M. Cuvillier-Fleury, dont on célébrait hier les funérailles, a duré dans
la critique littéraire plus d'un âge d'homme. Le journalisme s'honore de
ce robuste talent si longtemps exercé. Ce n'est point assez de rendre
mes respects à cet écrivain plein de probité. Je voudrais, si j'en avait
l'art et le loisir, esquisser son image: elle vaut qu'on la dessine.
Mais prenons garde, la figure de M. Cuvillier-Fleury n'était pas de
celles que le peintre doit flatter. Aux caresses d'un pinceau trop
moelleux elle perdrait tout son caractère, et ce serait dommage. Il y
faut aller à grands traits. Son mérite était solide, son charme était
sévère. Il mettait de la dignité jusque dans l'enjouement. On sait qu'il
se garda toujours des grâces légères et du facile sourire. Parfois
peut-être se défendit-il moins bien contre la solennité.
Pourtant il n'était ni triste ni sévère. Ce n'était point un mécontent,
loin de là; il inclinait même à l'optimisme. Il croyait au bien. Il
avait en diverses matières la conviction du professeur, qui, quoi qu'on
dise, est aussi forte que la foi du charbonnier. Il voulait être juste
et même il savait être modéré, bien qu'il fût extrêmement attaché à ses
idées et à ses goûts. Et cet honnête esprit n'était point un esprit
borné. Il n'enfermait pas sa critique dans des jeux d'école et ne
s'amusait pas aux bagatelles littéraires. Il cherchait l'homme sous
l'écrivain. C'est l'homme qu'il étudiait, l'homme moral, l'homme social.
Aussi ses opinions ont trouvé du crédit et gardé de l'intérêt. Les
livres dans lesquels il les a recueillies, _Posthumes et Revenants_,
_Études et Portraits_, se lisent encore très bien aujourd'hui. J'en ai
fait l'expérience ce matin même, en feuilletant avec un noble plaisir
les études que M. Cuvillier-Fleury consacrait, il y a quinze ans et
plus, à des personnages du XVIIIe siècle: à cet aimable chevalier de
Boufflers et à cette exquise madame de Sabran, la plus sage des âmes
tendres; à madame Geoffrin et à son «cher enfant» le roi de Pologne; à
la maréchale de Beauveau, en qui l'athéisme prenait la douceur d'une
sainte espérance; à Marie-Antoinette, envers laquelle M.
Cuvillier-Fleury n'eut qu'un tort, celui de tenir pour authentiques les
lettres publiées par M. d'Hunolstein. Mais comment ne s'y serait-il pas
trompé, puisque Sainte-Beuve lui-même y fut pris à demi? Ce sont là des
pages solides et, si l'on y trouve quelque pesanteur, c'est qu'elles
sont pleines de choses. Il n'est point aisé d'être léger quand on n'est
point vide. Et si, dans quelque idéale promenade sur un chemin de
fleurs, levant tout à coup les yeux, vous voyez des formes solides, où
se révèle la plénitude de la vie, flotter au milieu des airs, comme des
ombres fortunées, jetez-vous à genoux et adorez-les: elles sont divines.
L'inspiration du critique n'avait point d'ailes; mais elle marchait
droit et ferme. Il y a beaucoup de traits louables dans la physionomie
morale de M. Cuvillier-Fleury. Entre autres, il en est un tout à fait
original. C'est la fidélité. M. Cuvillier-Fleury demeura attaché jusqu'à
la mort aux idées, aux amitiés, aux cultes de sa lointaine jeunesse. Il
ne voulait point qu'on lui fît un mérite de cette constance qui honore
sa vie: «Je me croirais bien humble, disait-il, de me glorifier de cette
vertu, n'en connaissant pas de plus simple à concevoir, ni de plus
facile à pratiquer.» Dès 1830, époque à laquelle il écrivit une notice
sur le comte Lavallette, sa foi était fixée. M. Cuvillier-Fleury était
désormais attaché à la monarchie libérale.
On lit, à la dernière page de l'intéressante notice dont je parle, une
phrase qui donne à penser, bien qu'elle soit toute simple. C'est
celle-ci: «Le comte Lavallette est mort plein de jours, à la soixante et
unième année de son âge.» L'homme, le même homme qui s'exprimait ainsi à
vingt-huit ans me disait à moi, un grand demi-siècle plus tard, en
parlant d'un candidat à l'Académie qui marchait, comme on dit, sur ses
soixante-quatre ans: «Il est jeune.» Ô contradiction terriblement
humaine! ô contradiction touchante! Comme il est naturel de changer
ainsi de sentiment sur l'âge et la figure des hommes! Il disait juste
dans les deux rencontres. Tous tant que nous sommes, nous jugeons tout à
notre mesure. Comment ferions-nous autrement, puisque juger, c'est
comparer, et que nous n'avons qu'une mesure qui est nous? Et cette
mesure change sans cesse. Nous sommes tous les jouets des mobiles
apparences.
À ce mot: «Il est jeune,» je compris que M. Cuvillier-Fleury me
regardait comme un enfant, moi qui n'avais pas soixante-quatre ans, ni
même quarante. En effet, ma jeunesse l'émerveillait. Il ne se lassait
pas de me dire: «Quoi! vous avez trente-six ans!» Et il semblait aspirer
à pleines narines tout l'air du temps qui s'ouvrait devant moi. Et il
trouvait cela bon; car il aimait la vie. Comme il me traitait avec
beaucoup de faveur, il daigna me demander un jour ce que j'écrivais dans
le moment. J'eus le malheur de lui répondre que c'était des souvenirs.
Je le lui dis tout doucement, en lui marquant, par l'inflexion de ma
voix, combien ces souvenirs étaient intimes et modestes. Pourtant je vis
que je l'avais fâché.
--Des souvenirs! s'écria-t-il étonné. À votre âge, des souvenirs!
--Hélas! monsieur, répondis-je en hésitant, n'ai-je pu noter mes
impressions d'enfance?
Mais il ne voulut rien entendre et reprit avec une sévérité dont je ne
méconnus pas la secrète bienveillance:
--Monsieur, l'Académie ne verrait pas avec plaisir que vous eussiez des
souvenirs.
Je confesse que je fis tout de même un petit livre de mes souvenirs.
Plusieurs fois, depuis lors, je visitai M. Cuvillier-Fleury dans la
maisonnette de l'avenue Raphaël, où il terminait sa longue existence en
un repos modeste et décent. Il était entouré de souvenirs. Je n'ai vu
nulle part ailleurs tant de meubles en acajou plaqué et tant de
tapisseries à la main. Tout, chez M. Cuvillier-Fleury, tout, portraits,
statuettes, étagères, lampes de porcelaine, pendules à sujet, et
jusqu'au petit chien en laines multicolores qui fait le dessus d'un
tabouret, tout parlait du règne de Louis-Philippe, tout disait
l'épanouissement de la vie bourgeoise.
Devenu aveugle, M. Cuvillier-Fleury supporta cette infirmité avec une
admirable constance. Il gardait, dans son coeur encore chaud, l'amour des
lettres et le goût des choses de l'esprit. Au bord de la tombe, et déjà
le front dans la nuit éternelle, il parlait de l'Académie avec un filial
orgueil dont l'expression restait attendrissante alors même qu'elle
faisait sourire. Les visites des candidats chatouillaient ce coeur de
quatre-vingts ans. Les petites affaires du Palais Mazarin le
transportaient. Eh quoi! ne faut-il pas amuser la vie jusqu'au bout?
C'était un vif vieillard qui s'échauffait sur la littérature et sur la
grammaire. Sa conversation était nourrie de morale et d'histoire; elle
avait moins de finesse que de vigueur et était coupée de citations
latines faites avec bonhomie. Il appliquait volontiers Virgile aux soins
domestiques, et demandait à boire avec un hémistiche de l'_Énéide_.
Ses livres, rangés tout autour de son cabinet dans un ordre minutieux,
composaient une bonne bibliothèque de travail, à laquelle ne manquaient
ni les classiques ni les collections de mémoires. Un jour qu'il m'avait
fait l'honneur de me recevoir dans cette pièce, il se leva soudainement
au milieu d'une conversation dont il faisait tous les frais avec ses
souvenirs, et il me demanda affectueusement mon bras pour faire le tour
de la chambre. Il était tout à fait aveugle alors. Je l'aidai à faire la
revue de sa bibliothèque. Il s'arrêtait à chaque instant, mettait la
main sur un livre et, le reconnaissant au toucher, il le désignait par
son titre. Tout à coup sa main passa sur les tranches dorées d'un
_Cicéron_ que je vois encore. C'est une édition du dernier siècle, en
vingt ou vingt-cinq volumes in-octavo; l'exemplaire porte une reliure de
veau fauve. En le caressant de ses doigts tremblants, le vieillard
frissonna.
--Mon prix d'honneur! s'écria-t-il. Je l'ai obtenu en 1819. J'étais
alors en rhétorique, à Louis-le-Grand. Je le lègue à...
Et il prononça deux noms: le nom de l'admirable compagne qui devait
bientôt lui fermer les yeux et celui du prince dont il avait été le
maître, puis le confrère et l'ami.
Tandis qu'il parlait, ses yeux éteints s'étaient mouillés de larmes.
J'étais seul à le voir. Il me toucha; car je vis aussitôt tous les
vieillards en celui-là. Au déclin de la vie, les souvenirs de notre
jeunesse envolée ne nous envahissent-ils pas d'une douce et délicieuse
tristesse? Heureux le roi de Thulé! Heureux aussi le vieux critique de
l'avenue Raphaël! Heureux qui meurt en pressant sur son coeur la coupe
d'or de la première amante ou le livre témoin d'une studieuse
adolescence! Les reliques du coeur et celles de l'esprit sont également
chères et sacrées.
Il me semble que cette anecdote, pour peu qu'on l'ornât, ferait assez
bon effet dans l'éloge académique de M. Cuvillier-Fleury. Je puis me
tromper, faute d'étude et de vocation. En tout cas, c'est de bon coeur
que je l'offrirais au successeur de l'académicien zélé que nous
enterrons aujourd'hui, à M. J.-J. Weiss, par exemple[14].