LVII.--Son autre main si blanche était hors du lit, sur la c

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Note du transcripteur.

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Ce document est tiré de:

OEUVRES COMPLÈTES DE

SHAKSPEARE

TRADUCTION DE

M. GUIZOT

NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE

AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE

DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.

Volume 8

La vie et la mort du roi Richard III

Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus

POEMES ET SONNETS:

Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce

La plainte d'une amante

Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.

PARIS

A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES AUGUSTINS

1863

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LA MORT DE LUCRÈCE[1]

POËME.

[Note 1: The Rape of Lucrece, le Viol de Lucrèce.]

AU TRÈS-HONORABLE HENRY WRIOTHESLY,

COMTE DE SOUTHAMPTON ET BARON DE TICHFIELD.

Très-honorable seigneur,

L'affection que je voue à Votre Seigneurie est sans fin. Cet écrit, sans

commencement, n'en est qu'une partie superflue: La confiance. que j'ai

en votre honorable caractère, et non le mérite de mes vers imparfaits,

me fait espérer qu'ils seront agréés. Ce que j'ai fait vous appartient,

ce que je ferai vous appartient encore, comme partie du tout que je vous

ai consacré. Si mon mérite était plus grand, mon zèle se montrerait

davantage: en attendant, tel qu'il est, il est dû à Votre Seigneurie, à

qui je souhaite de longs jours, embellis par toutes sortes de félicités.

De Votre Seigneurie le dévoué serviteur,

W. SHAKSPEARE.

ARGUMENT

Lucius Tarquinius (surnommé le Superbe, à cause de son orgueil

excessif), après avoir été cause du meurtre cruel de son beau-père

Servius Tullius, et s'être emparé du trône, contre les lois et les

coutumes de Rome, sans demander ni attendre les suffrages du peuple,

alla mettre le siége devant Ardéa, accompagné de ses fils et des nobles

romains.

Pendant le siége, les principaux officiers de l'armée, réunis un soir

dans la tente de Sextus Tarquinius, le fils du roi, et s'entretenant

après le souper, se mirent à vanter la vertu de leurs femmes; entre

autres, Collatin vanta l'incomparable chasteté de son épouse Lucrèce.

Dans cette joyeuse humeur, ils partirent tous pour Rome avec

l'intention, par une arrivée soudaine et imprévue, de vérifier ce que

chacun avait avancé; le seul Collatin trouva sa femme (quoique ce fût

tard dans la nuit) occupée à filer parmi ses suivantes, tandis que les

autres dames étaient à danser ou livrées à d'autres distractions.

Là-dessus, les seigneurs cédèrent la victoire à Collatin, et la gloire à

sa femme.

Sextus Tarquin devint épris de la beauté de Lucrèce; mais, étouffant sa

passion pour le moment, il retourna au camp avec les autres. Bientôt

après il repart secrètement, et, à cause de son rang, il est reçu et

logé royalement par Lucrèce, à _Collatium_. Dès la première nuit, il se

glisse traîtreusement dans sa chambre, lui fait violence, et s'enfuit de

bon matin. Lucrèce, dans cette lamentable situation, dépêche deux

messagers, l'un à Rome, à son père, l'autre au camp, à Collatin. Ils

arrivent tous deux, accompagnés, l'un de Junius Brutus, l'autre de

Publius Valérius, et trouvant Lucrèce en habits de deuil, ils lui

demandent la cause de sa douleur. Elle leur fait d'abord prononcer le

serment de la venger, révèle le coupable, les détails de son attentat,

puis se poignarde du consentement de tous et avec d'unanimes

acclamations.

D'une voix unanime, les témoins de cet acte de désespoir jurent de

détruire toute l'odieuse famille des Tarquins. Ils portent le cadavre à

Rome, Brutus raconte au peuple le forfait et le nom du criminel, et

termine par d'amères invectives contre la tyrannie du roi. Le peuple est

tellement irrité que l'exil des Tarquins est proclamé et la monarchie

convertie en république.

LA MORT DE LUCRÈCE

POËME.

I.--S'éloignant avec rapidité de l'armée romaine, campée sous les

remparts d'Ardéa qu'elle assiége, l'impudique Tarquin, sur les ailes

perfides d'un désir coupable, porte à Collatium le feu obscur qui, caché

sous de pâles cendres, se prépare à s'élever et à entourer de flammes

ardentes les formes de la belle épouse de Collatin, Lucrèce la chaste.

II.--C'est sous ce titre malheureux de «chaste» qui a aiguisé ses désirs

voluptueux, lorsque Collatin vanta imprudemment l'incomparable incarnat

et la blancheur qui brillaient dans ce ciel de sa félicité, où des

astres mortels, aussi beaux que les astres des cieux; réservaient à lui

seul le pur éclat de leurs rayons.

III.--C'était lui-même qui, la nuit précédente, dans la tente de

Tarquin, avait révélé le trésor de son heureux hymen; faisant connaître

quelle richesse inestimable les dieux lui avaient accordée dans la

possession de sa belle compagne, et estimant sa fortune si haut, que les

rois pouvaient bien avoir en partage plus de gloire, mais que ni roi ni

seigneur n'avait une dame aussi incomparable.

IV.--O bonheur, que si peu de mortels connaissent, et qui, lorsqu'on te

possède, t'évanouis aussi vite que la rosée argentée du matin devant les

rayons d'or du soleil! Date effacée avant même d'être commencée!

L'honneur et la beauté, entre les bras de celui qui en jouit, sont bien

mal fortifiés contre un monde rempli de dangers.

IV.--La beauté persuade elle-même les yeux des hommes sans avoir besoin

d'un orateur; quel besoin donc de faire le panégyrique d'un objet si

remarquable, ou pourquoi Collatin est-il le premier à publier ce riche

bijou, qu'il devrait garder bien loin de l'oreille des ravisseurs,

puisqu'il est tout à lui?

VI.--Peut-être cet éloge de la supériorité de Lucrèce fut-il ce qui

tenta ce fils orgueilleux d'un roi; car c'est souvent par nos oreilles

que nos coeurs sont séduits. Peut-être un si riche trésor, au-dessus de

toute comparaison, excita-t-il la superbe jalousie de Tarquin, indigné

qu'un inférieur se vantât de posséder ce riche trésor dont ses

supérieurs étaient privés.

VII.--Mais quelque coupable pensée excita sa passion impatiente: il

négligea son honneur, ses affaires, ses amis, le soin de son rang, et

partit au plus vite pour éteindre le feu qui brûle dans son coeur. O

ardeur trompeuse et téméraire qu'attend le froid repentir, ton printemps

hâtif se flétrit toujours et jamais ne vieillit!

VIII.--Arrivé à Collatium, ce perfide prince fut bien accueilli par la

dame romaine, sur le visage de laquelle la vertu et la beauté se

disputent à qui des deux soutiendra le mieux sa gloire: quand la vertu

faisait la fière, la beauté rougissait de honte; quand la beauté se

vantait de sa pudique rougeur, la vertu dépitée la couvrait d'une pâleur

argentée.

IX.--Mais la beauté, à qui cette blanche couleur fut aussi donnée par

les colombes de Vénus, accepte le défi: alors la vertu réclame de la

beauté ce vermillon qu'elle lui a donné au temps de l'âge d'or pour en

parer ses joues argentées, et qu'elle appelait alors son bouclier, lui

apprenant à s'en servir dans le combat, afin que, lorsque la honte

attaquerait, le rouge défendit le blanc.

X.--Ce blason se voyait sur les joues de Lucrèce, discuté par le rouge

de la beauté et le blanc de la vertu: chacune était la reine de sa

couleur; depuis la minorité du monde leurs droits étaient prouvés;

cependant leur ambition leur fait encore engager le combat, leur

souveraineté réciproque étant si grande, que souvent elles changent de

trône entre elles.

XI.--Le traître regard de Tarquin embrasse dans leurs chastes rangs

cette guerre silencieuse des lis et des roses qu'il contemple sur le

champ de bataille de ce beau visage; et là de peur d'y être tué, le

lâche vaincu et captif se rend aux deux armées, qui aimeraient mieux le

laisser aller que de triompher d'un ennemi si perfide.

XII.--Il trouve que son époux, cet avare prodigue qui l'a tant louée, a

dans une tâche si difficile fait tort à sa beauté, dont l'éclat surpasse

de beaucoup ses stériles louanges. C'est pourquoi Tarquin, dans son

imagination, supplée à ce qui manquait au panégyrique de Collatin, dans

la muette extase de ses yeux ravis.

XIII.--Cette sainte terrestre, adorée par ce démon, est loin de

soupçonner le perfide adorateur; car de chastes pensées ne rêvent guère

au mal. Les oiseaux qui n'ont jamais été pris à la glu ne craignent

aucune embûche dans les buissons. C'est ainsi que Lucrèce, dans son

innocence, fait un accueil respectueux à son hôte royal, dont le vice

caché n'exprime aucune mauvaise intention au dehors.

XIV.--Il masquait adroitement son vil dessein sous la dignité de son

rang, et l'enveloppait de sa majesté; tout en lui paraissait réglé,

excepté parfois un excès d'admiration dans ses regards; car en

embrassant tout ils ne pouvaient se satisfaire: mais le riche manque de

tant de choses, que malgré son abondance il désire encore davantage.

XV.--Lucrèce, qui ne répondit jamais aux yeux d'un étranger, ne pouvait

deviner le sens de leurs éloquents regards, ni lire les secrets subtils

gravés sur les marges de cristal de semblables livres. Elle ne touchait

point d'appâts inconnus et ne craignait pas d'hameçon; elle ne pouvait

interpréter ses regards voluptueux; elle voyait seulement que ses yeux

étaient ouverts à la lumière.

XVI.--Tarquin lui raconte la gloire acquise par son époux dans les

plaines de la fertile Italie; il vante le nom de Collatin, rendu

glorieux par ses mâles exploits, ses armes brisées et ses lauriers

victorieux. Elle exprime sa joie en levant les mains au ciel, et le

remercie silencieusement de ces heureux succès.

XVII.--Sans révéler le projet qui l'amène, il demande excuse de se

trouver à Collatium. Aucun indice d'orage ne se montre dans son beau

ciel, jusqu'à ce que la sombre nuit, mère de la terreur et de la

crainte, déploie ses ténèbres sur le monde, et enferme le jour dans sa

prison souterraine.

XVIII.--Enfin Tarquin se fait conduire à son lit, affectant la fatigue

et le besoin du sommeil; car après le souper il avait passé une partie

de la soirée à causer avec la modeste Lucrèce. Maintenant le sommeil de

plomb lutte avec les forces de la vie; chacun va s'endormir, excepté les

voleurs, les soucis et les esprits troublés qui veillent.

XIX.--Dans ce nombre, Tarquin repasse en lui-même tous les périls qu'il

court pour satisfaire ses désirs; cependant il reste résolu de les

satisfaire, quoique ses faibles espérances lui conseillent d'y renoncer.

Le désespoir est souvent invoqué pour réussir: et quand un grand trésor

est le prix qu'on attend, en vain il y va de la mort, on ne suppose pas

que la mort existe.

XX.--Ceux qui désirent beaucoup sont si avides d'obtenir, qu'ils

laissent échapper ce qu'ils n'ont pas et ce qu'ils ont; et ainsi plus

ils espèrent, moins ils ont; ou s'ils gagnent, le résultat de l'excès

n'est que de rassasier et d'amener de tels chagrins, qu'ils font encore

banqueroute dans leurs pauvres profits.

XXI.--Le but de tous est de couler une vie pleine d'honneur, de richesse

et de bonheur; et dans ce but nous rencontrons tant de difficultés, que

nous jouons un contre tout, ou bien tout contre un. Les uns jouent la

vie contre l'honneur, les autres l'honneur contre la richesse, et

souvent la richesse cause la mort et la perte de tout.

XXII.--De sorte qu'en risquant tout, nous abandonnons ce que nous sommes

pour être ce que nous espérons; et cette faiblesse ambitieuse de tout

posséder nous tourmente de l'imperfection de ce que nous avons, et nous

le fait négliger pour réduire dans notre folie quelque chose à rien en

voulant l'augmenter.

XXIII.--Tel est le hasard que l'insensé Tarquin va courir, en sacrifiant

son honneur pour satisfaire son incontinence; c'est pour lui-même qu'il

va se perdre. A qui donc pourra-t-on se fier, si l'on ne peut plus se

fier à soi-même? où trouvera-t-il un étranger juste, celui qui se trahit

lui-même et se condamne aux paroles calomnieuses et aux jours

misérables?

XXIV.--Le temps amène enfin cette heure obscure de la nuit, où un

profond sommeil ferme les yeux des mortels; aucune étoile secourable ne

prêtait sa lumière; point d'autre bruit que les cris des hibous et des

loups qui présagent la mort. Voilà l'heure où ils peuvent surprendre les

pauvres brebis; les pensées innocentes dorment en paix, tandis que la

débauche et le meurtre veillent pour souiller et pour faire périr.

XXV.--C'est maintenant que ce prince débauché s'élance de son lit, et

jette brusquement son manteau sur son bras, follement agité par le désir

et la crainte. Le désir le flatte d'un ton doucereux, la crainte lui

prédit malheur; mais la simple crainte, séduite par les charmes impurs

de la luxure, se retire battue par la violence du désir insensé.

XXVI.--Il frappe doucement son épée sur un caillou pour tirer de la

froide pierre des étincelles de feu, dont il allume une torche qui va

servir d'étoile à ses yeux impudiques; ensuite il parle en ces termes à

la flamme: «De même que j'ai forcé ce feu à sortir de cette pierre, il

faut que je force Lucrèce à céder à mon désir.»

XXVII.--Ici, pâle de crainte, il réfléchit aux dangers de sa coupable

entreprise, et discute dans le secret de son coeur les malheurs qui

peuvent s'ensuivre; et puis, d'un regard plein de dédain, il méprise

l'armure nue de la débauche, et adresse ces justes reproches à ses

injustes pensées.

XXVIII.--«Torche brillante, consume ta clarté, ne la prête pas pour

noircir celle dont l'éclat surpasse le tien; profanes pensées, mourez

avant de salir de votre infamie ce qui est divin; offrez un encens pur

sur un si pur autel; que l'humanité abhorre un forfait qui souille la

fleur modeste de l'amour, blanche comme la neige.

XXIX.--«Honte à la chevalerie et aux armes étincelantes! déshonneur au

tombeau de ma famille! acte impie qui comprend tous les attentats! Un

brave guerrier être l'esclave d'une tendre passion! La véritable valeur

devrait se respecter elle-même. Oh! mon crime sera si vil et si lâche

qu'il restera gravé sur mon front.

XXX.--«Oui, j'aurai beau mourir, le déshonneur me survivra, et sera une

tache sur l'or de ma cotte d'armes. Le héraut trouvera quelque honteux

écusson pour attester ma folle passion, si bien que mes enfants,

déshonorés par ce souvenir, maudiront mes cendres, et ne croiront pas

être coupables en souhaitant que leur père n'eût jamais existé.

XXXI.--«Qu'est-ce que je gagne, si j'obtiens ce que je cherche? un rêve,

un souffle, un plaisir fugitif qui achète la joie d'une minute pour

gémir une semaine, ou qui vend l'éternité pour acquérir une bagatelle?

Quel est celui qui, pour une douce grappe, voudrait détruire la vigne;

ou quel est le mendiant insensé qui, pour toucher seulement une

couronne, consentirait à se laisser frapper à mort par le sceptre?

XXXII.--«Si Collatin rêve de mon intention, ne se réveillera-t-il pas;

et dans sa fureur désespérée n'accourra-t-il pas ici pour prévenir ma

honteuse entreprise, ce siége qui menace son hymen, cette tache pour la

jeunesse, cette douleur pour le sage, cette vertu mourante, cette honte

éternelle, et ce crime suivi d'un blâme sans fin?

XXXIII.--«Oh! quelle excuse pourrai-je inventer, quand tu m'accuseras de

ce noir attentat? ma langue ne sera-t-elle pas muette, mes faibles

membres ne frémiront-ils pas? mes yeux n'oublieront-ils pas de voir, et

mon perfide coeur ne saignera-t-il pas? Quand le forfait est grand, la

crainte le surpasse encore, et l'extrême crainte ne peut ni combattre ni

fuir; mais comme un lâche, elle meurt tremblante de terreur.

XXXIV.--Si Collatin avait tué mon fils ou mon père, ou bien dressé des

embûches contre mes jours; s'il n'était pas mon ami, mon désir de

corrompre sa femme aurait quelque excuse dans la vengeance ou les

représailles; mais il est mon parent et mon fidèle ami, ce qui rend ma

honte et mon crime à jamais inexcusables.

XXXV.--C'est un crime honteux,--oui, si le fait est connu, il est

odieux:--Mais il n'y a point de crime à aimer. Je lui demanderai son

amour; mais elle ne s'appartient pas; le pire sera un refus et des

reproches: ma volonté est ferme, et la faible raison ne saurait

l'ébranler. Celui qui craint une sentence ou la morale d'un vieillard se

laissera intimider par une tapisserie.»

XXXVI.--C'est ainsi que l'infâme balance entre sa froide conscience et

sa brûlante passion; il congédie enfin ses bonnes pensées, dont il

cherche même à détourner le sens à son avantage; ce qui, dans un moment,

confond et détruit l'influence de la vertu; et il va si loin, que ce qui

est une lâcheté lui paraît une action vertueuse.

XXXVII.--«Elle m'a pris tendrement par la main, se dit-il, interrogeant

mes yeux passionnés, dans la crainte d'apprendre de mauvaises nouvelles

de l'armée dont son bien-aimé Collatin fait partie. Oh! comme la crainte

lui donnait des couleurs! d'abord ses joues étaient rouges comme les

roses que nous possédons sur une blanche mousseline, et puis blanches

comme cette mousseline elle-même.

XXXVIII.--«Puis sa main, serrée dans la mienne, la forçait de trembler

de ses craintes fidèles; ce qui la frappa de tristesse, et la fit encore

frémir davantage jusqu'à ce qu'elle apprît que son époux était sain et

sauf: alors elle sourit avec tant de grâce, que si Narcisse l'avait

aperçue en ce moment, l'amour de lui-même ne l'eût jamais poussé à se

noyer.

XXXIX.--«Qu'ai-je besoin de chercher des prétextes ou des excuses? Tous

les orateurs sont muets quand la beauté plaide; les pauvres malheureux

éprouvent le remords après de légers méfaits. L'amour ne prospère pas

dans le coeur qui craint les ombres: l'Amour est mon capitaine, et il me

conduit;--lorsque sa bannière éclatante est déployée, le lâche lui-même

combat, et ne veut pas être vaincu.

XL.--«Loin de moi, crainte puérile! finissez, vains débats, respect et

raison, soyez le partage de la vieillesse ridée. Mon coeur ne

contrariera jamais mes yeux, la triste tentation et les réflexions

profondes conviennent au sage; mon rôle, c'est la jeunesse, et je dois

les bannir du théâtre. Le désir est mon pilote, la beauté ma prise; qui

aurait peur de couler à fond quand il s'agit d'un tel trésor?

XLI.--Telle que le froment étouffé par l'ivraie, la crainte salutaire

est presque détruite par l'irrésistible concupiscence. Tarquin se glisse

sans bruit, l'oreille aux aguets, plein d'un honteux espoir et d'une

amoureuse méfiance; l'un et l'autre, comme deux serviteurs de

l'injustice, le troublent tellement de leurs inspirations opposées que

tantôt il projette une ligue et tantôt une invasion.

XLII.--Dans sa pensée se grave la céleste image de Lucrèce, et à côté

d'elle est aussi celle de Collatin: celui de ses yeux qui la regarde le

confond; l'autre, qui considère son époux, se refuse comme plus divin à

un spectacle si perfide et il adresse un appel vertueux au coeur qui une

fois corrompu choisit la plus mauvaise part.

XLIII.--Là il excite ses serviles agents, qui, flattés par la joyeuse

apparence de leurs chefs, accroissent encore sa passion comme les

minutes forment des heures; ils sont si fiers de leur capitaine qu'ils

lui payent un tribut plus humble que celui qu'ils lui doivent. Conduit

ainsi en insensé par ses désirs infernaux, le prince romain marche au

lit de Lucrèce.

XLIV.--Les serrures qui opposent des obstacles entre la chambre et sa

volonté sont toutes forcées par lui et quittent leur poste, mais en

s'ouvrant elles font entendre un craquement qui tance son mauvais

dessein, ce qui fait réfléchir un moment le voleur. Le seuil fait

grincer la porte pour avertir de son approche; les belettes, vagabondes

nocturnes, crient en le voyant; elles l'effrayent, cependant il dompte

son effroi.

XLV.--A chaque porte qui lui cède le passage à regret, à travers les

fentes et les petites crevasses, le vent lutte avec sa torche pour

l'arrêter et lui en renvoyant la fumée au visage, éteint sa clarté

conductrice, mais son coeur brûlant, qu'un coupable désir dévore, exhale

un autre souffle qui rallume la torche.

XLVI.--A la faveur de cette clarté, il aperçoit le gant de Lucrèce

auquel l'aiguille est encore attachée, il le prend sur les nattes où il

le trouve et au moment où il le saisit, l'aiguille lui pique le doigt,

comme si quelqu'un lui disait: ce gant n'est point habitué aux

licencieux jeux; retire-toi à la hâte, tu vois que les ornements de

notre maîtresse sont chastes.

XLVII.--Mais tous ces faibles obstacles ne peuvent l'arrêter, il

interprète leur refus dans le pire de tous les sens; les portes, le

vent, le gant qui le retardent sont pour lui des épreuves accidentelles,

ou comme ces rouages qui ralentissent l'horloge jusqu'à ce que chaque

minute ait payé son tribut à l'heure.

XLVIII.--«Sans doute, dit-il, ces empêchements sont là comme les petites

gelées qui quelquefois menacent le printemps pour ajouter encore plus de

prix à ses charmes et donner aux oiseaux plus de raison de chanter; la

peine paye le revenu de tout trésor précieux. D'énormes rochers, de

grands vents, de cruels pirates, des sables et des écueils effrayent le

marchand avant qu'il entre riche dans le port.»

XLIX.--Le voici arrivé à la porte qui le sépare du ciel de sa pensée. Un

loquet docile est tout ce qui protège contre lui l'objet précieux qu'il

cherche. L'impiété a tellement bouleversé son coeur qu'il commence à

prier pour sa proie, comme si les dieux pouvaient approuver son crime.

L.--Mais au milieu de son inutile prière, après avoir demandé à

l'éternelle puissance que ses criminelles pensées triomphent de cette

charmante beauté, et prié les dieux de lui être propices dans ce moment,

il tressaille soudain et dit: «Je dois donc déflorer! les dieux que

j'invoque abhorrent cette action, comment m'aideraient-ils à la

commettre?

LI.--«Eh bien, que la Fortune et l'Amour soient mes dieux et mon guide;

ma volonté est basée sur une ferme résolution; les pensées ne sont que

des rêves tant que leurs effets ne sont pas éprouvés. Le plus noir

attentat est lavé par l'absolution; le feu de l'amour a pour ennemie la

glace de la crainte: l'oeil du ciel est fermé, et la nuit bruineuse

cache la honte qui suit la douce volupté.»

LII.--A ces mots, sa main criminelle lève le loquet, et de son genou il

ouvre la porte toute grande. Elle dort profondément, la colombe que ce

hibou nocturne veut saisir; c'est ainsi que la trahison surprend dans le

sommeil! celui qui voit le serpent en embuscade se retire à l'écart;

mais Lucrèce dort profondément, et sans rien craindre elle est à la

merci de son dard mortel.

LII.--Le méchant s'avance dans la chambre et contemple ce lit encore

pur. Les rideaux étant fermés, il erre à l'entour roulant ses yeux

avides dans leurs orbites, c'est leur trahison qui a égaré son coeur. Il

donne bientôt à sa main le signal d'ouvrir le nuage qui cache la lune

argentée.

LIV.--Voyez comment le soleil aux rayons de feu, sortant d'un nuage,

nous prive de la vue. De même, à peine le rideau est tiré, que les yeux

de Tarquin commencent à cligner, éblouis par trop d'éclat. Soit qu'en

effet les traits de Lucrèce réfléchissent une éblouissante lumière, soit

que quelque reste de honte le lui fasse supposer; mais ses yeux sont

aveuglés et se tiennent fermés.

LV.--O que ne périrent-ils dans leur sombre prison! ils auraient vu

alors le terme de leur crime, et Collatin aurait pu encore reposer

tranquille à côté de Lucrèce dans sa couche non souillée. Mais ils

s'ouvriront pour détruire cette union bénie et aux saintes pensées.

Lucrèce devra sacrifier à leur vue son bonheur, sa vie et son plaisir

dans ce monde.

LVI.--Sa main de lis est sous sa joue de rose, privant d'un baiser

légitime le coussin affligé, qui semble se partager en deux et se

soulever de chaque côté pour atteindre son bonheur. Entre ces deux

collines, la tête de Lucrèce est comme ensevelie, telle qu'un saint

monument placé là pour être admiré par des yeux profanes.

LVII.--Son autre main si blanche était hors du lit, sur la couverture

verte; par sa parfaite blancheur, elle ressemblait à une marguerite

d'avril sur le gazon humide des perles de la rosée. Tels que des soucis,

ses yeux avaient abrité leur éclat, et reposaient dans les ténèbres

jusqu'à ce qu'ils pussent s'ouvrir pour embellir le jour.

LVIII.--Ses cheveux, comme des fils d'or, jouaient avec son souffle. O

modestes voluptés! ô voluptueuse modestie! ils montraient le triomphe de

la vie dans le sein de la mort et déployaient les couleurs sombres de la

mort dans l'absence passagère de la vie. L'une et l'autre se prêtaient

tant de charmes dans ce sommeil, qu'on eût dit qu'il n'y avait entre

elles aucune rivalité, mais que la vie vivait dans la mort, et la mort

dans la vie.

LIX.--Ses deux seins ressemblaient à des globes d'ivoire entourés d'un

cercle bleu, c'étaient deux mondes vierges et non conquis; ne

connaissant d'autre joug que celui de leur seigneur à qui leurs serments

étaient fidèles. Ces mondes inspirent une nouvelle ambition à Tarquin;

tel qu'un odieux usurpateur, il va tenter de faire descendre de ce beau

trône le possesseur légitime.

LX.--Que pouvait-il voir qui ne fût digne d'être admiré? qu'admirait-il

qui n'enflammât son désir? tout ce qu'il contemple le fait délirer

d'amour, et sa passion fatigue même sa vue ravie; il admire avec plus

que de l'admiration ses veines d'azur, sa peau d'albâtre, ses lèvres de

corail, et la fossette de son menton blanc comme la neige.

LXI.--Comme le lion farouche caresse sa proie quand sa faim cruelle est

satisfaite par la victoire, de même Tarquin reste penché sur cette âme

endormie, calmant par la contemplation sa rage amoureuse qu'il contient

sans la dissiper; car, étant si près d'elle, ses yeux retenus un moment

soulèvent encore plus violemment ses veines.

LXII.--Celles-ci sont comme des esclaves acharnés au pillage, vassaux

cruels dont les exploits sont odieux, qui se plaisent dans le meurtre et

le viol, sans égard pour les larmes des enfants et les gémissements des

mères: elles s'enflent dans leur orgueil, attendant la charge; bientôt

son coeur palpitant donne le signal du combat, et leur dit d'agir

suivant leur désir.

LXIII.--Son coeur, qui bat comme un tambour, encourage son oeil brûlant,

son oeil confie l'attaque à sa main; sa main, fière de cette dignité, et

fumant d'orgueil, va se poster sur la gorge nue de Lucrèce, centre de

tous ses domaines; à peine l'a-t-elle escaladée, que les rangs des

veines d'azur abandonnent leurs tourelles pâles et sans défense.

LXIV.--Elle se rendent dans le paisible cabinet où dort leur reine

chérie, lui disent qu'elle est assiégée par un terrible ennemi, et

l'épouvantent par leurs cris confus; elle, très-étonnée, ouvre ses yeux

fermés, qui, en apercevant le tumulte, sont obscurcis et domptés par sa

torche enflammée.

LXV.--Figurez-vous quelqu'un réveillé au milieu de la nuit par un rêve

effrayant, et qui croit avoir vu un esprit hideux, dont le farouche

aspect fait frissonner tous ses membres; quelle n'est pas sa terreur!

Mais Lucrèce, plus malheureuse, et troublée dans son sommeil, voit

réellement ce qui serait terrible même en supposition.

LXVI.--Accablée, confondue par mille terreurs, elle reste tremblante

comme l'oiseau blessé qui expire. Elle n'ose regarder; cependant, en

ouvrant à demi ses yeux, elle voit apparaître des fantômes hideux qui

passent devant elle. De telles ombres sont les impostures d'un faible

cerveau, qui, fâché que les yeux fuient devant la lumière, les épouvante

dans les ténèbres par des spectacles plus affreux.

LXVII.--La main de Tarquin demeure sur la gorge de Lucrèce. (Cruel

bélier, d'ébranler un semblable rempart d'ivoire!) Il sent son coeur

épouvanté (pauvre citoyen!) se soulever et puis retomber, et heurter son

sein qui vient frapper la main du ravisseur. Ces mouvements excitent sa

rage. Plus de pitié; il va faire la brèche et entrer dans cette belle

ville.

LXVIII.--D'abord, telle qu'une trompette, sa langue commence à sonner un

pourparler. Elle s'adresse à son ennemi timide, qui lève par-dessus des

draps blancs son menton plus blanc encore, pour demander la raison de

cette alarme imprévue, ce que Tarquin cherche à expliquer par des gestes

muets; mais Lucrèce redouble ses ardentes supplications, et veut savoir

quels sont les motifs de son attentat.

LXIX.--Tarquin répond: «La couleur de ton teint qui fait pâlir de dépit

le lis lui-même et rougir la rose éclipsée par cet incarnat répondra

pour moi, et dira mon tendre aveu. C'est sous les couleurs de cet

étendard que je suis venu escalader ton fort non encore conquis; la

faute en est à toi, ce sont tes yeux qui t'ont trahie eux-mêmes.

LXX.--«Si tu veux me faire des reproches, je t'objecterai que c'est ta

beauté qui t'a tendu un piége cette nuit où tu dois te résigner à subir

ma volonté. Je t'ai choisie pour mon plaisir sur la terre; c'est de tout

mon pouvoir que j'ai cherché à vaincre mes désirs; mais à peine les

réprimandes et la raison les avaient étouffés, que l'éclat de ta beauté

les faisait renaître.

LXXI.--«Je vois toutes les difficultés que m'attirera mon entreprise. Je

sais que des épines défendent la jeune rose; je m'attends à trouver le

miel gardé par un aiguillon. La réflexion m'a représenté tout cela; mais

le désir est sourd et n'écoute pas de sages amis. Il n'a des yeux que

pour contempler la beauté et adorer ce qu'il voit, en dépit des lois et

du devoir.

LXXII.--«J'ai pesé dans mon âme l'outrage, la honte et les chagrins que

je puis causer; mais rien ne peut contenir le cours de la passion, ni

arrêter sa fureur entraînante. Je sais que les larmes du repentir, les

reproches, le mépris et la haine mortelle suivront le crime, mais je

veux aller au-devant de ma propre infamie.»

LXXIII.--Il dit et agite son épée romaine, qui, semblable à un faucon

planant dans les airs, couvre sa proie de l'ombre de ses ailes, et de

son bec recourbé la menace de mort si elle veut prendre l'essor. De même

sous le glaive terrible, l'innocente Lucrèce écoute en tremblant les

paroles de Tarquin, comme les oiseaux timides écoutent les sonnettes du

faucon.

LXXIV.--«Lucrèce, continue-t-il, il faut que cette nuit je jouisse de

toi; si tu me refuses, la force m'ouvrira la voie; car c'est dans ton

lit que j'ai l'intention de te détruire; j'égorge ensuite un de tes vils

esclaves pour t'ôter l'honneur avec la vie, et je le place dans tes bras

morts, jurant que je l'ai tué en te surprenant à l'embrasser.

LXXV.--«De sorte que ton époux deviendra un objet de mépris pour tous

ceux qui le verront. Tes parents baisseront la tête sous le coup du

dédain, et tes enfants seront souillés par le titre de bâtards.

Toi-même, auteur de leur honte, tu iras à la postérité dans des chansons

qui raconteront ton infamie.

LXXVI.--«Mais, si tu me cèdes, je reste ton ami secret, une faute

inconnue est comme une pensée non accomplie. Un peu de mal fait dans un

but grand et utile est permis, et légitime en bonne politique. La plante

vénéneuse est quelquefois distillée en un composé innocent, et son

application a des effets salutaires.

LXXVII.--«Pour l'amour de ton époux et de tes enfants, accorde-moi ce

que je demande, ne leur lègue point une honte impossible à effacer, une

souillure éternelle pire que les défauts du corps que l'homme apporte en

naissant. Car ceux-ci ne sont que la faute de la nature et ne causent

point d'infamie.»

LXXIII.--A ces mots il se relève et s'arrête un moment, en fixant sur

Lucrèce l'oeil mortel d'un basilic, tandis qu'elle, image de la chaste

piété et telle qu'une biche blanche serrée par des griffes meurtrières

dans un désert où il n'y a point de loi, implore la bête féroce qui ne

connaît aucune compassion, et n'obéit qu'à son odieux appétit.

LXXIX.--Voyez quand un nuage noir menace le monde, cachant dans ses

vapeurs sombres les monts ambitieux; si quelque douce brise sort du sein

obscur de la terre, son souffle écarte ces vapeurs dont il empêche

momentanément la chute en les divisant. De même le profane empressement

de Tarquin arrête les paroles de Lucrèce, et le farouche Pluton approuve

tandis qu'Orphée joue de sa lyre.

LXXX.--Cependant, semblable à un chat, rôdeur de nuit, Tarquin ne fait

que jouer avec la faible souris qui reste tremblante entre ses griffes.

Sa tristesse nourrit sa fureur de vautour, gouffre immense que rien ne

parvient à combler. Son oreille accueille ses prières, mais son coeur ne

se laisse pas pénétrer par ses plaintes. Les larmes endurcissent la

concupiscence quoique la pluie amollisse le marbre.

LXXXI.--Les yeux de Lucrèce qui demandent pitié sont douloureusement

fixés sur son front inexorable et sourcilleux; sa modeste éloquence est

mêlée de soupirs qui ajoutent plus de grâce à ses paroles. Elle

interrompt souvent sa phrase, souvent la voix lui manque, et elle est

obligée de recommencer.

LXXXII.--Elle le conjure par le grand Jupiter, par la chevalerie, par

son noble rang, et par le serment de la douce amitié, par ses larmes et

par l'amour de son époux, par les saintes lois de l'humanité et la foi

commune, par le ciel, la terre et toutes leurs puissances; elle le

conjure de se retirer dans le lit que l'hospitalité lui accorde, et

d'écouter l'honneur plutôt qu'un coupable désir.

LXXXIII.--«Ah! lui dit-elle, pourrais-tu bien récompenser l'hospitalité

par un si noir outrage? ne souille pas la source qui a calmé ta soif, ne

gâte point ce qui ne saurait être réparé, renonce à ton but criminel

avant de tirer ton coup. Ce n'est pas un archer loyal, celui qui tend

son arc pour frapper une jeune biche.

LXXXIV.--«Mon époux est ton ami, épargne-moi par amour pour lui; toi, tu

es prince, par amour pour toi-même laisse-moi. Je suis faible; ne me

rends point victime d'un piége; tu ne ressembles point à la perfidie, ne

me trompe donc pas; mes soupirs, tels que des tourbillons, s'efforcent

de te chasser; si jamais mortel fut touché de la douleur d'une femme,

sois touché de mes larmes, de mes soupirs et de mes sanglots.

LXXXV.--«Comme les flots d'un océan orageux, ils se réunissent pour

lutter contre le rocher de ton coeur, qui menace d'un naufrage, et pour

l'adoucir, s'ils peuvent par leur mouvement continuel; car les pierres

dissoutes se convertissent en eau. Oh! si tu n'es pas plus dur qu'une

pierre, laisse-toi pénétrer par mes larmes et sois compatissant! La

douce pitié traverse une porte de fer.

LXXXVI.--«J'ai cru recevoir Tarquin en te recevant; as-tu pris sa

ressemblance pour le déshonorer? Je me plains à toute l'armée du ciel;

tu outrages son honneur, tu dégrades son nom royal, tu n'es point ce que

tu sembles, ou tu ne ressembles pas à ce que tu es, un roi, un dieu; car

les rois comme les dieux devraient tout gouverner.

LXXXVII.--«Quelle sera donc ta honte dans ta vieillesse puisque déjà tu

montres tant de vices dans ton printemps! Que n'oseras-tu pas quand tu

seras roi, si tu oses tant maintenant que tu n'as que l'espérance de

l'être! Oh! souviens-toi que puisque aucun outrage commis par un vassal

ne peut être effacé, les mauvaises actions des rois ne sauraient être

ensevelies dans le silence.

LXXXVIII.--«Ce forfait fera qu'on ne t'aimera plus que par crainte, les

monarques heureux sont craints par amour. Tu seras forcé de tolérer les

coupables quand ils te prouveront que tu l'es comme eux. Ne serait-ce

qu'à cause de cela, retire-toi, car les princes sont le miroir, l'école,

le livre où les yeux des sujets voient, apprennent et lisent.

LXXXIX.--«Voudrais-tu être l'école à laquelle s'instruira la débauche?

souffriras-tu qu'elle lise en toi ses honteuses leçons? consentiras-tu à

être le miroir où elle verra une autorité pour ses attentats et une

garantie contre le blâme? Pour donner par ton nom un privilége au

déshonneur tu préfères les reproches à la louange immortelle, et tu fais

de ta bonne réputation une vile _entremetteuse_.

XC.--«As-tu la puissance? Au nom de celui qui te l'a donnée, soumets tes

désirs rebelles; ne tire point l'épée pour protéger l'iniquité, car elle

t'a été remise pour en détruire l'engeance. Comment pourras-tu remplir

tes devoirs de roi lorsque, prenant modèle sur ton exemple, le crime

pourra dire que c'est toi qui lui as enseigné à devenir criminel.

XCI.--«Ah! quel dégradant spectacle ce serait de reconnaître ton crime

dans un autre! Les fautes des hommes sont rarement évidentes pour eux;

leur partialité étouffe leurs transgressions: ton forfait te semblerait

digne de mort dans ton frère. Oh! quelle est l'infamie de ceux qui

détournent les yeux de leurs propres attentats!

XCII.--«C'est vers toi, vers toi que se tournent mes mains suppliantes,

elles te conjurent de résister aux séductions de tes désirs. J'implore

le retour de ta dignité bannie; rappelle-la, et sache retirer les

pensées qui te flattent: sa noble générosité emprisonnera le perfide

désir, dissipera le nuage qui obscurcit tes yeux trompés, afin que tu

reconnaisses ta situation, et que tu aies pitié de la mienne.»

XCIII.--«Cesse, lui répond Tarquin; l'indomptable torrent de mes désirs

ne fait que croître par ces retards. De faibles lumières sont bientôt

éteintes; de grands feux résistent au vent, qui ne fait qu'augmenter

leur fureur. Des petits ruisseaux qui payent leur tribut journalier à

leur amère souveraine ajoutent à ses eaux, mais n'en changent point le

goût.»

XCIV.--«Tu es, lui dit Lucrèce, un océan, un roi souverain, et dans ton

vaste empire se répandent la noire luxure, le déshonneur, la honte, le

dérèglement, qui cherchent à souiller les flots de ton sang. Si toutes

ces faibles sources de mal changent ta vertu, la mer est jetée dans la

boue d'un bourbier, quand la vase devrait se perdre dans la mer.

XCV.--«C'est ainsi que tes esclaves seront rois, et toi leur esclave;

c'est ainsi que ta noblesse sera dégradée, leur bassesse relevée; c'est

ainsi que tu seras leur vie, et qu'ils seront eux-mêmes ton tombeau;

toi, avili dans ta honte; eux, dans ton orgueil. Les choses inférieures

ne devraient point cacher les choses plus grandes. Le cèdre ne s'abaisse

point aux pieds du buisson, les broussailles se flétrissent aux pieds

des cèdres.

XCVI.--«Que tes pensées, fidèles à ton rang.....»--«C'est assez, dit

Tarquin; par le ciel, je ne t'écoute plus. Cède à mon amour, sinon la

haine brutale, au lieu du contact timide de l'amour, te déchirera

cruellement. Après quoi je veux te transporter dans le lit de quelque

coquin de valet, pour lui faire partager ta destinée honteuse.»

XCVII.--A ces mots, il écrase du pied sa torche, car la lumière et la

débauche sont ennemies mortelles. La honte, enveloppée des ombres de

l'aveugle nuit, tyrannise d'autant plus qu'elle n'est pas aperçue. Le

loup a saisi sa proie, le pauvre agneau crie jusqu'à ce que sa voix soit

arrêtée au passage par sa propre toison, qui ensevelit ses cris dans les

plis délicats de ses lèvres.

XCVIII.--En effet, Tarquin se sert du linge de nuit qu'elle porte pour

enfermer dans sa bouche ses tristes clameurs; il baigne son front

brûlant dans les plus chastes larmes qu'aient jamais versées les yeux de

la modeste douleur. Oh! comment la concupiscence désordonnée peut-elle

souiller une couche si pure? Ah! si les larmes pouvaient en effacer la

tache, Lucrèce en répandrait à jamais!

XCIX--Mais elle a perdu une chose plus précieuse que la vie, et Tarquin

a conquis ce qu'il voudrait bien ne plus avoir. Cette violence amène une

autre lutte; cette jouissance passagère engendre des années de regrets:

cet ardent désir se change en froid dégoût. La pure chasteté est

dépouillée de son trésor, et la luxure est plus pauvre qu'avant son

larcin.

C.--Voyez comme le limier trop nourri ou le faucon rassasié, n'ayant

plus la même finesse d'odorat, ni la même vitesse, poursuivent lentement

ou perdent tout à fait la proie dont la nature les a rendus avides; de

même Tarquin assouvi redoute cette nuit. Son goût aigri dévore son désir

qui l'a abusé.

CI.--O crime dont l'imagination paisible ne peut comprendre la

profondeur insondable! Le désir enivré rejette sa proie avant de voir sa

propre infamie. Tant que la concupiscence est dans son orgueil, aucune

remontrance ne saurait apaiser son ardeur ni maîtriser son téméraire

désir, jusqu'à ce que, telle qu'un vieux coursier, elle se fatigue

elle-même.

CII.--Et alors le désir, aux joues pâles et amaigries, à l'oeil pesant,

au front sourcilleux, à la démarche défaillante, abattu, pauvre et

lâche, se lamente comme un mendiant banqueroutier. Tant que la chair est

fière, le désir lutte avec la pitié, car alors il est en joie: mais

quand elle perd sa fraîcheur, le rebelle coupable demande lui-même grâce

d'un ton soumis.

CIII.--C'est ainsi qu'il agit avec ce prince criminel de Rome, si ardent

à le satisfaire. Le voilà maintenant qui prononce contre lui-même cet

arrêt: qu'il est déshonoré dans les siècles à venir, que le beau temple

de son âme est profané, et que sur ses ruines accourent des armées de

soucis pour demander à cette reine souillée ce qu'elle est devenue.

CIV.--L'âme répond que ses sujets insurgés ont renversé son mur

consacré, et que, par leur faute mortelle, ils ont réduit en servitude

son immortalité, et l'ont rendue esclave d'une mort vivante et d'une

douleur éternelle. Avertie par sa prescience, elle avait fait

résistance; mais sa prévoyance n'avait pu faire céder leurs désirs.

CV.--Agité de cette pensée, Tarquin s'esquive dans les ténèbres de la

nuit, vainqueur captif pour qui la victoire est funeste. Il emporte une

blessure que rien ne guérit, une cicatrice qui restera malgré la

guérison, laissant la victime désolée. Lucrèce est accablée du poids du

crime qu'il laisse derrière lui, et lui du fardeau d'une âme coupable.

CVI.--Tarquin, comme un loup ravisseur, s'éloigne furtivement. Elle,

comme un agneau fatigué, reste étendue, presque sans souffle. Il se hait

pour son attentat; désespérée, elle déchire son beau corps de ses

propres mains. Il part effrayé, et couvert de la sueur du crime. Elle

reste, poussant des cris de douleur profonde pendant cette fatale nuit;

il fuit, regrettant le court plaisir qui ne lui laisse que dégoût.

CVII.--Il part pénitent, accablé. Elle demeure abandonnée et sans

espoir. Dans sa hâte, il soupire après la clarté du matin; elle voudrait

ne plus voir le jour. «Pendant le jour, dit-elle, les écarts de la nuit

se révèlent, et mes yeux sincères n'ont jamais appris à masquer mes

torts par un regard dissimulé.

CVIII.--«Ils croient que tous les yeux peuvent voir le déshonneur qu'ils

aperçoivent eux-mêmes, c'est pourquoi ils voudraient rester dans

l'obscurité pour tenir caché mon outrage, car ils se trahiront par leurs

larmes; et, comme l'eau qui ronge l'acier, ils graveront sur mes joues

la honte irréparable que je ressens.»

CIX.--Ici elle accuse le repos et le sommeil, condamnant ses yeux à être

désormais aveugles. Elle réveille son coeur en frappant sur son sein, et

lui dit d'aller chercher un autre asile plus pur et plus digne de lui.

Rendue folle par l'excès de sa douleur, elle exhale en ces mots ses

plaintes contre les secrets de la nuit:

CX.--«O nuit ennemie de la paix du coeur! image de l'enfer, sombre

registre de la honte, obscur théâtre de meurtres tragiques, vaste chaos

qui cache les crimes, nourrice des outrages, entremetteuse couverte d'un

manteau! asile d'infamie, caverne affreuse de la mort, conspirateur à

voix basse, liguée avec la trahison et le viol.

CXI.--«Nuit abhorrée, nuit aux ténébreuses vapeurs! puisque tu es

complice de mon crime irréparable, rassemble tes brouillards pour

attaquer l'aube matinale et faire la guerre au cours réglé du temps! ou

si tu souffres que le soleil s'élève jusqu'à sa hauteur accoutumée avant

qu'il retourne à son humide couche, ceins sa tête d'or de nuages

empoisonnés.

CXII.--«Corromps l'air du matin avec des exhalaisons fétides; par leur

haleine empestée, souille la vie de la pureté, beauté par excellence,

avant que Phébus arrive à sa halte de midi; et que tes vapeurs marchent

en rangs si serrés, que dans leurs ombres brumeuses sa lumière étouffée

s'éclipse au milieu de sa course et cause une nuit perpétuelle.

CXIII.--«Si Tarquin était la nuit comme il est le fils de la nuit, il

outragerait la reine au diadème d'argent; ses nymphes étincelantes aussi

(violées par lui) n'oseraient plus se montrer sur le sein noir de la

nuit. J'aurais, par ce moyen, des compagnes de douleur. Des malheurs

partagés sont plus doux à supporter, de même que des pèlerins font route

ensemble pour abréger leur pèlerinage.

CXIV.--«Maintenant je n'ai personne qui puisse rougir avec moi, se

croiser les bras, pencher humblement la tête, se voiler le front et

cacher son infamie. Mais moi seule je suis condamnée à gémir arrosant la

terre de larmes amères, mêlant des sanglots à mes plaintes, des

gémissements à mes douleurs, gages cruels d'un éternel désespoir.

CXV.--«O nuit! fournaise dont la fumée est sanglante, ne permets pas que

le jour jaloux voie ce visage qui sous ton noir manteau a été livré à la

dégradation de l'impudicité. Garde possession de ton sombre empire, afin

que les fautes commises sous ton règne puissent également être

ensevelies sous tes ombres.

CXVI.--«Ne m'expose pas au jour médisant, sa lumière montrera gravée sur

mon front l'histoire des outrages faits à la douce chasteté, et la

violation impie des saints serments de l'hymen. Oui, jusqu'à l'ignorant

qui ne sait pas lire tous verront dans mes regards ma honteuse disgrâce.

CXVII.--«Pour apaiser les cris de son enfant, la nourrice lui racontera

mon histoire, et fera peur du nom de Tarquin à son nourrisson qui

pleure. L'orateur, pour orner son discours, associera mon infamie à

celle de Tarquin; les ménestrels, pour reconnaître l'hospitalité,

chanteront mon infortune et diront maintenant que je n'ai personne.

CXVIII.--«Que mon beau nom, que ma réputation reste sans tache pour

l'amour de mon cher Collatin: si elle devient un sujet de calomnie, les

branches d'une autre tige sont aussi viciées et une honte non méritée

s'attachera à son nom qui est aussi pur de la tache imposée au mien que

j'étais pure moi-même hier encore pour Collatin.

CXIX.--«O honte inaperçue! disgrâce invisible; blessure non sentie,

cicatrice déshonorante! le mépris est imprimé sur le front de Collatin,

et l'oeil de Tarquin peut reconnaître de loin la blessure qu'il a reçue

pendant la paix, non à la guerre. Hélas! qu'il y a de gens qui portent

ces marques honteuses que chacun ignore excepté celui qui les a faites!

CXX.--«Collatin, si ton honneur est fondé sur moi, il m'a été arraché

par un assaut irrésistible. Mon miel est perdu, je ne suis plus qu'une

abeille semblable à un frelon. Il ne me reste plus aucune des

perfections de mon côté, je suis dépouillée par un outrageant larcin:

dans ta faible ruche s'est introduite une guêpe errante qui a dévoré le

miel gardé par ta chaste abeille.

CXXI.--«Cependant ne suis-je pas innocente du naufrage de ton honneur!

c'est en ton honneur que je l'ai accueilli; venant de ta part,

pouvais-je le renvoyer? c'eût été un déshonneur que de le rejeter. Bien

plus, il s'est plaint de lassitude et il a parlé de vertu! O forfait

imprévu! combien la vertu est profanée dans un tel démon!

CXXII.--«Pourquoi le ver s'introduit-il dans le bouton vierge? pourquoi

l'odieux coucou pond-il ses oeufs dans les nids du passereau? pourquoi

les crapauds empoisonnent-ils les sources pures, par une vase envenimée?

pourquoi une démence tyrannique se cache-t-elle dans des seins pleins de

douceur? pourquoi les princes violent-ils leurs devoirs? Mais il n'est

pas de perfection si absolue que quelque impureté ne la souille.

CXXIII--«Le vieillard qui entasse son or est tourmenté de crampes, de la

goutte et de douloureuses incommodités. A peine a-t-il des yeux pour

voir son trésor: mais, comme le malheureux Tantale, il maudit

l'insuffisance de ses sens, n'ayant d'autre plaisir de ses richesses que

la douloureuse pensée qu'elles ne peuvent guérir ses maux.

CXXIV.--«Il les possède quand il n'en peut jouir et il les laisse à ses

jeunes fils qui dans leur orgueil se hâtent de les prodiguer. Leur père

était trop faible, ils sont trop forts pour conserver longtemps cette

fortune à la fois maudite et bénie. Les douceurs que nous désirons

s'aigrissent et deviennent amères au moment même où elles nous sont

accordées.

La mort de Lucrèce · 第 1 / 4 段