CXXV.--«Des vents capricieux accompagnent le tendre printemps; des

plantes nuisibles prennent racine au milieu des fleurs précieuses. La

vipère siffle là où les charmants oiseaux chantent; ce qu'enfante la

vertu, l'iniquité le dévore. Il n'est aucun bien en notre pouvoir que la

malencontreuse occasion ne nous le fasse perdre ou n'altère ses

qualités.

CXXVI.--«Occasion, ton crime est grand, c'est toi qui exécutes la

trahison du traître; tu livres l'agneau à la cruauté du loup; quelque

complot qu'on médite, c'est toi qui le favorises: c'est toi qui foules

au pied le droit, la justice et la raison; c'est toi qui dans ta sombre

caverne, où personne ne peut te voir, postes le crime, pour dévorer les

âmes qui passent auprès.

CXXVII.--«Tu persuades à la vestale de violer son voeu; tu souffles le

feu quand la tempérance fond. Tu étouffes la probité, tu immoles la

vérité; indigne complice, infâme entremetteuse, tu sèmes la calomnie et

tu écartes la louange; tu t'associes au viol, à la perfidie, aux

brigands. Ton miel se change en fiel, ta jouissance en douleur.

CXXVIII.--«A tes plaisirs secrets succède la honte publique; à tes

festins cachés un jeûne solennel, à tes titres flatteurs un nom

déshonoré, à ta langueur miellée un goût d'absinthe, et tes vanités

forcées ne sauraient être durables. Comment se fait-il donc, vile

occasion, qu'étant si méchante, il y ait tant de gens qui te

recherchent?

CXXIX.--«Quand seras-tu l'ami de l'humble suppliant, quand le

conduiras-tu au lieu où il obtiendra ce qu'il désire, quand amèneras-tu

la fin des grands débats, quand délivreras-tu l'âme que le malheur

enchaîne, quand guériras-tu les malades, quand soulageras-tu les

affligés? le pauvre, le boiteux, l'aveugle languissent, pleurent et

t'implorent, mais ils ne trouvent jamais l'occasion.

CXXX.--«Le malade meurt pendant que le médecin dort, l'orphelin gémit

pendant que l'oppresseur est heureux, le juge est en festin pendant que

la veuve pleure; la prudence se divertit pendant que le vice naît, tu

n'accordes jamais rien aux actions charitables. La colère, l'envie, la

trahison, le rapt, le meurtre triomphent, tu leur donnes tes heures pour

pages.

CXXXI.--«Quand la vertu et la vérité ont affaire à toi, mille traverses

les privent de ton secours; elles achètent ton appui, mais le crime ne

le paye jamais; il vient sans frais, et tu es satisfaite de l'écouter et

de lui accorder ce qu'il demande. Mon Collatin aurait pu venir vers moi

quand Tarquin est venu; c'est toi qui l'as retenu.

CXXXII.--«Tu es coupable de meurtre, de larcin, coupable de parjure et

de subornation, coupable de trahison, de fausseté et d'imposture,

coupable de l'abominable inceste. Tu es de ton plein gré consentante à

tous les crimes passés, et à tous les crimes à venir, depuis la création

jusqu'à la fin du monde.

CXXXIII.--«Temps difforme, compagnon de l'horrible nuit, agile coursier

du hideux souci, toi qui dévores la jeunesse, esclave trompeur des

plaisirs trompeurs, lâche sentinelle des chagrins, cheval de bât du

crime, séducteur de la vertu, tu nourris et tu détruis tout ce qui est.

Oh! écoute-moi! temps méchant et maudit, sois coupable de ma mort,

puisque tu l'es de mon crime.

CXXXIV.--«Pourquoi ta servante, l'occasion, a-t-elle trahi les heures

que tu m'avais accordées pour mon repos? pourquoi corrompre mon bonheur,

et m'enchaîner à une suite infinie de maux éternels? Le devoir du Temps

est de déjouer la haine des ennemis, de détruire les erreurs nées de

l'opinion, et de ne pas laisser souiller une couche légitime.

CXXXV.--«La gloire du temps, c'est d'apaiser les querelles des rois, de

démasquer la fausseté, d'amener la vérité au jour, et de mettre le sceau

des siècles sur les choses antiques, de veiller le matin, de faire

sentinelle la nuit, de poursuivre l'injustice jusqu'à ce qu'elle répare

ses torts, de ruiner les somptueux édifices et de souiller de poussière

leurs dômes dorés.

CXXXVI.--«Sa gloire est de remplir de trous de vers les vastes

monuments, de fournir l'oubli de ruines, d'effacer de vieux livres, d'en

altérer le contenu, d'arracher les plumes aux ailes des vieux corbeaux,

d'épuiser la sève des vieux chênes, de féconder les printemps et de

tourner la roue capricieuse de la Fortune.

CXXXVII.--«Sa gloire est de faire voir à l'aïeule les filles de sa

fille, de faire de l'enfant un homme, de l'homme un enfant; de tuer le

tigre qui vit de meurtre, d'apprivoiser la licorne et le lion farouche;

de se jouer de l'homme rusé et de le tromper par lui-même, de réjouir le

laboureur par d'abondantes moissons, et d'user de grosses pierres avec

de petites gouttes d'eau.

CXXXVIII.--«Pourquoi fais-tu tant de mal dans ton long pèlerinage, si tu

ne peux revenir pour le réparer? Une pauvre minute par siècle

t'achèterait un million d'amis, si tu donnais de l'esprit à celui qui

prête à de mauvais débiteurs! O fatale nuit! si tu pouvais rétrograder

d'une heure je préviendrais cette tempête et j'éviterais le naufrage.

CXXXIX.--«Serviteur sans fin de l'éternité! arrête par quelque malheur

Tarquin dans sa fuite; invente tout pour lui faire maudire cette maudite

nuit, que des fantômes hideux effrayent ses yeux coupables, et que la

sinistre pensée de son crime transforme pour lui chaque buisson en démon

difforme.

CXL.--«Trouble ses heures de repos par des angoisses incessantes;

tourmente-le dans son lit par des sanglots qui l'oppressent, qu'il

pousse des gémissements pitoyables; mais n'en aie point pitié, qu'il ne

rencontre que des coeurs plus durs que le marbre. Que les femmes les

plus douces oublient leur douceur et soient pour lui plus terribles que

des tigres dans le désert!

CXLI.--«Qu'il ait le temps d'arracher sa chevelure bouclée, qu'il ait le

temps de tourner sa rage contre lui-même, qu'il ait le temps de

désespérer du secours du temps, qu'il ait Je temps de vivre en esclave

méprisé, qu'il ait le temps de mendier son pain, qu'il ait le temps de

voir un mendiant lui refuser des restes dédaignés!

CXLII.--«Qu'il ait le temps de voir ses amis devenir ses ennemis, et de

voir les fous le tourner en dérision; qu'il ait le temps d'apprendre

combien le temps s'écoule lentement dans les regrets, combien il est

court et rapide aux heures de la folie et du plaisir! Que son crime

ineffaçable ait le temps de déplorer l'abus de son temps!

CXLIII.--«O temps! précepteur du bon et du méchant, apprends-moi à

maudire celui à qui tu as appris ce crime. Que le scélérat devienne fou

de peur en voyant son ombre! que lui-même cherche à s'ôter la vie: c'est

à ses misérables mains qu'il appartient de verser son sang misérable. Y

aurait-il un homme assez vil pour servir de bourreau à un si vil

esclave!

CXLIV.--«Plus vil encore il est, parce qu'il est fils de roi, lui qui

trompe les espérances de son père par de basses actions! Plus l'homme

est puissant, plus il mérite de respect ou de haine, car la plus grande

infamie s'attache au rang le plus élevé. La lune a assez d'un grand

nuage pour se voiler; les petites étoiles se cachent quand elles

veulent.

CXLV.--«Le corbeau peut tremper ses ailes noires comme le charbon dans

un bourbier et s'envoler sans que l'on aperçoive la fange qui les tache;

mais si le cygne, blanc comme la neige, veut en faire de même, la tache

se reconnaît sur son col argenté. Les pauvres serviteurs sont une nuit

obscure, les rois sont un jour resplendissant. Les moucherons volent

inaperçus, les aigles frappent tous les regards.

CXLVI.--«Loin d'ici, vains mots, interprètes des cerveaux creux, sons

sans utilité, faibles arbitres, allez dans les écoles où l'on se fait un

art de la dispute; allez servir les insipides débats de ceux qui en

amusent leurs loisirs: soyez médiateurs des clients tremblants de perdre

leur cause; pour moi je ne ferai pas le moindre argument, puisque je

n'ai rien à attendre du secours de la loi.

CXLVII.--«En vain je maudis l'occasion, le temps, Tarquin et la sombre

nuit, en vain je cherche querelle à mon infamie; en vain je repousse mon

désespoir; cette inutile fumée de mots ne me fait aucun bien, le seul

remède qui puisse me guérir, c'est de verser tout mon sang impur.

CXLVIII.--«Pauvre main, pourquoi frémis-tu à ce décret? Honore-toi en me

débarrassant de cette honte; car si je meurs, mon honneur survit en toi:

si je vis, tu as part à mon infamie; puisque tu n'as pu défendre ta dame

loyale, puisque tu as eu peur de déchirer son perfide ennemi, immole-toi

avec elle pour avoir cédé ainsi.»

CXLIX.--Elle dit et s'élance de sa couche en désordre pour saisir dans

son désespoir quelque instrument; mais elle n'est pas dans une maison de

meurtre, et ne trouve aucun instrument pour agrandir le passage de son

souffle, qui se presse entre ses lèvres et s'évanouit comme la fumée de

l'Etna, qui se consume dans les airs, ou comme celle qu'exhale un canon

qu'on décharge.

CL.--«Vainement, dit-elle, je vis et je cherche quelque bienheureux

moyen de finir une malheureuse vie: j'ai eu peur d'être tuée par le

glaive de Tarquin, et cependant je cherche un couteau pour la même

intention; mais quand j'avais peur, j'étais une femme loyale; je le suis

encore: oh non! ce ne peut-être: Tarquin m'a dépouillée de ce noble

titre.

CLI.--«Oh! j'ai perdu ce qui me faisait aimer la vie, je n'ai donc plus

de motif de craindre la mort; en effaçant ma souillure par la mort, du

moins je donne un gage de gloire aux couleurs de la calomnie, et une vie

mourante à l'éternelle honte. Ressource insuffisante, après avoir perdu

le trésor, que de brûler l'innocente cassette où il était!

CLII.--«Eh bien! cher Collatin! tu ne connaîtras pas le goût corrompu de

la foi violée; je n'outragerai pas ton amour sincère; je ne prétendrai

pas que mon serment est resté intact. Cette greffe bâtarde ne croîtra

pas. Celui qui a souillé ta tige ne se vantera pas que tu es le tendre

père de son fruit.

CLIII.--«Il ne rira pas à tes dépens dans sa pensée secrète, il

n'égayera point ses compagnons de débauche sur ton affront: tu sauras

que je n'ai point été lâchement achetée avec de l'or, mais que la porte

a été forcée. Pour moi, je suis la maîtresse de mon sort et je ne me

pardonnerai que lorsque la vie aura payé au trépas mon offense

involontaire.

CLIV.--«Je ne t'empoisonnerai point de ma souillure; je ne masquerai

point ma faute par d'adroites excuses. Je ne colorerai pas la noirceur

de mon crime pour cacher la vérité sur les horreurs de cette perfide

nuit. Ma bouche révélera tout. Mes yeux, tels que des écluses, ou

semblables à la source des montagnes, qui arrose un vallon, répandront

de purs ruisseaux pour laver mon aveu impur.»

CLV.--Cependant la plaintive Philomèle avait terminé le chant mélodieux

de ses douleurs nocturnes; la nuit solennelle descendait d'un pas lent

et triste dans les gouffres de l'effroyable enfer; l'aurore rougissant

prête sa lumière à tous les yeux qui la désirent; mais, dans sa douleur,

Lucrèce se reproche de voir et regrette les ombres de la nuit.

CLVI.--Le jour révélateur épie à travers toutes les fentes et semble

l'apercevoir au lieu où elle est assise tout en pleurs. C'est à lui

qu'elle s'adresse en sanglotant: «Oeil des yeux, pourquoi cherches-tu à

poindre par ma fenêtre? Cesse tes regards indiscrets, caresse de tes

rayons les yeux qui dorment encore, ne brûle pas mon front de ta lumière

éblouissante, car le jour n'a rien à faire avec ce qui se passe la

nuit.»

CLVII.--C'est ainsi que Lucrèce s'en prend à tout ce qu'elle voit: le

vrai chagrin est radoteur et fantastique comme un enfant, qui, une fois

qu'il boude, voit tout avec humeur. Ce sont les anciennes douleurs et

non les douleurs nouvelles qui s'adoucissent. La durée dompte les unes,

les autres sont telles qu'un nageur inhabile, plongeant toujours

péniblement et se noyant par défaut d'adresse.

CLVIII.--C'est ainsi que Lucrèce, enfoncée dans une mer de soucis, se

fâche contre tout ce qu'elle voit, et rapporte tout à son chagrin; tous

les objets viennent les uns après les autres accroître la force de son

désespoir. Quelquefois il est muet et ne parle plus, quelquefois il est

en démence et parle trop.

CLIX.--Les petits oiseaux qui chantent dans leur joie matinale la

désolent par leur douce mélodie, car la gaieté est alors importune; les

âmes tristes souffrent mortellement dans les sociétés joyeuses; le

chagrin se plaît davantage dans la compagnie du chagrin: le chagrin

véritable cherche la sympathie de son semblable.

CLX.--C'est une double mort de faire naufrage à l'aspect du rivage; il

languit dix fois celui qui languit en voyant de la nourriture: la vue du

baume rend la plaie plus douloureuse. Les grandes douleurs déplorent

surtout ce qui les peut soulager. Les profonds regrets s'avancent comme

un fleuve paisible qui, étant arrêté, franchit ses bords. Le chagrin

qu'on plaisante ne connaît ni lois ni limites.

CLXI.--«Oiseaux railleurs, dit-elle, renfermez vos accents dans vos

seins garnis de plumes; soyez silencieux et muets en ma présence; mon

trouble plein d'angoisse n'aime aucune cadence de sons: une hôtesse

triste ne peut souffrir des hôtes joyeux. Réservez vos accords pour ceux

à qui ils plaisent; l'infortune aime la mélancolie, qui marque la mesure

avec des pleurs.

CLXII.--«Viens, Philomèle qui chantes le viol; fais ton triste bocage de

mes cheveux épars; de même que la terre humide pleure sur ta langueur,

je verserai une larme à chaque son mélancolique, et je soutiendrai le

diapason avec mes profonds sanglots. Pour refrain, je murmurerai le nom

de Tarquin, tandis que tu moduleras celui de Térée.

CLXIII.--«Pendant que tu feras ta partie contre un buisson, pour

entretenir le souvenir de tes maux cuisants, moi, malheureuse, afin de

t'imiter, je fixerai contre mon coeur un couteau acéré pour effrayer mes

regards; et s'ils se troublent, je tomberai et mourrai. Ces moyens,

comme les touches sur un instrument, mettront les cordes de nos coeurs

au vrai ton de la douleur.

CLXIV.--«Pauvre oiseau, puisque tu ne chantes pas pendant le jour, comme

honteux d'être aperçu, nous choisirons quelque désert profond et sombre,

écarté de la route, où ne pénètrent ni la chaleur brûlante, ni le froid

glacial, et là, nous adressant aux bêtes féroces, nous leur ferons

entendre des airs mélancoliques pour les adoucir. Si les hommes sont

aussi cruels que les bêtes, que les bêtes aient un coeur compatissant.»

CLXV.--Comme la pauvre biche effrayée qui s'arrête et regarde, immobile

et incertaine de quel côté elle fuira, ou comme celui qui, égaré dans un

labyrinthe, a peine à reconnaître sa route, Lucrèce reste indécise, ne

sachant lequel est préférable de vivre ou de mourir, quand la vie est

honteuse et que la mort lui coûte.

CLXVI.--«Me tuer! dit-elle. Hélas! ne serait-ce pas souiller à la fois

mon âme et mon corps? Ceux qui perdent une moitié vivent avec plus de

patience que ceux qui sont dépouillés du tout: c'est une mère sans

raison et sans pitié que celle qui, ayant deux aimables enfants, quand

la mort lui en enlève un, tue l'autre et n'en a plus.

CLXVII.--«De mon corps ou de mon âme, lequel m'était le plus cher quand

l'un était pur et l'autre céleste? lequel préférais-je quand tous deux

appartenaient au ciel et à Collatin? Hélas! Qu'on déchire l'écorce du

pin superbe, ses feuilles se flétriront, sa sève se tarira. Il en est

ainsi de mon âme blessée dans son écorce.

CLXVIII.--«Sa demeure est saccagée, son repos interrompu, son asile pris

d'assaut par l'ennemi, son saint temple souillé, pillé, profane par

l'audacieuse infamie; que l'on ne m'accuse donc pas d'impiété, si, dans

une forteresse ainsi battue en ruine, je fais une brèche pour en enlever

mon âme malheureuse.

CLXIX.--«Cependant je ne veux pas mourir jusqu'à ce que mon Collatin ait

appris la cause de ma mort prématurée, afin que, dans cette heure de mon

agonie, il puisse jurer vengeance sur celui qui me force d'abréger mes

jours. Je léguerai mon sang impur à Tarquin. Souillé par lui, il sera

versé par lui, et, comme il le mérite, je le dirai dans mon testament.

CLXX.--«Je léguerai mon honneur au couteau qui blessera mon corps

déshonoré. C'est un honneur de terminer une vie déshonorée. L'un vivra

quand l'autre ne sera plus. C'est ainsi que de mes cendres naîtra ma

gloire; car dans ma mort je tue le mépris insultant: ma honte étant

morte, mon honneur renaît.

CLXXI.--«Seigneur adoré de ce trésor que j'ai perdu, quel héritage te

laisserai-je? Mon courage fera ton orgueil, et ton exemple pour te

venger. Apprends par ma fin quelle doit être celle de Tarquin. _Moi_,

ton amie, j'immolerai _moi_, ton ennemie. Pour l'amour de moi, traite de

même le perfide Tarquin.

CLXXII.--«J'achève en quelques mots mes dernières volontés: mon âme au

ciel, mon corps à la terre, et toi, ô mon époux, prends mon courage; mon

honneur au couteau qui m'ouvrira le sein, ma honte à celui qui souilla

ma réputation, et tout ce qui survivra de ma gloire sera partagé à ceux

qui vivront et ne penseront pas mal de moi.

CLXXIII.--Toi, Collatin, tu veilleras à l'exécution de ce testament.

Hélas! pourquoi faut-il que tu le voies! Mon sang lavera mon affront; la

noble fin de ma vie rachètera l'acte impur de ma vie. Ne faiblis pas,

faible coeur; mais dis avec fermeté: il faut que cela soit. Cède à ma

main, ma main te vaincra; une fois mort, vous mourrez tous deux, et tous

de vous serez vainqueurs.»

CLXXIV.--Quand Lucrèce eut tristement délibéré ce plan de mort et essuyé

la perle amère qui mouillait ses yeux brillants, d'une voix entrecoupée

elle appela sa suivante. Celle-ci, obéissant, accourt promptement auprès

de sa maîtresse; car le devoir vole avec les ailes de la pensée. Les

joues de l'infortunée Lucrèce semblent à la suivante comme les prairies

d'hiver quand le soleil fond leur neige.

CLXXV.--Elle donne à sa maîtresse un grave bonjour avec une voix timide,

vrai signe de la modestie. Elle prend un air triste pour être en

harmonie avec la tristesse de sa dame (car son visage portait la livrée

du chagrin); mais elle n'osa pas lui demander pourquoi ses deux soleils

étaient ainsi éclipsés par des nuages, et ses joues humides des larmes

de la douleur.

CLXXVI.--De même que la terre pleure quand le soleil est couché, chaque

fleur s'humectant comme un oeil attendri, de même la suivante commence à

inonder ses yeux de grosses larmes que fait couler la sympathie de ces

beaux soleils éclipsés dans le ciel de sa maîtresse. Ils ont éteint

leurs clartés dans un océan aux vagues salées, ce qui fait pleurer la

suivante comme une nuit d'abondante rosée.

CLXXVII.--Un moment, ces deux charmantes créatures restent immobiles,

comme deux aqueducs qui remplissent des citernes de corail. L'une

d'elles pleure avec raison, l'autre n'a d'autre motif de pleurer que

celui de mêler ses larmes à celles de sa compagne. Ce sexe aimable est

souvent porté aux larmes, et s'attriste en cherchant à deviner les

douleurs des autres; puis ses yeux s'inondent de larmes, et son coeur se

brise.

CLXXVIII.--Les hommes ont des coeurs de marbre, et les femmes des coeurs

de cire; c'est pourquoi elles sont formées au gré du marbre. Leur

faiblesse est opprimée; elles reçoivent par force les impressions

étrangères de la fraude ou de l'adresse. Ne les accusez donc pas d'être

les auteurs de leurs vices, pas plus que vous n'accuseriez la cire

d'être coupable de méchanceté, parce qu'elle aurait reçu l'empreinte

d'un démon.

CLXXIX.--Leur surface, polie comme une riche plaine, est ouverte à tous

les petits insectes qui rampent. Chez les hommes, comme dans un bois

touffu, sont maints vices endormis dans d'obscures cavernes. A travers

des murs de cristal, on aperçoit le moindre fétu. Les hommes peuvent

masquer leurs crimes par de farouches et sombres regards; les visages

des pauvres femmes sont des livres où elles laissent lire leurs fautes.

CLXXX.--Personne ne déclame contre la fleur flétrie, mais bien contre

l'hiver qui l'a fait périr; ce n'est pas ce qui est dévoré, mais ce qui

dévore qui mérite le blâme. Oh! ne dites donc pas que c'est la faute des

femmes si elles sont exposées aux affronts des hommes; ces coupables et

orgueilleux maîtres rendent les faibles femmes dépendantes de leur

honte.

CLXXXI.--Vous en avez un exemple dans Lucrèce. Assaillie la nuit par la

menace d'une mort prompte et de la honte qui devait s'ensuivre pour elle

et son époux, elle vit qu'il y avait tant de dangers dans la résistance,

qu'une terreur mortelle se répandit dans tout son corps. Qui ne pourrait

violer un corps sans vie?

CLXXXII.--Cependant sa douce patience fit que Lucrèce parla ainsi à sa

suivante qui répétait en sa personne la douleur de sa maîtresse: «Ma

fille, dit-elle, pourquoi verses-tu ces larmes qui tombent en pluie sur

tes joues? Si tu pleures sur mes chagrins, à moi, apprends, douce fille,

que j'en retire peu d'avantage: si les larmes pouvaient me secourir, les

miennes y auraient réussi.

CLXXXIII.--«Mais, dis-moi...» A ces mots elle s'arrêta, et ne reprit

qu'après un profond gémissement. «A quelle heure Tarquin est-il

parti?»--«Madame, avant que je fusse levée, répondit la suivante. Ma

négligence paresseuse est bien blâmable; cependant je puis m'excuser en

disant que je me suis levée avant le jour, et que Tarquin était déjà

parti.

CLXXXIV.--«Mais, madame, si votre suivante l'osait, elle vous

demanderait la cause de votre tristesse.»--«Silence! reprit Lucrèce, si

je te la disais, cette confidence ne la diminuerait pas; car elle est

plus cruelle que je ne puis l'exprimer, et l'on peut bien appeler enfer

une torture plus déchirante qu'on ne peut dire.

CLXXXV.--«Va, apporte-moi papier, encre et plume; non, épargne-toi cette

peine, car j'en ai ici... (que voulais-je dire?) Va dire à un des

domestiques de mon époux de se tenir prêt à porter de suite une lettre à

mon seigneur, à mon ami, à mon bien-aimé, qu'il se prépare à faire hâte,

car la missive est pressée et sera bientôt écrite.»

CLXXXVI.--Sa suivante est partie; elle se met à écrire, promenant

d'abord sa plume au-dessus du papier: l'amour-propre et la douleur se

livrent un combat; ce que la pensée trace est effacé aussitôt par sa

volonté: cette phrase est trop recherchée, cette autre est trop franche;

ses idées se pressent comme une foule d'hommes assiégeant une porte pour

savoir à qui passera le premier.

CLXXXVII.--Enfin elle commence ainsi:

«Digne époux de cette indigne femme qui te salue, je te souhaite la

santé, et puis je te prie (si tu veux revoir encore ta Lucrèce) de

partir en toute hâte et de venir: je me recommande à toi; de notre

maison en deuil, mes douleurs sont cruelles, quoique mes paroles soient

brèves!»

CLXXXVIII.--Elle plie sa lettre, qui n'annonce que vaguement son malheur

trop certain: par cette courte épître, Collatin peut apprendre sa peine,

mais non ce qui la cause; elle n'ose pas la révéler, de peur d'être

soupçonnée d'une dissimulation grossière, avant d'avoir lavé son affront

dans son sang.

CLXXXIX.--D'ailleurs elle réserve l'énergie et la vie de sa douleur pour

le moment où il pourra l'entendre; alors que les soupirs, les sanglots

et les larmes aideront à détourner d'elle les soupçons que le monde

pourrait concevoir: pour les éviter, elle n'a pas voulu prodiguer dans

sa lettre les explications que son désespoir vendra plus certaines.

CXC.--Voir de tristes spectacles touche plus que de les entendre

raconter[2]; car alors l'oeil interprète à l'oreille les gestes qu'il

aperçoit: quand chaque sens nous exprime une partie de la douleur, nous

n'en pouvons entendre ou voir qu'une partie; des détroits profonds font

moins de bruit que des eaux basses, et la douleur reflue par le souffle

des mots.

[Note 2: _To see sad sights moves more than hear them told._

Peut-être est-ce sans le connaître que Shakspeare a traduit ici

littéralement Horace.

_Segnius irritant animos demissa per aurem_

_Quam quæ sunt oculis subjecta._

]

CXCI.--Sa lettre est cachetée; elle met pour adresse: «A Collatin, mon

époux; plus que pressée. A Ardéa.» Le courrier vient; elle donne sa

missive, ordonnant au valet à l'air maussade de courir aussi vite que

les oiseaux poussés par les vents du nord: tant de rapidité lui semble

encore trop lente; l'excessive infortune ne mesure pas autrement.

La mort de Lucrèce · 第 2 / 4 段