M. Ernest Renan nous donnera, la semaine prochaine, le tome premier
d'une _Histoire d'Israël_ qui comprendra trois volumes. Cet ouvrage
formera une sorte d'introduction à l'histoire des _Origines du
Christianisme_. Quand il sera publié, M. Renan aura achevé sa vaste
entreprise. Il aura recherché les sources profondes de la religion qui
devait alimenter tant de peuples, et qui, aujourd'hui encore, partage
avec le bouddhisme et l'islamisme l'empire des âmes.
De quelque manière qu'on envisage les obscurs commencements de ces
grandes idées qui nous enveloppent de toutes parts et nous pénètrent,
quelque compte qu'on se rende de l'élaboration d'un si haut idéal, on
reconnaîtra que M. Ernest Renan ne s'était pas trompé sur la nature et
l'étendue de ses aptitudes, en dirigeant son esprit vers de telles
recherches. Le sujet exigeait les qualités les plus rares de
l'intelligence, et même les plus contradictoires. Il y fallait un sens
critique toujours en éveil, un scepticisme scientifique capable de
défier toutes les ruses des croyants et leurs candeurs plus puissantes
que leurs ruses. Il y fallait, en même temps, un vif sentiment du divin,
un instinct secret des besoins de l'âme humaine et comme une piété
objective. Or, cette double nature se rencontre en M. Ernest Renan avec
une extraordinaire richesse. Étranger à toute communion de fidèles, il a
au plus haut point le sentiment religieux. Sans croire, il est
infiniment apte à saisir toutes les délicatesses des croyances
populaires. Si l'on veut bien me comprendre, je dirai que la foi ne le
possède point, mais qu'il possède la foi. Heureusement doué pour son
oeuvre, il s'y prépara sérieusement. Né artiste, il se fit savant. Sa
jeunesse fut vouée à un labeur acharné. Pendant vingt ans, il étudia
jour et nuit, et acquit une telle habitude de l'effort qu'il put
accomplir dans sa maturité de grands travaux avec la quiétude d'un génie
contemplatif. Aujourd'hui, tout lui est facile, et il rend tout facile.
Enfin, il est artiste, il a le style, c'est-à-dire les nuances infinies
de la pensée.
Il faut dire que, si M. Renan était fait pour écrire sur les origines du
christianisme, il vint au moment propice. Le travail était préparé, les
esprits disposés. La curiosité était née avec le doute. La philosophie
du dix-huitième siècle avait affranchi les intelligences et pénétré même
la théologie protestante. Les textes, longtemps sacrés, étaient étudiés
avec beaucoup de critique en France, avec beaucoup de savoir en
Allemagne. M. Renan trouva tout préparés les matériaux de son histoire.
La substance était là. Il lui donna la forme, il lui donna l'âme, étant
artiste et poète.
C'est généralement une imprudence de croire à la nouveauté des idées et
des sentiments. Il y a longtemps que tout a été dit et senti, et nous
retrouvons le plus souvent ce que nous croyons découvrir. Pourtant, les
intelligences de ce temps ont, ce semble, une faculté nouvelle: celle de
comprendre le passé et de remonter aux lointaines origines. De tout
temps, sans doute, l'homme a gardé quelques souvenirs et fixé quelques
traditions. Il a depuis longtemps des annales écrites, et c'est même ce
qui le distingue des animaux, autant et plus que l'habitude de porter
des vêtements. Il disait bien: «Nos pères faisaient ceci ou cela.» Mais
les différences qu'il y avait d'eux à lui ne le frappaient guère. Il
prêtait volontiers au passé le plus lointain la figure du présent. Il
n'était point sensible aux diversités profondes que le temps apporte
dans les modes de la vie. Il se figurait l'enfance du monde sous les
traits de sa maturité. Cette tendance est frappante dans les historiens
anciens, et particulièrement chez Tite-Live, qui fait parler les rudes
pâtres du Latium comme des contemporains d'Auguste. Elle est plus
frappante encore dans tout l'art du moyen âge, qui donnait aux rois de
l'antique Juda la main de justice et la couronne fleurdelisée des rois
de France. Avec Descartes, l'intelligence humaine franchit un abîme.
Pourtant, la tragédie du dix-septième siècle, dans laquelle la
connaissance de l'homme abstrait est parfaite, suppose, chez Racine
lui-même, l'invariabilité des moeurs à travers les âges. Le dix-huitième
siècle, bien qu'il s'inquiétât beaucoup des origines, se représentait
volontiers Solon sous la figure de Turgot et Sémiramis dans le manteau
royal de Catherine II. Il semble que l'image véritable du passé nous ait
été révélée par la grande école historique de notre siècle. Il semble
que le sens des origines soit un sens nouveau, ou du moins un sens
nouvellement exercé chez l'homme. Je le crois, bien qu'il puisse y avoir
là une part d'illusion. Les générations qui viendront après la nôtre
diront peut-être que nous avions une vue de l'antiquité bien ridicule et
bien démodée. Toutefois, il est certain que nous avons créé en quelques
parties l'histoire comparée de l'humanité. De jeunes sciences,
l'ethnographie, l'archéologie, la philologie y ont contribué pour une
grande part. L'homme très ancien nous apparaît aujourd'hui avec une
physionomie, avec un caractère qui pourrait bien être le vrai; qui, du
moins, s'en rapproche. Eh bien, ce sens des origines, cette divination
du passé perdu, cette connaissance des humanités enfantines et neuves,
M. Renan les possède au plus haut degré. Il l'a montré dans toutes les
parties de son ouvrage qui confinent à la légende et présentent des
scènes primitives, que le soleil de l'histoire n'a pas éclairées. Il a
découvert avec un flair spécial, un tact parfait, ce qui demeurait noyé
dans le crépuscule du matin.
Cet art, ce don, comme on voudra l'appeler, M. Renan a dû l'exercer
pleinement dans cette histoire d'Israël, dans cette antique histoire
qu'on voit sortir toute sauvage de contes d'enfants et de poésies
rustiques. Il a rapporté de ses voyages en Orient des fonds toujours
vrais pour ces scènes pastorales ou guerrières, dont son intelligence
d'artiste retrouve la forment le sentiment. Il ne convient pas de parler
aujourd'hui de son livre. J'essaye seulement d'indiquer les qualités
essentielles de l'historien, surtout celles qu'il a montrées dans un
chapitre déjà connu, celui de Saül et de David. Je ne puis me défendre
de donner ici le portrait que M. Renan trace de plus ancien roi
d'Israël. C'est un excellent exemple à l'appui de ce que je viens
d'avancer.
«Il (Saül) demeurait habituellement dans son bourg d'origine, à Gibéa de
Benjamin, qui fut de lui appelé Gibéa de Saül. Il menait là, en famille,
sans aucun faste ni cérémonial, une simple vie de paysan noble,
cultivant ses champs quand il n'était pas en guerre, ne se mêlant, du
reste, d'aucune affaire. Sa maison avait une certaine ampleur. À chaque
nouvelle lune, il y avait des sacrifices et des festins où tous les
officiers avaient leur place marquée. Le siège du roi était adossé au
mur. Il avait, pour exécuter ses ordres, des _râcim_, «coureurs»,
analogues au chaouch de l'Orient moderne. Du reste, rien qui ressemblât
à une cour. De superbes hommes du voisinage, plus ou moins ses parents,
comme Abner, lui tenaient compagnie. C'était une espèce de noblesse
rustique et militaire à la fois, solide pierre angulaire, comme on en
trouve à la base des monarchies durables.»
Nous sommes loin de l'obscur et noble Saül de la tradition. Comme ce roi
des pasteurs est devenu intelligible et clair! Le David de M. Renan est
plus intéressant encore. Qu'il semble vivant, dans sa gentillesse de
jeune brigand, dans sa ruse de chef avide, dans sa cruauté naïve et dans
sa poésie de sauvage! Je songeais, en lisant ces pages fines et fortes,
qu'il est amusant pour le curieux de vivre en un temps comme celui-ci,
en un temps où l'on peut comparer le petit David en burnous de M. Ernest
Renan au majestueux David que la statuaire du treizième siècle nous
montre pensif dans sa barbe blanche, sous sa lourde couronne, et tenant
entre ses doigts la lyre prophétique.
Oui, je me disais qu'il est intéressant et doux de vivre en un temps où
la science et la poésie trouvent chacune son compte, puisqu'une large
critique nous montre tout ensemble, d'une façon merveilleuse, et le
bourgeon plein de sève de la réalité et la fleur épanouie de la légende.