--Mais puisque, à l’archevêché, notre ami, le chanoine Armandin, m’a dit
qu’en modifiant ces danses, dans ce qu’elles ont d’immodeste, vous
pourriez les accepter chez vous, la question me semble réglée.
Et M. de Serves se renfonce, satisfait, dans son fauteuil, tout en
lançant vers le ciel une bouffée de son odorant cigare.
Mais madame est volontiers pointilleuse:
--Il vous semble... Vous ne seriez pas aussi affirmatif si vous aviez
entendu l’autre jour, chez la baronne Niaisons, la générale de Brunay
déclarer, et de quel ton! que, pour sa part, jamais elle n’avait permis
à sa fille d’apprendre même les plus chastes figures du tango, danse du
peuple en: Amérique. Elle a eu l’air indignée quand notre bonne baronne
a insinué avoir vu danser le tango de façon fort convenable; et elle
nous a affirmé que c’était là l’impossible puisque, selon la règle, les
corps des danseurs et danseuses doivent s’enchevêtrer aussi complètement
que possible... D’où des attouchements de nature à suggérer de fâcheuses
pensées chez nos fils et nos filles.
--Absurde! fait M. de Serves, impatienté et mécontent que ses décisions,
sur ce point de morale, puissent être controuvées. Nos petites
n’entendent pas malice à leurs évolutions chorégraphiques et ce sont les
réflexions intempestives, comme celles de la générale, qui leur mettent
en tête des idées qu’elles n’auraient pas eues à elles toutes seules!
--C’est un point de vue, en effet, approuve Mme de Serves
déférente.--Elle admire beaucoup son mari.--Il est certain que, jadis,
la valse, le boston, ont aussi attiré des foudres sur nos mères et sur
nous-mêmes.
--Parfaitement. En somme, conclut M. de Serves, plus ça change et plus
c’est la même chose. Notre respectable cardinal a perdu une belle
occasion de se révéler large d’idées!
--Oh! Félix, que vous vous montrez donc parfois anticlérical!
M. de Serves se met à rire et saisit son journal, fervent défenseur du
trône et de l’autel.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A l’étage supérieur.
Au balcon de sa chambre, ouvrant sur les ombrages de l’Élysée, Madeleine
bavarde avec son «amie de cœur», Odette de Luzarches, qui est venue la
chercher pour un bon footing au Bois. Dans la pièce voisine, l’Anglaise
d’Odette converse activement avec celle de Mad, attendant le moment de
repartir. Mais les deux petites ne sont pas pressées.
--Alors, Mad, raconte-moi... Tu penses que tu as eu une entrevue ce
matin?
--Dame, ça m’en a tout l’air...
--Et... _il_ est bien?
--Très bien... Oh! très bien... Il me plaît beaucoup, à la simple vue...
Mais...
--Quoi?
--Mais je ne crois pas que ça marche, car il n’avait pas l’air d’en
avoir la moindre envie.
--Oh! mon chéri, quelle bêtise tu dis là! Comment peux-tu savoir?
--J’ai bien remarqué. Tandis que sa mère nous parlait, très aimable,
_lui_ causait dans un groupe où il y avait des femmes charmantes... tout
à fait distinguées... L’une surtout, une jeune fille, il me semble, très
jolie... une vraie beauté et habillée! Ah! il ne s’occupait guère de
nous. Et...
--Et? insiste Odette, violemment intéressée.
--Et quand sa mère lui a fait signe d’approcher pour qu’elle nous le
présente, il est venu... comme un chien qu’on fouette.
--Quel être malhonnête!
Madeleine proteste vivement:
--Mais non, mais non... Bien entendu, il a été très poli, tout à fait
courtois quand maman l’a invité à sa matinée de dimanche.
--Il a accepté? Quelle chance! je le verrai.
--Oh! il a fait des phrases vagues qui ne l’engagent pas...
malheureusement.
--Malheureusement! Mon loup, tu as le coup de foudre!
--Je ne crois pas. Mais puisque je suis à l’âge de me marier, j’aimerais
mieux lui qu’un autre. Odette...
--Quoi?
--Pour que ça aille avec lui...
--Eh bien?
Mad est devenue toute rose:
--Eh bien! je vais dire un rosaire tous les jours jusqu’à dimanche...
--Un rosaire! Mais c’est d’une longueur épouvantable!
Mad, modeste:
--Trois chapelets, cent cinquante _ave_!
--Cent cinquante _ave_! Oh! tu es capable de répéter cent cinquante
_ave_ à la suite sans t’endormir ou devenir enragée?
--Oh! on peut penser à autre chose.
--...
Mad voit l’ahurissement d’Odette et ses joues s’empourprent de nouveau.
Mais elle se met à rire et corrige bien vite:
--A autre chose... c’est-à-dire à d’autres choses pieuses qu’aux _ave_
qu’on répète tant de fois à la suite... Tu ne comprends rien, Odette.
--Si, mon petit, je comprends bien, très bien, que, de tous tes
prétendants, c’est celui qui t’agrée le plus... Et fortement! Car pour
réciter en son honneur trois chapelets... J’en suis écrasée pour toi.
Enfin, tu mériteras d’être récompensée!... Heureusement que les
anathèmes sur le tango n’ont pas empêché ta mère de donner sa matinée,
comme elle en avait parlé à maman.
--C’est que père est allé à l’archevêché voir notre ami, le chanoine
Armandin, lui a exposé le cas; et l’abbé, par bonheur, a dit qu’en
supprimant les figures inconvenantes, en changeant le nom de la danse
pour éviter toute équivoque, maman pourrait faire danser chez elle tout
ce qu’elle jugerait bien. Maintenant le tango est devenu l’_habanera_.
Yverdun est venu hier à cinq heures me donner une leçon. Tu aurais dû la
prendre avec moi, Odette.
--Impossible, chérie, j’avais mon cours de droit à cette heure-là!
--Enfin, maman a été très satisfaite de l’_habanera_... Odette, est-ce
que tu comprends pourquoi les figures qu’on a supprimées étaient
inconvenantes?... Je ne me doutais pas que nous faisions quelque chose
de mal en dansant le tango... «Une danse pour les grues», a déclaré la
générale de Brunay, l’autre jour, au thé de la baronne Niaisons.
--Il paraît que nos jambes sont trop près de celles de nos danseurs...
--Ah! murmure Madeleine pensive, cherchant à découvrir l’horizon voilé;
ça peut être désagréable... mais pas inconvenant!... Dans le métro,
c’est une chose qui arrive aux heures où il y a beaucoup de monde, quand
on est très serré! Et personne ne se scandalise!... Non, je ne comprends
pas...
--Oh! mon petit rat, ne cherche pas à comprendre, ça n’en vaut pas la
peine. Le principal est que dimanche nous dansions. Vive l’_habanera_
sauveur!
Ici, un coup sec et discret à la porte. Ce sont les misses qui réclament
leurs pupilles. En route, elles pourront continuer à jaboter.