M. BECQ DE FOUQUIÈRES

Je le proclame heureux et digne d'envie. Il est mort, mais il a vécu une

pleine vie, il a achevé son oeuvre et élevé son monument. C'est de M.

Becq de Fouquières que je parle. Combien j'estimais, combien j'enviais

cet honnête homme qui fut l'homme d'un seul livre! Je ne l'avais jamais

vu. Une fois seulement et trop tard, il me fut donné de le rencontrer.

Ce fut sur une petite plage normande où je passais l'été, voilà trois

ans. Il avait l'air d'un soldat. À le voir, l'oeil vague, la moustache

pendante, le dos rond, on eût dit un vieux capitaine rêveur et résigné.

L'expression de son visage trahissait une âme solitaire, innocente et

généreuse. Il allait silencieux, un peu las, triste et doux. Il me parla

tendrement, comme à quelqu'un qui a retrouvé dix vers inédits d'André

Chénier; mais sa voix tombait. Il semblait aspirer dès lors au repos

définitif qu'il goûte aujourd'hui. Peut-être il m'eût semblé moins

éteint s'il n'avait été accompagné, dans cette promenade le long de la

falaise, par M. José-Maria de Hérédia, l'excellent poète, qui est tout

éclat et toute sonorité, qui pétille, crépite et rayonne sans cesse.

Mais, sans ce contraste, il était visible que déjà Becq de Fouquières

consentait à mourir: il avait publié les oeuvres d'André Chénier, établi

le texte du poète avec autant d'exactitude qu'il est possible de le

faire actuellement; il avait éclairci, commenté, illustré ce texte par

des notes et des préfaces, par un recueil de documents et par des

lettres adressées tant à M. Antoine de Latour qu'à M. Prosper

Blanchemain et à M. Reinhold Dezeimeris. Sa tâche était faite. Rien ne

le retenait plus en ce monde, et la maladie, qui commençait à venir, ne

lui semblait pas trop importune.

Sa vie fut modeste. Mais César, à le prendre au mot, s'en serait

contenté. Car M. Becq de Fouquières fut le premier dans son village. Il

laisse le renom de prince des éditeurs. Entendons-nous: son domaine

n'est pas celui où règnent les grands philologues, les Madvig et les

Henri Weil. Ceux-là sont des savants. M. Becq de Fouquières fut un

lettré. Le texte qu'il constitua est un texte français, presque

contemporain. Mais, comme il l'a dit lui-même avec raison: «Constituer

un texte est toujours une tâche délicate où les esprits les mieux

exercés peuvent souvent faiblir.» Le public n'a pas la moindre idée des

soins que prend un éditeur soucieux de ses devoirs, un Paul Mesnard, par

exemple, un Marty-Laveaux, ou un Maurice Tourneux. On ne peut établir

exactement une tragédie de Racine ou seulement une fable de La Fontaine

sans beaucoup d'application et un certain tour d'esprit qui ne

s'acquiert point. Pourtant les _Fables_ ont été imprimées du vivant de

La Fontaine, et Racine a revu lui-même l'édition complète de son

_Théâtre_, en 1697. Les difficultés grandissent quand il s'agit des

_Essais_, dont Montaigne a laissé en mourant un exemplaire corrigé qu'on

ne saurait ni tout à fait écarter, ni suivre tout à fait. La sagacité de

l'éditeur est mise a une épreuve plus redoutable encore en face des

pensées de Pascal et des poésies d'André Chénier. Ce sont là, on le

sait, des fragments épars et des ruines d'une nature particulière sur

lesquelles le chaos règne avec tous ses droits, les ruines d'un édifice

qui n'a jamais été construit. Ce que M. Ernest Havet a déployé de zèle

pour ordonner les pensées de Pascal, je n'ai pas à le dire ici. Quant à

Chénier, il trouva en M. Becq de Fouquières le plus amoureux et le plus

fidèle des éditeurs. C'est sa vie tout entière que M. Becq de Fouquières

consacra à la gloire d'André.

Pour se préparer à sa tâche d'éditeur, non seulement il étudia, fragment

par fragment, vers par vers, mot par mot, les oeuvres inachevées de son

auteur, mais encore il le suivit pas à pas dans son existence terrestre

et il revécut la vie que le poète avait vécue, cette vie courte et

pleine, si généreusement dédiée à l'amitié, à l'amour, à la poésie et à

la patrie, cette vie toute chaude de mâles vertus. Il fréquenta les amis

d'André, les de Pange, les Trudaine, les Brézais. Il aima les femmes

qu'André avait aimées; il s'attacha aux ombres charmantes des Bonneuil,

des Gouy d'Arsy, des Cosway, des Lecoulteux et des Fleury. Bien plus: il

partagea les études du poète comme il en partageait les plaisirs. Le

fils de Santi L'Homaca avait appris le grec avec amour et, pour ainsi

dire, naturellement. Il vivait en commerce intime avec la muse

hellénique et la muse latine. M. Becq de Fouquières fréquenta, sur la

trace du jeune dieu, Homère et Virgile, les élégiaques latins, la

pléiade alexandrine, Callimaque, Aratus, Méléagre et l'Anthologie, et

Théognis et Nonnos. Il ne négligea pas les faiseurs de petits romans,

les diégématistes; il n'oublia ni Héliodore d'Émèse, ni Achille Tatius,

ni Xénophon d'Antioche, ni Xénophon d'Éphèse. Il n'oublia personne,

hormis toutefois Théodore Prodrome, qui composa, comme vous savez

peut-être, les _Aventures de Rhodate et de Dosiclès_. M. Becq de

Fouquières faillit en ce point. Il ne lut pas les _Aventures de Rhodate

et de Dosiclès_. Or, c'est précisément dans ce livre, c'est à Théodore

Prodrome que Chénier a emprunté un de ses chefs-d'oeuvre, le _Malade_:

Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères.

M. Reinhold Dezeimeris le lui fit bien voir, dans une élégante et

subtile dissertation. C'est là un exemple frappant et digne d'être

médité. Nous avons tous notre talon d'Achille. Si bien préparés que nous

soyons à la tâche qui nous incombe, il y a toujours un Théodore Prodrome

qui nous échappe. Il faut nous résoudre à ne pas tout savoir, puisque

Becq de Fouquières lui-même a ignoré une des sources de son poète.

C'est en 1862 que cet éditeur plein d'amour donna sa première édition

critique des poésies d'André Chénier. Dix ans plus tard, il en donnait

une seconde bien améliorée et beaucoup enrichie, tant pour la notice que

pour le commentaire.

Peu après, en 1874, M. Gabriel de Chénier publia la sienne. C'était un

robuste vieillard que M. Gabriel de Chénier. À quatre-vingts ans, il

portait haut la tête; ses épaules athlétiques s'élevaient au-dessus de

celles des autres hommes. Son visage était immobile et chenu, mais ses

yeux noirs jetaient des flammes. Il avait blanchi paisiblement dans un

bureau du ministère de la guerre, et il semblait revenir, comme un autre

Latour-d'Auvergne, de quelque armée de héros dont il eût été le doyen.

Un de nos confrères dont j'ai oublié le nom, un jeune journaliste,

l'ayant rencontré chez le libraire Lemerre, admira cette robuste

vieillesse et le prit pour un homme des anciens jours. Il courut au

journal annoncer en frémissant qu'il venait de voir l'oncle d'André

Chénier. En réalité, il n'avait vu que le neveu. M. Gabriel de Chénier

était le fils d'un des frères d'André, Louis Sauveur. Le beau vieillard

manquait absolument d'atticisme. Il avait beaucoup tardé à publier les

oeuvres de son oncle, et il voulait mal de mort à ceux qui l'avaient

devancé dans cette tâche. Il ne les nommait jamais par leur nom: il

disait le _premier éditeur_ pour désigner Latouche, à qui il reprochait

également d'être menteur, voleur et borgne. «La notice du premier

éditeur, affirmait-il, est un conte fait à plaisir.» Et il disait

encore: «Le premier éditeur, qui était privé d'un oeil et qui ne voyait

pas très nettement de l'autre, a mal lu.»

Il accusait formellement le premier éditeur de lui avoir volé les

manuscrits d'André Chénier. La mort de ce «premier éditeur» n'avait pas

calmé sa haine. Il est à remarquer qu'il ne s'était plaint de rien tant

qu'avait vécu Latouche. Soyons justes: ce Latouche n'avait manqué ni de

tact ni de goût en publiant les poésies d'André. S'il fit subir au texte

sacré quelques changements dont nous sommes justement choqués

aujourd'hui, il servit bien, en définitive, la gloire du poète, alors

inconnu. Mais M. Gabriel de Chénier ne voulait pas qu'on touchât à son

oncle. C'était un homme extrêmement jaloux. Et, comme il avait l'esprit

très simple, il s'imaginait que tous ceux qui s'occupaient d'André

Chénier étaient des bandits. Il ne mettait pas la moindre nuance dans

ses sentiments. Il poursuivait vigoureusement d'une haine égale la

mémoire de M. de Latouche et la personne de M. de Fouquières. Il

appelait celui-ci «l'éditeur critique de 1862 et 1872», prenant garde de

jamais le désigner plus expressément. En vérité, c'était un vieillard

irascible.

M. Becq de Fouquières l'était allé voir autrefois, avant de rien

publier. Mais, dès la première entrevue, il avait été traité en ennemi.

«Cet homme sent la pipe,» avait dit M. de Chénier pour expliquer son

antipathie. En effet, il n'aimait pas le tabac, et il gardait depuis sa

jeunesse la certitude que les fumeurs étaient tous des débauchés et des

romantiques. M. de Fouquières, qui portait des moustaches, lui parut

l'un et l'autre. M. de Chénier avait les moeurs du jour en abomination.

On n'aurait pas pu lui tirer de la tête cette idée que la débauche est

une invention contemporaine. Il l'attribuait à la littérature. Tel était

le neveu d'André Chénier. Mais, quoi qu'il dît, à ses yeux, le grand

tort de M. Becq de Fouquières, celui qui ne pouvait se pardonner, était

de s'occuper des poésies d'André. Il y parut en 1874, quand M. Gabriel

de Chénier exposa ses griefs dans son édition tardive. Il fit là

d'étranges reproches à «l'éditeur critique de 1862 et 1872». Celui-ci,

par exemple, ayant dit innocemment qu'André Chénier avait traduit des

vers de Sapho au collège de Navarre, l'ombrageux neveu en fut tout

courroucé. Il répliqua, au mépris du témoignage d'André lui-même, que

cela n'était pas, que cela n'avait pu être. Et il ajouta: «On n'aurait

pas plus toléré alors qu'aujourd'hui, dans un collège, qu'un élève ait

en sa possession les poésies de Sapho.»

M. Becq de Fouquières dut sourire doucement des raisons du vieillard.

J'ai le droit d'en sourire aussi peut-être; car, précisément, j'ai lu

Sapho au collège, dans un petit volume de l'édition Boissonnade, ou la

pauvre poétesse tenait fort peu de place. Hélas! le temps n'a respecté

qu'un petit nombre de ses vers. J'ajouterai que, plus tard, ce même

volume passa, avec le reste de ma collection des poètes grecs, dans la

bibliothèque du père Gratry, de l'Oratoire, dont l'ardente imagination

se nourrissait de science et de poésie. Au fait, que croyait donc M.

Gabriel de Chénier des poésies de Sapho? S'imaginait-il, par hasard,

qu'il y eût dans ces beaux fragments de quoi ternir l'innocence, déjà

expirante, du jeune André? Ce serait une étrange méprise.

La querelle de MM. Becq de Fouquières et Gabriel de Chénier restera

mémorable dans l'histoire de la république des lettres. M. de Fouquières

avait cité le mot bien connu de Chênedollé: «André Chénier était athée

avec délices.» Le neveu répondit avec assurance: «André, qui avait une

intelligence si supérieure, qui savait si bien admirer les merveilles de

la nature et comprendre les grandeurs infinies de l'univers, ne pouvait

être supposé atteint de cette infirmité de l'esprit humain qu'on appelle

l'athéisme que par un homme qui aurait été l'ennemi de la philosophie du

dix-huitième siècle.» Ces paroles respirent la conviction, mais elles ne

prouvent rien. Il demeure certain que l'idée de Dieu est absente de la

poésie d'André Chénier. M. de Chénier voulait que son jeune oncle, qu'il

protégeait, fut pieux et chaste. Il fut scandalisé quand M. Becq de

Fouquières soupçonna des maîtresses au poète des _Elégies_, au chantre

érotique de _la Lampe_. Ces soupçons étaient assez fondés, pourtant.

André lui-même a dit quelque part: «Je me livrai souvent aux

distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse.» On

savait que cette Camille, «éperduement aimée», n'était autre que la

belle madame de Bonneuil, dont la terre touchait à la forêt de Sénart.

Amélie, Rose et Glycère ne semblaient pas tout à fait des fictions

poétiques, non plus que les belles et faciles Anglaises dont André a

immortalisé les formes dans de libres épigrammes grecques. On parlait de

madame Gouy-d'Arcy, de la belle mistress Cosway, en qui le poète vantait

La paix, la conscience ignorante du crime,

Et la sainte fierté que nul revers n'opprime.

Il semblait bien que l'ardent et fier jeune homme eût goûté la beauté de

la femme jusqu'au pied de l'échafaud, il semblait qu'il eût alors

regardé d'un oeil ardent cette _jeune captive_, cette duchesse de Fleury

dont madame Vigée-Lebrun a dit: «Son visage était enchanteur, son regard

brûlant, sa taille celle qu'on donne à Vénus, et son esprit supérieur.»

Mais M. Gabriel de Chénier déclara, d'un ton qui n'admettait pas de

réplique, qu'il n'y avait ni Bonneuil, ni d'Arcy, ni Cosway, ni Fleury,

qu'Amélie, Rose et Glycère n'avaient jamais existé, et que c'était un

bien bon jeune homme que l'oncle dont il était le neveu. «De ce

qu'André, dit-il, put quelquefois prendre part aux soupers où se

trouvaient réunis ses jeunes amis de collège et des beautés faciles, de

ce que dans ses élégies, on trouve la trace de ces exceptions à ses

habitudes studieuses et tranquilles, il ne faut pas en conclure que sa

vie fût dissipée et livrée à des plaisirs échevelés.» Et, feignant de

croire que «l'éditeur critique de 1862 et 1872» a fait d'André un

débauché, le grave neveu s'écrie: Il a agi ainsi «pour expliquer et

justifier peut-être les dissipations et les folles orgies de nos jours».

Cela n'est-il par admirable et n'avais-je pas raison de vous dire que

cette querelle est vouée à l'immortalité?

Après avoir découvert avec tant de perspicacité le mobile auquel

obéissait M. Becq de Fouquières, son entêté contradicteur ajoute: «Ils

ont prétendu qu'André avait été amoureux d'un grand nombre de femmes...

Il n'en était pourtant rien, et ce qui le prouve, c'est la fraîcheur,

c'est la vivacité de l'amour qu'il exprime. Un homme blasé par les

plaisirs, rassasié de maîtresses, n'a plus l'imagination si fraîche, si

ardente, si féconde.» Qu'en dites-vous?... Mais il ne s'en tient pas là;

il lance un dernier argument qui révèle toute sa candeur: «André,

dit-il, avait trop de philosophie pour user des choses jusqu'à l'abus.»

M. Becq de Fouquières, ai-je besoin de le dire, ne crut jamais à un

André Chénier si raisonnable. Il persista à le voir violent, fougueux,

excessif, se donnant sans mesure à tout ce qui sollicitait son âme

mobile et prompte, ardent à l'amour, à la haine, au travail, plein de

vie et d'âme et de génie.

Quant à M. Chénier, il n'était pas homme à en démordre. Tout au plus

accorda-t-il que Fanny, la vertueuse Fanny avait réellement existé, et

que peut-être André l'avait aimée. «Mais, se hâte-t-il d'ajouter, cet

amour, si amour il y eut, ne fut jamais un amour comme on l'entend

aujourd'hui.» Hélas! on l'entend aujourd'hui tout de même qu'autrefois.

Ce sont les choses de l'amour qui changent le moins. Et, si quelque

jeune curieuse demande aujourd'hui, comme autrefois l'héroïne

d'Euripide: «Qu'est-ce donc qu'aimer?» Il faudra lui répondre encore

avec la vieille Athénienne du poète: «Ô ma fille, la chose la plus douce

à la fois et la plus cruelle!»

C'est ce que pensait, sans doute M. Becq de Fouquières. Il était

indulgent: car il savait que les hommes ne valent que par les passions

qui les animent, et qu'il n'y a de ressources que dans les fortes

natures.

Il avait vu son dieu, son André, jeter d'abord au hasard les flammes de

son ardente jeunesse. Puis, se calmant, se purifiant chaque jour par le

travail, la réflexion et la souffrance, atteindre enfin, en quelques

années, aux chastes mélancolies de l'amour idéal. Tel est, en effet, le

sentiment qu'inspira au poète, dans les derniers mois de sa vie, la muse

pudique, la douce hôtesse de Luciennes, la charmante madame Laurent

Lecoulteux.

Cette dame, la Fanny du poète, était comme on sait, la fille de la belle

madame Pourrat, dont Voltaire avait vanté la grâce et l'esprit. Or,

Fanny, pour lui laisser son nom d'amour et d'immortalité, Fanny avait

une soeur, la comtesse Hocquart, qui vécut assez longtemps pour apporter

son témoignage aux générations nouvelles. Cette dame a dit d'André,

qu'elle avait souvent vu chez sa mère et sa soeur: «Il était à la fois

rempli de charme et fort laid, avec de gros traits et une tête énorme.»

C'est précisément ainsi qu'il nous apparaît sur le portrait que Suvée

peignit à Saint-Lazare, le 29 messidor an II. Mais à l'idée de cette

tête énorme et de ces gros traits, M. Gabriel de Chénier se fâcha tout

rouge contre madame Hocquart et contre «l'éditeur critique de 1862 et

1872», qui avait recueilli le propos de cette dame. Sans s'arrêter à une

maxime du poète qui écrivit dans le canevas de son _Art d'aimer_ cette

pensée consolante: «Les beaux garçons sont souvent si bêtes,» le zélé

neveu crie à la calomnie: «Tout le monde sait, dit-il, qu'André était

beau!» Et il veut le prouver en citant ces lignes d'une lettre que lui

avait autrefois adressée le général marquis de Pange: «J'ai connu votre

oncle; J'ai retrouvé ses traits en vous, dès le premier moment que je

vous ai vu.»

Ce pauvre M. de Chénier n'était pas capable de faire une bonne édition:

il faut pour cela savoir douter; et c'est ce qu'il ignorait le plus,

bien qu'il ignorât généralement toutes choses. Son édition est pourtant

utile. On la recherche justement, moins encore parce qu'elle est bien

imprimée que parce qu'elle contient plusieurs morceaux inédits, tirés

des manuscrits conservés dans la famille. M. Becq de Fouquières fit un

petit volume tout exprès pour relever les bévues de M. de Chénier. Il

les releva avec autant de sûreté que de grâce. Il y mit du savoir et n'y

mit point de méchanceté. Il fallait qu'il fût attaqué injustement pour

qu'on sût à quel point il était galant homme. En cela encore, je

l'estime heureux. Il n'a point vécu en vain; il laisse de bonnes

éditions d'un grand poète, qui fut aussi un excellent prosateur, un

écrivain nerveux et concis. On ne sait pas assez qu'André Chénier

compte, pour sa prose, parmi les grands écrivains de la Révolution. Sans

M. Becq de Fouquières on ne le saurait pas du tout. M. Becq de

Fouquières a réalisé le dessein que formait Marie-Joseph Chénier, dans

l'enthousiasme fugitif de ses regrets, quand il disait éloquemment:

Auprès d'André Chénier, avant que de descendre,

J'élèverai la tombe où manquera sa cendre,

Mais où vivront du moins et son doux souvenir

Et sa gloire et ses vers dictés pour l'avenir.

Ce monument, que Marie-Joseph n'éleva point, est enfin achevé: c'est la

double édition critique (_Poésie_ 1872, _Prose_ 1886). Si, comme le veut

M. Renan, les esprits envolés de cette terre s'assemblent dans les

Champs-Elysées selon leurs goûts et d'après leur affinités, s'ils

forment des groupes harmonieux, à coup sûr M. Becq de Fouquières

entretien en ce moment François de Pange et André Chénier, sous l'ombre

des myrtes. Assise près d'eux, sur un banc de marbre, Fanny joue avec

son petit enfant qu'elle a retrouvé. M. de Fouquières demande au poète

si le fragment qui commence par ces mots: _Proserpine incertaine_ est

authentique, bien que M. Gabriel de Chénier ne l'ai point admis dans son

texte, et il réclame instamment des vers inédits pour une édition

céleste. Que ferait-il parmi les ombres s'il n'éditait point? Il serait

doux de penser que les choses fussent ainsi là ou nous irons tous. De

rigoureuses doctrines y contredisent peut-être; mais un excellent

académicien qui aime beaucoup les livres, M. Xavier Marinier, incline à

croire qu'il y a des bibliothèques dans l'autre monde.

La vie littéraire. Première série · 第 42 / 54 题