CXCII.--Le rustique vassal la salue avec respect et la regarde en

rougissant; il reçoit le papier sans dire ni non ni oui, et aussitôt

l'innocence honteuse se retire: mais ceux dont le coeur recèle une faute

s'imaginent que tous les yeux voient leur déshonneur; Lucrèce crut que

le valet avait rougi du sien.

CXCIII.--Hélas! pauvre valet, Dieu le sait, c'était chez lui défaut

d'esprit, d'assurance et de hardiesse. Ces innocentes créatures ne

parlent qu'en actions respectueuses, tandis que d'autres promettent une

grande promptitude et prennent leur loisir; c'est ainsi que ce modèle

des siècles passés offrait un air d'honnêteté, mais ne le soutenait

point par des paroles.

CXCIV.--Son excès de zèle éveilla la méfiance de Lucrèce, et la même

rougeur enflamma leurs deux visages: elle crut qu'il rougissait, parce

qu'il connaissait le crime de Tarquin; et, rougissant elle-même, elle le

regarda avec attention; son oeil scrutateur le rendit encore plus

confus; plus elle le vit rougir, plus elle pensa qu'il était instruit de

son outrage.

CXCV.--Mais elle pense longtemps encore avant son retour, et le fidèle

vassal ne fait que de partir: elle ne sait comment abréger le temps; car

elle a tant soupiré, pleuré et gémi, que la source de ses sanglots et de

ses larmes est comme épuisée; elle suspend ses plaintes, cherchant une

nouvelle manière de s'affliger.

CXCVI.--Enfin, elle se rappelle qu'il y a quelque part un beau tableau

du siège de Troie; devant la ville est dessinée l'armée des Grecs, qui

vient la détruire pour venger l'enlèvement d'Hélène, et menace de toutes

parts la fière Ilion. Le peintre avait fuit la cité de Priam si superbe,

qu'on eût dit que le ciel s'abaissait pour en caresser les tours.

CXCVII.--Rival de la nature, l'art avait donné une vie artificielle à

mille objets lamentables; on croyait voir plus d'une larme véritable

versée par une femme sur son mari massacré. Le sang coulait et fumait

comme sur un champ de bataille, et des yeux mourants jetaient de ternes

clartés comme des charbons mourants dans les foyers des nuits d'hiver.

CXCVIII.--Vous auriez vu l'assiégeant humide de sueur et tout noir de

poussière. Sur les remparts de Troie paraissaient les citoyens qui, à

travers leurs meurtrières, regardaient les Grecs. Tout était si parfait

dans ce tableau, que, malgré la distance de la perspective, on

remarquait la tristesse peinte dans leurs yeux.

CXCIX.--Sur le front des chefs grecs, on admirait la grâce, la majesté

et un air triomphant; les jeunes gens étaient pleins d'agilité et de

noblesse; et, çà et là, l'artiste avait plaçé des lâches, marchant à pas

timides, qui ressemblaient si bien à des paysans peureux, qu'on aurait

juré qu'ils frissonnaient en effet.

CC.--Dans Ajax et dans Ulysse! oh! quel art de physionomie! le visage de

chacun exprimait les sentiments de leur coeur; leur figure disait

parfaitement leur caractère. Dans les yeux d'Ajax brillaient la rage et

la rudesse; mais le sourire de l'astucieux Ulysse annonçait la prudence

et l'autorité pleine d'adresse.

CCI.--Vous auriez vu le grave Nestor prêt à haranguer pour exciter les

Grecs au combat; ses gestes mesurés captivaient l'attention et

charmaient la vue. Il semblait parler; sa barbe blanche était légèrement

agitée, et de ses lèvres s'échappait un souffle dont le murmure

s'élevait au ciel.

CCII.--Autour de lui était une foule qui, la bouche béante, semblait se

nourrir de ses sages avis. Chacun était dans l'attitude de l'attention,

comme si une sirène ravissait son oreille; quelques-uns étaient d'une

haute taille, et d'autres moins grands, tant le peintre avait été exact.

Les têtes de plusieurs, presque cachées derrière les autres, avaient

l'air de s'élancer.

CIII.--Ici, la main d'un auteur s'appuie sur l'épaule de son voisin dont

l'oreille masque son nez; là, un autre est rouge et haletant; un

troisième qu'on étouffe semble se débattre et jurer; et dans leur rage,

on dirait que, sans les paroles douces de Nestor, tous sont prêts à se

battre avec le tranchant du glaive.

CCIV.--Tant d'animation animait ce chef-d'oeuvre; l'art était si

trompeur et si bien ménagé, que, pour l'image d'Achille, on ne voyait

que sa lance tenue par une main armée, tandis que lui-même était laissé

derrière, invisible, excepté par la pensée. Une main, un pied; un

profil, une jambe ou une tête suffisaient pour faire deviner un

personnage.

CCV.--Près des remparts de Troie assiégée, au moment où le fier et brave

Hector, son espérance, marchait au combat, on observait maintes mères

troyennes, joyeuses de voir leurs jeunes fils manier leurs armes

étincelantes; à leur espérance, il se mêlait un je ne sais quoi,

semblable à une tache sur un objet brillant, qui ressemblait à une

pénible crainte.

CCVI.--Jusqu'aux bords fumants du Simoïs, théâtre des combats, le sang

coulait en flots de pourpre qui imitaient le combat, en se choquant

entre eux. Leurs vagues se brisaient sur le rivage, et puis se

retiraient jusqu'à ce que, se ralliant à d'autres vagues plus

nombreuses, elles revinssent mêler leur écume à celle du Simoïs.

CCVII.--C'est sur ce chef-d'oeuvre de peinture que Lucrèce est venue

chercher un visage où toutes les douleurs fussent exprimées. Elle en

voit plusieurs sillonnés par les soucis; mais aucun où elle reconnaisse

l'extrême détresse, si ce n'est celui d'Hécube, fixant ses regards sur

Priam, étendu sanglant aux pieds du fier Pyrrhus.

CCVIII.--Le peintre avait retracé en elle les ruines du temps, la beauté

flétrie, et les soucis déchirants. Ses joues étaient couvertes de rides

et de gerçures; elle ne ressemblait plus à ce qu'elle avait été, son

sang bleu s'était noirci dans ses veines. Son corps, privé de son

ancienne fraîcheur, pouvait être comparé à un cadavre dans lequel on

aurait empoisonné la vie.

CCIX.--C'est sur ce triste fantôme que Lucrèce attache ses yeux,

modelant son chagrin sur celui de cette reine déchue, à qui il ne manque

rien que les cris et les reproches amers pour maudire ses cruels

ennemis. Le peintre n'était pas un dieu pour les lui prêter. Lucrèce

s'écrie qu'il a été injuste de lui donner tant de douleur et point de

langue pour s'exprimer.

CCX.--«Pauvre instrument privé de son? dit-elle, je dirai tes douleurs

avec ma voix plaintive, et je verserai un baume sur la blessure peinte

de Priam; je maudirai Pyrrhus qui fut son meurtrier, j'éteindrai avec

mes larmes le long incendie de Troie, et avec mon couteau j'arracherai

les yeux furieux de tous les Grecs qui sont tes ennemis.

CCXI.--«Montre-moi la prostituée qui commença cette guerre, afin que mes

ongles la défigurent. C'est ton impudicité; ô Pâris, insensé! qui attira

sur Troie ce poids de colère: ton oeil alluma le feu qui brûle ici; et

c'est par le crime de ton oeil que périssent dans Troie le père, le

fils, la mère et la fille.

CCXII.--«Pourquoi le plaisir d'un seul homme devient-il le fléau d'un si

grand nombre? Que le crime commis par un seul ne retombe que sur la tête

de celui qui l'a commis; que les âmes innocentes soient exemptes des

malheurs du coupable. Pourquoi l'offense d'un mortel détruirait-elle une

ville et deviendrait-elle une offense générale?

CCXIII.--«Voici Hécube qui pleure, et Priam qui meurt. Là, le vaillant

Hector succombe, et Troïlus élève la voix. Ici l'ami est étendu avec son

ami dans une tombe sanglante, et quelquefois c'est l'ami qui blesse sans

le savoir celui qui lui est cher! la licence d'un seul homme cause tous

ces trépas. Si le vieux Priam eût réprimé la passion de son fils, Troie

eût brillé des rayons de la gloire et non des flammes de l'incendie.»

CCXIV.--Lucrèce pleure sur les malheurs de Troie en peinture: car le

chagrin, tel qu'une lourde cloche une fois ébranlée, s'agite par son

propre poids, et il faut peu de chose pour en tirer de lamentables sons.

C'est ainsi que Lucrèce gémit en s'adressant à la tristesse et aux

douleurs tracées par l'artiste. Elle leur prête ses paroles et emprunte

leurs regards.

CCXV.--Elle parcourt la toile des yeux, et plaint chaque figure qu'elle

trouve isolée. Enfin elle voit un personnage enchaîné qui a l'air

malheureux et qui regarde les Phrygiens. Son visage, quoique plein de

soucis, trahit une espèce de joie. Il s'avance vers Troie avec une coupe

de bergers, si résigné que sa patience semble mépriser ses maux.

CCXVI.--Le peintre avait appelé tout son art à son secours, pour lui

donner une habile dissimulation, un air d'innocence, une démarche

humble, un regard calme, des yeux humides de larmes, un front ouvert et

prêt à accueillir l'infortune, des joues ni pâles ni colorées, mais où

se mêlaient si bien les deux nuances que sa rougeur ne trahissait point

le crime, ni sa pâleur l'âme perfide des traîtres.

CCXVII.--Mais comme un démon exercé dans son rôle, il avait un tel

aspect d'innocence, sous lequel se cachaient ses secrets desseins, que

le soupçon lui-même ne se serait pas douté que la ruse perfide et le

parjure parvinssent à produire de si noirs orages dans un si beau jour,

et à souiller d'un crime infernal une forme aussi angélique.

CCXVIII.--L'artiste habile avait voulu représenter, par cette douce

ressemblance, le perfide Sinon, dont le récit séduisit et perdit le

crédule Priam, et dont les paroles, comme un feu dévorant, consumèrent

les splendeurs de la riche Ilion, aux grands regrets des cieux,

tellement que les étoiles s'élancèrent de leur sphère fixe, quand elles

eurent perdu le miroir où elles aimaient à se contempler.

CCXIX.--Lucrèce regarde attentivement cette partie du chef-d'oeuvre, et

reproche au peintre son admirable talent. Selon elle, il s'était trompé

dans l'image de Sinon, en donnant une âme si noire à un si beau corps.

Elle le regarde, et puis le regarde encore, trouvant qu'un air de vérité

est si évident sur ce visage, qu'elle en conclut qu'il est calomnié.

CCXX.--«Il ne se peut, dit-elle, que tant de perfidie...» elle voulait

ajouter: «se cache sous des traits semblables;» mais l'aspect de Tarquin

s'offrit à son esprit, et au lieu de continuer, elle reprit et changea

le sens de ses paroles en disant: «Oui, il n'est que trop possible qu'un

tel visage cache un coeur criminel.

CCXXI.--«Car de même que l'astucieux Sinon est représenté si triste, si

fatigué et si doux (comme affaibli par la douleur et une pénible route),

de même je vis arriver Tarquin armé, avec la même bonne foi au dehors et

les mêmes vices au fond du coeur. Priam accueillit Sinon: j'ai aussi

accueilli Tarquin, et mon Ilion a péri.

CCXXII.--«Voyez, voyez comme Priam en l'écoutant pleure touché des

larmes feintes de Sinon. Priam! tu es vieux, que n'es-Turanian prudent?

Pour chaque larme qu'il répand, un Troyen doit périr. C'est du feu qui

sort de ses yeux et non des pleurs. Ces perles liquides qui émeuvent ta

pitié sont des flammes inextinguibles qui vont brûler ta ville.

CCXXIII.--«De tels démons vont chercher leur ruse dans le sombre enfer,

car au milieu de la fureur, Sinon tremble de froid, et un feu brûlant

réside dans cette glace; ces contraires s'unissent pour séduire les

esprits faibles et leur donner du courage. C'est ainsi que les larmes du

perfide Sinon trompent la bonne foi de Priam, et qu'il trouve moyen de

brûler sa Troie avec de l'eau.»

CCXXIV.--A ces mots elle est transportée d'une si violente colère, que

toute patience est bannie de son sein: elle déchire Sinon inanimé avec

ses ongles, le comparant à cet hôte dont le crime la force à se détester

elle-même. Enfin, elle s'arrête en souriant et dit: «Insensée que je

suis, ces blessures ne lui feront aucun mal.»

CCXXV.--C'est ainsi que va et vient sa douleur et qu'elle fatigue le

temps de ses plaintes. Elle désire la nuit et puis l'aurore, et accuse

la lenteur de l'une et de l'autre: le temps si court lui paraît long

dans ses angoisses. Quoique le poids du chagrin soit accablant, il ne

produit guère le sommeil, et ceux qui veillent trouvent le temps bien

long.

CCXXVI.--Elle a cherche à éluder ses pensées en s'occupant d'images

peintes, et à se distraire du sentiment de ses maux en plaignant ceux

des autres et en contemplant le tableau de leurs infortunes. Il en est

qui sont soulagés, mais jamais guéris, en songeant que leurs douleurs

ont été éprouvées par d'autres.

CCXXVII.--Mais le zélé messager arrive et amène Collatin, qui ne vient

pas seul. Il trouve sa Lucrèce en noirs habits de deuil; et, autour de

ses yeux flétris par les larmes, il aperçoit des cercles d'azur qui,

tels que des arcs-en-ciel sur l'horizon, prédisent de nouveaux orages

après ceux qui viennent de passer.

CCXXVIII.--A cette vue, son époux affligé la regarde avec surprise. Les

yeux de Lucrèce, quoique inondés de larmes, sont rouges et irrités, et

son teint si vermeil a été fané par les soucis. Collatin n'a pas la

force de lui demander comment elle se porte, et tous deux restent

immobiles comme d'anciennes connaissances longtemps absentes et

surprises du hasard qui les réunit.

CCXXIX.--Enfin il prend sa main pâle, et commence en ces termes: «Quel

fatal événement est donc survenu, et pourquoi trembles-tu, ma

bien-aimée? Quel chagrin t'a enlevé tes belles couleurs? Pourquoi ce

vêtement de deuil? Révèle-nous, ma femme chérie, la cause de tant de

douleurs, afin que nous puissions te secourir.»

CCXXX.--Trois fois elle soupire amèrement avant de pouvoir prononcer une

parole. Enfin, suppliée de répondre, elle se prépare humblement à faire

connaître que son honneur a été surpris et enlevé par l'ennemi. Collatin

et ses compagnons attendent impatiemment ses aveux et l'écoutent avec

une douloureuse attention.

CCXXXI.--Ce pâle cygne, au milieu de l'humide élément de ses larmes,

commence le mélancolique chant de sa mort.

«Peu de mots, dit-elle, suffiront pour la révélation d'un attentat qui

ne peut être excusé. J'ai maintenant plus de douleurs que de paroles, et

il serait trop long de raconter toutes mes plaintes avec une seule

langue.

CCXXXII.--«Qu'il lui soit donc permis de dire seulement, cher époux,

qu'un étranger est venu et s'est couché sur le coussin où tu avais

coutume de reposer ta tête fatiguée; et de tout ce que tu pourras

imaginer que la violence ait pu me faire, hélas! rien n'a été épargné à

ta Lucrèce.

CCXXXIII.--«A l'heure ténébreuse de minuit, est entré à à pas comptés

dans ma chambre un homme armé d'un glaive étincelant et d'une torche; il

m'a dit à voix basse: Réveille-toi, dame romaine, accueille mon amour,

ou je te livre à une éternelle honte, toi et les tiens, si tu contrains

ma passion.

CCXXXIV.--«A moins que tu n'accordes tout à mes désirs, à-t-il ajouté,

je tue un de les plus hideux valets et je t'immole ensuite, dans

l'intention de jurer que je vous ai surpris dans d'impudiques

embrassements, et que j'ai frappé les coupables. Cet acte fera ma gloire

et ton éternelle infamie.

CCXXXV.--«Alors j'ai frémi et crié. Il a fixé son glaive sur mon sein,

jurant que si je ne cédais pas, je ne vivrais pas pour prononcer une

autre parole; qu'ainsi ma honte me survivrait, et qu'on n'oublierait

jamais dans la puissante Rome l'adultère de Lucrèce, sa mort et celle de

son valet.

CCXXXVI.--«Mon ennemi était fort, et moi, hélas! j'étais faible encore

par la terreur qui m'agitait; mon juge sanguinaire me défendit de parler

et de lui faire entendre la voix de la justice. Dans sa fureur de

débauche, il prétendit que ma beauté avait volé ses yeux; et quand le

juge se plaint d'avoir été volé, le prisonnier meurt.

CCXXXVII.--«Oh! apprenez-moi à m'excuser moi-même, ou du moins

accordez-moi de pouvoir dire que, si mon sang est souillé par cet

affront, mon âme est pure et sans tache. Mon âme n'a point été

contrainte ni complice de ma faiblesse, elle est restée innocente et

désespérée dans son asile empoisonné.»

CCXXXVIII.--Ici le malheureux possesseur de tant d'espérances ruinées,

la tête penchée, les bras croisés, les yeux tristement immobiles, et la

voix tremblante de douleur, commence à agiter ses lèvres pâles pour

exhaler la souffrance qui arrête sa réponse; mais, hélas! vains efforts,

ses paroles expirent sur ses lèvres.

CCXXXIX.--Telle, sous l'arche d'un pont, une onde mugissante dépasse la

vitesse de l'oeil qui la suit; elle bondit dans son orgueil, et

rebrousse chemin vers l'étroit passage qui l'a forcée à cette fuite

rapide; elle s'est élancée furieuse, et revient furieuse encore. C'est

ainsi que les soupirs et la douleur de Collatin pressent les paroles qui

rentrent aussitôt dans son sein.

CCXL.--Lucrèce, témoin de ce désespoir muet, excite en ces termes sa

rage: «Cher époux, ta douleur ajoute encore à ma douleur; la pluie ne

saurait tarir un torrent; ma peine, déjà si cruelle, le devient encore

davantage à la vue de ta fureur; qu'il suffise donc de deux yeux en

larmes pour pleurer notre commune infortune.

CCXLI.--«Pour l'amour de moi, ou du moins pour l'amour de celle qui te

charmait alors, de celle qui était ta Lucrèce, écoute-moi; venge-toi

immédiatement de celui qui s'est fait mon ennemi, le tien, le sien;

suppose que lu me protèges contre le crime déjà commis: il est trop

tard, mais que le traître meure; car la clémence de la justice alimente

l'iniquité.

CCXLI.--«Mais avant que je le nomme, nobles seigneurs, ajoute-t-elle en

s'adressant à ceux qui étaient venus avec Collatin, engagez-moi votre

honneur que vous poursuiviez sans délai la vengeance de mon affront; car

c'est une action méritoire de punir l'injustice, et par leur serment les

chevaliers sont obligés de venger las injures faites aux dames.»

CCXLII.--A cette requête, chacun des seigneurs présents s'empresse avec

générosité de promettre fidélité aux voeux de la chevalerie; chacun est

impatient de connaître l'odieux ennemi de Lucrèce; mais à peine

avait-elle commencé son dernier aveu qu'elle l'interrompt: «Oh! parlez,

dit-elle, comment puis-je me laver de cette tache involontaire?

CCXLIV.--«Quel est le nom que mérite ma faute, à laquelle d'horribles

circonstances m'ont forcée? mon âme qui reste pure est-elle affranchie

de cette souillure, ou mon honneur est-il à jamais perdu? à quelle

condition puis-je le réparer? la source empoisonnée se purifie

elle-même; pourquoi ne le pourrais-je pas comme elle?»

CCXLV.--Là-dessus, tous en même temps lui protestent que son âme

innocente purifie la tache de son corps, tandis qu'avec un triste

sourire elle détourne son visage où les larmes ont gravé l'impression

profonde de l'infortune. «Non, non, dit-elle, jamais une femme ne pourra

dans l'avenir se prévaloir de mon excuse pour s'excuser.»

CCXLVI.--Puis avec un soupir, comme si son coeur allait se briser, elle

prononce le nom de Tarquin: «C'est lui, lui,» dit-elle; mais elle ne put

dire autre chose que «lui;» enfin, après une longue hésitation et des

sanglots: «C'est lui, lui, mon noble époux, continua-t-elle; c'est lui

qui guide ma main, et m'oblige à me faire cette blessure.»

CCXLVII.--Et à ces mots elle enfonça dans son sein innocent un coupable

couteau qui en fit sortir son âme: ce coup la délivra de la profonde

inquiétude et de la prison impure où elle respirait; ses soupirs

repentants aidèrent son essor vers les nuages, et la date de sa vie fut

effacée par le sang de ses blessures.

CCXLVIII.--Collatin et les seigneurs ses amis restèrent pétrifiés par

cet acte terrible, jusqu'à ce que le père de Lucrèce, témoin de sa mort,

se précipita sur son cadavre sanglant. Brutus tira le couteau de la

blessure; et, en ce moment, son sang, comme indigné, repoussa le fer

meurtrier.

CCXLIX.--Sortant à gros bouillons de son sein, il se divise, en deux

ruisseaux; ils entourent d'un cercle de pourpre son corps isolé, qui

demeure au milieu de cette onde effrayante, comme une île qu'on vient de

ravager et de dépeupler; une partie de ce sang reste pur et rouge, et

une autre se noircit; c'était celui qu'avait souillé le perfide Tarquin.

CCL.--Près des flots gelés de ce sang noir coule une eau qui semble

pleurer sur sa souillure; et depuis, comme plaignant les malheurs de

Lucrèce, le sang corrompu a toujours une partie aqueuse, et le sang pur

conserve sa couleur de pourpre, comme s'il rougissait de celui qui est

ainsi putréfié.

CCLI.--«Ma fille! ma chère fille! s'écrie le vieux Lucrétius; elle

m'appartenait cette vie dont tu viens de te dépouiller. Si dans l'enfant

est l'image du père, où vivrai-je maintenant que Lucrèce n'est plus? Ce

n'était pas pour cette fin que tu étais sortie de mes flancs: si les

enfants précèdent les pères dans la tombe, nous sommes donc leurs

fruits, ils ne sont plus les nôtres.

CCLII.--«Pauvre glace brisée, souvent j'ai vu dans ton doux visage ma

vieillesse qui semblait renaître; ce miroir jadis si beau, et maintenant

obscurci, ne me montre plus qu'un triste squelette usé par le temps; oh!

tu as ravi mon image à mes yeux, et tellement terni la beauté de mon

miroir, que je ne puis plus me revoir comme j'étais jadis.

CCLIII.--«O temps! cesse ta course, et ne dure pas plus longtemps, si

ceux qui devraient survivre cessent ainsi de vivre. La mort destructive

domptera-t-elle les forts pour laisser la vie à la faiblesse

chancelante? les vieilles abeilles meurent, les jeunes occupent la

ruche. Vis donc, chère Lucrèce; reviens à la vie, et vois ton père

mourir au lieu de toi.»

CCLIV.--Cependant Collatin s'éveille comme d'un songe, et dit à

Lucrétius de faire place à sa douleur: il tombe dans le sang glace de

Lucrèce, y colore la pâleur de son visage, et semble expirer avec son

épouse, jusqu'à ce qu'une honte virile le rappelle à lui pour vivre et

venger sa mort.

CCLV.--La profonde angoisse de son âme avait mis comme un sceau sur sa

langue, qui, furieuse que le chagrin arrête si longtemps ses paroles

consolantes pour le coeur, commence à parler; mais sur ses lèvres se

pressent de faibles accents, si confus que personne ne pouvait en

distinguer le sens.

CCLVI.--Cependant le nom de Tarquin était parfois prononcé clairement,

mais entre ses dents, comme s'il déchirait ce nom; c'est une tempête qui

se prépare et qui accumule ses vents et ses ondes jusqu'à ce que la

pluie tombe. Enfin le père et le fils pleurent également et à l'envi,

l'un sa fille, l'autre son épouse.

CCLVII.--Tous deux la réclament, et aucun d'eux ne peut plus la

posséder; le père dit: «Elle est à moi.»--«Oh! elle est à moi, répond

l'époux; ne me ravissez pas l'intérêt de ma douleur: que personne ne se

vante de la pleurer, car elle était à moi seul; elle ne doit être

pleurée que par Collatin.»

CCLVIII.--«Ah! dit Lucrétius, elle tenait de moi cette vie dont elle a

tranché le cours trop tôt et trop tard.»--«Malheur, malheur, dit

Collatin; elle était mon épouse, je la possédais, c'est mon bien qu'elle

a tué.» Les mots de fille et d'épouse déchiraient l'air qui, retenant la

vie de Lucrèce, répondait à ces cris: «Ma fille» et «mon épouse.»

CCLIX.--Brutus, qui avait arraché le couteau du sein de Lucrèce, voyant

cette rivalité de douleur, commence à rendre à son intelligence son

orgueil et sa dignité, et il ensevelit sa folie apparente dans la

blessure de Lucrèce. Parmi les Romains, Brutus était considéré comme les

fous à la cour des rois, pour ses bons mots et ses extravagantes

saillies.

CCLX.--Maintenant il jette de côté ce manteau trompeur sous lequel se

déguisait une profonde politique, et il fait usage de son esprit

longtemps caché pour tarir les larmes de Collatin: «Romain outragé,

dit-il, relève-toi, souffre qu'un fou supposé et mal connu donne une

leçon à ton expérience.

CCLXI.--«Quoi donc! Collatin, la douleur guérit-elle la douleur? les

blessures soulagent-elles les blessures? le chagrin apporte-t-il un

remède au chagrin? est-ce te venger que de te frapper toi-même pour cet

attentat qui coûte la vie à la belle Lucrèce? Cette puérilité vient

d'une âme faible. Ta malheureuse épouse s'est abusée en se tuant de la

main qui aurait dû tuer son ennemi.

CCLXII.--«Vaillant Romain, n'abaisse pas ton coeur à ces lamentations et

à ces larmes; mais fléchis le genou avec moi pour m'aider à supplier les

dieux de Rome de permettre que la force de nos bras bannisse les

oppresseurs abominables qui déshonorent Rome par leurs forfaits.

La mort de Lucrèce · 第 3 / 4 段