Persuadé, Monsieur, que vous ne cherchez qu'à contribuer, par vos
Mémoires, à satisfaire la curiosité du Public en tout ce qui peut
l'intéresser agréablement & utilement, j'aurai l'honneur de répondre à
votre Lettre du 2 de ce mois sur l'état de la Sauvage, qui a été trouvée
aux environs de Châlons, tant sur ce que j'en ai appris, que sur ce que
j'en ai connu moi-même, pour l'avoir fait venir chez moi. Je vous dirai
d'abord, que pour le peu de fréquentation qu'elle a eûe avec le monde,
ne sachant encore que quelques mots François mal articulés, on ne peut
presque pas conjecturer dans quel païs elle est née; mais certainement,
par les circonstances dont je vais vous entretenir, elle n'est point de
Norvège, (comme on l'a dit) on croit plutôt qu'elle est née dans les
Isles Antilles de l'Amérique, qui appartiennent aux François, comme la
Guadaloupe, la Martinique, S. Christophe, S. Domingue, &c. parce qu'un
particulier de Châlons qui a été à la Guadaloupe, lui ayant montré de la
_cassave_, ou _manioc_, qui est un pain dont se nourrissent les Sauvages
des Antilles, elle s'écria de joie sur ce pain; & en ayant pris un
morceau, elle le mangea avec grand appetit: il lui fit voir aussi
d'autres curiosités du même païs, à quoi elle prit un plaisir
extraordinaire, faisant connoître qu'elle avoit vû de semblables choses;
de sorte qu'il est à présumer qu'elle vient plutôt de ces païs-là que de
la Norvège.
A force de la faire parler, on a sçu qu'elle a passé les mers;
qu'ensuite une Dame de qualité a pris soin de son éducation, l'ayant
faite habiller; car auparavant elle n'avoit qu'une peau qui la couvroit.
Cette Dame la tenoit enfermée dans sa maison sans la laisser voir à
personne; mais le mari de la Dame ne voulant plus la voir chez lui, pour
ne point laisser trop long-temps un objet semblable devant les yeux de
son épouse, cette Fille fut obligée de se sauver. Enfin, à la faveur de
la Lune, qu'elle appelle _la lumière de la bonne Vierge_, ne marchant
que la nuit, elle est parvenue au mois de Septembre dernier jusqu'à
Songi, Village à 4 lieues de Châlons, lequel appartient à M. d'Epinoy,
dont vous avez, depuis peu, annoncé le mariage avec Mlle de Lannoy,
fille de M. le Comte de Lannoy.
On sait d'ailleurs qu'avant qu'elle fût arrivée à Songi, on l'avoit vûe
au-dessus de Vitri-le-François, accompagnée d'une Négre, avec laquelle
elle se battit, parce que la Négre ne vouloit pas qu'elle portât sur
elle un Chapelet, qu'elle appelle _un grand Chime_: que la Sauvage
s'étant trouvée la plus forte, la Négre la quitta; & depuis, la Négre a
été vûe auprès du Village de Cheppe proche Songi, d'où elle a ensuite
disparu. Pour notre Sauvage, le Berger de Songi l'ayant apperçue dans
les vignes, écorchant des grenouilles, & les mangeant avec des feuilles
d'arbres, elle fut amenée par ce Berger au Château de M. d'Epinoy, qui
donna ordre au Berger de la loger, ajoutant qu'il auroit soin de sa
nourriture, &c. L'attention que ce Seigneur a eu pour elle pendant près
de deux mois, la souffrant la plus grande partie du jour à son Château,
la laissant pêcher dans ses fossés, & chercher des racines dans ses
jardins, a attiré beaucoup de monde chez lui. On remarquoit que tout ce
qu'elle mangeoit, elle le mangeoit crud, ainsi que des Lapins qu'elle
dépouilloit avec ses doigts aussi habilement qu'un cuisinier. On la
voyoit grimper sur les arbres plus facilement que les plus agiles
Bucherons; & quand elle étoit au haut, elle contrefaisoit le chant de
différens oiseaux de son païs. Je l'ai vû moi-même dans un jardin de
Châlons, cherchant des racines dans la terre, avec l'usage seul de son
pouce & du doigt suivant, faisant ainsi des trous comme des terriers en
un moment de temps, aussi habilement que si on se fût servi d'un hoyau.
M. l'Evêque de Châlons & M. l'Intendant l'ont vûe dans ces sortes
d'exercices. M. l'Evêque a pris soin depuis de la placer dans
l'Hôpital-général de cette Ville, où l'on reçoit les enfans des pauvres
habitans, de l'un & de l'autre sexe, pour les y nourrir jusqu'à l'âge de
15 à 16 ans, qu'on leur fait apprendre des mêtiers. C'est-là qu'on tâche
de l'humaniser tout-à-fait & de l'instruire. Elle mange quelquefois du
pain, ce qu'elle fait par complaisance; car il lui fait mal au coeur,
aussi-bien que tout ce qui est salé. Le biscuit & la viande cuite la
font vomir: elle ne peut enfin rien souffrir où il entre de la farine.
M. l'Intendant voulut lui faire manger des bicgnets, elle n'a pû en
goûter par cette raison. Elle trouve le macaron bon, & aime
l'eau-de-vie, l'appellant un _brûle-ventre_. Pour l'eau, sa boisson
ordinaire, elle la boit dans un seau, la tirant comme une vache, & étant
à genoux. Elle ne veut point coucher sur des matelats, le plancher lui
suffit. Elle nage fort bien, & pêche dans le fond des rivières. Elle
appelle un filet _debily_, dans le patois de son païs. Pour dire, bon
jour fille, on dit, selon elle, _yas yas, fioul_, ajoutant que quand on
l'appelloit, on disoit, _riam riam, fioul_; c'est ce qui fait connoitre
qu'elle commence à entendre la signification des termes François, les
interprétant par ceux de son païs.
Au reste, elle paroît âgée d'environ 18 ans[12], étant de moyenne
taille, avec le teint un peu bazanné: cependant sa peau au haut du bras
paroit blanche aussi-bien que la gorge; elle a les yeux vifs & bleus;
son parler est clair & brusque; elle paroit avoir de l'esprit, car elle
apprend aisément ce qu'on lui montre; cousant assez proprement. Elle
fait connoitre qu'elle sçait travailler à la tapisserie au petit point,
par la manière dont elle indique qu'il s'y faut prendre, en faisant
passer l'aiguille de dessus en dessous, & du dessous en dessus. La
Supérieure de l'Hôpital dit, qu'elle sçait bien broder; ce qu'elle a
appris de la Dame qui en avoit pris soin: mais la Fille ne peut dire
dans quel Païs ce pouvoit être, parce qu'elle ne parloit à personne, &
ne sortoit point. On l'instruit cependant dans la Religion Chrétienne;
elle dit qu'elle veut être baptisée dans le _Paradis terrestre_; terme
dont elle se sert pour signifier nos Eglises. Les Curés du voisinage de
Songy lui ont fait comprendre par des signes, qu'il ne falloit point
grimper sur les arbres, cela étant indécent à une fille, aussi s'en
abstient-elle présentement. Le bruit a couru qu'il y avoit des ordres
pour la faire venir à la Cour; on ne sait comment elle l'a pû apprendre;
mais depuis, quand on vient la voir à l'Hôpital, elle n'ose presque
paroitre, pleure & s'afflige, craignant que ce ne soit pour l'en faire
sortir, parce qu'elle s'y plaît fort, & qu'on a beaucoup d'attention
pour elle.
[12] Il y a sûrement ici une erreur ou d'impression ou de copiste. On
voit par l'extrait de son baptême en Juin 1732, on ne lui donnoit
qu'onze ans; & elle devoit paroitre plus formée qu'une enfant de son
âge, son temperament s'étant fortifié par la vie dure qu'elle
menoit, exposée continuellement aux injures de l'air. Enfin
aujourd'hui en 1754, elle ne paroit pas avoir plus de 33 ou 34 ans,
quoiqu'elle ait eu de longues & de fréquentes maladies.
Voilà, Monsieur, tout ce que j'ai pû savoir sur l'état de cette fille.
J'aurai soin de vous apprendre ses progrès spirituels, & la cérémonie de
son Baptême quand il en sera temps. J'ai l'honneur d'être, &c.
_Extrait d'une Lettre sur le même sujet._
Dans le séjour qu'elle a fait au Château & au Village de M. d'Epinoy, on
a observé que la sagesse de cette jeune Fille est à toute épreuve;
l'argent dont elle ignore la valeur & peut-être l'usage, les ménaces &
les caresses n'ont rien pû sur elle; l'approche seule d'un homme qui
veut la toucher, lui fait jetter des cris perçans, & jette dans ses yeux
& dans tout son maintien un trouble que l'on ne peut assurement pas
imiter.
On trouve que M. l'Intendant a très-sagement fait de la faire transférer
dans un des Hôpitaux de Châlons, qu'on nomme la _Renfermerie_, pour être
plus à portée d'approfondir son état & son origine, & pour lui donner
l'éducation & les instructions dont elle paroit déja capable.
Avant cette retraite elle étoit beaucoup plus Sauvage: ceux qui l'ont vû
courir à la campagne disent, que sa course a quelque chose d'extrêmement
singulier; son pas est court & peu avancé, mais si précipité & redoublé
avec tant de vîtesse, qu'elle suivroit l'homme le plus léger, & le
meilleur coureur Basque.
Cependant on l'emploie aux ouvrages de la maison; elle se prête à tout
de bonne grace; rien ne paroit au-dessus de ses forces, ni contre sa
volonté, persuadée qu'elle est, qu'il faut qu'elle obéïsse pour aller
voir un jour la Sainte Vierge sa mere.
M. l'Archevêque de Vienne passant dernièrement par cette Ville, voulut
la voir. Elle fut menée pour cela chez M. l'Intendant par des Soeurs de
la maison. Nous vîmes ce jour-là, avec une espéce d'horreur, cette fille
manger plus d'une livre & demie de boeuf crud, sans y donner un coup de
dent, puis se jetter avec une espéce de fureur sur un lapreau qu'on mit
devant elle, qu'elle dèshabilla en un clin d'oeil avec une facilité qui
suppose un grand usage, puis le dévorer en un instant sans le vuider. M.
l'Archevêque lui fit beaucoup de questions auxquelles elle répondit
comme elle avoit déja fait à d'autres personnes, sans oublier l'avanture
d'une Moresse, sa compagne de voyage, qu'on a revûe depuis, mais qu'on
n'a pû encore joindre. Les Soeurs dirent que depuis quelque temps on
travailloit à la rapprocher par degrés de notre façon ordinaire de
vivre, malgré l'anthipatie de son estomac pour la viande cuite & le
pain; ce qui la fait vomir jusqu'au sang. On travaille singulièrement à
lui apprendre les principes de la Religion, pour la mettre en état de
recevoir le premier Sacrement.
_Fondemens des conjectures qui font juger que Mlle le Blanc étoit de la
nation des Esquimaux, Sauvages habitans la terre de Labrador, dans le
Nord du Canada._