques-unes réussirent. Celles qui manquèrent son

coeur, tâchèrent de s'en consoler avec les grands de sa cour. La jeune

Mirzoza fut du nombre des premières[12]. Je ne m'amuserai point à

détailler les qualités et les charmes de Mirzoza; l'ouvrage serait sans

fin, et je veux que cette histoire en ait une.

[Note 12: Mme de Pompadour (Mme Lenormand d'Étioles) avait mis

une certaine persistance à courir après le _mouchoir_. Suivant les

chasses, se faisant remarquer par son assiduité à toutes les fêtes et

par sa coquetterie, sa faveur était plutôt le résultat de son habileté

que celui d'un penchant irrésistible de la part du roi.]

CHAPITRE III.

QU'ON PEUT REGARDER COMME LE PREMIER DE CETTE HISTOIRE.

Mirzoza fixait Mangogul depuis plusieurs années. Ces amants s'étaient

dit et répété mille fois tout ce qu'une passion violente suggère aux

personnes qui ont le plus d'esprit. Ils en étaient venus aux

confidences; et ils se seraient fait un crime de se dérober la

circonstance de leur vie la plus minutieuse. Ces suppositions

singulières: «Si le ciel qui m'a placé sur le trône m'eût fait naître

dans un état obscur, eussiez-vous daigné descendre jusqu'à moi, Mirzoza

m'eût-elle couronné?... Si Mirzoza venait à perdre le peu de charmes

qu'on lui trouve, Mangogul l'aimerait-il toujours?» ces suppositions,

dis-je, qui exercent les amants ingénieux, brouillent quelquefois les

amants délicats, et font mentir si souvent les amants les plus sincères,

étaient usées pour eux.

La favorite, qui possédait au souverain degré le talent si nécessaire et

si rare de bien narrer, avait épuisé l'histoire scandaleuse de Banza.

Comme elle avait peu de tempérament[13], elle n'était pas toujours

disposée à recevoir les caresses du sultan, ni le sultan toujours

d'humeur à lui en proposer. Enfin il y avait des jours où Mangogul et

Mirzoza avaient peu de choses à dire, presque rien à faire, et où, sans

s'aimer moins, ils ne s'amusaient guère. Ces jours étaient rares; mais

il y en avait, et il en vint un.

[Note 13: On sait que Mme de Pompadour n'hésita pas, pour

conserver son influence, à se faire représenter, auprès de son royal

amant, par des remplaçantes choisies par elle.]

Le sultan était étendu nonchalamment sur une duchesse, vis-à-vis de la

favorite qui faisait des noeuds sans dire mot. Le temps ne permettait

pas de se promener. Mangogul n'osait proposer un piquet; il y avait près

d'un quart d'heure que cette situation maussade durait, lorsque le

sultan dit en bâillant à plusieurs reprises:

«Il faut avouer que Géliote[14] a chanté comme un ange...

[Note 14: Chanteur de l'Opéra très-recherché des dames. Son nom

s'écrit régulièrement Jeliotte.]

--Et que Votre Hautesse s'ennuie à périr, ajouta la favorite.

--Non, madame, reprit Mangogul en bâillant à demi; le moment où l'on

vous voit n'est jamais celui de l'ennui.

--Il ne tenait qu'à vous que cela fût galant, répliqua Mirzoza; mais

vous rêvez, vous êtes distrait, vous bâillez. Prince, qu'avez-vous?

--Je ne sais, dit le sultan.

--Et moi je devine, continua la favorite. J'avais dix-huit ans lorsque

j'eus le bonheur de vous plaire. Il y a quatre ans que vous m'aimez.

Dix-huit et quatre font vingt-deux. Me voilà bien vieille.»

Mangogul sourit de ce calcul.

«Mais si je ne vaux plus rien pour le plaisir, ajouta Mirzoza, je veux

vous faire voir du moins que je suis très-bonne pour le conseil. La

variété des amusements qui vous suivent n'a pu vous garantir du dégoût.

Vous êtes dégoûté. Voilà, prince, votre maladie.

--Je ne conviens pas que vous ayez rencontré, dit Mangogul; mais en cas

que cela fût, y sauriez-vous quelque remède?»

Mirzoza répondit au sultan, après avoir rêvé un moment, que Sa Hautesse

lui avait paru prendre tant de plaisir au récit qu'elle lui faisait des

aventures galantes de la ville, qu'elle regrettait de n'en plus avoir à

lui raconter, ou de n'être pas mieux instruite de celles de sa cour;

qu'elle aurait essayé cet expédient, en attendant qu'elle imaginât

mieux.

«Je le crois bon, dit Mangogul; mais qui sait les histoires de toutes

ces folles? et quand on les saurait, qui me les réciterait comme vous?

--Sachons-les toujours, reprit Mirzoza. Qui que ce soit qui vous les

raconte, je suis sûre que Votre Hautesse gagnera plus par le fond

qu'elle ne perdra par la forme.

--J'imaginerai avec vous, si vous voulez, les aventures des femmes de ma

cour, fort plaisantes, dit Mangogul; mais le fussent-elles cent fois

davantage, qu'importe, s'il est impossible de les apprendre?

--Il pourrait y avoir de la difficulté, répondit Mirzoza: mais je pense

que c'est tout. Le génie Cucufa, votre parent et votre ami, a fait des

choses plus fortes. Que ne le consultez-vous?

--Ah! joie de mon coeur, s'écria le sultan, vous êtes admirable! Je ne

doute point que le génie n'emploie tout son pouvoir en ma faveur. Je

vais de ce pas m'enfermer dans mon cabinet, et l'évoquer.»

Alors Mangogul se leva, baisa la favorite sur l'oeil gauche, selon la

coutume du Congo, et partit.

CHAPITRE IV.

ÉVOCATION DU GÉNIE.

Le génie Cucufa est un vieil hypocondriaque, qui craignant que les

embarras du monde et le commerce des autres génies ne fissent obstacle à

son salut, s'est réfugié dans le vide, pour s'occuper tout à son aise

des perfections infinies de la grande Pagode, se pincer, s'égratigner,

se faire des niches, s'ennuyer, enrager et crever de faim. Là, il est

couché sur une natte, le corps cousu dans un sac, les flancs serrés

d'une corde, les bras croisés sur la poitrine, et la tête enfoncée dans

un capuchon, qui ne laisse sortir que l'extrémité de sa barbe. Il dort;

mais on croirait qu'il contemple. Il n'a pour toute compagnie qu'un

hibou qui sommeille à ses pieds, quelques rats qui rongent sa natte, et

des chauves-souris qui voltigent autour de sa tête: on l'évoque en

récitant au son d'une cloche le premier verset de l'office nocturne des

bramines; alors il relève son capuce, frotte ses yeux, chausse ses

sandales, et part. Figurez-vous un vieux camaldule[15] porté dans les

airs par deux gros chats-huants qu'il tiendrait par les pattes: ce fut

dans cet équipage que Cucufa apparut au sultan!

[Note 15: Religieux qui suivent la règle de saint Benoît. (Br.)]

«Que la bénédiction de Brama soit céans, dit-il en s'abattant.

--_Amen_, répondit le prince.

--Que voulez-vous, mon fils?

--Une chose fort simple, dit Mangogul; me procurer quelques plaisirs aux

dépens des femmes de ma cour.

--Eh! mon fils, répliqua Cucufa, vous avez à vous seul plus d'appétit

que tout un couvent de bramines. Que prétendez-vous faire de ce troupeau

de folles?

--Savoir d'elles les aventures qu'elles ont et qu'elles ont eues; et

puis c'est tout.

--Mais cela est impossible, dit le génie; vouloir que des femmes

confessent leurs aventures, cela n'a jamais été et ne sera jamais.

--Il faut pourtant que cela soit,» ajouta le sultan.

A ces mots, le génie se grattant l'oreille et peignant par distraction

sa longue barbe avec ses doigts, se mit à rêver: sa méditation fut

courte.

«Mon fils, dit-il à Mangogul, je vous aime; vous serez satisfait.»

A l'instant il plongea sa main droite dans une poche profonde, pratiquée

sous son aisselle, au côté gauche de sa robe, et en tira avec des

images, des grains bénits, de petites pagodes de plomb, des bonbons

moisis, un anneau d'argent, que Mangogul prit d'abord pour une bague de

saint Hubert[16].

[Note 16: On sait que la bague et la clef de saint Hubert ont la

vertu de guérir de la rage. (Br.)--Les bagues qui avaient touché les

reliques du saint, son tombeau ou son étole, avaient une vertu

préservatrice. On les faisait généralement en argent. Peut-être en

fait-on encore.]

«Vous voyez bien cet anneau, dit-il au sultan; mettez-le à votre doigt,

mon fils. Toutes les femmes sur lesquelles vous en tournerez le chaton,

raconteront leurs intrigues à voix haute, claire et intelligible: mais

n'allez pas croire au moins que c'est par la bouche qu'elles parleront.

--Et par où donc, ventre-saint-gris! s'écria Mangogul, parleront-elles

donc?

--Par la partie la plus franche qui soit en elles, et la mieux instruite

des choses que vous désirez savoir, dit Cucufa; par leurs bijoux.

--Par leurs bijoux, reprit le sultan, en s'éclatant de rire: en voilà

bien d'une autre. Des bijoux parlants! cela est d'une extravagance

inouïe.

--Mon fils, dit le génie, j'ai bien fait d'autres prodiges en faveur de

votre grand-père; comptez donc sur ma parole. Allez, et que Brama vous

bénisse. Faites un bon usage de votre secret, et songez qu'il est des

curiosités mal placées.»

Cela dit, le cafard hochant de la tête, se raffubla de son capuchon,

reprit ses chats-huants par les pattes, et disparut dans les airs.

CHAPITRE V.

DANGEREUSE TENTATION DE MANGOGUL.

A peine Mangogul fut-il en possession de l'anneau mystérieux de Cucufa,

qu'il fut tenté d'en faire le premier essai sur la favorite. J'ai oublié

de dire qu'outre la vertu de faire parler les bijoux des femmes sur

lesquelles on en tournait le chaton, il avait encore celle de rendre

invisible la personne qui le portait au petit doigt. Ainsi Mangogul

pouvait se transporter en un clin d'oeil en cent endroits où il

n'était point attendu, et voir de ses yeux bien des choses qui se

passent ordinairement sans témoin; il n'avait qu'à mettre sa bague, et

dire: «Je veux être là;» à l'instant il y était. Le voilà donc chez

Mirzoza.

Mirzoza qui n'attendait plus le sultan, s'était fait mettre au lit.

Mangogul s'approcha doucement de son oreiller, et s'aperçut à la lueur

d'une bougie de nuit, qu'elle était assoupie. «Bon, dit-il, elle dort:

changeons vite l'anneau de doigt, reprenons notre forme, tournons le

chaton sur cette belle dormeuse, et réveillons un peu son bijou... Mais

qu'est-ce qui m'arrête?... je tremble... se pourrait-il que Mirzoza...

non, cela n'est pas possible; Mirzoza m'est fidèle. Éloignez-vous,

soupçons injurieux, je ne veux point, je ne dois point vous écouter.» Il

dit et porta ses doigts sur l'anneau; mais les en écartant aussi

promptement que s'il eût été de feu, il s'écria en lui-même: «Que

fais-je, malheureux! je brave les conseils de Cucufa. Pour satisfaire

une sotte curiosité, je vais m'exposer à perdre ma maîtresse et la

vie... Si son bijou s'avisait d'extravaguer, je ne la verrais plus, et

j'en mourrais de douleur. Et qui sait ce qu'un bijou peut avoir dans

l'âme?» L'agitation de Mangogul ne lui permettait guère de s'observer:

il prononça ces dernières paroles un peu haut, et la favorite

s'éveilla...

«Ah! prince, lui dit-elle, moins surprise que charmée de sa présence,

vous voilà! pourquoi ne vous a-t-on point annoncé? Est-ce à vous

d'attendre mon réveil?»

Mangogul répondit à la favorite, en lui communiquant le succès de

l'entrevue de Cucufa, lui montra l'anneau qu'il en avait reçu, et ne lui

cacha rien de ses propriétés.

«Ah! quel secret diabolique vous a-t-il donné là? s'écria Mirzoza. Mais,

prince, comptez-vous en faire quelque usage?

--Comment, ventrebleu! dit le sultan, si j'en veux faire usage? Je

commence par vous, si vous me raisonnez.»

La favorite, à ces terribles mots, pâlit, trembla, se remit, et conjura

le sultan par Brama et par toutes les Pagodes des Indes et du Congo, de

ne point éprouver sur elle un secret qui marquait peu de confiance en sa

fidélité.

«Si j'ai toujours été sage, continua-t-elle, mon bijou ne dira mot, et

vous m'aurez fait une injure que je ne vous pardonnerai jamais: s'il

vient à parler, je perdrai votre estime et votre coeur, et vous en

serez au désespoir. Jusqu'à présent vous vous êtes, ce me semble, assez

bien trouvé de notre liaison; pourquoi s'exposer à la rompre? Prince,

croyez-moi, profitez des avis du génie; il a de l'expérience, et les

avis de génies sont toujours bons à suivre.

--C'est ce que je me disais à moi-même, lui répondit Mangogul, quand

vous vous êtes éveillée: cependant si vous eussiez dormi deux minutes de

plus, je ne sais ce qui en serait arrivé.

--Ce qui en serait arrivé, dit Mirzoza, c'est que mon bijou ne vous

aurait rien appris, et que vous m'auriez perdue pour toujours.

--Cela peut être, reprit Mangogul; mais à présent que je vois tout le

danger que j'ai couru, je vous jure par la Pagode éternelle, que vous

serez exceptée du nombre de celles sur lesquelles je tournerai ma

bague.»

Mirzoza prit alors un air assuré, et se mit à plaisanter d'avance aux

dépens des bijoux que le prince allait mettre à la question.

«Le bijou de Cydalise, disait-elle, a bien des choses à raconter; et

s'il est aussi indiscret que sa maîtresse, il ne s'en fera guère prier.

Celui d'Haria n'est plus de ce monde; et Votre Hautesse n'en apprendra

que des contes de ma grand'mère. Pour celui de Glaucé, je le crois bon à

consulter: elle est coquette et jolie.

--Et c'est justement par cette raison, répliqua le sultan, que son bijou

sera muet.

--Adressez-vous donc, repartit la sultane, à celui de Phédime; elle est

galante et laide.

--Oui, continua le sultan; et si laide, qu'il faut être aussi méchante

que vous pour l'accuser d'être galante. Phédime est sage; c'est moi qui

vous le dis, et qui en sais quelque chose.

--Sage tant qu'il vous plaira, reprit la favorite; mais elle a de

certains yeux gris qui disent le contraire.

--Ses yeux en ont menti, répondit brusquement le sultan; vous

m'impatientez avec votre Phédime: ne dirait-on pas qu'il n'y ait que ce

bijou à questionner?

--Mais peut-on, sans offenser Votre Hautesse, ajouta Mirzoza, lui

demander quel est celui qu'elle honorera de son choix?

--Nous verrons tantôt, dit Mangogul, au cercle de la Manimonbanda (c'est

ainsi qu'on appelle dans le Congo la grande sultane). Nous n'en

manquerons pas si tôt, et lorsque nous serons ennuyés des bijoux de ma

cour, nous pourrons faire un tour à Banza: peut-être trouverons-nous

ceux des bourgeoises plus raisonnables que ceux des duchesses.

--Prince, dit Mirzoza, je connais un peu les premières, et je peux vous

assurer qu'elles ne sont que plus circonspectes.

--Bientôt nous en saurons des nouvelles: mais je ne peux m'empêcher de

rire, continua Mangogul, quand je me figure l'embarras et la surprise de

ces femmes aux premiers mots de leurs bijoux; ah! ah! ah! Songez,

délices de mon coeur, que je vous attendrai chez la grande sultane, et

que je ne ferai point usage de mon anneau que vous n'y soyez.

--Prince, au moins, dit Mirzoza, je compte sur la parole que vous m'avez

donnée.»

Mangogul sourit de ses alarmes, lui réitéra ses promesses, y joignit

quelques caresses, et se retira.

CHAPITRE VI.

PREMIER ESSAI DE L'ANNEAU.

ALCINE.

Mangogul se rendit le premier chez la grande sultane; il y trouva toutes

les femmes occupées d'un cavagnole[17]: il parcourut des yeux celles

dont la réputation était faite, résolu d'essayer son anneau sur une

d'elles, et il ne fut embarrassé que du choix. Il était incertain par

qui commencer, lorsqu'il aperçut dans une croisée une jeune dame du

palais de la Manimonbanda: elle badinait avec son époux; ce qui parut

singulier au sultan, car il y avait plus de huit jours qu'ils étaient

mariés: ils s'étaient montrés dans la même loge à l'Opéra, et dans la

même calèche au petit cours ou au bois de Boulogne; ils avaient achevé

leurs visites, et l'usage les dispensait de s'aimer, et même de se

rencontrer. «Si ce bijou, disait Mangogul en lui-même, est aussi fou que

sa maîtresse, nous allons avoir un monologue réjouissant.» Il en était

là du sien, quand la favorite parut.

[Note 17: Jeu de hasard fort à la mode, un peu dans le genre du

biribi et de notre loto. Voyez _Promenade du Sceptique_, t. I.]

«Soyez la bienvenue, lui dit le sultan à l'oreille. J'ai jeté mon plomb

en vous attendant.

--Et sur qui? lui demanda Mirzoza.

--Sur ces gens que vous voyez folâtrer dans cette croisée, lui répondit

Mangogul du coin de l'oeil.

--Bien débuté,» reprit la favorite.

Alcine (c'est le nom de la jeune dame) était vive et jolie. La cour du

sultan n'avait guère de femmes plus aimables, et n'en avait aucune de

plus galante. Un émir du sultan s'en était entêté. On ne lui laissa

point ignorer ce que la chronique avait publié d'Alcine; il en fut

alarmé, mais il suivit l'usage: il consulta sa maîtresse sur ce qu'il en

devait penser. Alcine lui jura que ces calomnies étaient les discours de

quelques fats qui se seraient tus, s'ils avaient eu des raisons de

parler: qu'au reste il n'y avait rien de fait, et qu'il était le maître

d'en croire tout ce qu'il jugerait à propos. Cette réponse assurée

convainquit l'émir amoureux de l'innocence de sa maîtresse. Il conclut,

et prit le titre d'époux d'Alcine avec toutes ses prérogatives.

Le sultan tourna sa bague sur elle. Un grand éclat de rire, qui était

échappé à Alcine à propos de quelques discours saugrenus que lui tenait

son époux, fut brusquement syncopé par l'opération de l'anneau; et l'on

entendit aussitôt murmurer sous ses jupes: «Me voilà donc titré;

vraiment j'en suis fort aise; il n'est rien tel que d'avoir un rang. Si

l'on eût écouté mes premiers avis, on m'eût trouvé mieux qu'un émir;

mais un émir vaut encore mieux que rien.»

A ces mots, toutes les femmes quittèrent le jeu, pour chercher d'où

partait la voix. Ce mouvement fit un grand bruit.

«Silence, dit Mangogul; ceci mérite attention.»

On se tut, et le bijou continua: «Il faut qu'un époux soit un hôte bien

important, à en juger par les précautions que l'on prend pour le

recevoir. Que de préparatifs! quelle profusion d'eau de myrte[18]!

Encore une quinzaine de ce régime, et c'était fait de moi; je

disparaissais, et monsieur l'émir n'avait qu'à chercher gîte ailleurs,

ou qu'à m'embarquer pour l'île Jonquille[19].» Ici mon auteur dit que

toutes les femmes pâlirent, se regardèrent sans mot dire, et tinrent un

sérieux qu'il attribue à la crainte que la conversation ne s'engageât et

ne devînt générale. «Cependant, continua le bijou d'Alcine, il m'a

semblé que l'émir n'avait pas besoin qu'on y fît tant de façons; mais je

reconnais ici la prudence de ma maîtresse; elle mit les choses au

pis-aller; et je fus traité pour monsieur comme pour son petit écuyer.»

[Note 18: Astringent.]

[Note 19: Dans _Tanzaï_, l'île Jonquille est la résidence du génie

_Mange-Taupes_. C'est là que Néadarné est envoyée par l'oracle pour

vaincre l'obstacle, d'un genre analogue à celui dont parle Alcine, qui

s'opposait à son mariage effectif.]

Le bijou allait continuer ses extravagances, lorsque le sultan,

s'apercevant que cette scène étrange scandalisait la pudique

Manimonbanda, interrompit l'orateur en retournant sa bague. L'émir avait

disparu aux premiers mots du bijou de sa femme. Alcine, sans se

déconcerter, simula quelque temps un assoupissement; cependant les

femmes chuchetaient[20] qu'elle avait des vapeurs. «Eh oui, dit un

petit-maître, des vapeurs! Cicogne[21] les nomme hystériques; c'est

comme qui dirait des choses qui viennent de la région inférieure. Il a

pour cela un élixir divin; c'est un principe, principiant, principié,

qui ravive... qui... je le proposerai à madame.» On sourit de ce

persiflage, et notre cynique reprit:

[Note 20: Chuchetaient et non chuchotaient. (Br.)--Cette forme est

en effet dans les auteurs du XVIe siècle et dans Furetière et Richelet;

mais «chuchoter» a prévalu.]

[Note 21: Ou Sigogne, garçon tanneur, soldat aux gardes,

aide-apothicaire, enfin médecin et un peu charlatan, grâce à la

protection de Chirac.]

«Rien n'est plus vrai, mesdames; j'en ai usé, moi qui vous parle, pour

une déperdition de substance.

--Une déperdition de substance! Monsieur le marquis, reprit une jeune

personne, qu'est-ce que cela?

--Madame, répondit le marquis, c'est un de ces petits accidents fortuits

qui arrivent... Eh! mais tout le monde connaît cela.»

Cependant l'assoupissement simulé finit. Alcine se mit au jeu aussi

intrépidement que si son bijou n'eût rien dit, ou que s'il eût dit les

plus belles choses du monde. Elle fut même la seule qui joua sans

distraction. Cette séance lui valut des sommes considérables. Les autres

ne savaient ce qu'elles faisaient, ne reconnaissaient plus leurs

figures, oubliaient leurs numéros, négligeaient leurs avantages,

arrosaient[22] à contretemps et commettaient cent autres bévues, dont

Alcine profitait. Enfin, le jeu finit, et chacun se retira.

[Note 22: Payaient.]

Cette aventure fit grand bruit à la cour, à la ville et dans tout le

Congo. Il en courut des épigrammes: le discours du bijou d'Alcine fut

publié, revu, corrigé, augmenté et commenté par les agréables de la

cour. On chansonna l'émir; sa femme fut immortalisée. On se la montrait

aux spectacles; elle était courue dans les promenades; on s'attroupait

autour d'elle, et elle entendait bourdonner à ses côtés: «Oui, la voilà;

c'est elle-même; son bijou a parlé pendant plus de deux heures de

suite.»

Alcine soutint sa réputation nouvelle avec un sang-froid admirable. Elle

écouta tous ces propos, et beaucoup d'autres, avec une tranquillité que

les autres femmes n'avaient point. Elles s'attendaient à tout moment à

quelque indiscrétion de la part de leurs bijoux; mais l'aventure du

chapitre suivant acheva de les troubler.

Lorsque le cercle s'était séparé, Mangogul avait donné la main à la

favorite, et l'avait remise dans son appartement. Il s'en manquait

beaucoup qu'elle eût cet air vif et enjoué, qui ne l'abandonnait guère.

Elle avait perdu considérablement au jeu, et l'effet du terrible anneau

l'avait jetée dans une rêverie dont elle n'était pas encore bien

revenue. Elle connaissait la curiosité du sultan, et elle ne comptait

pas assez sur les promesses d'un homme moins amoureux que despotique,

pour être libre de toute inquiétude.

«Qu'avez-vous, délices de mon âme? lui dit Mangogul; je vous trouve

rêveuse.

--J'ai joué, lui répondit Mirzoza, d'un guignon qui n'a point d'exemple;

j'ai perdu la possibilité: j'avais douze tableaux; je ne crois pas

qu'ils aient marqué trois fois.

--Cela est désolant, répondit Mangogul: mais que pensez-vous de mon

secret?

--Prince, lui dit la favorite, je persiste à le tenir pour diabolique;

il vous amusera sans doute; mais cet amusement aura des suites funestes.

Vous allez jeter le trouble dans toutes les maisons, détromper des

maris, désespérer des amants, perdre des femmes, déshonorer des filles,

et faire cent autres vacarmes. Ah! prince, je vous conjure...

Les bijoux indiscrets · 第 1 / 21 段