LA TERRE ET LA LANGUE

_La Vie des mots, par Arsène Darmesteter, in-8°, Delagrave, éditeur._

Les premières bises de l'hiver nous chassent vers la ville. Les jours se

font courts et brumeux. Pendant que j'écris, au coin du feu, dans la

maison isolée, la lune se lève, toute rouge, au bout de l'allée que

jonchent les feuilles mortes. Tout se tait. Une immense tristesse

s'étend à l'horizon: Adieu les longs soleils, les heures lumineuses et

chantantes! Adieu les champs et leur clair repos! Adieu la terre, la

belle terre fleurie, la terre maternelle de laquelle nous sortons tous

pour y rentrer un jour!

À la veille du départ, quand déjà les malles sont faites et les sacs

bouclés, je n'ai sous la main, dans la demeure attristée, qu'un seul

volume, et tout mince. C'est par aventure que ce petit volume est resté

là, sur la cheminée. Le hasard est mon intendant. Je lui laisse le soin

de mes biens et le gouvernement de ma fortune. Il me vole souvent, mais

le coquin a de l'esprit: il m'amuse et je lui pardonne. D'ailleurs, si

mal qu'il fasse, je ferais plus mal encore. Je lui dois quelques bonnes

affaires. C'est un serviteur plein de ressources, et d'une fantaisie

charmante. Il ne me donne jamais ce que je lui demande. Je ne m'en fâche

pas, en considérant que les hommes ne forment guère que des voeux

imprudents et qu'ils ne sont jamais si malheureux que quand ils

obtiennent ce qu'ils demandent. «Tu n'es devenu misérable, dit Créon à

Oedipe, que pour avoir fait toujours ta volonté.» Hasard, mon intendant,

ne fait point la mienne. Je le soupçonne d'être plus avant que moi dans

les secrets de la destinée. Je me fie à lui, en mépris de la sagesse

humaine.

Pour cette fois, au moins, il m'a bien servi en laissant, ce soir, à la

portée de mon bras ce petit volume jaune que j'avais déjà lu avec une

certaine émotion intellectuelle, cet été, et qui est tout à fait en

harmonie avec mes songeries de ce soir, car il parle du langage et je

songe à la terre.

Vous me demandez pourquoi j'associe ces deux idées? Je vais vous le

dire. Il existe une relation intime entre la terre nourricière et le

langage humain. Le langage des hommes est né du sillon: il est d'origine

rustique, et, si les villes ont ajouté quelque chose à sa grâce, il tire

toute sa force des campagnes où il est né. À quel point la langue que

nous parlons tous est agreste et paysanne, c'est, en ce moment, ce qui

me frappe et me touche. Oui, notre langage sort des blés, comme le chant

de l'alouette.

Le livre de M. Arsène Darmesteter, qui m'aide à faire, en tisonnant, ces

rêveries d'automne, que je jette décolorées sur le papier, est un livre

de science dont il faudrait faire un plus utile usage, une plus sérieuse

étude. M. Arsène Darmesteter est un linguiste doué d'un esprit à la fois

analytique et généralisateur qui s'élève par degrés jusqu'à la

philosophie de la parole. Sa rigoureuse et vigoureuse intelligence

inaugure une méthode et construit un système.

Darwin de la grammaire et du lexique, il applique aux mots les théories

transformistes et conclut que le langage est une matière sonore que la

pensée humaine modifie insensiblement et sans fin, sous l'action

inconsciente de la concurrence vitale et de la sélection naturelle. Il

conviendrait d'analyser méthodiquement cette étude méthodique. Je laisse

ce soin à d'autres, plus savants, à M. Michel Bréal, par exemple. Je

n'entrerai pas dans la pensée profonde et régulière de M. Arsène

Darmesteter. Je m'amuserai seulement un peu tout autour. Je vais

feuilleter son livre, mais en détournant de temps en temps les yeux vers

le sillon que la nuit couvre à demi, et dont je m'éloignerai demain

avant le jour.

Oui, le langage humain sort de la glèbe: il en garde le goût. Que cela

est vrai, par exemple, du latin! Sous la majesté de cette langue

souveraine, on sent encore la rude pensée des pâtres du Latium. De même

qu'à Rome les temples circulaires de marbre éternisent le souvenir et la

forme des vieilles cabanes de bois et de chaume, de même la langue de

Tite-Live conserve les images rustiques que les premiers nourrissons de

la Louve y ont imprimées avec une naïveté puissante. Les maîtres du

monde se servaient de mots légués par les laboureurs, leurs ancêtres,

quand ils nommaient cornes de boeuf ou de bélier (_cornu_) les ailes de

leurs armes; enclos de ferme (_cohors_), les parties de leurs légions,

et gerbes de blé (_manipulus_), les unités de leurs cohortes.

Et voici qui nous en dira plus sur les Romains que toutes les harangues

des historiens. Ces hommes laborieux, qui s'élevèrent par le travail à

la puissance, employaient le verbe _callere_ pour dire être habile. Or,

quel est le sens primitif de _callere_? C'est avoir du cal aux mains.

Vraie langue de paysans, enfin, celle qui exprime par un même mot la

fertilité du champ et la joie de l'homme (_lætus_), et qui compare

l'insensé au laboureur s'écartant du sillon (_lira_, sillon; _deliare_,

délirer)!

Je tire ces exemples du livre de M. Arsène Darmesteter sur la _Vie des

mots_. Le français pareillement naquit et se forma dans les travaux de

la terre. Il est plein de métaphores empruntées à la vie rustique; il

est tout fleuri des fleurs des champs et des bois. Et c'est là pourquoi

les fables de La Fontaine ont tant de parfum.

Qui dit campagnard dit chasseur ou braconnier. On ne vit point aux

champs sans tirer sur la plume ou le poil. Mon aimable confrère M. de

Cherville, l'auteur de la _Vie à la campagne_, ne me démentira pas. Or,

les hommes changent moins qu'on ne pense; de tout temps, il s'est trouvé

en France beaucoup de chasseurs et plus encore de braconniers. Aussi le

nombre est grand des métaphores que la chasse fournit à notre idiome.

M. Darmesteter en cite de curieux exemples. Ainsi quand nous disons:

_aller sur les brisées de quelqu'un_, nous employons, à notre insu, une

image tirée des pratiques de la vénerie. Les _brisées_ sont les branches

rompues par le veneur pour reconnaître l'endroit où est passée la bête.

Parmi les personnes qui emploient le verbe _acharner_, combien peu

savent qu'il signifie proprement lancer le faucon sur la chair? La

chasse a donné à la langue courante: être à l'_affût_, _amorce_, ce que

mord l'animal, _appât_, ce qu'on donne à manger à la bête pour

l'attirer; _rendre gorge_ qui se disait au propre du faucon avant de se

dire au figuré des concussionnaires; _gorge-chaude_, curée de l'oiseau,

d'où: _s'en faire des gorges chaudes_, s'en donner à plaisir; _hagard_,

_faucon hagard_, qui vit sur les haies et n'est pas apprivoisé, d'où:

_air hagard_, air farouche; _niais_, proprement oiseau qui est encore au

nid, etc.

«Les mots, dit M. Arsène Darmesteter, les mots gardent l'empreinte

primitive que leur a donnée la pensée populaire. Les générations se

suivent, recevant des générations antérieures la tradition orale

d'expressions, d'idées et d'images qu'elles transmettent aux générations

suivantes.» Aussi peut-on lire, quand on est averti, toute l'histoire de

France dans un dictionnaire français. Je me rappelle un propos de table

de M. Renan. On parlait des Mérovingiens. «Le genre de vie d'un Clotaire

ou d'un Chilpéric, nous dit M. Renan, n'était pas bien différent de

celui que mène, de notre temps, un gros fermier de la Beauce ou de la

Brie.» Or, l'étymologie des mots _cour_, _ville_, _connétable_ et

_maréchal_ donne raison à M. Renan, en nous révélant le mode d'existence

des rois chevelus. En effet, la cour mérovingienne, la _cortem_, n'était

pas autre chose que la _cohortem_ ou basse cour des Romains. Les

_connétables_ étaient les chefs des écuries, et les _maréchaux_ les

gardiens des bêtes de somme. Et le roi résidait dans sa _villa_,

c'est-à-dire dans sa métairie.

«Toutes les misères du moyen âge, dit M. Darmesteter, se révèlent dans

le _chétif_, c'est-à-dire dans le _captivum_, le prisonnier (_chétif_,

au moyen âge, signifie encore prisonnier), le faible incapable de

résister, dans le _serf_, l'esclave, ou dans le _boucher_, celui qui

vend de la viande de _bouc_.

«On voit la féodalité décliner avec le _vasselet_ ou _vaslet_, le jeune

_vassal_, qui se dégrade au point de devenir le valet moderne, et la

bourgeoisie s'élever avec l'humble _minister_ ou serviteur, qui devient

le _ministre_ de l'État.»

Tous les actes, toutes les institutions de la vie nationale ont laissé

leur empreinte dans la langue. On retrouve dans le français actuel les

marques qu'y ont mises l'église et la féodalité, les croisades, la

royauté, le droit coutumier et le droit romain, la scolastique, la

renaissance, la réforme, les humanités, la philosophie la révolution et

la démocratie. On peut dire sans exagération que la philologie, qui

vient de se constituer récemment en science positive, est un auxiliaire

inattendu de l'histoire.

C'est le peuple qui fait les langues. Voltaire s'en plaint: «Il est

triste, dit-il, qu'en fait de langues comme d'autres usages plus

importants, ce soit la populace qui dirige les premiers pas d'une

nation.» Platon disait au contraire: «Le peuple est, en matière de

langue, un très excellent maître.» Platon disait vrai. Le peuple fait

bien les langues. Il les fait imagées et claires, vives et frappantes.

Si les savants les faisaient, elles seraient sourdes et lourdes. Mais,

en revanche, le peuple ne se pique pas de régularité. Il n'a aucune idée

de la méthode scientifique. L'instinct lui suffit. C'est avec l'instinct

qu'on crée. Il n'y ajoute point la réflexion. Aussi les langues les plus

sages et les plus savantes sont-elles tissues d'inexactitudes et de

bizarreries. Sans doute, on peut en ramener tous les faits à des lois

rigoureuses, parce que tout dans l'univers est sujet aux lois, même les

anomalies et les monstruosités. Le grand Geoffroy Saint-Hilaire n'a pas

fait autre chose que de déterminer avec la dernière rigueur les lois de

la tératologie. Il n'en est pas moins vrai de dire que le quiproquo et

le coq-à-l'âne entrent pour une certaine part dans la confection des

langues en général et, en particulier, de celle que Brunetto Latini

estimait la plus délectable de toutes.

J'en citerai deux exemples curieux.

Foie, vient de _ficus_ qui veut dire figue, ou, pour être tout à fait

exact, d'un dérivé de _ficus_. Comment? Le plus naturellement du monde.

Les Romains, qui devinrent gourmands dès qu'ils furent riches, ce qui

était fatal, les Romains recherchaient le foie gras préparé aux figues,

_jecur ficatum_ ou _ficatum_ tout court. Ce dernier mot, _ficatum_,

arriva à désigner, non seulement le foie en pâté de figues, mais encore

le foie tout simplement. Et voilà comment foie vient d'un dérivé de

_ficus_.

L'étymologie de truie est analogue, mais plus curieuse encore. _Truie_

est le latin populaire _troia_, le nom même de la ville de _Troie_!

Les Romains appelaient _porcus troianus_ (en latin vulgaire _porcus de

Troia_) un porc qu'on servait à table farci de viande d'autres animaux.

C'était une allusion comique et tout à fait populaire au cheval de

Troie, à cette machine _foeta armis_, comme dit Virgile. De là, par

restriction ou par absorption du déterminé dans le déterminant, Troia

seul vint à prendre ce sens de _porc farci_, puis, grâce à sa

terminaison féminine, à se spécialiser au sens féminin. Truie est la

forme populaire de Troia, dont Troie représente la formation savante.

Les caprices et les erreurs du langage sont innombrables; et ces

caprices s'imposent, ces erreurs ne sauraient être redressées. Les

savants voient le mal; ils n'y peuvent remédier. On a beau connaître

qu'il faudrait dire _l'endemain_ et _l'ierre_, on est bien obligé de

dire _le lendemain_ et _le lierre_.

On parle pour s'entendre. C'est pourquoi l'usage est la règle absolue en

matière de langue. Ni la science, ni la logique, ne prévaudront contre

lui, et c'est mal s'exprimer que de s'exprimer trop bien. Les plus beaux

mots du monde ne sont que de vains sons, si on ne les comprend pas.

Voilà une vérité dont la jeune littérature n'est pas assez pénétrée. Le

style décadent serait le plus parfait des styles, qu'il ne vaudrait rien

encore, puisqu'il est inintelligible. Il ne faut pas trop raffiner ni

pécher par excès de délicatesse. L'Église catholique, qui possède au

plus haut point la connaissance de la nature humaine, défend à l'homme

de faire l'ange, de peur qu'il ne fasse la bête. C'est précisément ce

qui arrive à ceux qui veulent s'exprimer trop subtilement et donner à

leur «écriture» des beautés trop rares. Ils s'amusent à des niaiseries

et imitent les cris des animaux. Le langage s'est formé naturellement;

sa première qualité sera toujours le naturel.

La vie littéraire. Première série · 第 41 / 54 题