LE PRINCE SERGE TROUBETZKOÏ

Le parti libéral russe vient de perdre l'un de ses chefs les plus sages

et les plus respectés, l'un des hommes en qui il avait mis le plus

d'espérances: le prince Serge Troubetzkoï.

Issu d'une famille très aristocratique--un de ses frères est maréchal de

la noblesse de Moscou--il s'était, avec son autre frère Eugène, voué à

l'enseignement. Il professait à l'Université de Moscou. Son savoir

étendu, la merveilleuse clarté de son esprit et, peut-être plus que tout

cela, un rare talent de parole lui avaient donné sur le corps enseignant

un ascendant considérable et conquis, parmi les étudiants, une

enthousiaste popularité. Aussi, quand s'ouvrirent pour l'Université les

temps critiques, au milieu des conjonctures les plus graves, alors que

les élèves désertaient les cours, que les professeurs abandonnaient

leurs chaires plutôt que de subir les entraves que leur voulait imposer

le pouvoir, le prince Serge Troubetzkoï fut-il, par un vote unanime de

ses collègues, élu recteur. Lourd et périlleux honneur, dans de telles

circonstances! Il ne s'y déroba point.

Après avoir, dans une entrevue récente, exhorté au calme les étudiants,

avoir obtenu d'eux la promesse qu'ils ne le troubleraient point, par

d'intempestives manifestations, dans l'accomplissement de la mission

qu'il allait remplir, il se rendait à Saint-Pétersbourg pour plaider,

auprès du gouvernement, et surtout de l'intransigeant et tout-puissant

général Trépof, la cause des deux libertés qui lui étaient si chères: la

liberté de réunion, la liberté d'enseignement.

Le prince Troubetzkoï était malade, exténué par les fatigues de tout

genre que lui avaient imposées et ses fonctions à l'Université et la

part très active qu'il prenait aux travaux du Comité permanent des

zemstvos. Cela même ne l'arrêta pas. Il commença ses démarches.

Le jeudi 12 octobre il avait remis au général Glasof, ministre de

l'Instruction publique, un plaidoyer en faveur des idées qui lui

tenaient au coeur, des réformes qu'il sollicitait. Le général l'avait

invité à prendre part, le lendemain, à la séance de la commission

chargée d'élaborer les nouveaux statuts scolaires. Il y vint, prononça à

l'appui de son rapport un discours ému et qui fit sensation.

Comme il se rasseyait et allumait un cigare, on le vit pâlir, défaillir.

Sa tête se renversa en arrière sur le dossier de sa chaise. On

s'empressa; on le transporta dans un salon voisin. Il reprit quelque

temps l'usage de ses sens à l'arrivée des médecins, de parents qu'on

était allé chercher. Puis il perdit de nouveau connaissance. Vers 10

heures du soir, il rendait le dernier soupir.

A Saint-Pétersbourg, d'abord, puis à Moscou, où son corps a été

transporté, on lui a fait des obsèques impressionnantes.

L'Illustration, No. 3269, 21 Octobre 1905 · 第 39 / 41 题