En 1834, tous les organes de la publicité et le jury central avaient
signalé et déploré le mauvais goût, la recherche et la forme
disgracieuse de l'ébénisterie française. A cette époque, en effet, les
formes de nos meubles n'étaient que la caricature des formes anglaises,
et on prétendait cependant travailler dans le genre _comfortable_, comme
si la commodité devait exclure la grâce. Nos meubles sont maintenant
tout autres; ils réunissent généralement le bon goût à l'élégance et à
la solidité. C'est une industrie toute nouvelle et qui a subi de grands
changements depuis vingt-cinq ans. Ici encore on peut reconnaître
l'influence de la révolution française. Avant cette époque, il y avait
en France quelques grands propriétaires dont les habitations grandioses
présentaient des salles de dimensions énormes, et pour lesquelles les
ameublements devaient être massifs et élevés de formes. Nous ne voulons
pas dire que le bon goût devait en être exclu; mais tout au moins les
lignes devraient être grandes et sévères pour être en rapport avec la
hauteur des appartements. Depuis la révolution, les terres ont été
divisées à l'infini; il n'y a presque plus de grandes fortunes, mais une
multitude de petites; plus de grands châteaux, de grands hôtels, mais
beaucoup de petites villas, de petits appartements. On fait maintenant
deux étages dans un seul d'autrefois, un appartement complet dans un des
salons de réception de nos ancêtres. Si le luxe est moins répandu, grâce
à la modicité des fortunes, le goût du _comfort_ est descendu dans les
derniers échelons de la classe bourgeoise. Voilà pourquoi nos fabricants
ont dû renoncer à l'exécution des grands meubles froids, mais dignes de
nos pères, et chercher à l'étranger des formes plus en harmonie avec, la
petitesse des appartements et le goût du bien-être. C'est à l'Angleterre
qu'ils ont emprunté leurs formes, parce que là la prospérité commerciale
avait fait depuis longtemps ce qu'a amené chez nous la division des
fortunes. Mais les premiers essais ont été défavorables, les premières
imitations d'un mauvais goût remarquable. Comme nous le disions plus
haut, on remarquait encore en 1834 cette invasion barbare.
[Illustration: Chaise en bois sculpté par le procédé mécanique de M.
Émile Grimpré.]
[Illustration: Buffet en chêne par M. Ringuet.]
[Illustration: Prie-Dieu de M. Grohé.]
Quelques fabricants, cependant, avaient su trouver des formes
gracieuses; mais ils avaient voulu en même temps réhabiliter les bois
indigènes et affranchir notre pays du tribut qu'il paie pour bois
exotiques. Cet essai n'a pas été heureux. C'est qu'en effet, il faut
bien le reconnaître, et notre amour-propre national n'est nullement
blessé par cet aveu, nos bois indigènes, à l'exception du noyer, qui
prend une teinte si chaude en vieillissant, tous nos bois n'ont pas
cette vivacité de couleur, cette variété de texture, cette richesse de
fibres que présentent les bois des climats chauds, produits d'un sol
vigoureux et d'une ardent atmosphère. Nos bois sont ternes et froids; le
temps ne leur ajoute qu'une apparence grisâtre et plombée, tandis que
les bois exotiques gagnent en couleur et en ton en vieillissant.
Les bois le plus généralement employés pour meubles sont l'acajou,
l'ébène et le palissandre. Nos fabricants font très-peu de meubles en
acajou massif, tandis que les Anglais en font très-peu en plaqué.
L'exploitation du palissandre a pris une très-grande extension, parce
que ce bois est celui qui se prête le mieux aux incrustations; il est
plus facile à découper que l'acajou, et n'exige pas tant de dextérité de
la part de l'ouvrier. Lorsque les courbes du bois découpé ne se
rencontrent pas bien avec les ornements à incruster et laissent des
vides, on les remplit avec de la poussière de palissandre détrempée dans
la colle; cette poudre prend corps, et, quand elle sèche, on peut polir,
poncer et vernisser le bois sans qu'elle se détache. Le palissandre est
aussi facile à scier mince que l'acajou, mais son grain est plus lâche,
il est plus mou, plus fibreux, ce qui augmente la difficulté de
l'opération du vernissage et explique la différence de prix avec
l'acajou. Après le palissandre, le bois le plus approprié aux
incrustations est le houx, bois totalement dépourvu de nervures, d'un
blanc mat et froid. Nous avons vu une table de houx incrusté d'amarante,
très-élégante, à une des expositions précédentes. C'est le triomphe de
ceux qui veulent, à tort, à notre avis, condamner l'ébénisterie à ne se
servir que des bois indigènes. L'apôtre de cette innovation, M. Vernet,
parmi un grand nombre de meubles en orme, en frêne, en noyer, en avait
exposé en 1839 plusieurs en chêne vert. Ce bois ressemble au plus bel
acajou moucheté, mais, ce qui empêche qu'il se vulgarise beaucoup, c'est
qu'il est d'une dessiccation difficile et que les fabricants, d'accord
d'ailleurs en cela avec le goût des consommateurs, préfèrent employer
des bois qui leur arrivent déjà secs. Cependant il serait à désirer que
l'usage du chêne vert devînt plus général: le département de la Corse en
possède des forêts magnifiques, et quinze départements du Midi en ont
aussi dont l'exploitation serait une source de richesse pour le pays.
La fabrication des meubles est concentrée presque tout entière à Paris,
où, depuis trente ans, elle s'est organisée sur une vaste échelle dans
le faubourg Saint-Antoine. «Ce faubourg lui-même, dit le jury de 1839,
avec ses 40,000 habitants, semble ne former qu'une seule usine dirigée
par les maîtres les plus intelligents et servie par les ouvriers les
plus habiles, tout y est soumis au principe fécond de la division du
travail. Les scieries mécaniques débitent le bois de placage en feuilles
légères, en baguettes sveltes et déliées. La hardiesse des découpures ne
connaît plus de bornes; elle s'est emparée des métaux, de l'ivoire, de
l'écaille naturelle et factice, pour en faire des fleurs, des
bordures...» Ce que disait le jury en 1839 est plus vrai encore
aujourd'hui où les cours industriels faits aux ouvriers ébénistes, les
modèles qu'on leur met sous les veux, la théorie qui vient détruire la
routine, a fait naître chez eux le goût du dessin et, par suite, le bon
goût des ornements. Nous n'avons pas remarqué, en effet, comme aux
expositions précédentes, ces formes affreuses et repoussantes, ces
espèces de barbarismes qui affligeaient l'oeil du curieux.
Ici d'ailleurs, comme dans d'autres industries que nous avons déjà
signalées, il y a progrès sous le rapport mécanique.
Déjà en 1839, le jury avait remarqué les procédés inventés par M Émile
Grimpré pour sculpter mécaniquement le bois et y produire, au prix du
travail le plus simple, les effets les plus inattendus et les plus
variés. Cette année encore le jury aura à constater un nouveau pas fait
dans les procédés de sculpture pour l'ébénisterie; nous voulons parler
des procédés imaginés par M. Wood, et dont nous offrons un spécimen à
nos lecteurs. Ici c'est la sculpture à chaud: on soumet le bois sur
lequel on veut sculpter à l'application d'un moule chaud qui porte en
creux le dessin qu'on veut produire en relief. On conçoit que la
première application ne produit pas le résultat attendu; mais on la
renouvelle un certain nombre de fois, et bientôt le morceau de bois est
devenu une oeuvre d'art sans ciseau, sans marteau, sans rabot, et il a
de plus acquis une teinte foncée qui lui donne plus de valeur. Ce que
nous avons dit sur un dessin en relief s'applique également pour la
moulure complète des colonnes, chapiteaux, dossiers, comme on le voit
dans la chaise et le fauteuil de bois sculpté par ce procédé.
Nous avons choisi, parmi les meubles dont l'exécution nous a semblé
remarquable, ceux qui ont été exécutés par MM. Grohé et Ringuet.
M. Grohé a exposé un prie-Dieu en chêne d'une forme gothique. Les
détails en sont bien soignés; nous critiquerons seulement la forme des
portes du bas surmontées de deux écussons: outre qu'il nous a toujours
semblé de mauvais goût de faire intervenir les insignes de l'orgueil
dans un meuble qui sert à s'agenouiller, à s'humilier, la caisse de ce
prie-Dieu nous a semblé trop basse et trop large pour les deux battants
de la porte, qui paraissent disproportionnés; sauf ces critiques de
détail, nous reconnaissons que le style de ce meuble est sévère et
parfaitement approprié à sa destination. Nous louerons sans restriction
un autre meuble de M. Grohé, le meuble de milieu de salon, qui est
irréprochable. Il est en ébène, à quatre pans, et les figurines, les
détails des ornements y ont été faits _con amore_; c'est une des plus
belles pièces de l'exposition de l'ébénisterie. Dans un genre différent,
nous signalerons aussi un meuble de salle à manger, un magnifique buffet
en chêne, dû à M. Ringuet. La couleur de ce bois, qui prend, d'ailleurs,
en vieillissant des teintes sombres, est convenable pour une salle à
manger, et les attributs que M. Ringuet a prodigués avec une sage
mesure, sont tout à fait appropriés à la nature de son service.
Nous arrêtons ici notre compte rendu de l'ébénisterie, en répétant
qu'elle nous a semblé cette année dans un progrès marqué. Le bon goût
tend à pénétrer dans les masses, et les fabricants commencent à
comprendre que s'il est lucratif de prendre à l'étranger ce qu'il a de
bon, il est mille fois plus honorable de chercher des bénéfices dans une
exécution irréprochable et mise à la portée de tous.
Erratum.--Dans notre article du numéro dernier, relatif au moulin à bras
portatif, nous avons par erreur désigné M. Tarin comme inventeur de ce
mécanisme. Nous nous empressons de rectifier cette erreur, et d'annoncer
à nos lecteurs que l'inventeur et le constructeur est _M. Bouchon_, de
la Ferté-sous-Jouarre.
Courses de Chantilly,
Quelques jours ont passé sur les courses du Champ-de-Mars, et déjà elles
sont vieilles.
Toutes ces courses ont été languissantes et insipides. Chevaux et
_sportsmen_, acteurs et spectateurs étaient engourdis: on s'ennuyait;
pour réveiller les dormeurs, une poule de _hacks, gentlemen riders_, est
improvisée. M. de Tournon s'élance sur _Olivia_, au marquis de Vidil.
Quel cheval résisterait à la marquise Olivia? M. de Tournon est un de
nos plus élégants et plus hardis cavaliers. Vainement M. de Caters et
_Phosphore_, M. de Larochette et _Maid_, MM. Lupin, de Perregaux et
Mosselman jouent des pieds et des mains, de l'éperon et de la cravache,
_Olivia_ vole et arrive la première. Déjà le matin, sous M. Edgar Ney,
elle avait battu MM. de Bernis et de Pracoutal, deux cavaliers
distingués. Mais pourquoi le marquis de Vidil, si rude chasseur, si
vaillant gentleman, a-t-il laissé à M. de Tournon toute la gloire de ces
deux succès?
Allons donc sur la pelouse de Chantilly, sans même jeter quelques fleurs
et quelques mots à ces pauvres défuntes.
Pour devenir populaires, il ne manque aux courses de Chantilly qu'un
chemin de fer. Tant qu'elles n'auront pas un railway économique au
service des demi-sportsmen, elles resteront la propriété exclusive des
membres du Jockey-Club. Allons, messieurs de Chantilly, cotisez-vous,
imposez-vous, fouillez dans vos bourses, mais ayez un chemin de fer, si
vous désirez que votre ville reste l'_Epsom_ français.
Jeudi passé, outre les désagréments et les fatigues du voyage, la pluie
s'était mise de la partie; il faisait froid, triste et humide. Cinquante
amateurs, armés de parapluies, de manteaux et de tweeds, étaient perdus
sur cette immense pelouse, qui serait trop vaste pour une armée de cent
mille sportsmen. Le prince de Beauvau a eu l'étrenne de la victoire. Sa
pouliche _Rachel_ s'est adjugé le prix de Chantilly, 1,200 francs.
Dans le prix du ministère du commerce, _Governor_ gagne les deux
épreuves, et M. de Rothschild 2,000 francs.
Voici surgir un vainqueur nouveau. Salut à _Mustapha!_ L'administration
des haras royaux lui doit 3,000 francs.
Prix de Diane, 6,000 francs. _Sido, Cavatine, Angelina, Lantere_,
promettaient une belle course. Vaines promesses! _Cavatine_ se dérobe,
_Sido_ s'endort, _Angelina_ regarde voler les oiseaux, _Lanterne_ seule
fait en conscience son métier de jument de course. Le prince de Beauvau
gagne 6,000 Francs.
Le samedi était le jour consacré à la chasse. La pluie et le vent ne
servent pas le nez des chiens; en dépit du mauvais temps, la chasse
s'annonçait sous de brillants auspices. Attaqué à Ermenonville, l'animal
de meute se fit chasser pendant quatre heures, puis les défauts
arrivèrent: découragés et mouillés, les chiens ne retombèrent plus sur
la voie. Au lieu d'un victorieux hallali, on dut sonner la _retraite
manquée_. Quelle _bredouille!_
Dimanche, malgré le mauvais temps, les tribunes sont désertes. Nos
frères de Normandie, de Bretagne ou de Picardie ont préféré Versailles
et Saint-Germain à Chantilly; ils ont mieux aimé galoper eux-mêmes sur
les chevaux du bois de Boulogne, que de voir s'escrimer les fils de
_Royal-Oak_ et _Ibrahim._
En tout autre temps, la journée eût été bonne pour l'écurie Rothschild,
qui a gagné deux courses sur quatre: avec _Drummer_, le prix de Nemours
et ses 3,000 fr.; avec _Governor_, le prix de l'Oise et ses 2,000 fr.
Mais, aujourd'hui, qu'importaient ces luttes anodines, ces mesquines
récompenses? Aujourd'hui, il n'y a qu'un prix: c'est le prix du
Jockey-Club, tous les autres ne sont que du remplissage. La leçon reçue
l'année dernière par des parieurs extravagants n'a pas été perdue: à
peine si quelques cent mille francs sont en jeu. _Lanterne_ est première
favorite, et, par hasard, la favorite a justifié les espérances qu'elle
avait fait naître. Encore le prince de Beauvau! Cette victoire sera le
plus beau fleuron de sa couronne d'éleveur, honorifiquement et
spéculativement parlant: elle lui a rapporté au moins 60,000 francs.
Une course de haies, ornée de _gentlemen riders_, a couronné cette
mémorable séance sur le turf. Notre amour-propre national n'est pas peu
flatté d'avoir à constater la supériorité d'un rider français sur les
riders anglais. Le vicomte de Tournon a brillamment monté _Cattoman.
Tiger_, le vainqueur des vainqueurs, timidement monté, et
_Wild-Irish-Grit_ ont dû céder la victoire à un cavalier plus habile et
plus intrépide.
Le dernier des Commis Voyageurs.
(Voir t. III, p. 70, 80, 106, 118, 138,150, 170 et 186.)