_Tome Ier, 1851-1861._
On reproche aux gens de parler d'eux-mêmes. C'est pourtant le sujet
qu'ils traitent le mieux. Ils s'y intéressent et ils nous font souvent
partager cet intérêt. Il y a, je le sais, de fâcheuses confidences. Mais
les lourdauds qui nous importunent en nous faisant leur histoire nous
assomment tout à fait quand ils font celle des autres. Rarement un
écrivain est si bien inspiré que lorsqu'il se raconte. Le pigeon du
poète a raison de dire:
Mon voyage dépeint
Vous sera d'un plaisir extrême.
Je dirai: «J'étais là; telle chose m'advint:»
Vous y croirez être vous-même.
Il est vrai qu'il dit cela à un ami, tandis que les faiseurs de mémoires
écrivent pour des inconnus; mais les hommes s'aiment entre eux, quand
ils ne se connaissent pas. Tout lecteur est volontiers un ami. Il n'est
point de journal, de mémoires, de confessions, de confidences ni de
roman autobiographique qui n'ait valu à son auteur des sympathies
posthumes. Marmontel ne nous intéresse pas du tout quand il parle de
Bélisaire ou des Incas; mais il nous intéresse vivement dès qu'il nous
entretient d'un petit Limousin qui lisait les _Géorgiques_ dans un
jardin où bourdonnaient les abeilles. Il sait alors nous toucher et nous
émouvoir, parce que cet enfant, c'est lui; parce que ces abeilles sont
celles dont il mangeait le miel, celles que sa tante réchauffait dans le
creux de sa main et fortifiait avec une goutte de vin, quand elle les
trouvait engourdies par le froid. Son imagination, excitée par des
souvenirs vivants, s'échauffe, se colore et s'anime. Comme il nous peint
bien le jeune villageois qu'il était, lorsque nourri de latin, luisant
de santé, il entra, au sortir du collège, dans les boudoirs des filles
de théâtre! Alors il nous fait tout voir et tout sentir, lui d'ordinaire
le plus froid des écrivains. Qu'est-ce donc si un grand génie, si un
Jean-Jacques Rousseau, un Chateaubriand se plaît à se peindre?
Je ne parle point des confessions de saint Augustin: le grand docteur ne
s'y confesse pas assez. C'est un livre spirituel qui satisfait mieux
l'amour divin que la curiosité humaine. Augustin se confesse à Dieu et
non point aux hommes; il déteste ses péchés, et ceux-là seuls nous font
de belles confessions qui aiment encore leurs fautes. Il se repent, et
il n'y a rien qui gâte une confession comme le repentir. Par exemple, il
dit, en deux phrases charmantes, qu'on le vit tout petit sourire dans
son berceau; et tout aussitôt il s'efforce de démontrer «qu'il y a de la
corruption et de la malignité dans les enfants mêmes qui sont encore à
la mamelle.» Le saint me gâte l'homme. Il conte que, dans son enfance,
il y avait, auprès de la vigne paternelle, un poirier chargé de poires,
et qu'un jour il alla avec une troupe de petits polissons secouer
l'arbre et voler les fruits qui en tombaient. Fera-t-il à ce sujet un de
ces tableaux familiers comme on en découvre avec enchantement dans les
premières pages des _Confessions_ de Jean-Jacques, ou, si c'est trop
demander, quelque élégant et sobre récit dans le goût des petits
conteurs grecs? Non! il s'écrie: «Voilà quel était; ô mon Dieu, le
misérable coeur qu'il a plu à votre miséricorde de tirer du fond de
l'abîme!» Comme si, pour un gamin, c'était tomber dans un abîme que de
voler quelques méchantes poires!
Il confesse ses amours, mais il ne le fait point avec grâce parce qu'il
le fait avec honte. Il ne parle que des «pestilences» et des «vapeurs
infernales qui sortaient du fond corrompu de sa cupidité». Rien de plus
moral, mais rien de moins élégant. Il n'écrit point pour des curieux; il
écrit contre les manichéens. Cela me fâche doublement, parce que je suis
curieux et un peu manichéen. Mais, telles qu'elles sont, pleines de
l'horreur de la chair et du dégoût de l'existence terrestre, les
_Confessions_ d'Augustin ont contribué plus que tous les autres livres
de ce saint à le faire connaître et à le faire aimer à travers les
siècles.
Quant à Rousseau, dont l'âme renferme tant de misères et de grandeurs,
on ne peut lui reprocher de s'être confessé à demi. Il avoue ses fautes
et celles des autres avec une merveilleuse facilité. La vérité ne lui
coûte point à dire: il sait que, pour ignoble et vile qu'elle est, il la
rendra touchante et belle: il a des secrets pour cela, les secrets du
génie, qui, comme le feu, purifie tout. Pauvre grand Jean-Jacques! Il a
remué le monde. Il a dit aux mères: Nourrissez vos enfants, et les
jeunes femmes sont devenues nourrices, et les peintres ont représenté
les plus belles dames donnant le sein à un nourrisson. Il a dit aux
hommes: Les hommes sont nés bons et heureux. La société les a rendus
malheureux et méchants. Ils retrouveront le bonheur en retournant à la
nature. Alors les reines se sont faites bergères, les ministres se sont
faits philosophes, les législateurs ont proclamé les droits de l'homme,
et le peuple, naturellement bon a massacré les prisonniers dans les
prisons pendant trois jours: Mais, si Jean-Jacques a encore aujourd'hui
des lecteurs, ce n'est pas pour avoir jeté par le monde, avec une
éloquence enchanteresse, un sentiment nouveau d'amour et de pitié, mêlé
aux idées les plus fausses et les plus funestes que jamais homme ait
eues sur la nature et sur la société; ce n'est pas pour avoir écrit le
plus beau des romans d'amour; ce n'est pas pour avoir fait jaillir des
sources nouvelles de poésie, c'est pour avoir peint sa pitoyable
existence, c'est pour avoir raconté ce qui lui advint en ce triste monde
depuis le temps où il n'était qu'un jeune vagabond, vicieux, voleur,
ingrat et pourtant sensible à la beauté des choses, rempli de l'amour
sacré de la nature, jusqu'au jour où son âme inquiète sombra dans la
folie noire. On n'ouvre plus guère l'_Émile_ et _la Nouvelle Héloïse_.
On lira toujours les _Confessions_.
De Chateaubriand aussi, on ne lit guère qu'un seul livre: celui où il
s'est raconté, les _Mémoires d'outre-tombe_. Il s'était peint dans tous
ses livres, dans le René des _Natchez_ et dans celui d'_Amélie_, dans
l'Eudore des _Martyrs_ et jusque dans _le Dernier des Abencérages_. Du
fond de la magnifique solitude de son génie, il ne vit jamais rien en ce
monde que lui-même et son cortège de femmes. Pourtant nous préférons le
livre où il se peint je ne dis pas sans apprêt, mais sans déguisement,
avec un orgueil que l'ironie tempère, une sorte de bonhomie hautaine et
un ennui profond qui s'amuse pourtant du jeu brillant des mots; enfin
les _Mémoires_. Pour lui comme pour Jean-Jacques, le livre posthume est
le livre durable.
Oui, nous aimons toutes les confessions et tous les mémoires. Non, les
écrivains ne nous ennuient pas en nous parlant de leurs amours et de
leurs haines, de leurs joies et de leurs douleurs. Il y a plusieurs
raisons à cela. J'en découvre deux. La première est qu'un journal, qu'un
mémorial, qu'un livre de souvenirs enfin échappe à toutes les modes, à
toutes les conventions qui s'imposent aux oeuvres de l'esprit.
Un poème, un roman, tout beau qu'il est, devient caduc quand vieillit la
forme littéraire dans laquelle il fut conçu. Les oeuvres d'art ne peuvent
plaire longtemps; car la nouveauté est pour beaucoup dans l'agrément
qu'elles donnent. Or, des mémoires ne sont point des oeuvres d'art. Une
autobiographie ne doit rien à la mode. On n'y cherche que la vérité
humaine. Cette remarque deviendra plus claire si je l'étends aux
chroniques. Grégoire de Tours, a peint son âme et son monde dans un
écrit informe et précieux. Cet écrit vit encore et nous touche. Les vers
de son contemporain Fortunat n'existent plus pour nous. Ils ont péri
avec la barbarie latine dont ils faisaient l'ornement.
Il faut considérer, en second lieu, qu'il y a en chacun de nous un
besoin de vérité qui nous fait rejeter à certains moments les plus
belles fictions. Cet instinct est profond. Il naît avec nous. Ma petite
fille, quand je lui conte _Peau-d'Âne_, ne manque pas de me demander
s'il est vrai que la bague de la princesse était dans le gâteau, et si
tout cela est arrivé, et s'il existe encore des fées.
Voilà, je crois, les deux raisons principales pour lesquelles nous
aimons tant les lettres et les petits cahiers des grands hommes, et même
ceux des petits hommes, lorsqu'ils ont aimé, cru, espéré quelque chose
et qu'ils ont laissé un peu de leur âme au bout de leur plume. Aussi
bien, si l'on y songe, c'est déjà une merveille que l'esprit d'un homme
médiocre.
Il y a beaucoup à admirer chez une personne ordinaire. Sans compter que
ce que nous y admirons se retrouve chez nous, et cela nous est doux. Je
découragerais volontiers certains de mes amis d'écrire un drame ou une
épopée; je ne découragerais personne de dicter ses mémoires, personne,
pas même ma cuisinière bretonne; qui ne sait lire que les lettres
moulées de son livre de messe et qui croit fermement que ma maison est
hantée par l'âme d'un sabotier qui revient la nuit demander des prières.
Ce serait un livre intéressant que celui dans lequel une de ces pauvres
âmes obscures s'expliquerait et expliquerait le monde avec une
imbécillité dont la profondeur va jusqu'à la poésie.
Ce livre nous toucherait. Nous serions obligés, malgré la superbe de
notre esprit, de reconnaître la parenté qui lie cette humble
intelligence à la nôtre et de saluer en elle une aïeule. Car nous avons
tous eu une grand'mère qui croyait à l'âme du sabotier. Notre science,
notre philosophie sortent des contes des bonnes femmes. Mais qu'est-ce
qui sortira de notre philosophie?
M. Lorédan Larchey, savant homme dont l'esprit est plein de curiosités
ironiques, a publié jadis une petite collection de mémoires composés par
des obscurs et des simples; je me rappelle confusément le journal d'un
sergent et celui d'une vieille dame, et il me reste l'idée que c'est
très curieux. Nous ne lirons jamais trop de mémoires et de journaux
intimes, parce que nous n'étudierons jamais trop les hommes. Je ne suis
pas du tout de l'avis de ceux qui trouvent qu'on a trop fait et trop
publié en ce temps-ci d'ouvrages de ce genre, intimes et personnels.
Je ne crois pas qu'il faille être extraordinaire pour avoir le droit de
dire ce qu'on est. Je crois au contraire que les confidences des gens
ordinaires sont bonnes à entendre.
Quant à celles des hommes de talent, elles ont une grâce spéciale; c'est
pourquoi je suis ravi, pour ma part, de la publication anticipée du
_Journal des Goncourt_.
Ce journal, commencé par les deux frères le 2 décembre 1851, jour de la
mise en vente de leur premier livre, fut continué, après la mort du plus
jeune, par le survivant, qui ne songeait pas à le publier. Il en lut,
l'an dernier, à la campagne, quelques cahiers à M. Alphonse Daudet, son
ami, qui fut justement frappé de l'intérêt de ces notes brèves et
sincères, de ces impressions immédiates. Il pressa M. de Goncourt de les
livrer tout de suite au public, et sa douce violence eut raison des
scrupules de l'auteur. Nous connaissons déjà la première partie de ce
_Journal_; elle embrasse dix années et va jusqu'en 1861. La publication
n'en présentait, ce me semble, aucun inconvénient grave. D'abord, on n'y
parle guère que des morts. Les choses d'il y a trente ans sont des
choses anciennes, hélas!
Toutes les figures qu'on revoit dans ce premier volume sont des figures
d'autrefois. Gavarni, Gautier, Flaubert, Paul de Saint-Victor... On peut
parler d'elles avec la liberté que nous rendent leurs ombres en fuyant.
Quelques-unes s'effacent. D'autres grandissent. Gavarni devient dans le
_Journal_ presque l'égal des grands artistes de la Renaissance. Peintre,
philosophe, mathématicien, tout ce qu'il dit est rare et profond. Il
pense, et cela étonne au milieu de tout ce monde d'artistes qui se
contente de voir et de sentir.
Il est à remarquer aussi que ce journal tout intime est en même temps
tout littéraire. Les deux auteurs, qui n'en font qu'un, sont si bien
voués à leur art, ils en sont à ce point l'hostie et la victime, ils lui
sont si entièrement offerts, que leurs pensées les plus secrètes
appartiennent aux lettres. Ils ont pris la plume et le papier comme on
prend le voile et le scapulaire. Leur vie est un perpétuel travail
d'observation et d'expression. Partout ils sont à l'atelier, j'allais
dire à l'autel et dans le cloître.
On est saisi de respect pour cet obstiné travail que le sommeil
interrompait à peine; car ils observaient et notaient jusqu'à leurs
rêves. Aussi, bien qu'ils missent par écrit, au jour le jour, ce qu'ils
voyaient et ce qu'ils entendaient, ne peut-on les soupçonner un seul
instant de curiosité frivole et d'indiscrétion. Ils n'entendaient ni ne
voyaient que dans l'art et pour l'art. On ne trouverait pas facilement,
je crois, un second exemple de cette perpétuelle tension de deux
intelligences. L'une d'elles s'y déchira. Tous leurs sentiments, toutes
leurs idées, toutes leurs sensations aboutissent au livre. Ils vivaient
pour écrire. En cela, comme dans leur talent, ils sont bien de leur
temps. Autrefois, on écrivait par aventure. Certaines personnes vivaient
de leur plume, comme l'abbé Prévost, en écrivant beaucoup, mais sans
dépense excessive et constante de force nerveuse. D'ordinaire, les
pensions aidant, le métier d'homme de lettres était un métier fort doux.
Le dix-neuvième siècle changea cet usage. C'est alors que les hommes de
lettres organisèrent toute leur existence en vue de la production
littéraire. Balzac, Gautier, Flaubert prirent d'instinct des
dispositions héroïques et traversèrent le monde comme
d'incompréhensibles étrangers. Mais les Goncourt firent mieux encore.
Sans se distinguer par aucune marque extérieure de la société dans
laquelle ils étaient nés, sans affectation, simplement, fermement, ils
vécurent une vie particulière, spéciale, faite de rigoureuses
observances, de dures privations, de pénibles pratiques, comme ces
personnes pieuses qui, mêlées à la foule et habillées comme elle,
observent les règles monastiques de la congrégation à laquelle elles
sont secrètement affiliées. À cet égard, le _Journal des Goncourt_ est
un document unique. Je ne veux point examiner ici si cet ascétisme
littéraire n'a pas, au point de vue de la conception et de l'exécution
des livres, de sérieux inconvénients. Mais on comprend mieux, quand on a
lu le _Journal_ de 1851 à 1861, comment une culture excessive de
l'appareil nerveux, une tension constante de l'oeil et du cerveau a
produit «cette écriture artiste» que M. Edmond de Goncourt se reconnaît
justement, et cette notation minutieuse des sensations qui est le
caractère le plus saillant de l'oeuvre des deux frères. Leur pensée et
leur style, créés dans une atmosphère spéciale, n'ont pas la gaieté du
grand air et la joie facile des formes que mûrit le soleil. Mais c'est
chose rare et c'est chose respectable; car l'un d'eux est mort de
l'avoir trouvée. Le _Journal_ nous explique comment.