Vous aurez enfin vos Sauvages cette année, Madame & très-chère amie, &c.
Les Esquimaux sont les Sauvages des Sauvages. On voit dans les autres
nations des manières humaines quoiqu'extraordinaires; mais dans ceux-ci
tout est féroce & presque incroyable. Le fort de leur nation est vers la
baye d'Hudson dans le nord; il y en a sur les côtes de la terre de
Labrador, (qui confine ladite baye, & borde une partie du fleuve St.
Laurent) païs extrêmement froid. Ce sont des Antropophages qui mangent
les hommes quand ils les peuvent attraper. Ils sont petits, blancs &
fort gras. Malgré la rigueur du climat, ils n'allument presque jamais de
feu; on croit qu'ils adorent cet élément. Ils mangent la viande crue, &
leur nourriture plus ordinaire est la chair de loups marins. Ils
s'habillent de la peau de ces animaux; ils en font aussi des sacs où ils
serrent pour le mauvais temps provision de cette chair coupée par
morceaux. Ils sont aussi friands de l'huile qu'on en fait, que les
yvrognes le sont du vin. Ils ont des trous souterrains où ils se
fourrent, & y entrent à 4 pattes comme des bêtes; & quelquefois l'hyver
ils se font des cabanes de neige sur la glace de quelques bayes, où il y
a plus de cent pieds d'eau sous eux: ils demeurent là sans se chauffer,
mais ils mettent double robbe de peaux de loups marins. Les femmes, qui
cousent très-proprement se font de petites tuniques de peaux d'oiseaux,
la plume en dedans, qui les échauffe, & d'autres tuniques de boyeaux
d'ours blancs, qu'elles ouvrent après les avoir grattés comme pour faire
du boudin; elles assemblent ces bandes en forme de chemises, qu'elles
mettent sur leur tunique de peau, pour que la pluye ne les pénètre
point. Elles mettent leurs petits enfans dans leur dos, entre la chair &
la tunique, en sorte qu'elles tirent ces pauvres innocens par dessous le
bras, ou par dessus l'épaule pour les faire tetter: elles leur mettent
seulement une espèce de braye qu'elles changent lorsqu'elles sont sales.
Ce qui sert de culotte aux hommes n'a point d'ouverture, cela est fait à
peu-près comme un tablier de Brasseur, mais plus étroit; ils le lient à
leur ceinture avec une corde. Celle des femmes est ouverte; & quand
elles s'asséyent à terre, leur siége ordinaire, elles tirent la queue de
leur habit, qui est longue, entre leurs jambes, par un instinct de
modestie.
Depuis que les Basques, les Mallouins & les Négocians François de ce
Païs-ci ont des postes établis à Labrador pour la pêche du Loup marin,
les Esquimaux les approchent quelquefois, & même traitent avec eux.
Personne n'entend leur Langue; mais ils sont fort ingénieux pour se
faire entendre par signes. Ils sont adroits & font eux-mêmes les outils
qui leur sont propres. Ils travaillent le fer, & passent les peaux. Ils
construisent des canots avec des cuirs qui ne prennent point l'eau, &
ils les couvrent par-dessus de manière qu'il y a au milieu une ouverture
comme à une bourse, dans laquelle un homme seul se met, & liant à sa
ceinture cette espèce de bourse, prend un aviron à deux pêles, comme il
y en a un ci-joint, & affrontent avec cela les plus mauvais temps & les
poissons les plus forts. Ils ont beau tourner dans ce canot, ils se
retrouvent toujours droits. Ils nagent à droite & à gauche également
selon la nécessité. Ils font aussi de petites chaloupes de bois, que les
femmes menent en ramant à reculons comme les matelots.
Quand ils viennent la nuit près les habitations des François, on fait
tirer sur eux deux ou trois coups de pierriers; cela les fait fuïr comme
des oiseaux; car ils craignent le feu & tous les autres hommes, c'est ce
qui fait qu'ils ne font point de feu de peur que la lueur ou la fumée ne
les fassent découvrir. Ils ont mangé autrefois plusieurs de nos
François; mais je sçais de quelques autres, qui en ayant été attaqués,
s'étoient trouvés les plus forts, & en avoient tué quelques-uns, que
pour cacher leur meurtre, & ne pas s'attirer la vengeance de cette
nation ils avoient jetté ces corps morts à la mer; mais que ces hommes
n'enfoncent jamais dans l'eau, mais flottent dessus comme du liége. On
attribue cette propriété à ce qu'ils ne se nourrissent que de graisse &
d'huile de poissons.
On a pris quelques petites Esquimaudes que l'on a apprivoisées ici; j'en
ai vû mourir dans notre Hôpital; c'étoit des filles fort gentilles,
blanches, propres & bien chrétiennes, qui ne conservoient rien de
sauvage. Elles parloient bon François, & quoiqu'elles se plussent dans
les maisons où elles demeuroient, elles ne vêcurent pas long-temps, non
plus que les autres Sauvages qui sont chez les François. On achête ici
ces sortes d'esclaves bien chers, à cause de la rareté des domestiques,
& l'on n'en est pas mieux, car ils meurent bien-tôt.
_Extrait de la Relation du Baron de la Hontan, Officier François,
Voyageur dans tout le nord du Canada depuis 1683 jusqu'en 1694._ Pag. 6
& suiv. _Des Esquimaux._