_L'Illustration_, rappelant l'autre jour le cinquantenaire du siège de
Sébastopol, montrait comment les souvenirs de la guerre de 1855 en
Crimée n'avaient pas empêché l'éclosion de l'alliance franco-russe. Les
Anglais, qui célèbrent aujourd'hui le centenaire de Trafalgar veulent,
de leur côté, que cette commémoration ne trouble pas le développement de
l'entente cordiale entre la France et l'Angleterre. Ils nous informent
que le chant de _la Marseillaise_ alternera avec le _God save the King_;
l'hymne des vaincus répondra, dans les fêtes et les cérémonies
officielles, à l'hymne des vainqueurs. Cet hommage délicat du
patriotisme britannique à ses anciens adversaires, la France, pays de la
courtoisie et des traditions chevaleresques, saura l'apprécier. Ces
sentiments des Anglais d'aujourd'hui revêtent même un caractère tout
particulier, si l'on consent à examiner l'importance prédominante,
unique, en quelque sorte, de Trafalgar dans l'histoire anglaise.
Cent ans sonnent aujourd'hui, 21 octobre 1905, sur l'un des drames les
plus émouvants de l'histoire.
En l'année 1805, la Grande-Bretagne se trouvait exposée au plus sérieux
danger qu'elle eût peut-être couru. William Pitt, son ministre, avait
rompu la paix d'Amiens et, par le fait de la lutte que le gouvernement
britannique osait engager contre Napoléon, l'indépendance, l'existence
même de la nation anglaise étaient en jeu.
[Illustration: Portrait de Nelson, par J Hoppner.]
On sait comment Napoléon avait réuni une armée de 120.000 hommes au camp
Boulogne, à 40 kilomètres à peine du rivage britannique. Sur son ordre,
1.500 bateaux, destinés à transporter cette armée d'invasion de l'autre
côté du détroit, avaient été groupés dans les ports de Calais, de
Boulogne, de Wimereux, d'Etaples. Les préparatifs de la descente en
Angleterre étaient terminés. Qu'un vent favorable secondât la marche de
la nouvelle Armada, que les flottes britanniques s'éloignassent pendant
une semaine ou deux des côtes de France et d'Angleterre, et l'empereur
franchissait le Pas de Calais, débarquant à 25 lieues de Londres.
Quelle était la situation des flottes françaises et anglaises au
commencement de l'année 1805? A Toulon se trouvait une escadre
française, commandée par l'amiral Villeneuve, mais elle était surveillée
et presque bloquée par une flotte anglaise placée sous les ordres de
lord Nelson. Ce dernier avait établi sa base d'opérations dans la baie
de la Maddalena, au nord de la Sardaigne. Il convient d'ajouter à notre
actif que Napoléon s'était acquis l'alliance de l'Espagne: de ce fait,
un certain nombre de vaisseaux espagnols devaient prendre rang dans nos
escadres, mais ils étaient dispersés dans les ports de Carthagène,
Cadix, Vigo, la Coroene, le Ferrol.
Dans l'Atlantique, deux flottes anglaises et deux flottes françaises.
Une flotte anglaise que commande Calder bloque la côte espagnole, depuis
Vigo jusqu au Ferrol, surveillant en même temps de loin l'escadre
française de Missiessy, qui se tient à Rochefort. L'amiral anglais
Cornwallis effectue rigoureusement le blocus de Brest, dans lequel se
trouve enfermé, avec une troisième portion de nos forces navales,
l'amiral Ganteaume.
La situation était telle qu'aucun des amiraux français ne pouvait
protéger le débarquement de l'armée de Boulogne, tandis que les amiraux
anglais--deux d'entre eux, au moins--étaient en mesure de l'entraver par
une rapide apparition dans la Manche.
[Illustration: TRAFALGAR.-Le duel du Redoutable et du Victory.--_Dessin
original de H. C. Seppings Wright._]
Napoléon conçut alors un plan que l'amiral Jurien de la Gravière, bon
juge en l'espèce, appelle «un trait du génie»: il prescrivait aux trois
amiraux français de sortir, coûte que coûte, des ports de France et de
s'en aller aux Antilles, entraînant après eux les escadres anglaises. Ce
plan réalisé, la Manche, libérée pour un temps de la présence des
vaisseaux britanniques, livrait tranquillement passage à la flottille
transportant l'armée de Napoléon.
[Illustration: Nelson blessé mortellement sur le pont du
_Victory.--Fresque de D. Maclise, au palais de Westminster._]
[Illustration: La campagne navale de 1805, qui a abouti à la bataille de
Trafalgar.]
Mais, même si l'Angleterre n'eût réussi ultérieurement à détourner
contre l'Autriche l'armée réunie à Boulogne, les conceptions navales de
l'empereur n'eussent pu être réalisées en temps voulu. Villeneuve
parvint à entraîner Nelson aux Antilles. On peut voir sur notre carte
Missiessy réussissant également à s'évader de Rochefort, en passant
entre les escadres de Calder et de Cornwallis, et se dirigeant vers le
lieu de rendez-vous. Malheureusement, Ganteaume ne peut rompre le blocus
qui l'enserre dans Brest. La lecture de notre schéma montre en outre
comment Villeneuve, pressé par Nelson, qui le suit comme à la piste, est
obligé de revenir trop tôt, sans avoir pu combiner ses opérations avec
Missiessy; comment ce dernier, dont la marche est lente, s'attarde aux
Antilles et revient à Rochefort sans avoir coopéré efficacement à
l'exécution du plan tracé par Napoléon. On voit enfin Villeneuve, fuyant
devant Nelson, s'efforcer, en longeant la côte d'Espagne, de gagner
Rochefort, dans l'espoir d'y retrouver Missiessy, et se heurtant à une
escadre anglaise, celle de Calder, qui n'a pas bougé du Ferrol. Une
bataille se livre au cap Finisterre entre Calder et Villeneuve: elle
reste indécise, mais l'amiral français, intimidé par ce demi-échec,
redoutant peut-être la présence d'une autre flotte anglaise devant
Rochefort, se résout à revenir à Cadix. Quant à Nelson, certain
désormais du retour de Villeneuve dans les mers d'Europe, il revient en
hâte dans la Manche afin de s'opposer éventuellement à une apparition de
Villeneuve dans les parages du Pas de Calais. C'est ainsi que nous
trouvons Nelson à Portsmouth le 18 août, tandis qu'à pareille date
Villeneuve rentrait à Cadix. Le plan de Napoléon avait donc échoué, mais
rien n'était compromis pour l'avenir, tant que les escadres françaises
existeraient intégralement. Malheureusement l'empereur, irrité de tous
ces échecs, s'en prend à Villeneuve et lui ordonne de quitter Cadix, de
revenir à Carthagène ou à Toulon, et de remettre en d'autres mains le
commandement de son escadre. Humilié peut-être injustement, l'infortuné
amiral crut de son devoir de se réhabiliter par une action d'éclat. Il
attendit exprès, dit-on, pour tenter sa sortie, le retour de Nelson et,
confiant dans la supériorité de ses forces (il avait sous ses ordres 40
navires français et espagnols contre 32 à Nelson), il se laissa
rejoindre par l'amiral anglais à la hauteur du cap Trafalgar...
Lord Nelson était un terrible adversaire. Depuis douze ans, ce marin
extraordinaire, le plus grand qu'ait jamais eu l'Angleterre, parcourait
la Méditerranée, l'Atlantique, les mers du Nord, à la poursuite,
c'est-à-dire à la destruction de toutes les escadres qu'avaient pu
mettre sur pied la France et ses alliées. Déjà vainqueur dans trois
batailles, à Aboukir, au cap Saint-Vincent, à Copenhague, il allait, à
l'âge de quarante-sept ans, couronner sa carrière par une de ces actions
d'éclat qui font les hommes immortels.
On ne sait, en effet, ce qu'il faut le plus admirer dans cette vie de
Nelson. Est-ce l'homme de guerre qui, par un privilège rarement accordé
aux grands capitaines, ne connut jamais la défaite? Est-ce le héros,
honoré par ses compatriotes plutôt comme un dieu que comme un homme pour
avoir sauvé l'Angleterre au moment le plus critique de son histoire?
Est-ce le stratégiste, le tacticien qui se haussa jusqu'au génie en
portant l'art de la guerre navale à la perfection dans cette bataille
même de Trafalgar où il devait mourir?
Pour nous, obligé de nous limiter, nous aimerions seulement à expliquer
de simple façon pourquoi la manoeuvre de Nelson fut un chef-d'oeuvre de
tactique navale, pourquoi, malgré les transformations apportées à la
marine de guerre par l'emploi de l'acier et de la vapeur, elle demeure
aujourd'hui encore un modèle à imiter.
La seconde carte que nous avons dressée à cet effet, d'après les
documents des archives, de la Marine, la fera très bien comprendre.
1° Il divise son armée navale en _deux colonnes parallèles_, afin de les
enfoncer comme deux coins gigantesques à travers la flotte
franco-espagnole qui s'avance perpendiculaire à sa direction.
2° Il procède par _offensive foudroyante_, confiant dans l'originalité
de sa formation de combat pour empêcher l'escadre ennemie d'y répondre
d'une façon adéquate, en temps voulu.
3° Il prescrit à ses capitaines de vaisseau de s'attaquer d'abord de
préférence aux bâtiments amiraux. Lui-même donne l'exemple. Ayant son
pavillon sur le _Victory_, il marche droit sur le _Bucentaure_, le
vaisseau-amiral de Villeneuve. Seul, l'admirable dévouement du vaisseau
français _Redoutable_, se jetant en avant du _Bucentaure_, sauve, pour
un temps, Villeneuve, et donne lieu au duel, resté légendaire, du
_Victory_ et du _Redoutable_.
4° Afin d'utiliser la meilleure disposition de sa voilure et du gréement
de ses navires, Nelson _choisit pour s'avancer le sens du vent_. Ses
navires marchent serrés l'un derrière l'autre, à 12 noeuds de vitesse.
La flotte franco-espagnole se déplace au contraire lentement. Elle est
disposée sur une ligne de 5 milles de longueur, et il est évident que
les deux extrémités ne pourront porter secours aux bâtiments du centre
avant que ceux-ci soient entourés.
5° Nelson laisse à ses sous-ordres toute latitude dans l'exécution
ultérieure des manoeuvres dont il s'est contenté de leur énoncer le
principe. Il sait qu' une fois la bataille commencée, les signaux venant
du navire amiral ne seront plus visibles et que chacun devra agir
suivant son inspiration.
La bataille fut décisive et sans appel au point de vue du résultat; mais
les deux nations y éprouvèrent des pertes sensibles. Nelson, vainqueur,
était tué; Villeneuve, vaincu, fut fait prisonnier. L'Angleterre était
sauvée, mais elle perdait son sauveur. La France perdait sa flotte et,
avec elle, la suprématie maritime qui, jointe à la puissance militaire
qu'elle acquérait alors sur le continent, lui eût valu l'empire du
monde.
[Illustration: J.-J.-E. Lucas, commandant le _Redoutable_ à Trafalgar.]
[Illustration: Amiral Gravina, commandant la flotte espagnole à
Trafalgar.]
[Illustration: Amiral Villeneuve, commandant la flotte française à
Trafalgar.]
[Illustration: La tactique de Nelson à Trafalgar.]