_La Vertu en France, par M. Maxime du Camp. 1 vol. in-8°._
Il y a dans Athènes, au pied de l'Acropole, un petit temple charmant
dédié à la Victoire. Ce temple porte sur une de ses faces un bas-relief
représentant la déesse occupée à délier la courroie de ses sandales.
Elle annonce ainsi sa volonté de demeurer parmi les descendants de
Thémistocle et de Miltiade. Mais c'est en vain que ses pieds sont nus:
la Victoire a des ailes. Le jour est proche qui la verra s'envoler loin
des Athéniens. Aucune nation, fût-elle peuplée de héros, n'a retenu
longtemps dans ses bras cette sanglante infidèle. Et pourquoi
serait-elle constante? Elle sait qu'aussitôt qu'elle revient, elle est
pardonnée. Pourtant, le sculpteur attique avait conçu là une belle
allégorie. Je veux l'imiter en imagination et la rendre plus vraie. Je
me figure, non plus la Victoire, mais la Vertu assise à quelque humble
foyer de notre pays de France et rejetant loin d'elle son manteau de
voyage, désormais inutile. Je place, en pensée, cette figure en tête du
nouveau livre de M. Maxime du Camp, comme un frontispice symbolique. La
vertu, sans doute, est de tous les pays et de tous les âges. Sa présence
est partout nécessaire, les peuples ne subsistent que par elle; mais il
est vrai de dire qu'elle aime les Français et que leur terre est sa
terre de dilection. La vertu! il y a beau temps qu'elle est de chez
nous. Je ne sais pas de peuple chez lequel elle ait montré tant de force
unie à tant de grâce. Elle tenait nos pères par la main. Et,
aujourd'hui, nous la suivons encore. Oui, ce jour même!... On a beau
étaler les scandales: nous savons que, derrière cette surface de honte,
il y a en réalité les vertus militaires et civiles d'une population
honnête qui travaille et qui sert. Il faut louer M. Maxime du Camp
d'avoir écrit, d'avoir publié, à cette heure, un livre sur la vertu en
France, un livre d'exemples, un simple recueil de récits véritables.
On sait que M. Maxime du Camp s'est fait, depuis plusieurs années,
l'annaliste de la charité contemporaine. Il tient avec une émotion
contenue et une parfaite exactitude le registre du bien. Ses travaux sur
les institutions de bienfaisance sont des modèles de clarté et de
précision. Il a tout vu par lui-même, et l'on dit que, pour mieux
observer ce qu'il voulait peindre, il s'est mêlé plus d'une fois aux
pauvres dans les asiles de nuit: un attrait puissant l'entraîne à tous
les rendez-vous de la misère et de la charité. C'est cet attrait, allié
à un patriotisme vrai, qui l'a poussé à écrire son nouveau livre de _la
Vertu en France_.
«Quand j'étais petit garçon--dit-il,--j'ai lu _la Morale en action_, et
j'ai reconnu que, pour écrire ce volume, on avait compulsé les annales
de tous les temps et de tous les peuples. Je me suis demandé si notre
histoire contemporaine, c'est-à-dire celle qui commence avec le siècle
et se prolonge jusqu'à nos jours, n'offrirait pas une suite de récits
propres à démontrer que notre époque, trop décriée, n'est pas inférieure
aux époques passées, et s'il ne serait pas possible d'y récolter une
série de faits analogues à ceux que l'on a jadis offerts à notre
admiration?»
Il a cherché et il a trouvé. Il a cent fois rencontré sur nos routes le
bon Samaritain. Il a surpris beaucoup de belles oeuvres obscures et il a
conté les plus belles. Oui, la vertu est partout, dans les champs, dans
les faubourgs; elle court les rues de Paris.
Entendez bien ce qu'on nomme vertu. C'est la force généreuse de la vie.
La vertu n'est pas une innocente. Nous adorons la divine innocence, mais
elle n'est pas de tous les âges et de toutes les conditions; elle n'est
pas préparée à toutes les rencontres. Elle se garde des pièges de la
nature et de l'homme. L'innocence craint tout, la vertu ne craint rien.
Elle sait, s'il le faut, se plonger, avec une sublime impureté, dans
toutes les misères pour les soulager, dans tous les vices pour les
guérir. Elle sait ce qu'est la grande tâche humaine et qu'il faut
parfois se salir les mains. _Inquinandæ sunt manus_. Guerrière ou
pacifique, elle est toujours armée. Elle charge le fusil du soldat et
met le scalpel aux mains des chirurgiens. M. Maxime du Camp l'entend
bien ainsi. Il la veut active et forte. C'est véritablement une _morale
en action_ qu'il a composée. Ses devanciers, les Blanchard, les Bouilly
n'étaient que de fades apologistes du sentiment. Le livre de M. Maxime
du Camp, bien que destiné à la jeunesse, est plein de mâles pensées.
Si l'on compare entre eux les humbles et sublimes acteurs de la charité
et du dévouement qui revivent dans ce livre, on ne sait à qui donner la
palme, on hésite entre la pauvre paysanne qui meurt de sa bonté
inguérissable, la soeur de charité, la servante magnanime, le marin, le
soldat. Pourtant, c'est peut-être à ces derniers, c'est peut-être aux
soldats et aux marins que revient l'honneur des plus beaux et des plus
pénibles sacrifices. L'héroïque Gordon n'a-t-il pas dit: «Un soldat ne
peut pas faire plus que son devoir.» Écoutez ce que M. du Camp dit du
lieutenant Bellot qui périt dans les glaces, après d'inimaginables
fatigues: «Son action d'éclat n'a pas été d'un moment, elle a duré
pendant des années sans qu'une défaillance apparente l'ait affaiblie. Il
portait si haut l'honneur de sa nationalité et de son uniforme, que rien
ne pouvait attiédir son courage. Lorsqu'au mois de mai 1852, il remonte
à bord du _Prince Albert_, après sa longue exploration de trois mois, il
écrit: «J'avais un dur apprentissage à faire, et tous ici, excepté moi,
avaient des fatigues de pareils voyages une expérience qui m'était
complètement étrangère. Que de tourments au moral, d'ailleurs,
n'avais-je point, qui se joignaient aux difficultés matérielles! Mais
j'ai renfermé en moi-même ces luttes d'un moment et personne ne peut
dire qu'un officier français a fléchi là où d'autres ne faiblissaient
pas.»
Voilà des exemples capables de gonfler les coeurs les plus amollis. Que
M. Maxime du Camp a été bien inspiré en les retraçant avec la sobriété
et la simplicité qui convenaient!
Son livre, je l'ai dit, est destiné à la jeunesse. En achevant de le
lire, j'ai fait une réflexion que les jeunes gens, par bonheur, ne
feront pas. Elle est triste. Je la dirai pourtant. Il faut parler des
grandes choses de l'homme et de la vie avec une entière sincérité. À
cette condition seulement, on a le droit de parler au public.
Or, ce qui frappe quand on lit les actions de ces hommes qui se
dévouèrent jusqu'à la mort, c'est la sublime impuissance de leur
courage, c'est la stérilité imméritée de leur sacrifice. Le dévouement
et l'héroïsme sont comme les grandes oeuvres d'art: ils n'ont d'objet
qu'eux-mêmes. On dirait presque que leur inutilité fait leur grandeur.
On se dévoue pour se dévouer. L'objet des plus beaux sacrifices est
souvent indigne, quelquefois nul. Par la fureur d'une sorte de sublime
égoïsme, la charité ressemble à l'amour. Sans doute la vertu est une
force; c'est même la seule force humaine. Mais sa destinée fatale, est
d'être toujours défaite. Elle donne à ses soldats l'incomparable beauté
des vaincus. Voilà bien longtemps que la vertu frappe le mal à coups
redoublés; mais le mal est immortel: il se rit de nos coups.
Oui, le mal est immortel. Le génie dans lequel la vieille théologie
l'incarne, Satan, survivra au dernier homme et restera seul, assis, les
ailes repliées, sur les débris des mondes éteints. Et nous n'avons même
pas le droit de désirer la mort de Satan. Une haute philosophie ne
gémira pas sur l'éternité du mal universel. Elle reconnaîtra, au
contraire, que le mal est nécessaire et qu'il doit durer; car, sans lui,
l'homme n'aurait rien à faire en ce monde. Il serait comme s'il n'était
pas. La vie n'aurait pas de sens et serait tout à fait inintelligible.
Pourquoi? Parce que le mal est la raison d'être du bien et que le bien
est la raison d'être de l'homme. Si, par impossible,--oh! ne craignez
rien,--si, par impossible, le mal disparaissait jamais, il emporterait
avec lui tout ce qui fait le prix de la vie, il dépouillerait la terre
de sa parure et de sa gloire. Il en arracherait l'amour inquiet des
mères et la piété des fils, il en bannirait la science avec l'étude, et
éteindrait toutes les lumières de l'esprit. Il tuerait l'honneur du
monde. On ne verrait plus couler ni le sang des héros, ni les larmes des
amants, plus douces que leurs baisers.
Au milieu de l'éternelle illusion qui nous enveloppe, une seule chose
est certaine, c'est la souffrance. Elle est la pierre angulaire de la
vie. C'est sur elle que l'humanité est fondée comme sur un roc
inébranlable. Hors d'elle, tout est incertitude. Elle est l'unique
témoignage d'une réalité qui nous échappe. Nous savons que nous
souffrons et nous ne savons pas autre chose. Là est la base sur laquelle
l'homme à tout édifié. Oui, c'est sur le granit brûlant de la douleur
que l'homme a établi solidement l'amour et le courage, l'héroïsme et la
pitié, et le choeur des lois augustes et le cortège des vertus terribles
ou charmantes. Si cette assise leur manquait, ces belles figures
sombreraient toutes ensemble dans l'abîme du néant. L'humanité a la
conscience obscure de la nécessité de la douleur. Elle a placé la
tristesse pieuse parmi les vertus de ses saints. Heureux ceux qui
souffrent et malheur aux heureux! Pour avoir poussé ce cri, l'Évangile a
régné deux mille ans sur le monde.
Nous disions un jour qu'il est permis d'imaginer que notre planète,
notre pauvre petite terre est entourée de formes invisibles et
pensantes[15]. L'atmosphère peut, en effet, être habitée par des
créatures d'une essence trop subtile pour tomber sous nos sens. Ce n'est
qu'un rêve, mais le rêve a ses droits. Je veux rêver des génies aériens;
ils flottent dans les espaces éthérés. Je me les figure plus
intelligents et plus doux que ces Elohim que M. Renan nous montre épars
autour des tentes du nomade Israël. Je veux aussi qu'ils soient moins
vains, moins indifférents, moins joyeux que les ombres légères dont la
Grèce antique peuplait ses bois et ses montagnes. Mes génies seront, si
vous voulez, des anges, mais des anges philosophes et savants,
c'est-à-dire des anges d'une espèce toute nouvelle. Ils ne chanteront
pas, ils n'adoreront pas: ils observeront. Je suppose que l'un d'eux,
couché sur le bord d'un nuage, tourne vers la terre ses yeux plus
puissants que nos télescopes et nos lunettes, et regarde vivre les
hommes. Le voilà qui nous examine avec une intelligente curiosité, comme
sir John Lubbeck observe les fourmis. Cet ange positif ne trouve rien à
admirer dans la figure des petits êtres dont il suit les mouvements. Il
n'est sensible ni à la force des hommes, ni à la beauté des femmes. Nous
ne lui inspirons ni goût ni dégoût; car sa pensée toute pure s'élève
au-dessus du désir comme de la répugnance. Scrutant nos actions, il
reconnaîtra qu'elles sont pleines de violence et de ruse; et il
s'épouvantera de la quantité de crimes qu'enfantent sans cesse parmi
nous la faim et l'amour. Il dira: «Voilà de méchants petits animaux. Ils
se rendent justice puisqu'ils se mangent les uns les autres.» Mais
bientôt il s'apercevra que nous souffrons et toute notre grandeur lui
sera révélée. Alors vous l'entendrez murmurer: «Ils naissent infirmes,
souffrants, affamés, destinés à s'entre-dévorer. Et ils ne se dévorent
pas tous. J'en vois même qui, dans leur grande détresse, tendent les
bras les uns vers les autres. Ils se consolent et se soutiennent entre
eux. Comme soulagement ils ont inventé les industries et les arts. Ils
ont même des poètes pour les amuser. Leur dieu avait créé la maladie:
ils ont créé le médecin et ils s'emploient de leur mieux à réparer la
nature. La nature a fait le mal, et c'est un grand mal. C'est eux qui
font le bien. Ce bien est petit, mais il est leur ouvrage. La terre est
mauvaise: elle est insensible. Mais l'homme est bon parce qu'il souffre.
Il a tout tiré de sa douleur, même son génie.»
Voilà comment parlerait, ce me semble, un ange nourri de saine
philosophie. Et il se garderait bien, s'il en avait le pouvoir,
d'extirper de ce monde le levain amer de sa grandeur et de sa beauté.
Nous apprendrions de lui qu'il faut savoir souffrir et que la science de
la douleur est l'unique science de la vie. Ses leçons nous inspireraient
la patience, qui est le plus difficile des héroïsmes, l'héroïsme
constant. Elles nous enseigneraient la clémence et le pardon; elles nous
enseigneraient la résignation, je veux dire la résignation dans
l'effort, qui consiste à frapper toujours le mal, sans nous irriter
jamais de son invulnérable immortalité.
Sous cette inspiration, les existences les plus humbles peuvent devenir
des oeuvres d'art bien supérieures aux plus belles symphonies et aux plus
beaux poèmes. Est-ce que les oeuvres d'art qu'on réalise en soi-même ne
sont pas les meilleures? Les autres, qu'on jette en dehors, sur la toile
ou le papier, ne sont rien que des images, des ombres. L'oeuvre de la vie
est une réalité. L'homme simple dont nous parle M. Maxime du Camp, le
pauvre revendeur du faubourg Saint-Germain, qui fit de sa vie un poème
de charité, vaut mieux qu'Homère.