Nº. 3.

Madame Duplessis de Sainte Helène, Parisienne de naissance, mais

Religieuse depuis 46 ans à l'Hôtel-Dieu de Quebec en Canada, & mon

intime amie, m'a fait un présent que j'ai reçu cette année 1752. Ce sont

plusieurs figures des Sauvages avec lesquels les François & les

Missionnaires de la nouvelle France ont quelques relations. Ces figures,

dont plusieurs forment des ménages complets, sont habillées

différemment, chacune selon la mode de leur nation; car quoiqu'ils

soient presqu'entièrement nuds chez eux, ils ont quelques espèces

d'habits ou de couvertures pour leurs jours de Fête; & quand ils

viennent commercer avec les Européens. Entre ces figures sont celles des

Esquimaux, homme & femme, portant son enfant, & avec cela une ample

relation des moeurs de tous.

Les habillemens de peaux de ces Esquimaux, joint à ce que ma Relation

porte de leur païs, figure & moeurs particuliers, me parut si

ressemblant à ce que Mlle le Blanc & autres disoient à son sujet, que je

soupçonnai dans le moment qu'elle étoit de cette nation. Pour m'en

assurer davantage, je voulus sonder la nature en elle, & après lui avoir

dit qu'on m'avoit envoyé du Canada plusieurs sortes de figures que je

lui voulois faire voir, je fis apporter la boëte aux poupées sauvages. A

l'ouverture, je m'attachai à examiner ses mouvemens & ce qui frapperoit

d'abord ses yeux. Quoiqu'il y en eût plusieurs plus agréables, & bien

plus enjolivées que celles des Esquimaux, qui ont à peine figure

d'homme, elle porta tout d'un coup la main sur la femme Esquimaude, prit

ensuite l'homme, les considéra l'un après l'autre en silence, non comme

ceux à qui quelque chose paroit nouveau & extraordinaire, mais comme

chose qu'ils ont déja vûe, sans savoir où, & qu'ils cherchent à

reconnoitre. La voyant si attentive à ces deux Figures, je lui demandai

en riant pour la faire parler, si elle reconnoissoit là quelqu'un de ses

parens; elle répondit: je n'en sais rien; mais il me semble avoir vû

cela quelque part. Quoi, repris-je, des hommes & des femmes bâtis comme

ceux-là? A peu-près, dit-elle; mais ils n'avoient pas de cela: [c'étoit

des espèces de mouffles ou gands de peaux qu'ont mes figures] nous

n'avions rien dans nos mains, continua-t-elle, si ce n'est lorsque nous

avions attrapé quelques grosses anguilles, ou autres semblables

poissons, & que nous l'avions écorché, nous fourrions [c'est son terme]

nos mains & nos bras dans la peau, qui s'y colloit jusqu'au coude. Quels

plaisans habits, repris-je! Ceux dont vous avez idée, n'étoient-ils pas

plus longs que ceux-là? [Les miens ne descendent qu'environ à

mi-cuisse.] Non, ce me semble, répondit-elle; mais le poil n'étoit pas

par-dessus, comme à ceux-ci[13]. Je levai pour lors quelques figures de

mes autres Sauvages, lui faisant remarquer la bizarrerie de leurs

pendant d'oreilles. A peine ôtoit-elle les yeux de dessus celles qu'elle

tenoit toujours, & qui n'avoient aucun pendant d'oreilles, pour dire;

oh, les nôtres n'étoient pas, comme ceux-là, ni pendus au bas de

l'oreille; ils prenoient dès le bas & par derrière. Comme je n'ai rien

vû dans mes figures, ni dans mes Relations qui me puisse figurer cette

différence, & qui ait pû la porter à la faire, j'ai pensé qu'elle ne

l'avoit faite que sur un souvenir dont l'origine ne peut être que dans

ce qu'elle a vû dans ses premières années, & dont elle n'a plus qu'une

idée confuse: aussi, ajouta-t-elle tout de suite, au reste ce sont des

idées si éloignées, qu'il n'y faut pas compter beaucoup.

[13] Extrait de Me. Duplessis.

Aussi ne fut-ce pas ses paroles qui fortifièrent le plus mes

conjectures; mais cet instinct ou sentiment naturel & non refléchi qui

la fixa sur ces deux figures seules, & ne lui laissa que de

l'indifférence pour toutes les autres, comme si la nature lui eût fait

sentir qu'elles ne lui touchoient pas de si près que celles-ci; au moins

fut-ce l'induction que je tirai de la distinction qu'elle en faisoit, &

de ces paroles dites fort naturellement, _nous n'avions rien dans nos

mains_, que la vérité seule, quoique inconnue, lui fit dire.

Non contente de ces premières épreuves, je me fis apporter un petit

canot d'écorce d'arbre, qui m'avoit été envoyé avec les Sauvages, pour

me faire voir ce qui leur tenoit lieu de nos grands vaisseaux pour

voyager sur mer & sur les lacs. C'est une manière de petite chaloupe ou

flobard fort étroit & comme pincé par les deux bouts, comme pour mieux

couper l'eau de quel côté qu'il tourne; la plus grande partie ne pouvant

contenir qu'une personne. En lui faisant voir celui-ci, long de plus de

deux pieds, je lui demandai si elle connoissoit cela: oh oui, dit-elle,

j'en ai bien idée; mais il me semble qu'ils n'étoient pas tout-à-fait

comme celui-là; ils étoient comme couverts tout-à-fait, & il me semble

qu'il n'y avoit qu'un trou au milieu, où on étoit jusqu'au milieu du

corps, & qu'on couroit comme cela [figurant le mouvement pour ramer des

deux côtés] de côté & d'autre sans avoir peur. Comme cette description

du canot étoit toute conforme à celle que Me. Duplessis me donne du

canot des Esquimaux, de laquelle sûrement, Mlle. le Blanc n'avoit aucune

connoissance, je ne doutai plus qu'elle ne fût de cette nation, &

qu'elle ne tint d'origine la description qu'elle me fit du canot couvert

des Esquimaux. On en jugera comme moi en lisant les extraits de mes

Relations en l'autre part.

_Extrait de la Lettre de Me. Duplessis de Sainte Helène, à Me. H....t,

en date du 30 Octobre 1751, où il est parlé de la nation des Esquimaux._

Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l'âge de dix ans · 第 6 / 10 题