Nº. 4.

Vous aurez enfin vos Sauvages cette année, Madame & très-chère amie, &c.

Les Esquimaux sont les Sauvages des Sauvages. On voit dans les autres

nations des manières humaines quoiqu'extraordinaires; mais dans ceux-ci

tout est féroce & presque incroyable. Le fort de leur nation est vers la

baye d'Hudson dans le nord; il y en a sur les côtes de la terre de

Labrador, (qui confine ladite baye, & borde une partie du fleuve St.

Laurent) païs extrêmement froid. Ce sont des Antropophages qui mangent

les hommes quand ils les peuvent attraper. Ils sont petits, blancs &

fort gras. Malgré la rigueur du climat, ils n'allument presque jamais de

feu; on croit qu'ils adorent cet élément. Ils mangent la viande crue, &

leur nourriture plus ordinaire est la chair de loups marins. Ils

s'habillent de la peau de ces animaux; ils en font aussi des sacs où ils

serrent pour le mauvais temps provision de cette chair coupée par

morceaux. Ils sont aussi friands de l'huile qu'on en fait, que les

yvrognes le sont du vin. Ils ont des trous souterrains où ils se

fourrent, & y entrent à 4 pattes comme des bêtes; & quelquefois l'hyver

ils se font des cabanes de neige sur la glace de quelques bayes, où il y

a plus de cent pieds d'eau sous eux: ils demeurent là sans se chauffer,

mais ils mettent double robbe de peaux de loups marins. Les femmes, qui

cousent très-proprement se font de petites tuniques de peaux d'oiseaux,

la plume en dedans, qui les échauffe, & d'autres tuniques de boyeaux

d'ours blancs, qu'elles ouvrent après les avoir grattés comme pour faire

du boudin; elles assemblent ces bandes en forme de chemises, qu'elles

mettent sur leur tunique de peau, pour que la pluye ne les pénètre

point. Elles mettent leurs petits enfans dans leur dos, entre la chair &

la tunique, en sorte qu'elles tirent ces pauvres innocens par dessous le

bras, ou par dessus l'épaule pour les faire tetter: elles leur mettent

seulement une espèce de braye qu'elles changent lorsqu'elles sont sales.

Ce qui sert de culotte aux hommes n'a point d'ouverture, cela est fait à

peu-près comme un tablier de Brasseur, mais plus étroit; ils le lient à

leur ceinture avec une corde. Celle des femmes est ouverte; & quand

elles s'asséyent à terre, leur siége ordinaire, elles tirent la queue de

leur habit, qui est longue, entre leurs jambes, par un instinct de

modestie.

Depuis que les Basques, les Mallouins & les Négocians François de ce

Païs-ci ont des postes établis à Labrador pour la pêche du Loup marin,

les Esquimaux les approchent quelquefois, & même traitent avec eux.

Personne n'entend leur Langue; mais ils sont fort ingénieux pour se

faire entendre par signes. Ils sont adroits & font eux-mêmes les outils

qui leur sont propres. Ils travaillent le fer, & passent les peaux. Ils

construisent des canots avec des cuirs qui ne prennent point l'eau, &

ils les couvrent par-dessus de manière qu'il y a au milieu une ouverture

comme à une bourse, dans laquelle un homme seul se met, & liant à sa

ceinture cette espèce de bourse, prend un aviron à deux pêles, comme il

y en a un ci-joint, & affrontent avec cela les plus mauvais temps & les

poissons les plus forts. Ils ont beau tourner dans ce canot, ils se

retrouvent toujours droits. Ils nagent à droite & à gauche également

selon la nécessité. Ils font aussi de petites chaloupes de bois, que les

femmes menent en ramant à reculons comme les matelots.

Quand ils viennent la nuit près les habitations des François, on fait

tirer sur eux deux ou trois coups de pierriers; cela les fait fuïr comme

des oiseaux; car ils craignent le feu & tous les autres hommes, c'est ce

qui fait qu'ils ne font point de feu de peur que la lueur ou la fumée ne

les fassent découvrir. Ils ont mangé autrefois plusieurs de nos

François; mais je sçais de quelques autres, qui en ayant été attaqués,

s'étoient trouvés les plus forts, & en avoient tué quelques-uns, que

pour cacher leur meurtre, & ne pas s'attirer la vengeance de cette

nation ils avoient jetté ces corps morts à la mer; mais que ces hommes

n'enfoncent jamais dans l'eau, mais flottent dessus comme du liége. On

attribue cette propriété à ce qu'ils ne se nourrissent que de graisse &

d'huile de poissons.

On a pris quelques petites Esquimaudes que l'on a apprivoisées ici; j'en

ai vû mourir dans notre Hôpital; c'étoit des filles fort gentilles,

blanches, propres & bien chrétiennes, qui ne conservoient rien de

sauvage. Elles parloient bon François, & quoiqu'elles se plussent dans

les maisons où elles demeuroient, elles ne vêcurent pas long-temps, non

plus que les autres Sauvages qui sont chez les François. On achête ici

ces sortes d'esclaves bien chers, à cause de la rareté des domestiques,

& l'on n'en est pas mieux, car ils meurent bien-tôt.

_Extrait de la Relation du Baron de la Hontan, Officier François,

Voyageur dans tout le nord du Canada depuis 1683 jusqu'en 1694._ Pag. 6

& suiv. _Des Esquimaux._

Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l'âge de dix ans · 第 7 / 10 题