L'industrie des bronzes est une des plus intéressantes dont nous ayons à
nous occuper: c'est une industrie éminemment parisienne, qui appelle à
son aide les artistes les plus habiles et les ouvriers les plus infimes,
qui s'adresse aux fortunes les plus considérables, pour lesquelles elle
se fait grandiose, imposante et puissante, et aux plus petits rentiers,
chez lesquels elle fait pénétrer le goût des choses solides et
confectionnées avec art. Les jurys de 1835 et 1839 s'étaient plaints de
ne pas voir arriver aux expositions ce qu'ils appelaient la partie
industrielle de la fabrication des bronzes, celle qui va trouver la
grande masse des petits consommateurs, et de n'avoir à récompenser que
les grands fabricants, ceux qui, par l'importance de leurs ateliers, le
choix de leurs modèles et le fini de leur exécution, se recommandent
d'eux-mêmes à l'attention publique; tandis qu'ils auraient désiré
appeler aussi les récompenses sur les fabricants de troisième et
quatrième ordre, sur ceux qui versent leurs produits courants dans le
petit commerce. En sera-t-il différent cette année, et le jury de 1844
signalera-t-il l'arrivée au grand jour de ces bronziers qui font tout
pour répandre dans le public le goût des bronzes, et qui se dérobent
obstinément à la reconnaissance publique? Nous ne saurions l'affirmer;
cependant il nous a semblé remarquer cette année un assez grand nombre
de produits usuels, qui marquent un pas fait depuis la dernière
exposition, et qui ne sont pas indignes de figurer, même au point de vue
de l'art.
L'industrie des bronzes remonte à la plus haute antiquité. Les Hébreux,
les Égyptiens, les Grecs en faisaient usage: à Rome, des portes de
temples, des statues, les tables des lois étaient en bronze, qui prenait
le nom de métal sacré. Puis il disparaît dans les orage» qui ont suivi
la chute de la civilisation romaine, pendant les premiers temps de la
chrétienté et une partie du moyen âge. On ne le voit reparaître qu'à la
renaissance, avec Donatello, Ghiberti et Benvenuto Cellini; c'est
seulement en 1624 qu'il se naturalise en France: d'abord sous forme de
canon, puis, quand la dorure au mat est inventée, comme objet de luxe et
d'ameublement. Dès lors ses progrès devinrent rapides: à l'exposition de
1806, ses produits placent l'industrie des bronzes au premier rang, et,
depuis cette époque, elle ne connaît pas de rivale. Le chiffre de son
commerce augmente tous les ans. Les principaux marchés qui lui servent
de débouchés à l'extérieur sont l'Angleterre, la Belgique, l'Italie,
l'Allemagne et la Russie. Chaptal, dans son livre de l'industrie
française, écrit en 1818, évaluait le mouvement commercial à 35
millions, et le nombre d'ouvriers à 6,000. Les fabricant» contestèrent
ces évaluations, et les réduisirent de moitié, c'est-à-dire à 18
millions de francs et 3,000 ouvriers. En 1834, le mouvement commercial
avait peu augmenté; mais, en 1839, le jury l'évalua à 23 millions de
francs, dont un tiers pour l'étranger et deux tiers pour la France. Nous
pensons qu'il y a encore eu amélioration depuis 1839; car, comme nous le
disions plus haut, les produits de cette industrie tendent à s'adresser
aux masses, qui commencent à apprécier l'avantage de trouver un objet
d'art dans un meuble usuel.
On sait que le bronze n'est pas un métal pur: c'est un alliage,
c'est-à-dire une combinaison de plusieurs métaux. Les proportions en
sont très-variées, suivant qu'elles s'appliquent aux canons, aux
cloches, aux statues, aux médailles, ou aux produits que nous voulons
plus spécialement examiner. Dans l'état où se trouve actuellement
l'industrie, des progrès de la fonderie en bronze, autrement dit de la
composition du métal, dépend, pour cette fabrication, la possibilité de
satisfaire aux exigences de l'art et à celles du bon marché. La plupart
des fabricants de bronze ne font pas eux-mêmes leur métal: ils remettent
leurs modèles à des fondeurs qui exercent spécialement cette industrie.
On conçoit l'influence de la composition du métal sur l'objet que le
bronzier doit ensuite travailler, ciseler et dorer. Aussi une des
opérations les plus importantes est-elle celle du dosage des différents
métaux qui doivent entrer dans le bronze. Malheureusement, dans cette
industrie, on a encore recours à des règles empiriques, où même les
fondeurs tendent à abaisser le titre du bronze et à substituer le plomb
ou le zinc au cuivre. Aussi, en général, l'alliage livré par les
fondeurs n'est pas le plus convenable pour l'ajustement, le tour, la
ciselure et surtout la dorure. Il paraît certain que l'alliage le plus
complètement satisfaisant est celui qui se compose ainsi:
Cuivre. 82 parties.
Zinc 18
Étain 3
Plomb 1 1/2
Il est bien entendu qu'il s'agit ici des bronzes destinés à la dorure.
Celui de la colonne de juillet, par exemple, a une composition toute
différente: sur 100 parties, il y a 91.40 de cuivre, 5.53 de zinc, 1.70
d'étain, 1.37 de plomb; cette composition est, du reste, la même que
celle qu'avaient adoptée les frères Keller, célèbres fondeurs du siècle
de Louis XIV, pour tous les grands objets sortis de leurs ateliers.
Si, dans le bronze, la proportion de cuivre est trop forte, l'alliage
absorbe plus d'or, parce que ses pores sont plus ouverts, et que le
cuivre a plus d'affinité pour l'or que le zinc: s'il y a trop de zinc,
l'alliage perd la belle couleur jaune qui convient tant à la dorure, et
dans les recuits auxquels on est obligé de soumettre les pièces,
l'oxydation, plus rapide pour le zinc que pour le cuivre, nuit à la
qualité de la dorure. Or, la dorure entre, dans la dépense d'un bronze
doré, pour le quart et souvent la moitié de la valeur; et si l'on
considère que le ton et la dépense dépendent de la qualité du métal et
de son aspect primitif, on reconnaîtra la nécessité de demander aux
sciences chimiques le meilleur alliage: là est le progrès et la source
de beaux bénéfices pour l'avenir.
L'industrie des bronzes doit occuper aujourd'hui environ 6,000 ouvriers,
dont 800 ouvriers fondeurs, 600 tourneurs, 1,800 monteurs, 600 doreurs,
arpenteurs et vernisseurs, 1,200 ciseleurs, 400 sculpteurs-modeleurs et
600 hommes de peine. La profession la plus dangereuse, la seule
dangereuse même de celles que nous venons d'énumérer, est celle de
doreur. On sait que jusqu'à présent la dorure s'effectue en amalgamant
l'or et le mercure, dans la proportion de 10 d'or pour 90 de mercure. La
pâte ainsi faite est étendue sur la pièce à dorer, et chauffée sur des
charbons ardents. Le mercure se volatilise, laissant l'or dans un état
de division extrême; mais les vapeurs mercurielles, quand elles ne sont
pas attirées dans la cheminée du doreur par un courant d'air rapide,
attaquent bien vite la santé de l'ouvrier. Le problème à résoudre
consistait donc à trouver un moyen de ventilation énergique qui
entraînât le mercure volatilisé. C'est à quoi est parvenu M. d'Arent, au
moyen d'un fourneau d'appel et de diverses combinaisons fort
ingénieuses. Avons-nous fait un pas depuis cette époque, et le procédé
Ruolz pour la dorure doit-il à tout jamais dispenser d'employer le
mercure? pourra-t-on le plier à toutes les exigences les plus
capricieuses de la mode, donner à volonté les teintes différentes des
bronzes actuels? enfin, le procédé par la voie humide se
substituera-t-il partout au procédé meurtrier par le feu et le mercure?
Si cela était, cette invention serait non-seulement un grand fait
industriel, par le bon marché auquel elle permet de livrer les dorures
et les argentures, mais ce serait surtout un immense service rendu à
l'humanité, et le commencement de la moralisation des ouvriers doreurs,
qui cherchent aujourd'hui dans les spiritueux l'oubli de leurs terribles
prévisions, ou au moins à s'étourdir sur le terme d'une vie misérable
dont les jours sont comptés.
Les fabricants que nous trouvons les premiers cette année sont ceux que
nous sommes habitués à voir figurer également au premier rang à toutes
les expositions.
D'abord M. Denière, dont la réputation est européenne, et qui joint au
fini des pièces le goût sévère des modèles et la bonne composition de
son alliage, qu'il fabrique lui-même. Déjà aux précédentes expositions,
quoique ayant obtenu toutes les médailles et ayant été décoré de la
croix de la Légion d'honneur, il a tenu à prouver que le succès auquel
il était parvenu ne l'avait pas arrêté dans ses progrès. Cette année
encore, où il a été nommé, membre du jury, son exposition se distingue
de celle de ses confrères. Il a exposé une partie des pièces d'un
magnifique dessert que lui avait commandé le duc d'Orléans. Il est
impossible de voir rien de plus fin, de plus délicat et de plus élégant
tout à la fois. Ce dessert se compose de quatre-vingts pièces, dont il
n'y a guère que dix à douze d'exposées; mais c'est une oeuvre hors
ligne. Pour en donner une idée à nos lecteurs, nous leur dirons que le
dessert complet est évalué à 250,000 francs, et que, dans cette somme,
le bronze et la dorure entrent pour 160,000 francs, et les cristaux et
pierres précieuses pour environ 80,000 fr. M. Denière a exposé aussi des
candélabres renaissance. Nous offrons à nos lecteurs le dessin d'un
candélabre en bronze dont l'exécution ne laisse rien à désirer. Ce
candélabre serait bien placé dans un foyer de salle de spectacle. Nous
avons encore remarqué une table de porphyre soutenue par des griffons;
des girandoles, des lustres et des pendules, dont l'une en malachite; et
toutes ces pièces prouvent ce que nous avons dit plus haut, que M.
Denière ne s'est pas endormi dans son triomphe, et que sa fabrication
est encore en progrès.
[Illustration: Ostensoir de M. Froment-Meurice.]
Après lui vient M. Thomire, au père duquel l'industrie des bronzes doit
une partie de ses plus beaux succès. Ceux qui ont vu l'exposition de
1834 se rappelleront le temple commandé par M. Demidoff, et qui a tant
excité l'attention publique à cette époque. Cette année M. Thomire ne
présente pas de pièce aussi capitale: son exposition se compose, comme
celle de M. Denière, de pendules, candélabres, lustres surtout et pièces
de table. Nous n'avons rien de particulier à en dire, sinon qu'on trouve
chez lui plus de contourné et de rocaille que chez M. Denière.
Après ceux que; nous venons de nommer, se présentent MM. Paillard,
Chaumont et Serrurot, dont les produits soutiennent bien la vieille
renommée de leur industrie; M. Villemsens, dont la spécialité religieuse
ne repousse pas le progrès, surtout au point de vue de l'art, et dont
l'exposition laisse cependant un peu à désirer sous ce rapport.
[Illustration: Bénitier en bronze, par M. Quesnel.]
Parmi les bronziers fondeurs, nous placerons au premier rang MM. Quesnel
et Eck-Dorand. Ces derniers ont fondu la statue de Molière, qui figure
au-dessus de la fontaine de ce nom. Ils ont exposé cette année des
bronzes d'art d'une belle exécution, des statues, des médaillons, et la
comparaison de leurs produits avec ceux des fondeurs d'un ordre
inférieur nous a convaincu que ces habiles artistes ne s'en rapportaient
pas à des règles empiriques pour la composition de leur métal.
MM. Quesnel ont une exposition vraiment remarquable et qui attire
l'attention, parce que leurs produits s'adressent à tous ceux qui ont un
peu de goût (et qui n'en veut pas avoir beaucoup, dans ce temps-ci?).
Elle consiste en bronzes d'art, statues, statuettes, groupes: c'est
Mercure inventant la lyre, l'éducation de l'Amour, un groupe
d'Amphitrite; mais MM. Quesnel ne se sont pas bornés à la mythologie
païenne; ils ont fait aussi une incursion dans le domaine religieux: ils
ont un groupe de l'ange Michel et Gabriel, des chandeliers gothiques, et
surtout un bénitier en bronze doré, dont nous donnons aujourd'hui le
dessin. Ce bénitier est d'une composition sévère et les lignes en sont
harmonieuses. Les draperies des deux anges qui se tiennent au pied de la
croix tombent bien, et l'ampleur de ces vêtements convient tout à fait à
la couleur sombre du métal. MM. Quesnel ont réservé l'or pour la base et
la coquille du bénitier. Il n'y en a pas trop, et pour nous qui n'avons
jamais compris qu'une église fût une espèce de mine d'or, nous avons été
satisfait de voir que, dans cet objet d'art, il n'a pas été prodigué.
[Illustration: Fauteuil en bois sculpté par le procédé mécanique de M.
Émile Grimpré.]
Les bronzes, dont nous venons d'entretenir nos lecteurs, touchent de si
près à l'orfèvrerie, qu'ils ne seront pas surpris de nous voir les
transporter subitement et sans transition devant la case de M.
Froment-Meurice, dont l'exposition est si remarquable. Il y a, dans les
produits de cet artiste, du style, de la pensée et une excellente
composition. Son plus beau travail est un vase commandé par la ville de
Paris, comme témoignage de reconnaissance à M. Emmery, ingénieur des
eaux de la capitale, qui, pendant une carrière toute de travaux
intelligents, a su concilier la science avec l'humanité, et faire
d'excellents travaux avec des ouvriers moralisés par lui et qui lui
étaient attachés comme à un père. La forme du vase est grecque, et
l'ornementation, du seizième siècle, est riche et bien jetée. Ce vase
est ciselé avec une véritable perfection.
[Illustration: Candélabre en bronze, par M. Denière.]
Le dessin que nous empruntons à l'exposition de M. Froment-Meurice est
un ostensoir, style Louis XII. Nos lecteurs verront combien il s'écarte
des ostensoirs ordinaires, qui ont malheureusement l'air d'être tous de
la même famille. Celui de M. Froment-Meurice est d'une remarquable
composition; les amateurs peuvent y apprécier le passage du gothique à
la renaissance. C'est une mine nouvelle à exploiter. On a été jusqu'à
présent ou tout gothique ou tout renaissance. Cependant il y a dans
cette époque reculée de transition un certain charme indéfinissable, la
gaucherie du style qui s'éveille jointe à la rouerie de celui qui finit,
toute cette alliance à moitié avouée, à moitié cachée de deux styles si
différents, qui aurait pour nous tout l'attrait de la nouveauté et qui
ne risquerait pas de fausser le goût du public, comme certaines oeuvres
d'artistes que nous ne nommerons pas, et qui croient faire du nouveau en
faisant du bizarre. Il y a là, nous le répétons, pour notre orfèvrerie
surtout, une riche mine à exploiter, et nous convions les orfèvres qui
tiennent à ce que leurs produits conservent, sur les marchés étrangers,
leur réputation de bon goût, à entrer dans cette voie nouvelle.
[Illustration: Cabinet ou Meuble de milieu d'un salon, par M. Grohé.]