_George Sand, par E. Caro, dans la Collection des grands écrivains,
Hachette, édit. in-18._
Aujourd'hui seulement, nous mesurons le vide que laissa au milieu de
nous la mort soudaine de M. Caro. M. Caro fut retranché en pleine vie,
dans toute l'activité de son intelligence. Au lendemain de sa mort, dans
la première surprise,--qu'on nous le pardonne,--nous parlions de lui
comme s'il allait revenir. Nous gardions les familiarités de la veille.
Nous n'avions pas encore le sentiment de l'irréparable. Il nous est venu
depuis. Désormais, nous sentons que M. Caro nous manque et qu'il nous
manquera longtemps. Nous allons disant: «Qui maintenant exposera, comme
lui, avec une clarté lumineuse, les nouveaux systèmes et les jeunes
doctrines? Qui enseignera les profanes? Qui sera le doux apôtre des
gentils? Sur quelles lèvres irons-nous recueillir les nobles élégances
de la philosophie? Rien n'est plus doux ni plus rare qu'un docteur
aimable. C'est une chose divine que d'enseigner avec grâce, et cette
chose s'en est allée avec lui.
Ainsi disions-nous, quand un petit volume posthume est venu raviver nos
regrets. Quelques jours avant sa mort, M. Caro mettait la dernière main
à une étude sur George Sand, pour la _Collection des Grands Écrivains
français_. Cette collection se compose, comme on sait, d'études sur la
vie, les oeuvres et l'influence des principaux auteurs de notre
littérature. Chaque volume comprend une monographie. L'étude sur George
Sand, par M. E. Caro, vient de paraître. Ce volume est le troisième en
date de la collection. Un _Victor Cousin_, par M. Jules Simon; une
_Madame de Sévigné_, par M. Gaston Boissier, et un _Montesquieu_, par M.
Albert Sorel, l'avaient précédé.
_Turgot_, par M. Léon Say, et _Voltaire_, par M. Ferd. Brunetière, sont
sous presse. On annonce ensuite: _Villon_, par M. Gaston Paris;
d'_Aubigné_, par M. Guillaume Guizot; _Rousseau_, par M. Cherbuliez;
_Joseph de Maistre_, par le vicomte Eugène Melchior de Vogüé;
_Lamartine_, par M. de Pomairols; _Balzac_, par M. Paul Bourget;
_Musset_, par M. Jules Lemaître; _Sainte-Beuve_, par M. H. Taine;
_Guizot_, par M. G. Monod, _Boileau_, par M. Brunetière, qui se trouve
ainsi chargé de deux études. Ce que j'en dis là n'est pas pour m'en
plaindre; bien au contraire. On voit, par les noms que je viens de
citer, que les directeurs de cette entreprise littéraire ont souci de
choisir des critiques préparés à leur tâche par leurs goûts, leurs
travaux ou la nature de leur esprit.
S'ils ont demandé à M. Caro une étude sur George Sand, ce n'est pas sans
raison. Le philosophe spiritualiste était attaché à la mémoire de madame
Sand, comme à la muse de sa jeunesse. Le seul nom de l'auteur
d'_Indiana_ résumait pour lui des journées de rêverie délicieuses et de
discussions ardentes. «Ce nom, nous dit-il, représente tant de passions
généreuses, tant d'aspirations confuses, de témérités de pensée, de
découragements profonds, d'espérances surhumaines mêlées à l'élégante
torture du doute!...» En ranimant ses souvenirs, il se remet sous le
charme, et son livre est un hommage au beau génie de madame Sand. Il est
vrai que l'auteur de _l'Idée de Dieu_ n'avait pas sur la famille et la
société les idées de l'auteur de _Lélia_; mais les idées sont peu de
chose chez madame Sand; le sentiment, au contraire, est tout et l'on
peut l'admirer, sans penser comme elle, à la condition de sentir comme
elle.