LE CAVALIER MISEREY

_Un vol. in-18, Charpentier, éditeur._

_Le Cavalier Miserey, 21e chasseurs_, a fait quelque bruit ces jours-ci.

C'est un roman naturaliste et ce roman naturaliste est un roman

militaire. «J'essaye le premier, dit l'auteur dans sa préface,

d'appliquer une vision artiste et les procédés du roman d'analyse à

l'étude sur nature du Soldat... Tout un monde mis en scène dans une

confusion de foule et deux personnalités essentielles campées seules en

pleine lumière: l'Homme et le Régiment,--un drame très simple sous la

complication des détails, jaillissant de leur antagonisme, de leur

action réciproque, de leur _collage_ et de leur brutale rupture, voilà

tout ce livre; en somme, rien que de la littérature construite sur la

vérité.»

J'entends bien, mais il reste à savoir ce que c'est que la vérité et si

celle de M. Abel Germant est la bonne. Nous savons déjà que cette vérité

n'est pas la vérité du colonel du 21e chasseurs. Si les lions savaient

écrire, si le colonel du 21e faisait un roman sur son régiment, il n'y

pas à douter que ce serait tout autre chose que _le Cavalier Miserey_.

Je ne crains pas d'affirmer que ce roman ne serait pas naturaliste. J'ai

dit que _le Cavalier Miserey_ l'est. Il l'est tout à fait. On ne doit

pas entendre par là qu'il soit brutal; il semble plutôt doucereux.

L'auteur a évité les grossièretés dans un sujet où on en rencontrait à

tout propos; car les chasseurs ne sont pas des demoiselles et le langage

des casernes ne ressemble point à celui des salons. M. Abel Hermant ne

nous apporte de l'argot des cavaliers qu'un écho adouci. Mais son livre

est jeté tout entier dans le moule du roman nouveau. Chaque morceau,

repris à part minutieusement, est traité selon la formule. Les

descriptions, entrecoupées de bouts de dialogue, se succèdent avec une

monotonie dont le lecteur éprouve, je crains, quelque fatigue. Elles

sont précises, sans beaucoup d'éclat. Il y a des petits paysages aux

endroits où les romanciers ont coutume d'en mettre. Bien que courts, ils

sont trop longs, puisque Miserey et le régiment ne les voient pas. Bref,

on sent partout la facture, et j'ai raison de dire que c'est un roman

naturaliste. J'en sais de meilleurs, j'en sais de pires; je n'en vois

pas de plus exemplaires. Celui-là est froid et correct comme un modèle

d'école.

M. Émile Zola aussi nous donnera, tôt ou tard, un roman militaire. Il

nous l'a promis. Eh bien, je gage que ce roman-là sera moins naturaliste

que _le Cavalier Miserey_. Et il y a beaucoup de raisons pour que je

gagne mon pari. La première est que, si M. Zola a inventé le

naturalisme, d'autres l'ont perfectionné. Les machines que construisent

les inventeurs sont toujours rudimentaires.

Il faut considérer aussi que M. Zola est moins fidèle à ses doctrines

qu'il ne dit et qu'il ne croit. Il n'a pas réussi à étouffer sa robuste

imagination. Il est poète à sa manière, poète sans délicatesse et sans

grâce, mais non sans audace et sans énergie. Il voit gros; quelquefois

même il voit grand. Il pousse au type et vise au symbole. En voulant

copier, le maladroit invente et crée! Sa conception des

_Rougon-Maquart_, qui est de montrer tous les états physiologiques et

toutes les conditions sociales dans une seule famille, a en soi quelque

chose d'énorme et de symétrique qui révèle chez son auteur le plus

ardent idéalisme. Son point de départ n'a de scientifique que

l'apparence: c'est l'hérédité. Or, les lois de l'hérédité ne sont pas

connues; c'est sur une fiction qu'il a fondé son oeuvre. À voir le fond

des choses, il procède autant de l'auteur du _Juif Errant_ que de

l'auteur de _la Cousine Bette_; encore celui-ci n'était-il pas un

réaliste. Les instincts de M. Zola répugnent à l'observation directe. De

tous les mondes, c'est le sien qu'il semble connaître le moins. Il

devine, et c'est dans la divination qu'il se plaît. Il a des visions,

des hallucinations de solitaire. Il anime la matière inerte, il donne

une pensée aux choses. Du fond de sa retraite, il évoque l'âme des

foules. C'est à Médan que se cache le dernier des romantiques.

Ajoutez à cela que l'armée que nous peindra M. Zola est celle de

Sébastopol, de Magenta et de Reichshoffen; c'est une armée historique

dont il ne reste plus que le souvenir, souvenir cher à la patrie, mais

déjà lointain. Le cadre immense dans lequel M. Zola s'est volontairement

enfermé l'attache à une époque qui n'est plus la nôtre. Ses héros

appartiennent à l'histoire. M. Zola, retenu dans le second empire, est

une façon de Walter Scott. Ce n'est pas moi qui en fais la remarque:

c'est M. Jules Lemaître. Elle est juste. Le naturalisme de l'auteur de

_Rougon-Maquart_ se complique d'archaïsme. Il lui faudra bientôt

recueillir ses documents humains dans les musées. Quand le temps sera

venu de préparer son roman militaire, il examinera les vieux flingots

des vainqueurs de Solférino, comme le romanesque Écossais contemplait

une antique claymore arrachée d'un champ de bataille par le tranchant de

la charrue.

Il est donc possible que M. Abel Hermant soit le dernier naturaliste de

l'armée comme il en est le premier. Il faut le souhaiter, car l'idée

n'est pas bonne d'examiner un régiment à la loupe.

M. Hermant a voulu placer «l'armée très haut» et parler «du régiment

avec cette espèce de religion passionnée qu'il inspire à tous ceux qui

ont eu l'honneur de porter l'uniforme». C'est lui-même qui le dit, et je

le crois; mais il est certain qu'il n'a pas réussi du tout. Et comment

pouvait-il atteindre un si noble but à l'aide de la triste fable qu'il a

inventée? Le moyen de professer la religion du drapeau en contant

l'histoire d'un cavalier qui déserte pour suivre une fille et puis qui

vole la montre d'un camarade? Je mettrai en scène, nous dit-il, l'homme

et le régiment. Et voilà l'homme qu'il nous donne comme le type du

soldat! Quant au régiment, je reconnais qu'il a eu ça et là le sentiment

de cet «organisme simple et fort» (p. 19), de «ce corps énorme, vivant

d'une personnalité diffuse d'océan, où les individus se fondent et ne

comptent pas plus que l'unité d'une goutte d'eau» (p. 18). Son héros,

qui n'est pourtant qu'un paysan vicieux, sent, «comme ils le sentent

tous, la nécessité de la loi qui expédie les conscrits d'un bout de la

France à l'autre pour en faire d'un seul coup des orphelins que l'armée

adopte» (p. 199). Il éprouve même «l'humble orgueil des hommes obscurs

qui ont un instant la conscience nette de leur rôle utile et ignoré dans

une grande oeuvre» (p. 222). Mais que devient la majesté du régiment dans

ces longues et pénibles scènes où se déroulent avec monotonie la

timidité louche du capitaine Weber, la niaiserie et l'avilissement de

capitaine du Simard, et l'enthousiasme ahuri du capitaine Ratelot, qui,

après six ans d'Afrique, sait lire encore, étonné; mais ne comprend plus

rien de ce qu'il lit? On a dit que ces officiers avaient été copiés

malignement d'après nature dans l'état-major du régiment où l'auteur fit

son volontariat. Je ne le crois pas. Ils sont inventés: je le veux.

Encore sont-ce là de fâcheuses inventions.

Le tort en est à l'auteur. Le tort en est aussi au genre de littérature

que le goût public lui a imposé; Ces perpétuelles analyses, ces

minutieux récits, qu'on nous donne comme pleins de vérité, blessent au

contraire la vérité, et avec elle la justice et la pudeur. On prétend

que le roman naturaliste est une littérature fondée sur la science. En

réalité, il est renié par la science, qui ne connaît que le vrai, et par

l'art, qui ne connaît que le beau. Il traîne en vain de celui-ci à

celle-là sa plate difformité. L'un et l'autre le rejettent. Il n'est

point utile et il est laid. C'est une monstruosité dont on s'étonnera

bientôt.

Tout dire, c'est ne rien dire. Tout montrer c'est ne rien faire voir. La

littérature a pour devoir de noter ce qui compte et d'éclairer ce qui

est fait pour la lumière. Si elle cesse de choisir et d'aimer, elle est

déchue comme la femme qui se livre sans préférence. Il y a une vérité

littéraire, ainsi qu'une vérité scientifique, et savez-vous le nom de la

vérité littéraire? Elle s'appelle la poésie. En art tout est faux qui

n'est pas beau. Chaque détail du livre de M. Abel Hermant fût-il

parfaitement exact, je dirai que l'ensemble est sans vérité, parce qu'il

est sans poésie. Ce n'est jamais, remarquez-le bien, par l'exactitude

des détails que l'artiste obtient la ressemblance de l'ensemble. C'est,

au contraire, par une vue juste et supérieure de l'ensemble qu'il

parvient à une entente exacte des parties. La raison de cela est facile

à concevoir. C'est que nous sommes ainsi faits, tous tant que nous

sommes, que nous ne comprenons et ne sentons vraiment que la forme

générale et, pour ainsi dire, l'esprit des choses, et qu'au contraire

les éléments qui constituent ces choses échappent à notre observation et

à notre intelligence par leur infinie complexité. Quelques lignes d'une

forme entrevue suffisent parfois à nous donner un grand amour. Toutes

les révélations du microscope n'y ajouteraient rien; ou plutôt elles

seraient importunes. L'art, c'est encore l'amour. C'est pourquoi il n'y

faut pas de microscope.

Ce serait me flatter, sans doute, que de croire que l'honorable colonel

du 21e chasseurs s'inspirait de ces idées quand il rédigea l'ordre du

jour par lequel il interdisait à ses hommes la lecture du _Cavalier

Miserey_. En ordonnant que tout exemplaire saisi au quartier fût «brûlé

sur le fumier», le chef du régiment avait d'autres raisons que les

miennes, et je me hâte de dire que ses raisons étaient infiniment

meilleures. Je les tiens pour excellentes: c'était des raisons

militaires. On veut l'indépendance de l'art. Je la veux aussi; j'en suis

jaloux. Il faut que l'écrivain puisse tout dire, mais il ne saurait lui

être permis de tout dire de toute manière, en toute circonstance et à

toutes sortes de personnes. Il ne se meut pas dans l'absolu. Il est en

relation avec les hommes. Cela implique des devoirs; il est indépendant

pour éclairer et embellir la vie; il ne l'est pas pour la troubler et la

compromettre. Il est tenu de toucher avec respect aux choses sacrées.

Et, s'il y a dans la société humaine, du consentement de tous, une chose

sacrée, c'est l'armée.

Certes, à côté de ses grandeurs, elle a, comme toutes les choses

humaines, ses tristes petitesses. C'est chose souffrante, puisque c'est

chose héroïque. On peut mêler quelque pitié au respect qu'elle inspire.

Le poète Alfred de Vigny l'a fait en un temps qui semble lointain, il

l'a fait dans toute la douceur et toute la dignité de son génie. Comme

M. Abel Hermant, il avait servi, non point il est vrai un an comme

soldat, mais plusieurs années comme officier. Il avait quitté le

régiment avec l'épaulette de capitaine. Quelques années après, en 1836,

il publia son beau livre de _Servitude et Grandeur militaires_. Je ne

sache point qu'aucun colonel de cavalerie ait fait brûler sur le fumier

du quartier des exemplaires de cet ouvrage. Je n'ai vu nulle part que le

noble écrivain ait eu la douleur de fâcher quelque ancien brigand de la

Loire, irrité par l'inutilité de sa vieillesse et par le souvenir de sa

gloire. Pourtant, il y a dans ces pages si graves et si tristes des

hardiesses intellectuelles auxquelles M. Abel Hermant ne s'est point

haussé. On y trouve des reproches à l'armée, et un idéal souvent

révolutionnaire, parfois chimérique. L'auteur y déplore l'obéissance

passive du soldat et l'asservissement des volontés à la règle, dont il

ne reconnaît pas assez l'impérieuse nécessité; mais rien d'amer ni de

vil ne se mêle à sa plainte. Jamais il ne cesse d'honorer ceux qu'il

plaint. Il peut tout dire, parce qu'il garde dans tout ce qu'il dit

l'amour des hommes et le respect des vertus ainsi que des souffrances.

Dès le début, il montre la gravité paisible de son coeur et une noblesse

d'âme qui semble aujourd'hui perdue. «Je ferai peu le guerrier, dit-il,

ayant peu vu la guerre; mais j'ai droit de parler des mâles coutumes de

l'armée, où les fatigues et les ennuis ne me furent point épargnés, et

qui trempèrent mon âme dans une patience à toute épreuve en lui faisant

rejeter ses forces dans le recueillement solitaire et l'étude.» Ensuite

il montre l'armée à la fois esclave et reine, et il la salue deux fois,

dans sa misère et dans sa gloire. Il voudrait qu'elle pensât davantage.

Je crois qu'il a tort et que l'armée ne doit pas penser, puisqu'elle ne

doit pas vouloir. Mais avec quelle délicatesse il parle de l'esprit un

peu paresseux et attardé de cette armée, telle qu'il l'avait connue!

«C'est, dit-il, un corps séparé du grand corps de la nation, et qui

semble le corps d'un enfant.» Et comme partout il célèbre chez les chefs

et chez les soldats la vertu des vertus, le sacrifice, qui est la plus

grande beauté du monde et qu'il faut admirer même quand il est

involontaire! Enfin, comme il sait voir la grandeur des petits!

Voilà comment il faut toucher à l'arche, voilà comment il faut parler de

l'armée! M. Abel Hermant reconnaîtra un jour qu'il a, sans le vouloir,

offensé un des sentiments qui nous tiennent le plus au coeur. Il

reconnaîtra qu'il est injuste de ne montrer que les moindres côtés des

grandes choses et de ne voir dans l'armée que les laides humilités de la

vie de garnison. Dans une lettre adressée au ministre de la guerre, et

dont on peut d'ailleurs contester l'opportunité, l'auteur du _Cavalier

Miserey_ a fait une déclaration qui l'honore. «J'ai assez l'esprit

militaire, a-t-il dit, pour approuver absolument la mesure de police

prise par le colonel du 21e chasseurs, s'il a cru voir dans mon livre

une seule phrase qui fût de nature à diminuer aux yeux des hommes le

prestige de leurs supérieurs.»

Pour moi, je ne connais qu'une ligne du fameux ordre que le colonel fit

lire dans le quartier des Chartreux, à Rouen.

C'est celle-ci: «Tout exemplaire du _Cavalier Miserey_ saisi au quartier

sera brûlé sur le fumier, et tout militaire qui en serait trouvé

possesseur sera puni de prison.»

Ce n'est pas une phrase très élégante, j'en conviens; mais je serais

plus content de l'avoir faite que d'avoir écrit les quatre cents pages

du _Cavalier Miserey_. Car je suis sûr qu'elle vaut infiniment mieux

pour mon pays.

La vie littéraire. Première série · 第 16 / 54 题