Le soleil tout à coup a fait volte-face et nous a tourné le dos. O
soleil! voilà de les traits; tu nous souris avec le jour, tu viens
égayer notre réveil, tu cours sur nos rideaux en rayons joyeux, tu joues
sur nos tapis, sur nos plafonds et sur nos dalles. En te voyant, notre
tristesse se change en gaieté; sois le bienvenu, disons-nous, hôte
charmant, ami printanier! et nous n'avons pas assez d'ouvrir nos portes
pour te recevoir, nous t'ouvrons aussi nos fenêtres; quelle agréable
intimité! que l'aurore en est délicieuse et douce, quand tu mêles ta
vive lumière à la fraîcheur de l'air matinal! et peu à peu, quand le
jour s'avance et entre dans son midi, si ton amitié devient par trop
chaude, on la tempère par des moyens qui ne font que lui donner plus de
prix et de charme; et en effet, quel plaisir de te voir, comme un ami
fidèle et que rien ne rebute, rôder autour de la jalousie et de la
personne pour tâcher de le frayer passage; tandis que le maître du
logis, recueilli dans la fraîcheur et dans l'ombre, surprend avec
volupté quelques lueurs de ta lumière à travers ses rideaux de soie et
se dit: «Il est toujours là, ce cher soleil; je le retrouverai tout à
l'heure, si je le veux, ce soir, demain, quand bon me semblera.»
Non, mes braves Parisiens; si vous avez le soleil aujourd'hui, demain
vous ne l'aurez pas; le soleil est changeant et volage comme tous les
trésors qui ornent et échauffent la vie; changeant comme la jeunesse,
comme la beauté, comme la fortune; volage comme le plaisir, comme
l'amour, et,--faut-il le dire?--comme l'amitié, quoique l'amitié ait une
réputation de sagesse et de stabilité; profitez donc du soleil,
lorsqu'il vous visite, et, loin de vous casemater contre l'excès de ses
tendresses, abandonnez-lui vos fenêtres béantes, même au plus ardent de
la journée, au risque d'être rôtis tout vif; sinon, plus tard, vous le
regretterez, et plus lard il ne sera plus temps.
Qui ne préférerait, je vous le demande, un magnifique soleil de plein
midi à ce ciel noir et maussade qui étend depuis huit jours sur Paris
comme un funèbre linceul? Qui n'accepterait volontiers un soleil
africain à la place de cette pluie froide et taquine dont nous sommes
inondés? Ce ciel noir, c'est la mort, et le soleil est la vie.
A la ville, le soleil est un bon compagnon dont on peut,--nous l'avons
vu,--tempérer l'exagération et les excès; mais le mauvais temps, le ciel
sombre, horribles visiteurs auxquels rien ne peut vous soustraire!
Barricadez vos fenêtres pour les chasser, opposez-leur la double
cuirasse de vos rideaux et de vos jalousies, ce sera cent fois pis
encore; pour fuir la vue d'un ciel lugubre, vous vous mettez dans un
tombeau, vous changez votre logis en catacombes; oui, vous avez beau
faire, le mauvais temps est un ennemi acharné et inévitable; nul moyen
de le fuir; il vous saisit de tous côtés et se fait voir, quoi que vous
fassiez, ici sur les vitres humides, là sur les murs ruisselants, sur
l'escalier maculé de boue, par les teintes couleur de ténèbres qu'il
projette dans votre chambre; le mauvais temps met tout en deuil: il
agace les nerfs les plus paisibles, il attriste les coeurs les plus
joyeux, il ôte l'appétit aux plus gourmands, il vous donne l'ennui de
vivre et le désir d'aller chercher si par hasard là-bas, dans l'autre
monde, le ciel n'est pas toujours limpide et pur, et les beaux jours ne
sont point éternels.
Huit jours de froid et de pluie à Paris, dans cette belle saison du mois
de mai, huit jours de temps exécrable, n'est-ce pas un horrible tour que
le baromètre nous joue? Que de regrets et de déceptions! je ne parle pas
seulement des Parisiens, c'est-à-dire des naturels du pays qui, tout en
maugréant, se résignent et se barricadent chez eux, et rallument leur
foyer, comme si le maussade décembre était revenu abrité sous son
parapluie, mettant ses socques et grelottant dans les plis de son
manteau; non, le Parisien n'est pas le plus à plaindre; ce qui est
surtout digne de pitié, ce qui fait peine à voir, ce qui saigne le
coeur, c'est l'étranger, c'est l'honnête espèce venue du fond de quelque
département lointain pour passer quinze jours de printemps à Paris; race
malencontreuse qui tombe au milieu de cette inondation et de ces
journées lugubres; voyez-vous leur désespoir? ils se promettaient
d'aller d'un pied leste et pimpant visiter la grande ville, marchant
sans crainte sur le pavé et sur l'asphalte mis à sec par le mois de mai
à la tiède haleine; et voici que nos pauvres diables sont obligés de se
crotter jusqu'à l'échine, ou de s'entasser dans un omnibus humide, ou de
se mettre, à travers champs, à la poursuite d'un fiacre, ou de s'épuiser
la poitrine à héler un cabriolet qui leur répond fièrement ce mot fatal:
Chargé! A moins qu'ils ne préfèrent rester emprisonnés dans la chambre
étroite de leur hôtel garni, en attendant qu'il plaise à Dieu de
dissiper les nuages et de ramener le beau temps; dans cette situation,
vous devinez leurs souffrances; ils étaient venus à Paris pour chercher
le mouvement et le plaisir, et ils se trouvent réduits à y pratiquer une
espère de détention cellulaire.
Ne ressemblent-ils pas à des âmes en peine ou à des oiseaux nouvellement
enfermés dans la cage? Que de fois ils donnent des coups de bec contre
les barreaux de leur prison! que de fois ils consultent le baromètre
pour savoir s'il est de bon présage! que de fois ils ouvrent la fenêtre
et étendent la main dans la rue pour s'assurer s'il pleut ou s'il ne
pleut pas! que de fois enfin ceux qui craignent les coups d'air, les
rhumes de cerveau, les fraîcheurs et les rhumatismes, collent leur nez
contre les vitres d'un air attristé et qui semble dire, à la façon des
héros d'Homère: «O Jupiter! rends-nous le beau temps et combats contre
nous!»
Les plus à plaindre, ce ne sont pas les provinciaux du sexe masculin; le
mâle, en définitive, se glisse partout et barbote dans la boue avec
assez de résignation, dût-il relever sur ses bottes l'extrémité de son
pantalon; la gouttière lance-t-elle ses gerbes de pluie dans le nez du
mâle, un cabriolet l'éclabousse-t-il, sa semelle donne-t-elle en plein
dans un ruisseau, il soutient l'aventure assez courageusement, à la
maniéré de Caton d'Utique, et pense qu'après tout il en sera quitte pour
brosser, en rentrant, son chapeau et éponger son collet de velours; mais
les martyrs des martyrs, ce sont ces demoiselles et ces dames; comment
se hasarder dans ces rues immondes, quand on n'a pas le pied parisien?
Comment aventurer, au milieu de ce déluge, cette robe, ce chapeau, cette
écharpe qu'on a si précieusement encaissés au départ, dans ses cartons
et dans ses malles? Cher chapeau, robe non moins chère, dont on disait à
chaque relais, avec un soupir: «Pourvu que mon chapeau ne soit pas
bosselé! pourvu que ma robe ne soit pas fanée! Conducteur! conducteur!
ayez-en bien soin: je vous les recommande; s'il vous arrive le moindre
malheur, je,... je,... je vous arrache les yeux!»
Mais, ô Providence! tandis que je décris les petites misères du mauvais
temps, tandis que je pleure les infortunes des victimes de la pluie,
tandis que j'ai l'âme déchirée au spectacle de ces excellentes gens qui
ne savent où mettre le pied, de peur de se crotter, ni comment sortir,
ni comment rester, ni à quoi occuper leurs journées si aimables, si
douces, si faciles à dépenser quand le ciel est pur et souriant, tandis
que je médite, en un mot, sur toutes ces tribulations et sur toutes ces
disgrâces, voici un rayon de soleil qui se laisse entrevoir furtivement,
puis deux, puis trois, puis quatre; puis le ciel fait sa toilette, se
rase, si on peut se permettre de le dire, chasse les vilains nuages qui
assombrissaient sa face, et se montre de nouveau, tel que nous l'avions
vu pendant tout ce beau commencement de mai, frais, riant, couleur
d'azur et radieux.
Salut, ô soleil! sois le bienvenu! tu joues à la coquetterie et tu
disparais çà et là pour qu'on te regrette et qu'on t'aime davantage.
Vous tous cependant, tribus attristées, étrangers malheureux,
provinciaux affligés, qui aviez remis prudemment dans vos malles vos
robes neuves et vos habits de fête, consolez-vous, soyez contents,
reprenez votre air de badauds satisfaits; la rue est saine, le jour est
limpide, le pavé ne vous menace d'aucune éclaboussure; allez sans
crainte et sans parapluie, et donnez-vous-en du matin au soir, à droite,
à gauche, sur tous les ponts de la ville, oui, chers amis, visitez les
ours du Jardin des Plantes; flânez sous les marronniers des Tuileries;
entrez au Musée; entassez-vous dans les galeries de l'Industrie;
nourrissez-vous chez Véfour, glacez-vous chez Tortoni, entreprenez
l'ascension des tours de Notre-Dame et de la colonne, et, si l'Odéon ne
vous fait pas peur, si _Sophocle_ est quelque peu de votre connaissance,
poussez jusqu'au Second-Théâtre-Français pour y voir jouer Antigone,
tragédie grecque, représentée à la grecque, avec la mise en scène
antique.
Cette curieuse représentation, depuis si longtemps annoncée, a
définitivement eu lieu mardi dernier; on peut dire que ce n'est pas sans
peine; depuis un mois, l'Odéon imprimait ces mots sur son affiche:
Demain, _Antigone_, sans remise: demain arrivait, et _Antigone_ ne
venait pas; si bien que l'affiche de l'Odéon avait fini par ressembler à
cette enseigne de barbier qui annonçait: «Demain, on rasera ici gratis.»
Il est juste de dire, à l'honneur de l'Odéon, que l'entreprise n'était
pas facile et qu'il a fallu prendre de sérieuses précautions pour la
mener à fin. D'abord il y avait des difficultés d'exécution matérielles
incontestables; élever un théâtre sur le théâtre même, ce n'est pas
rien; établir ensuite, à la place de l'orchestre des musiciens, une
espèce d'avant-scène, ce que les anciens appelaient le _proscenium_,
lieu réservé au choeur, c'est bien encore quelque chose. Après ces
travaux de charpentier et de maçon restait l'étude de la tragédie
elle-même, c'est-à-dire la poésie après les planches et le rabot. Ce
dernier travail a souffert de l'indisposition de mademoiselle Planat,
chargée d'abord du rôle d'Antigone; il a fallu recourir à la bonne
volonté de mademoiselle Bourbier pour remplacer la jeune actrice alitée;
vous voyez donc que l'Odéon n'a pas gaspillé ses heures autant qu'il en
a l'air, à la poursuite de cette représentation d'_Antigone_, et que
très-probablement d'autres que lui n'auraient pas été plus prompts ni
plus expéditifs.
Tout le monde était inquiet, aussi bien l'Odéon que le public, et chacun
de son côté craignait la bizarrerie de ce spectacle; peut-être même en
redoutait-on le ridicule, malgré le grand nom de Sophocle. «Vous allez
voir une caricature des spectacles antiques, disaient quelques-uns;
comment voulez-vous qu'avec nos théâtres larges comme la main on fasse
quelque chose qui ressemble à ces vastes fêtes dramatiques qui tenaient
toute une ville présente et attentive? Oh! comme nous allons rire!»
On n'a pas ri le moins du monde; le public s'est montré continuellement
intéressé et sérieux; il semblait qu'il assistât scrupuleusement, avec
toute la gravité d'un disciple docile et curieux de s'instruire, à la
découverte d'un cours de poésie ancienne. Le public, il est vrai, était
approprié à la circonstance, c'est-à-dire qu'il se composait de
spectateurs qu'on retrouve dans toutes les solennités où l'art est
sérieusement engagé; poètes, artistes, écrivains, le tout saupoudré de
jolies femmes et de bas-bleus. Contentons-nous de dire aujourd'hui que
Sophocle a été reçu courtoisement et vivement applaudi; il aurait pu se
croire à Athènes. Plus tard, _l'Illustration_, qui se pique de religion
poétique, fera un récit complet de cette intéressante soirée, parlant
des acteurs, et des traducteurs, et de la musique que M. Mendelssohn a
écrite pour le choeur thébain, musique qui nous arrive en droite ligne
de Berlin.
--Il est toujours question du voyage du roi à Londres. On en fixe
l'époque au mois de septembre: toutefois, rien n'est officiel dans ce
projet d'outre-mer. Est-ce un bruit qui part de l'imagination des
fabricants de nouvelles, ou bien le roi a-t-il véritablement envie de
rembourser à la reine Victoria les avances qu'il en a reçues l'année
dernière? Attendons que le temps éclaircisse ce grave mystère, et donne
tort ou raison aux devins qui disent: «Oui, le roi ira! Non, le roi
n'ira pas!» Il est certain que le oui dit vrai, à moins que ce ne soit
le non. Cependant, S. M. Louis-Philippe est à sa maison des champs, et
les Tuileries sont en ce moment détrônées par Neuilly.
--Il a été célébré, mardi dernier, à l'église Notre-Dame-de-Lorette, un
mariage qui a fait grand éclat dans la finance et dans la haute
aristocratie parisiennes. Mademoiselle Sellières, fille du célébré
banquier, a épousé le prince de Berghes. Il n'y avait que des altesses
et des ducs du côté du mari, et du côté de la mariée que des caissiers
cousus d'or et des millionnaires. Mademoiselle Sellières est une des
riches héritières de Paris. On la recherchait plus encore pour sa grâce
et si beauté que pour sa fortune. Elle a dix-huit ans. M. le prince de
Berghes est âgé de vingt et un ans tout au plus. Il est lui-même
prodigieusement riche, et d'une fortune supérieure à celle de
mademoiselle Sellières, ce qui a fait dire au jeune prince: «On ne dira
pas du moins que je fais un mariage d'argent.» C'est en effet un mariage
d'inclination, assurent les gens bien informés, un mariage d'inclination
dans toute la force du mot. M. le prince de Berghes, élevé, dit-on, loin
du tourbillon où la jeunesse actuelle se plonge, et dans des principes
très-réservés et très-scrupuleux, M. de Berghes a fait tout récemment
son entrée dans le monde C'est une âme novice qui, prenant feu tout à
coup à la beauté de mademoiselle Sellières, commence sa jeunesse par le
mariage, comme les autres la finissent.
Le même jour, un autre mariage d'inclination s'accomplissait entre M. le
duc de Guiche et mademoiselle de Ségur; ici la finance n'entre pour
rien, et nous ne marchons que sur des blasons. Ah çà est-ce que nous
retournerions à l'âge d'or, qu'on ne s'épouse plus que pour ses beaux
yeux, et qu'on laisse les mariages d'argent de côté?--Soyez tranquille!
c'est une contagion sentimentale qui ne fera pas beaucoup de malades
dans ce siècle de métal.
--L'Académie française, qui avait longtemps repoussé Charles Nodier de
son vivant, comme suspect du crime de lèse-Académie, vient de commander
son buste après sa mort. Il n'y a rien de tel que de mourir, a dit un
philosophe.
--Le désastre de la maison Garcia a jeté l'effroi dans plus d'une
famille; le monde artiste est particulièrement compromis dans cette
ruine; M. Garcia aimait les arts, et ses salons leur étaient ouverts. On
parle d'une perte de 250,000 francs pour Tamburini, le célébré chanteur
italien. Que de roulades pour arriver à cette épargne! et en une seconde
tout cela roule dans l'abîme!
--M. Royer-Collard est gravement malade.
--Les inquiétudes que la santé de M. Jacques Laffitte donnait depuis une
semaine sont heureusement calmées.
Une diligence qui verse au détour de la rue Lafayette, quelques côtes
enfoncées, un malheureux jeune homme inconnu qui se brûle la cervelle
dans l'église Saint-Gervais, aux pieds du saint autel, voilà les
dernières tristesses de la semaine, en attendant l'autre.
La Chasse au poste.
Les chasseurs de la Provence sont en ce moment dans un état de
surexcitation fébrile; les journaux du pays retentissent de plaintes
amères contre la nouvelle loi sur la chasse. «Nous lie pourrons plus
chasser au poste, disent-ils; Marseille réclamera sans doute, Marseille,
où le poste à feu dans la pinède est devenu une nécessité de la vie,
dont la campagne est hérissée à chaque pas de ces innombrables petits
blockhaus où le chasseur, attentif derrière sa meurtrière, guette
l'arrivée d'un oisillon sur le cimeau, tout, en tournant la succulente
andouille qui chante sur le gril à l'unisson des merles et des bruants.
Mais que deviendrait une grande partie de notre population provençale,
si l'on voyait disparaître les marchés aux grives, si l'on était
condamné à ne plus entendre l'orchestre de la _chiquerie_ (1) aux
premières lueurs du matin, et à abandonner, comme un exilé, cette petite
cabane où l'on avait éprouvé de si vives jouissances?» (_La Provence,_
du 7 avril.)
[Note 1: _Chic_ est le cri d'appel des grives; on nomme
_chiquerie_ l'harmonie produite par plusieurs grives qui
chantent.]
Mes chers compatriotes s'effraient à tort, et je suis bien aise de leur
porter des paroles de consolation. Les anguilles de Melun crient avant
qu'on les écorche, et vous, vous criez alors qu'on ne vous écorche pas.
Lisez donc l'article 2 de la loi nouvelle. Voici le texte: «Le
propriétaire ou possesseur peut chasser ou faire chasser en tout temps,
sans permis de chasse, dans ses possessions attenantes à une habitation
et entourées d'une clôture continue faisant obstacle à toute
communication avec les héritages voisins.» Est-ce clair? On dirait que
les deux Chambres ne songeaient qu'à vous en rédigeant cet article 2;
car les vingt mille bastides qui existent dans les environs de
Marseille, soit qu'elles aient un hectare ou un are de jardin, soit que
leur terrain soit grand comme un billard ou comme un châle de cachemire,
sont closes de murs faisant obstacle à toute communication avec les
héritages voisins: donc vous pouvez y chasser le cerf et le sanglier, le
lièvre et le lapin s'il s'en trouve; et si, par une espèce de fatalité,
ces quadrupèdes sont des animaux fabuleux sur vos heureux rivages, vous
pouvez continuer en toute sûreté de conscience à poser sur les branches
de la pinède vos appeaux de grives et de pinsons, d'ortolans et de
chardonnerets, et fusiller de la cabane voisine tous les oiseaux de
passage qui s'arrêteront pour se reposer au retour de leur longue
pérégrination ou bien avant de partir pour leur voyage d'outre-mer.
Ainsi la loi semble faite à votre taille, comme il semble qu'Alger fut
conquis dans l'intention de favoriser votre commerce; vous avez plaisir
et profit, un beau soleil et des figues bien mûres; ne vous plaignez
donc pas.
[Illustration: Vue extérieure d'un poste à feu pour la chasse dans les
environs de Marseille.]
Les chasseurs parisiens, accoutumés à tuer des perdreaux et des faisans,
des chevreuils et des lièvres, lèveraient les épaules de pitié en voyant
des milliers de chasseurs provençaux guettant une grive, un pinson, une
linotte. Eh! messieurs, tous les genres de chasse ont leurs émotions. A
Paris et partout ailleurs, on court après le gibier, mais à Marseille on
attend qu'il vienne à la pinède; voilà toute la différence, le plaisir
est le même au Midi comme au Nord. Vous ne savez peut-être pas ce que
c'est qu'une _pinède_; c'est un bouquet de pins sur lesquels viennent
s'abattre les oiseaux de passage attirés par les appeaux placés dans des
cages et sur les branches de ces arbres. Tout près de là, le chasseur
est blotti dans un trou recouvert de feuillage, ou confortablement
installé dans une cabane, un pavillon, un kiosque garni d'un râtelier de
fusils chargés, prêts à vomir la mitraille sur l'imprudent voyageur ailé
qui se posera n'importe où. Au faîte du pin le plus élevé on attache
plusieurs baguettes, deux horizontales, une verticale, qu'on nomme
_cimeaux_; quelquefois ces baguettes forment un éventail, on les pose de
manière que de la loge on puisse les voir de profil. Alors le coup de
fusil prend en écharpe tous les oiseaux qui s'y trouvent perchés. Dans
certains postes fashionables bien organisés, des fusils sont posés sur
un affût et toujours dirigés sur cette espèce d'éventail, de sorte que
sans viser on peut tuer. Les dames, les demoiselles qui n'osent pas
toucher un fusil tirent de loin une ficelle attachée à la détente; le
coup part, et le but est atteint. Cette chasse est fort amusante,
essayez-en pendant le passage des grives; ayez quelques bons appeaux
dans des cages, et vous ne regretterez pas votre abonnement à
_l'Illustration_; vous bénirez le jour où vous avez déposé vos 30 fr.
sur notre bureau.
[Illustration: Intérieur d'un poste à feu.]
La chasse au poste est à Marseille le rêve de toute la population. A la
bourse, les conversations sur les grives se croisent avec celles sur les
cotons; l'arrivée d'un nouvel oiseau de passage est quelquefois annoncée
avant celle d'un navire. Tout oiseau qui, le dimanche, se pose sur un
arbre, à Marseille, est un oiseau mort, plumé, rôti, mangé. Les
étrangers qui arrivent dans la capitale des Phocéens, un jour de fête,
s'étonnent de la fusillade continue qu'ils entendent, et plusieurs
s'arrêtent, hésitant d'entrer dans une ville qu'ils croient envahie par
l'émeute. A Marseille, tout homme qui se respecte a sa bastide et sa
pinède; celui qui n'en possède point passe sa vie à la désirer, à faire
des économies pour se procurer un jour cette jouissance. Dans le prix
d'une bastide, la pinède entre pour moitié; si les arbres sont beaux, si
la cabane est confortable, si tout se trouve dans une situation
favorable et dans une direction adoptée par les oiseaux du passage, eh!
alors, les prétentions du vendeur n'ont plus de bornes, il montre à
l'acquéreur le livre où sont inscrits, sincèrement à ce qu'il dit, les
oiseaux tués l'année précédente, et le démon cynégétique, le plus
tentateur de tous les démons, fait promptement dénouer les cordons de la
bourse.
La chasse au poste, à part l'amusement de tuer des oiseaux, offre
d'autres plaisirs encore. Les dames aiment beaucoup la pinède; on les
invite; et comme les Marseillais sont très galants de leur nature, elles
viennent embellir ces réunions par leur présence. Je dis par leur
présence, et non par leur conversation, car à la chasse au poste il faut
se taire, c'est un point essentiel: le moindre bruit ferait déguerpir la
grive prête à se poser sur le cimeau, elle irait chez le voisin, vous ne
la tueriez pas, et, pour comble de malheur, il la tuerait, ce serait une
double perte, à cause de la rivalité qui existe entre tous les postes.
Le silence est donc recommandé aux dames; on leur dit:
Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements.
Mais, sans parler, il y a bien des moyens de s'entendre, et les yeux des
Marseillais pourraient en apprendre aux plus jolies bouches du Nord. Et
puis on déjeune; avec leurs belles mains blanches les dames font les
apprêts du festin, les carnassières sont vidées; à la ville on les a
beurrées de jambons et de poutargues, de poissons et de volailles; car,
à Marseille, on va toujours à la chasse avec la carnassière pleine, on
la rapporte vide, cela fait compensation; c'est le contraire dans les
autres pays. Le déjeuner commence lorsque le passage est fini; alors on
peut parler, rire et chanter, les joyeux propos circulent avec les
bouteilles; et si quelque oiseau vient, malgré le bruit, se poser sur le
cimeau, un domestique aux aguets en prévient les convives, et le pauvre
petit tombe mort entre deux verres de vin de Champagne.
Le chien étant le compagnon obligé du chasseur, bien des gens se croient
obligés d'aller chasser au poste avec un chien. Ils font cela par acquit
de conscience et pour se donner un air. Le pauvre Médor rougit en allant
ramasser un pinson blessé; il sent bien qu'il fait un métier
déshonorant; mais son obéissance, son dévouement au maître, lui font
surmonter son dégoût. Quelle noble abnégation! C'est Paganini jouant des
contredanses dans un bastringue. A la chasse au poste on ne ramasse les
morts qu'après la bataille. Les chiens servent quelquefois à poursuivre
les chats qui, sur le mur voisin, guettent la chute du petit oiseau pour
l'enlever à la barbe du chasseur; en sorte qu'on a souvent, en chassant
au poste, le spectacle d'une chasse au chien courant en miniature.
En résumé, j'estime fort cette chasse quand il s'agit de grives, et
lorsque je suis fatigué de courir la plaine. Cela fait diversion; on
chasse en se reposant; on peut le faire avec intérêt même dans les pays
où l'on rencontre du gibier plus noble; mais je suis d'avis de laisser
vivre les pinsons, les linottes, les chardonnerets; j'aime mieux les
entendre chanter que de les voir rôtis sur ma table. Cependant! si
j'habitais Marseille, si j'en étais réduit à ce seul menu gibier, qui
sait où ne m'emporterait pas l'envie de brûler de la poudre?
_La Provence_ du 3 mars s'indigne de l'article de la loi qui défend la
chasse sur la propriété d'autrui, sans la permission du propriétaire;
elle dit que cette disposition est criante, qu'elle équivaut à une
prohibition complète. Cet article n'est pas nouveau; il n'est que la
reproduction de l'article 1er de la loi de 1790. «Il est défendu à
toutes personnes de chasser, en quelque temps et de quelque manière que
ce soit, sur le terrain d'autrui, sans son consentement, à peine de
vingt livres d'amende envers la commune du lieu, et d'une indemnité de
dix livres envers le propriétaire des fruits, sans préjudice de plus
grands dommages-intérêts, s'il y échet.» Tout cela est basé sur le droit
commun; car enfin charbonnier est maître chez lui, et, ne posséderait-il
qu'un centiare de terre, vous n'avez pas le droit d'y entrer sans sa
permission.
Des Vitraux anciens et modernes.
VITRAUX DE MM. GALIMARD ET LAMI DE NOZAN,
A SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.
Depuis quelques années, la peinture sur verre fait d'honorables efforts
pour reconquérir dans nos édifices religieux la place qu'elle y occupait
autrefois; nous avons à constater aujourd'hui un des plus beaux succès
qu'elle ait encore obtenus: nous voulons parler de la fenêtre que
viennent de placer à Saint-Germain-l'Auxerrois MM. Galimard et Lami de
Nozan.
Pour mieux faire comprendre les éloges que nous avons à donner en ce
moment et les critiques que nous nous permettrons, nous allons entrer
dans quelques détails qui ne seront pas sans intérêt pour la plupart de
nos lecteurs.
Une verrière ne se peint pas comme un tableau; l'artiste ne dispose pas
du verre comme le peintre de sa toile, ni de ses couleurs comme ce
dernier de sa palette. Les verres employés dans les vitraux sont colorés
d'avance, teints dans leur pâte; ce sont des verres de couleur, en un
mot. Ainsi, lorsque l'on voit une draperie rouge, par exemple, briller
sur un fond bleu, le rouge et le bleu ne sont pas deux couleurs
appliquées sur un même morceau de verre blanc, mais bien deux morceaux
de deux feuilles de verre différentes mis à côté l'un de l'autre, et
réunis au moyen d'un plomb qui les maintient invariablement dans le même
plan. On voit de suite quel travail complexe exigent les vitraux. Il
faut d'abord composer sa fenêtre avec un grand soin, en arrêter le
dessin et les couleurs. Cette première opération demande un grand
talent, une grande habitude, un goût sûr et une entente peu commune de
l'harmonie des couleurs. On possède alors ce qu'on appelle un carton.
Sur ce carton on découpe avec soin des verres de couleur, en ayant soin
que les plombs destinés à les réunir tracent les contours du dessin
représenté par le peintre. Ces plombs, loin de nuire à l'effet de la
verrière, font au contraire l'office d'un trait vigoureux sans lequel
les couleurs juxtaposées arrivaient confusément à l'oeil du spectateur.
Les verres une fois découpés, on trace alors sur eux, avec une couleur
fusible au feu, les ombres et les plis des draperies; on passe les
teintes des chairs qui se peignent sur verre blanc, ainsi que certains
jaunes, et on les fait cuire à la manière de la porcelaine, dans une
moufle. Le feu fixe d'une manière indélébile ces couleurs à la surface
des verres. Il ne reste plus qu'à les réunir par des plombs, et à monter
la fenêtre au moyen de ferrures qui lui donnent la solidité nécessaire
pour résister aux énormes pressions qu'exerce le vent sur les grandes
ouvertures des églises.
Ces opérations demandent donc bien des talents divers, il est rare que
la même main les exécute toutes. Nous verrons tout à l'heure les plus
grands peintres faire des cartons, et leur exécution paraître chose
assez difficile pour que des artistes du premier ordre se chargent de
les traduire en vitraux.
[Illustration: Peinture sur verre.--Fenêtre de Saint-Germain-l'Auxerrois
par MM. Galimard et Lami de Nozan.]
Un mot maintenant sur l'histoire de la peinture sur verre.
On ne connaît pas de vitraux antérieurs au douzième siècle. Parmi
ceux-ci il faut citer deux fenêtres de l'abbaye de Saint-Denis,
réservées de l'ancien édifice du temps de l'abbé Suger. L'inauguration
en avait été faite en 1140. La peinture n'est alors qu'une mosaïque; les
dessins sont au trait, sans ombre. Au treizième siècle on ajoute
quelques hachures pour donner du relief aux draperies. Les deux rosaces
latérales de Notre-Dame, les vitraux de la sainte Chapelle sont de cette
époque. On peut juger de la prodigieuse activité des artistes du temps:
les vitraux de la sainte Chapelle furent exécutés en un an, de 1247 à
1248. Jusque-là les sujets affectent le style légendaire; ce sont de
petites figures, divisées en panneaux. Le quatorzième siècle, au
contraire, voit exécuter des figures colossales portées sur des
piédestaux et surmontées de dais; on essaie des rinceaux, des fleurons
en pièces de rapport; enfin apparaissent les premières armoiries; les
plus anciennes sont du règne de Charles VI. L'église de Saint-Sévérin
nous offre quelques fenêtres de ce siècle. Les grands portraits de la
cathédrale de Strasbourg doivent aussi y être rapportés. Mais, quelques
années plus tard, le gothique se perd, la renaissance apparaît de toute
part, les élevés d'Albert Durer enseignent la perspective. Loin de
perdre à ce mouvement universel, la peinture sur verre lui doit ses plus
brillants chefs-d'oeuvre. A la fin du quinzième siècle, à Beauvais, les
vitraux de Saint-Étienne, de Notre-Dame-de-Lorette, de Saint-Jean,
s'exécutaient sur les cartons de Raphaël, et Jules Romain dessinait les
vitres de Saint-Sébastien et l'arbre de Jessé. Au seizième siècle l'art
est dans toute sa splendeur: Arnault des Molles, en 1517, peint toutes
les fenêtres du sanctuaire de la cathédrale d'Auch, et l'ensemble
admirable produit par l'unité de composition et de manière en fait un
chef-d'oeuvre encore plus peut-être que le mérite de l'exécution et du
goût. Bernard de Palissy travail le à Saint-Gervais avec Jean Cousin, et
ce dernier, s'écartant de la destination religieuse des vitraux, peint
en grisaille, pour le château d'Éconen, les amours de Psyché d'après des
cartons de Raphaël.
Nous touchons à la décadence; la peinture sur verre, comme tous les
arts, en fut atteinte; cependant, au commencement du dix-septième
siècle, se peignaient encore les vitraux de Saint-Méry et ceux de
Saint-Paul; les Leviel travaillaient à Rouen, famille de peintres
verriers dont le dernier descendant laissa un traité complet sur la
matière, traité qui n'est pas assez rare pour qu'on puisse s'expliquer
comment s'est accréditée cette universelle croyance de prétendus secrets
perdus et retrouvés. Mais une autre cause que celle que nous venons de
signaler contribua à accélérer la ruine de l'art. On voulut se passer de
ces plombs qui assemblent les verres de couleurs différentes. Jean de
Bruges trouva des émaux qui, appliqués sur le verre blanc et fondus au
feu, donnaient les mêmes tons que ceux qu'offraient les verres teints en
pâte. Il fit ces délicieux petits panneaux si recherches des amateurs.
Pinagrier le suivit et le surpassa dans cette voie. On peut admirer
plusieurs de ses chefs-d'oeuvre à Saint-Etienne-du-Mont. Mais la
peinture sur verre est de son essence une décoration; elle doit être
traitée comme un décor; les émaux en firent une peinture de chevalet. Le
public se dégoûta des vitraux; la nouvelle architecture s'en accommoda
difficilement; le gothique, à cette époque, était traité de barbare.
Cependant un des Leviel fut mandé de Rouen pour peindre les vitraux des
Invalides; le projet resta sans exécution. Les fenêtres de la chapelle
de Versailles reçurent des bordures coloriées en bleu et en jaune. Plus
tard, à Saint-Sulpice, on fit des essais encore plus malheureux. Enfin,
en 1811, Pâris, émailleur de la Légion d'honneur, peignit un panneau
qu'on voit encore dans la chapelle des chanoines à Saint-Denis.
Lors donc que, de nos jours, il y eut réaction dans le goût du public en
faveur de l'art gothique de la renaissance, la tradition des vitraux
était à peine perdue. Puisqu'on restaurait nos vieilles basiliques, il
était tout naturel qu'on cherchât à les éclairer telles qu'elles
l'étaient à l'époque de leur construction. Dans le premier moment de
ferveur, de lourdes bévues furent commises; ainsi, à
Saint-Germain-l'Auxerrois, église du commencement du quinzième siècle,
on plaça des vitraux qui, outre qu'ils sont fort mauvais, ne peuvent,
par leur style et l'agencement des figures, dater que du treizième
siècle. En première ligne, parmi les faiseurs de vitraux, parut la
manufacture de Sèvres, qui, par un déplorable abus de l'emploi des
émaux, une mauvaise direction, et de malheureuses habitudes de peintres
sur porcelaine, est loin de produire ce qu'on pourrait espérer d'elle
avec les beaux talents dont elle dispose; puis vinrent se placer à côté
d'elle, sans pouvoir cependant lui être comparés, M. Thevenot de
Clermont, la verrerie de Choisy, M. Laurent, et plusieurs autres
fabricants plus ou moins habiles; mais les vitraux faits en fabrique ne
sont pas des vitraux; c'est ce qu'on ne saurait trop répéter à MM. les
architectes; la peinture sur verre est un art, et une fabrique n'est pas
plus apte à faire une verrière qu'un marchand de couleurs à couvrir une
toile.
Aussi avons-nous hâte de citer M. Maréchal, dont les pastels ont fait
tant de sensation lors de leur apparition. M Maréchal est un artiste, il
a étudié les beaux vitraux de Metz; et, sans chercher à les copier, il a
voulu créer des verrières qui ne relevassent d'aucune époque, mais de
son seul talent. On peut voir ses essais dans l'église de
Saint-Jacques-du-Haut Pas.
Ce n'est pas dans cette voie qu'ont tenté de le suivre, quant à présent,
MM. Galimard et Lami de Nozan; ils ont pensé que, dans une église d'une
époque et d'un style donné, il valait mieux s'en tenir au simple
pastiche; l'harmonie du monument y gagne assurément, et le choix d'une
telle verrière fait autant d'honneur au goût de l'architecte qui sait
l'apprécier qu'aux artistes qui l'ont exécutée. Nommer d'ailleurs M.
Lassus, quand il s'agit de goût, c'est mettre tout le monde de son côte.
Donnons donc une description de cette fenêtre.
Elle appartient évidemment, par son style, à la seconde moitié du
quinzième siècle, et elle est du genre historié le plus brillant de
cette époque. Les costumes rappellent ceux du temps de Louis XII.
Les trois panneaux d'en bas représentent, ainsi que nous l'apprend la
légende: «Comment le corps de monseigneur saint Landry fut porté en
terre.» Le premier panneau, où se trouvent le sonneur, le porte-étendard
et les deux enfants de choeur, est au-dessus de tout éloge; comme style,
inspiration religieuse, on ne peut rien imaginer de mieux. Composition
et exécution, c'est assurément ce qu'il y a de plus remarquable dans
toute la fenêtre. Placez ce panneau au milieu des vitraux de Beauvais,
il soutiendra la comparaison. Les deux autres panneaux sont aussi dignes
d'éloges; la procession marche bien, il y a du deuil et de la solennité
tout à la fois.
On sait que lors de l'invasion des Normands, au septième siècle, les
reliques de saint Landry, ancien évêque de Paris et patron de
Saint-Germain-l'Auxerrois, furent transportées dans la cité. Les trois
panneaux supérieurs nous montrent donc «comment ceux de
Saint-Germain-l'Auxerrois translatèrent le corps de monseigneur saint
Landry.» Ici l'effet est tout différent: tout à l'heure la composition
était calme et triste, maintenant elle est étincelante; peut-être même
trouverions-nous à blâmer cet éclat. Les Normands approchaient;
c'étaient de terribles barbares, idolâtres, sans pitié ni merci, et ce
n'est pas avec cet air de fête que des gens frappés de terreur vont
cacher l'objet de leur culte et de leur dévotion. Il semble, du reste,
que le peintre ait prévu notre critique en plaçant à la fin du cortège
ce guerrier qui, s'appuyant sur sa longue épée, semble honteux d'une
aussi triste prévoyance, et cet enfant qui regarde derrière lui d'un air
effrayé. Après tout, le brillant combiné avec l'harmonie n'est pas chose
assez commune pour que nous tenions à notre objection, et nous
signalerons, pour en terminer avec ces panneaux, le seigneur en robe
rouge doublée d'hermine qui porte la châsse. On le croirait arraché à
une de ces inimitables verrières de Saint-Patrice, à Rouen.
Les trèfles sont fort sagement décorés; c'est ordinairement un écueil
que ne savent pas éviter les faiseurs de vitraux modernes; il semble
qu'ils n'aient pas assez de couleurs criardes pour garnir les meneaux du
haut de leurs fenêtres. Ici, au contraire, tout est calme et harmonieux.
Des dais à clochetons surmontent la procession des reliques et relient
ainsi, d'une manière ingénieuse, avec la bande d'architecture qui occupe
la partie supérieure des panneaux d'en bas, tout l'ensemble de la
composition. Si nous avons des éloges à donner à cet ange à ailes rouges
et à robe verte qui est si admirable d'effet, nous sommes forcés de
trouver bien maigres les guirlandes qu'il tient suspendues; ne
pouvait-on pas, sans nuire à la composition, faire quelque chose de plus
étoffé?
Le trèfle supérieur représente saint Landry fondant l'Hôtel-Dieu. Ce
panneau est digne de ceux qu'il couronne et termine glorieusement
l'ouvrage. Les anges qui l'entourent sont d'un goût exquis. Nous
recommandons l'ange qui est au faîte de la fenêtre, et, pour terminer
par une critique, nous voudrions que celui qui est à sa droite eût les
ailes moins noires; elles font presque tache.
Quant à cet éclat trop vif qui choque toujours nos yeux dans les vitraux
modernes, comme il ne vient pas ici de l'assemblage de couleurs en
désaccord les unes avec les autres, que les critiques prennent un peu de
patience, et la poussière et la crasse auront bientôt donné à cette
verrière cette profondeur de ton et cette harmonie que nous admirons
tant chez les anciens. Qu'en n'oublie pas que nous les voyons après
plusieurs siècles de mise en place, et qu'on regarde les vieilles
fenêtres nettoyées de l'abbaye de Saint-Denis.
C'est, nous croyons, la première fois qu'on tente de reproduire le style
du quinzième siècle, et ce coup d'essai est un coup de maître; il laisse
bien loin derrière lui tous les pastiches essayés des autres époques.
Mais aussi MM. Galimard et de Nozan sont des artistes, et non des
fabricants; là est le secret de leur succès.
M. de Nozan a, depuis quelques années, enrichi plusieurs églises du Midi
de vitraux, qu'il a faits à lui seul, composition et exécution, et qui,
dit-on, sont dignes de son dernier ouvrage en collaboration. Il n'a pas
craint de mettre tout amour-propre de côté en exécutant des cartons
composés par M. Galimard, élève de M. Ingres; et ce dernier, qui lui
aussi a fait des vitraux, ne s'est pas cru déshonoré en s'associant à un
homme de talent. Ils ont sagement pensé et agi en gens qui aiment l'art;
car, pour faire de bons cartons, il faut avoir exécuté des vitraux, et
pour traduire en vitraux les cartons d'autrui, il faut soi-même être
capable d'en faire. Le beau succès dont leur oeuvre est l'objet doit
être aujourd'hui leur plus douce récompense.
Les Salles d'Asile.
Nous avons fait connaître l'institution des Enfants-Trouvés; nous avons
dit les titres à la reconnaissance et à l'admiration de l'humanité que
cette fondation pour de faibles et innocentes créatures, délaissées au
moment de leur naissance et vouées à une mort presque certaine, avait
donnés à Vincent de Paul. Mais on ne peut se dissimuler qu'à côté de ses
immenses bienfaits, cette oeuvre n'ait pu quelquefois favoriser le vice
et l'inhumanité. Une mère dénaturée, ou plus souvent encore une mère ne
puisant pas dans le sentiment maternel l'énergie nécessaire pour lutter
contre la misère, peut être excitée à abandonner ses droits en déposant
sur le seuil hospitalier l'enfant qui, dès ce moment, lui devient
presque toujours étranger. Une société, la société de charité
maternelle, s'est formée dans le but de combattre cette nécessité
cruelle, de resserrer des liens si puissants et si doux; mais les
secours que cet établissement accorde aux mères indigentes cessent à
l'instant où les enfants quittent le sein maternel. Plus tard, les
écoles primaires et de charité les reçoivent dans leur enceinte;
néanmoins il s'écoule toujours un intervalle de plusieurs années pendant
lequel un grand nombre d'enfants languissent dans le plus cruel abandon.
Les premières années de la vie des enfants, si précieuses et si
décisives pour leur développement moral et physique, sont, pour les
enfants des classes pauvres, une époque de dangers de toute nature, et
la source de mille maux. La corruption du coeur en est souvent la suite,
et un trop grand nombre de ceux qui, à l'âge de sept ou de huit ans,
entrent dans les écoles, y apportent le germe de bien des vices. La
grossièreté du langage, l'habitude du blasphème, le mensonge, la
propension au vol, ne leur sont que trop familiers, et la voix de la
conscience est étouffée dans leur coeur avant que d'avoir pu s'y faire
entendre. Comment pourrait-il en être autrement? Une mère, dès qu'elle
est chargée d'enfants en bas âge, serait forcée, si elle ne voulait pas
les quitter, de renoncer à toute occupation extérieure. Cependant le
travail est la condition d'existence du pauvre; s'il est forcé de
suspendre ses pénibles efforts, une horrible perspective s'ouvre devant
lui: le dénûment, la faim, la misère, le désespoir, l'assaillent et le
pressent. Il faut mourir ou solliciter les secours toujours insuffisants
de la charité publique. Des milliers de familles sont dans ce cas. Le
prix de la journée de l'ouvrier qui est père ne peut, dans une ville
surtout, fournir à l'existence de plusieurs personnes, suffire à tous
leurs besoins Qu'arrive-t-il alors? La mère, obligée aussi de contribuer
au soutien de la famille, abandonne ses enfants pendant la plus grande
partie du jour, ou bien elle les confie à une voisine inattentive, ou
bien elle s'en remet à une de ces femmes dont le métier est de garder
les enfants. Dans le premier cas, à combien d'accidents ne sont-ils pas
exposés, soit que, renfermés sous clef, ils courent la chance de devenir
victimes du feu et de tous les dangers que leur imprudence peut faire
naître, soit qu'errants dans les rues, ils y trouvent d'autres périls en
même temps qu'ils y reçoivent les plus tristes leçons et les plus
dangereux exemples! Dans le second cas, ils sont retenus dans une
chambre étroite et malsaine, repaire infect dans lequel quinze, vingt ou
trente enfants se trouvent entassés, et où le défaut d'espace les
condamne à une inaction dangereuse pour cet âge. Combien ces
inconvénients ne deviennent-ils pas plus graves encore, lorsque la
personne chargée du soin de garder ces enfants, et qu'on n'a choisie que
parce qu'elle demandait le salaire le moins élevé, se montre indigne de
remplir une telle tâche. Nulle surveillance n'est alors exercée sur eux;
leurs mauvais penchants naissent et se développent sans qu'on y fasse
attention, et la contrainte, souvent même la violence et la brutalité,
répriment leurs joies enfantines en excitant chez eux des sentiments
d'irritation.
Il était donc naturel que la condition des petits enfants des pauvres,
en serrant douloureusement le coeur de quiconque l'observe, inspirât des
efforts en leur faveur. On s'est dit qu'en prenant ses enfants à une
pauvre mère, en les lui gardant tout le jour, en la mettant à même
d'employer avec courage les forces que Dieu lui donne, et de joindre son
gain au gain de son mari, on secourrait puissamment la famille. On s'est
dit qu'il est de plus grandes misères encore, que telle est celle d'une
malheureuse veuve. Quelque déchirement de coeur qu'elle ressente, il lui
faut quitter ses enfants, et, l'âme pleine d'angoisses, aller gagner le
pain de chaque jour. On a pensé que les salles d'asile subviendraient à
ces cruelles nécessités, et que la mère de famille qui aurait déposé ses
enfants dans leur enceinte pourrait se livrer à un travail assidu, sans
que nulle inquiétude vînt troubler son coeur. Mais, pour que ce bienfait
ne devînt pas un encouragement à la paresse et à l'imprévoyance des
mères de famille indigentes, on a pensé en même temps qu'il ne fallait
admettre que les enfants dont les parents justifieraient d'une
occupation quelconque, et que l'habitude de la mendicité fût un motif
invariable d'exclusion. Telle fut la pensée mère de ces établissements.
Mais qu'est-ce qu'une salle d'asile? Un asile s'ouvre d'ordinaire pour
la souffrance, le malheur: bien des larmes sont versées dans son
enceinte; mais de celui-ci partent des cris joyeux, des chants, des
accents de bonheur. Qu'est-ce donc qu'une salle d'asile?
La salle d'asile reçoit l'enfant du pauvre pendant la journée de travail
de la mère. Là il est gardé avec soin, surveillé, instruit avec
discernement et douceur, il apprend à connaître ses devoirs; il
contracte des habitudes pures et paisibles; à l'abri des dangers de
l'isolement et de funestes exemples, il croît en force de corps et
d'âme. Quand la première éducation de l'enfance a été essentiellement
morale, l'impression reçue d'elle ne s'efface pas. Le but des salles
d'asile est donc éminemment social, car en préservant les enfants de
tous les périls auxquels les expose un affreux abandon, on empêche qu'un
jour ils ne deviennent menaçants pour la société. Cette oeuvre, si
humble dans sa forme, peut donc être immense par ses résultats. Disons
comment elle a pris naissance, puis nous exposerons ses développements
successifs et sa situation présente à l'étranger, en France et surtout à
Paris.
«Dans la partie la plus âpre de la chaîne des Vosges, a dit Cuvier dans
un rapport fait à l'Académie en 1829, un vallon, presque sépare du
monde, nourrissait chétivement, il y a soixante ans, une population
restée à demi sauvage; quatre-vingts familles, réparties dans cinq
villages, en composaient la totalité: leur misère et leur ignorance
étaient également profondes; elles n'entendaient ni l'allemand ni le
français: un patois, inintelligible pour tout autre qu'elles, faisait
leur seul langage; des haines héréditaires divisaient les familles, et
plus d'une fois il en était né des violences coupables. Un vieux
pasteur, Jean-Frédéric Oberlin, entreprit de les civiliser; et, pour cet
effet, en habile connaisseur des hommes, il s'attaqua d'abord à leur
misère; de ses propres mains, il leur donna l'exemple de tous les
travaux utiles. Leur agriculture une fois perfectionnée, il introduisit
différentes industries pour occuper les bras superflus. Il créa une
caisse d'épargnes. Dès l'origine il s'était fait leur maître d'école, en
attendant qu'il en eût formé pour le seconder. Dès qu'ils aimèrent à
lire, tout devint facile; des ouvrages choisis venant à l'appui des
discours et des exemples du pasteur, les sentiments religieux, et avec
eux la bienveillance mutuelle, s'insinuèrent dans les coeurs; les
querelles, les délits disparurent; et lorsque Oberlin fut près de sa
fin, il put se dire que dans ce canton, autrefois pauvre et dépeuplé, il
laissait trois cents familles réglées dans leurs moeurs, pieuses et
éclairées dans leurs sentiments, jouissant d'une aisance remarquable, et
pourvues de tous les moyens de la perpétuer.» Voilà les résultats
qu'obtint le digne pasteur. Son principal moyen pour y arriver fut de
donner tous ses soins à l'éducation des enfants dès leur plus jeune âge.
Il institua, pour les instruire gratuitement, des conductrices que
lui-même dirigeait; il établit ainsi, dans cinq villages et trois
hameaux, ce qu'on y appela des écoles à tricoter, car les enfants, dés
l'âge de quatre ans, y étaient exercés à ce travail. En même temps on
les faisait prier de coeur et sans formule apprise; on les exerçait à
chanter des cantiques Des images représentant les faits principaux de
l'histoire sainte, d'autres reproduisant des plantes, des animaux,
servaient à les instruire. Secondé activement par sa femme, le bon
pasteur le fut aussi par le dévouement admirable d'une jeune fille
entrée chez lui comme servante à l'âge de quinze ans. Son zèle et ses
nobles élans ne pouvant se renfermer dans une sphère aussi étroite, elle
partagea, pendant quarante-sept ans, toutes les peines et tous les
soucis de son maître, et fut son plus ferme appui dans toutes ses
entreprises. Quand Oberlin mourut, il légua cette excellente et pieuse
femme à ses sept enfants qu'elle avait élevés, et il lui légua, à elle,
le soin de poursuivre encore après lui leur oeuvre commune. Voici ce
qu'il dit de cette Louise Scheppler dans la lettre testamentaire où il
retraça aux siens toutes les obligations qu'il avait contractées envers
elle: «Vrai apôtre du Seigneur, elle alla dans tous les villages où je
l'envoyais, assembler les enfants autour d'elle, les instruire dans la
volonté de Dieu, prier avec eux, et leur communiquer toutes les
instructions qu'elle avait reçues de moi et de votre mère. Tout ceci
n'était pas l'ouvrage d'un instant, et les difficultés insurmontables
qui s'opposaient à ces saintes occupations en auraient découragé mille
autres. D'un côté, le caractère sauvage et revêche des enfants; de
l'autre, leur langage, patois qu'il fallait abolir; puis, une troisième
difficulté étaient les mauvais chemins et la rude saison qu'il fallait
braver. Pierres, eaux, pluies abondantes, vents glaçants, grêles, neiges
profondes en bas, neiges tombant d'en haut, rien ne la retenait; et,
revenue le soir, essoufflée, mouillée, transie de froid, elle se
remettait à soigner mes enfants et mon ménage.» Ce qui s'accomplissait
au Ban-de-la-Roche, c'est ainsi que s'appelait ce lieu, fut d'abord
ignoré; mais lorsque toute cette contrée fut métamorphosée et régénérée
sous le rapport matériel et sous le rapport moral, on reconnut combien
avait d'importance le mode d'éducation employé à l'égard des petits
enfants.
C'était en 1770 que ce bienfaiteur de l'humanité était parvenu à établir
ses écoles. Trente et un ans plus tard, en 1801. une femme pieuse, se
dérobant aux attraits et aux plaisirs du monde, et consacrant ses jours
à l'exercice de la charité, entreprit de fonder à Paris le premier
établissement destiné à recueillir, pendant les travaux journaliers de
leurs mères, les petits enfants au-dessous de quatre ans. Plusieurs
accidents cruels, arrivés à des enfants en l'absence de pauvres femmes
qui ne gagnant la plupart du temps que vingt-cinq sous par jour, n'en
pouvaient donner huit ou dix pour les faire garder, firent naître dans
le coeur de madame de Pastoret l'idée des salles d'asile ou
d'hospitalité. Elle recueillit dans une chambre de la rue de Miroménil,
et confia pour la journée aux soins d'une soeur hospitalière et d'une
bonne femme, des enfants à la mamelle que leurs mères devaient venir
allaiter une ou deux fois dans le cours de leurs travaux.
L'établissement était pourvu de douze berceaux, de linge, de lait et de
sucre; mais il n'y avait que deux femmes, leurs forces furent à bout,
et, malgré les vifs regrets de madame de Pastoret, il fallut renoncer à
augmenter le nombre des enfants. La pieuse fondatrice éleva tous ceux
qui avaient pris place dans ses berceaux, et la salle d'hospitalité fut
transformée en une école gratuite qui n'a pas cessé d'exister. Le germe
des salles d'asile fut ainsi arrêté dans son premier développement.
On a supposé, on a même affirmé qu'alors cette idée avait été recueillie
et portés en Angleterre. Sans doute les étrangers qui avaient pu voir
l'asile des berceaux, avaient dû en être vivement touchés et en avaient
emporté cette impression dans leurs patries. Mais rien de semblable ne
fut entrepris en Angleterre avant l'année 1817. A cette époque M. Owen,
qui dirigeait à New-Lamark, dans le nord de l'Écosse, un grand
établissement de filature de coton, s'affligeant de voir dans l'abandon
les petits enfants des nombreux ouvriers qu'il employait, conçut la
pensée de les faire amener le matin par leurs parents et de les confier
aux soins d'une personne sure. Il choisit un simple tisserand, dans
lequel on ne soupçonnait qu'un grand amour pour les enfants et une
patience infatigable avec eux. Cet homme dont le nom a pris rang dans la
Grande-Bretagne parmi ceux des hommes utiles, c'était James Buchanan. Il
réussit à porter l'école au delà de cent cinquante enfants de l'âge de
deux à six ans, et à créer pour eux des moyens d'amusement et
d'instruction. L'imitation de la discipline militaire, déjà suivie dans
les écoles de Lancaster, lui fut particulièrement utile en éveillant
l'attention, en excitant l'intérêt, en réglant les rapides et uniformes
mouvements de ses jeunes élèves. Le chant ne lui facilita pas moins sa
tâche. Deux ans après Buchanan fut appelé à Londres par lord Brougham,
et la méthode d'enseignement des _Infant-Schools_ fut bientôt portée à
un haut degré de perfection. Ces établissements se multiplièrent
rapidement en Angleterre.
En 1823, quelques Français qui avaient visité ces écoles exprimeront à
Paris l'admiration qu'elles avaient fait naître en eux. Un petit nombre
de femmes dévouées forma un comité, dont madame de Pastoret fut élue
présidente. Elles se réunirent pour la première fois le 4 mars 1826,
publièrent un prospectus, et provoquèrent des dons et des souscriptions.
Le conseil général des hospices leur accorda, au mois de mai de la même
année, un don de 3,000 francs et une maison dépendant de l'hospice des
Ménages. Le comité confia la direction de la salle d'asile d'essai à
deux soeurs prises dans l'ordre de la Providence, établi à Portruix
(Vosges), cette communauté seule ayant consenti à en accorder pour cette
tentative nouvelle. M. l'abbé Desgenettes, alors curé des Missions
Étrangères, s'associa aux travaux du comité, élevé au nombre de douze,
dont trois dames protestantes. Mais le zèle des fondatrices de l'oeuvre,
le soin qu'elles avaient pris de faire venir les manuels anglais, de les
faire traduire, la bonne volonté des soeurs, les efforts persévérants de
chacun n'avaient pu encore faire posséder bien complètement et
naturaliser chez nous cette méthode d'enseignement dans laquelle se
trouvent mille détails qu'on ne peut bien saisir que par les yeux.
Le besoin de se voir désigner une personne capable et dévouée, qui
voulût bien aller en Angleterre étudier les _Infant-Schools_, mit le
comité en rapport avec M. Cochin, alors maire du douzième
arrondissement. Cet administrateur, qui ignorait les efforts nouveaux et
l'organisation récente de l'oeuvre, qui n'avait pas eu davantage
connaissance de la tentative faite, vingt-cinq ans auparavant, par
madame de Pastoret, venait, de son côté, dans le but d'arriver à alléger
un peu la triste position des nombreuses familles indigentes de son
quartier, en laissant aux mères la faculté de se livrer à un travail
lucratif, de faire disposer deux chambres dans la rue des Gobelins, pour
y recevoir, durant le jour, un certain nombre de petits enfants. M.
Cochin, que son étude et ses observations personnelles mettaient par
conséquent déjà à même de bien calculer toutes les exigences d'une
pareille mission, et n'apprécier les qualités qui seules pouvaient en
assurer le succès, indiqua au comité madame Millet comme la personne qui
lui paraissait convenir le mieux, uniquement peut-être, à cette lâche
qui devait commencer par l'étude et finir par l'organisation. Madame
Millet se rendit en Angleterre en 1827; elle vit avec les yeux d'une
femme d'esprit et sentit avec le coeur d'une bonne mère. Étrangère à la
langue anglaise, l'instinct du bien, la charité, l'amour de l'enfance,
furent ses guides, et en deux mois elle sut si bien comprendre la
méthode et se pénétrer de ses avantages, qu'elle revint l'importer en
France avec les modifications nécessitées par la différence des moeurs,
des usages, et avec des améliorations qui lui ont été suggérées par la
pratique.
A son retour, madame Millet organisa, avec un plein succès, une nouvelle
salle d'asile ouverte par le comité des dames, rue des Martyrs; et M.
Cochin fonda dans le même temps, l'établissement si vaste et si complet
qui depuis a été considéré comme _asile modèle_. Le comité ouvrit
successivement trois autres salles d'asile; mais les ressources étaient
précaires, et, pendant quatre années, il ne les obtenait qu'avec peine
et irrégulièrement. Ce ne fut qu'à la fin de 1829 que le conseil général
des hospices, cédant aux vives sollicitations du comité des dames se
décida à prendre cette institution sous son adoption et sa tutelle. Un
arrêté du conseil, approuvé par le ministre de l'intérieur, consacra
l'oeuvre des salles d'asile, qui, dès ce moment, furent rangées dans la
catégorie des _Établissements d'utilité publique et de charité_.
L'administration des hospices commença dès lors à s'en occuper, de
concert avec les dames du comité, auxquelles furent donnés des
règlements approuvés par M. le préfet de la Seine. La Comptabilité des
salles d'asile revêtit les formes administratives et fut soumise au
contrôle de l'autorité. Dans l'espace de onze années, le comité obtint
de la charité publique en dons et en souscriptions, 113,116 fr.
Du conseil général des hospices, 80,695
Du conseil municipal, 23,000
Des bureaux de bienfaisance, 21,100
Total, 247,911 fr.
L'administration des hospices se chargea de payer en outre les loyers et
les frais de premier établissement. Le nombre des salles s'éleva
successivement à vingt-quatre dans l'espace de ces onze années.
Les allocations de la ville, que les progrès de l'institution avaient
rendues nécessaires, lui avaient donné un caractère municipal. Bientôt
l'autorité remarqua que les enfants n'étaient pas seulement recueillis
et surveillés, qu'ils étaient élevés, que les salles d'asile formaient
en réalité le premier degré de l'éducation de l'enfance, et qu'à ce
titre, elles devaient passer sous le contrôle de l'administration, dont
la mission est de veiller à la direction intellectuelle et murale de
l'éducation à tous les âges et dans tout le royaume. Par une circulaire
qui suivit la publication de la loi sur l'enseignement primaire du 28
juin 1833, le ministre de l'instruction publique s'en saisit. Les salles
d'asile étaient considérées comme la base de l'instruction primaire. Le
nouveau caractère qu'elles recevaient amena quelque incertitude sur la
part de direction qui pouvait être laissée à leurs fondatrices. Par
suite d'une sorte de conflit elles se trouvèrent, pendant l'année 1837,
privées de la surveillance maternelle dont elles ont besoin. Cet état de
choses était contraire aux intérêts des salles existantes et aux progrès
de l'institution. Il importait d'y mettre un terme, et ce fut le but
d'une organisation nouvelle que M. de Salvandy, ministre de
l'instruction publique, soumit à l'approbation royale le 22 décembre
1837. Cette ordonnance reproduit les dispositions de la loi du 28 juin
1833, relative aux écoles primaires, mais avec des modifications exigées
par ce qu'il y a de spécial dans l'institution.
Telle est l'origine, tels furent les notables progrès des salles d'asile
en France. On a peine à concevoir aujourd'hui combien elles
rencontrèrent d'abord d'obstacles et de préventions, et combien il
fallut de temps et d'efforts pour en faire apprécier les résultats si
utiles et si incontestables. Cette institution est portée maintenant au
budget de l'instruction publique pour la somme de trois cent mille
francs, et cette somme est annuellement et entièrement employée en
subventions accordées aux salles d'asile naissantes ou à celles qu'il
s'agit d'améliorer.--Il serait impossible d'indiquer avec une entière
exactitude quel est en ce moment en France le nombre des salles d'asile,
car on donne parfois ce nom à des établissements trop peu nombreux ou
trop mal organisés pour le mériter; mais on est fondé à croire qu'il ne
s'élève pas de beaucoup au-dessus de mille.
Pendant dix ans, à une ou deux exceptions près, on ne pouvait obtenir
des communautés religieuses d'accorder des soeurs pour la direction des
salles d'asile, et toutes les instances demeuraient vaines; mais en
1836, M. l'abbé Dupuch, maintenant évêque d'Alger, établit à Bordeaux
plusieurs salles d'asile, et depuis cette époque le nombre des
établissements fondés par le clergé et dirigés par des soeurs de
diverse» congrégations s'est accru rapidement. On doit s'en réjouir,
mais il est à désirer que la méthode d'enseignement lancastrienne y soit
conservée avec soin. Elle rend les enfants plus heureux et plus faciles
à diriger.
Dans un prochain article nous passerons en revue quelques innovations
essayées à l'étranger, et nous ferons connaître l'emploi de la journée
d'un enfant dans une salle d'asile de Paris (2).
[Note 2: Nous avons emprunté la plupart des renseignements
contenus dans cet article à des notes communiquées par une des
femmes à qui ou est redevable et de l'institution et d'une partie
de ses développements. Nous les avons complétés à l'aide du
_Journal des Salles d'Asile_, auquel ces bienfaitrice de l'oeuvre
ont souvent fourni également d'excellents travaux. En nous
remettant ces documents, on a imposé à notre reconnaissance la
dure condition de garder le silence. Si cette réserve n'était pas
dictée uniquement par une modestie aussi noble que sincère, nous
aurions pu être tenté d'y voir en temps une leçon donnée aux
philanthropes à grand orchestre.]
(_La suite au prochain numéro._)
Exposition des Produits de l'Industrie.
(4e article.--Voir t. III, p. 49, 153, 164 et 180.)