Je ne connais pas, je ne dois pas connaître le discours que M. Leconte
de Lisle prononcera jeudi prochain à l'Académie française. Mais
j'imagine que ce sera une noble chose, une harangue grave, de style
ample et hautain, un bloc d'esthétique éloquente. Je serais bien surpris
s'il s'y trouvait des anecdotes, des digressions, des curiosités, des
familiarités et si l'on y rencontrait la moindre négligence. On y
contemplera le portrait idéal du poète ou plutôt le portrait du poète
idéal. M. Victor Hugo y sera dignement et largement loué, avec une
inflexibilité dogmatique qui rappellera ces vies de saints écrites en
latin par les grands abbés du XIe siècle, dans un absolu mépris des
choses temporelles et transitoires, et dans l'unique souci de
l'orthodoxie. C'est que M. Leconte de Lisle est un prêtre de l'art,
l'abbé crossé et mitré des monastères poétiques. Mieux que cela encore.
N'est-ce pas M. Paul Bourget qui l'a appelé un pape en exil?
Son discours à l'Académie sera plein de certitude et d'infaillibilité.
Il y faudra admirer l'ampleur imposante des formes liturgiques, et
l'autorité que donne la foi quand on y joint l'exemple de toute une vie.
Voilà l'horoscope que je tire. Tenez-le pour certain, car je suis
astrologue. Je connais les cieux et j'y ai observé M. Leconte de Lisle.
Je ne crains point de prédire, en outre, qu'il y aura dans le discours
du poète un morceau sur le moyen âge. Je devine que ce morceau sera
concis et violent. Je le ferais, au besoin, et il n'y manquerait que le
talent. M. Leconte de Lisle poursuit le moyen âge de sa haine. Et, comme
c'est une haine de poète, elle est très grande et très simple. Elle
ressemble à l'amour. Elle est féconde comme lui; des poèmes magnifiques
en sont sortis (_le Corbeau_, _un Acte de charité_, _les Deux Glaives_,
_l'Agonie d'un saint_, _les Paraboles de Don Guy_, _Hieronymus_, _le
Lévrier de Magnus_). Mais je crois que cette haine, qui est bonne pour
faire des vers, serait mauvaise pour faire de l'histoire. M. Leconte de
Lisle ne voit dans le moyen âge que les famines, l'ignorance, la lèpre
et les bûchers. C'est assez pour écrire des vers admirables quand on est
un poète tel que lui. En réalité, il y a bien autre chose, dans ces
temps qui nous sembleraient moins obscurs si nous les connaissions
mieux. Il y a des hommes qui firent sans doute beaucoup de mal, car on
ne peut vivre sans nuire, mais qui firent plus de bien encore,
puisqu'ils préparèrent le monde meilleur dont nous jouissons
aujourd'hui. Ils ont beaucoup souffert, ils ont beaucoup aimé. Ils ont
procédé, dans des conditions que les invasions et le mélange des races
rendaient très difficiles, à une organisation nouvelle de la société
humaine, qui représente une somme de travail et d'efforts dont on reste
étonné. Ils portèrent au plus haut degré de l'héroïsme les vertus
militaires, qui sont les vertus fondamentales sur lesquels tout l'ordre
humain repose encore aujourd'hui. Ils apportèrent au monde ce qui
l'honore peut-être le plus: l'esprit chevaleresque. Je sais bien qu'ils
étaient violents; mais j'admire les hommes violents qui travaillent d'un
coeur simple à fonder la justice sur la terre et servent à grands coups
les grandes causes.
Il y eut, à côté des chevaliers, des juristes pleins de science et
d'équité. L'oeuvre législative du XIIIe siècle est admirable. Nous avons
de fortes raisons de croire qu'au début de la guerre de Cent ans la
condition des paysans était généralement bonne en France. La féodalité
donna d'excellents résultats avant d'en produire de mauvais; à cet
égard, son histoire est celle de toutes les grandes institutions
humaines. Je me garderai bien d'esquisser en quelques traits un tableau
du moyen âge. Si M. Leconte de Lisle l'a fait en trente-six vers
(_Siècles maudits_ dans les _Poèmes tragiques_,) c'est là un de ces
raccourcis audacieux qui ne sont permis qu'aux poètes. Mais, tandis que
j'écris, mille images éparses de la vie de nos pères brillent et
s'agitent à la fois dans mon imagination; j'en vois de terribles et j'en
vois de charmantes. Je vois de sublimes artisans qui bâtissent des
cathédrales et ne disent point leur nom; je vois des moines qui sont des
sages, puisqu'ils vivent cachés, un livre à la main, _in angello cum
libello_; je vois des théologiens qui poursuivent, à travers les
subtilités de la scolastique, un idéal supérieur; je vois un roi et sa
chevalerie conduits par une bergère. Enfin je vois partout les saintes
choses du travail et de l'amour, je vois la ruche pleine d'abeilles et
de rayons de miel. Je vois la France et je dis: Mes pères, soyez bénis;
soyez bénis dans vos oeuvres qui ont préparé les nôtres, soyez bénis dans
vos souffrances qui n'ont point été stériles, soyez bénis jusque dans
les erreurs de votre courage et de votre simplicité. S'il est vrai,
comme je le crois, que vous valiez moins que nous ne valons, je ne vous
en louerai que davantage. On juge l'arbre à ses fruits. Puissions-nous
mériter la même louange! Puisse-t-on dire un jour que nos enfants sont
meilleurs que nous!
Il peut arriver que M. Leconte de Lisle montre, dans son discours,
quelque dédain de la poésie de ces vieux âges. Or, dans ce cas, que
j'ose prévoir, je lui représenterai respectueusement que cette poésie
fut belle en sa fraîche nouveauté, quelle eut, à son heure, les formes
et les couleurs si douces de la jeunesse, qu'alors elle aidait les
hommes à supporter l'ennui de vivre, qu'elle donnait à chacun la petite
part de beauté dont tous avaient besoin et qu'enfin ces vieilles
chansons de geste sont des _Iliades_ barbares. Après quoi je ne ferai
pas difficulté de reconnaître qu'à la poésie des trouvères, et à celle
des diseurs de lais et de fabliaux, je préfère la poésie moderne, celle
de Lamartine, par exemple, et aussi celle de M. Leconte de Lisle.
On sera surpris, sans doute, que je rapproche ces deux noms. Car il est
vrai que ce n'est point l'usage. Et il est vrai aussi que rien ne
ressemble moins aux vers de Lamartine que les vers de Leconte de Lisle.
Dans ceux-ci on admire un art incomparable. Des autres on a dit
justement qu'on ne sait pas comment c'est fait. Leconte de Lisle veut
tout devoir au talent. Lamartine ne demandait rien qu'au génie. Enfin
les contrastes sont tels qu'il serait superflu et même ridicule de les
marquer davantage. Pourtant je les admire l'un et l'autre bien
sincèrement. Je le fais malgré moi, par plaisir et, comme dit la
Fontaine, «pour que cela m'amuse»; mais n'y serais-je pas amené par une
naturelle inclination, que je voudrais le faire encore par hygiène
intellectuelle.
Cela me paraît un bon exercice pour l'esprit. Il me semble qu'on a moins
de chances de se tromper tout à fait dans son admiration quand on admire
des choses très diverses. Je puis l'avouer sans crainte, après l'avoir
si peu caché: je suis sûr de très peu de choses en ce monde. Je ne parle
que de ce monde, ayant de bonnes raisons pour ne rien dire des autres.
Or, une des choses qui me semblent le plus échapper sur la terre à la
certitude humaine, c'est la qualité d'un vers. J'en fais une affaire de
goût et de sentiment. Je ne croirai jamais qu'il y ait rien d'absolu à
cet égard. M. Leconte de Lisle le croit.
C'est d'ailleurs un sceptique. Il a sur le monde et la vie des idées
très arrêtées. Sa philosophie, qui sut tant de fois, et avec une
tristesse si magnifique, inspirer ses vers, est une philosophie
pyrrhonienne dans laquelle il n'y a pas de place pour une seule
affirmation. Je ne sais si je suis, puisque je ne sais pas ce que c'est
qu'être, dit-il constamment. L'illusion m'enveloppe de toutes parts. La
vie est un rêve, amusé par des images qui n'ont point de signification
possible:
Éclair, rêve sinistre, éternité qui ment,
La Vie antique est faite inépuisablement
Du tourbillon sans fin des apparences vaines.
Eh bien, ce philosophe qui nie si fermement l'absolu, qui croit que tout
est relatif, que ce qui est bon pour l'un est mauvais pour l'autre, et
qu'enfin les choses ne sont que ce qu'on les voit, ce même esprit change
brusquement de manière de voir quand il s'agit de son art. Il ne sait
s'il existe lui-même, mais il sait à n'en point douter, que ses vers
existent absolument.
Il professe que les qualités des choses sont des apparences comme les
choses elles-mêmes sont des illusions, mais il ne doute pas que telle
rime ne soit bonne d'une absolue bonté. Il a de la poésie une conception
dogmatique, religieuse, autocratique. Il déclare qu'un beau vers restera
beau quand le soleil sera éteint et qu'il n'y aura plus d'hommes en qui
cette beauté puisse encore se connaître. Il juge les plus vieux poèmes
d'après des règles qu'il tient pour immuables et divines. Enfin, ce
philosophe incrédule devient, quand il s'agit de son art, le fidèle et
zélé croyant, le grand abbé, le pape que je vous montrais tout à l'heure
dans l'attitude d'un éloquent et fanatique défenseur de l'orthodoxie du
vers.
Et si vous croyez que je l'en blâme, si vous croyez que je prends
plaisir, en faisant cette remarque, à relever les contradictions d'un
esprit supérieur, vous me rendez peu de justice et devinez mal ma
pensée. Je tiens au contraire cette inconséquence pour la chose la plus
heureuse et la meilleure. Elle suffirait à prouver que l'auteur des
_Poèmes barbares_ est plus poète que philosophe, qu'il est poète
d'instinct, de nature, poète avec plénitude, et que tout son être est
poète. Il oublie tout, même ses raisons et sa raison, quand il s'agit de
son art. Cela est heureux et excellent. J'ajouterai que cela est
naturel. Quels que soient nos doutes philosophiques, nous sommes bien
obligés d'agir dans la vie comme si nous ne doutions pas. Voyant une
poutre lui tomber sur la tête, Pyrrhon se serait détourné, encore qu'il
tint la poutre pour une vaine et inintelligible apparence. Il aurait
craint naturellement de prendre du coup l'apparence d'un homme écrasé.
Eh bien, pour M. Leconte de Lisle, l'action, ce sont les vers. Quand il
pense, il doute. Dès qu'il agit, il croit. Il ne se demande pas alors si
un beau vers est une illusion dans l'éternelle illusion, et si les
images qu'il forme au moyen des mots et de leurs sons rentrent dans le
sein de l'éternelle Maïa avant même d'en être sortis. Il ne raisonne
plus; il croit, il voit, il sait. Il possède la foi et avec elle
l'intolérance qui la suit de près.
On ne sort jamais de soi-même. C'est une vérité commune à tout le monde,
mais qui paraît plus sensible dans certaines natures, dont l'originalité
est nette et le caractère arrêté. La remarque est intéressante à faire à
propos de l'oeuvre de M. Leconte de Lisle. Ce poète impersonnel, qui
s'est appliqué avec un héroïque entêtement à rester absent de son oeuvre,
comme Dieu de la création qui n'a jamais soufflé mot de lui-même et de
ce qui l'entoure, qui a voulu taire son âme et qui, cachant son propre
secret, rêva d'exprimer celui du monde, qui a fait parler, les dieux,
les vierges et les héros de tous les âges et de tous les temps en
s'efforçant de les maintenir dans leur passé profond, qui montre tour à
tour, joyeux et fier de l'étrangeté de leur forme et de leur âme,
Bhagavat, Cunacepa, Hypatie, Niobé, Tiphaine et Komor, Naboth, Qaïn[7],
Néférou-ra, le barde de Temrah, Angantyr, Hialmar, Sigurd, Gudrune,
Velléda, Nurmahal, Djihan-Ara, dom Guy, Mouça-el-Kébyr, Kenwarc'h,
Mohâmed-ben-Amar-al-Mançour, l'abbé Hiéronymus, la Xiména, les pirates
malais et le condor des Cordillères, et le jaguar des pampas, et le
colibri des collines, et les chiens du Cap, et les requins de
l'Atlantique, ce poète finalement ne peint que lui, ne montre que sa
propre pensée, et, seul présent dans son oeuvre, ne révèle sous toutes
ces formes qu'une chose: l'âme de Leconte de Lisle.
Mais c'est assez. Les plus grands n'ont pas fait davantage. Ils n'ont
parlé que d'eux. Sous de faux noms, ils n'ont montré qu'eux-mêmes.
L'historien d'Israël, le nouveau traducteur de la Bible, M. E. Ledrain,
a dit un jour dans la _Revue positive_ que M. Renan faisait son portrait
dans toutes ses histoires et qu'il s'était représenté notamment, dans
_l'Antéchrist_, sous les traits de Néron. M. Renan n'en reste pas moins
le plus sage des hommes. Il faut entendre la proposition de M. Ledrain
dans un sens tout à fait philosophique et esthétique. En ce sens, je
répète que M. Leconte de Lisle s'est peint dans toutes ses figures et
surtout dans son Qaïn. Et qu'est-ce en effet le Qaïn des _Poèmes
barbares_, sinon un homme farouche, solitaire, timide, irrité, faible,
parfois délicieusement attendri, mais cachant ses larmes sous un souci
orgueilleux, un esprit violent, qui se représente la vie et les hommes
avec une ample simplicité, qui raisonne avec une logique étroite mais
sûre, un philosophe pessimiste pour qui Dieu est le principe du mal
puisqu'il est le principe de la vie et que la vie est tout entière
mauvaise, un artiste dédaigneux des nuances, sonore et abondant en
images éclatantes, un poète?
Mais alors pourquoi, dira-t-on, pourquoi notre poète chercha-t-il si
loin, dans le nord Scandinave et dans l'antique Asie, des formes et des
couleurs. Pourquoi? Parce que sans doute ces couleurs et ces formes
étaient les vêtements nécessaires de sa pensée et le vrai corps de son
âme poétique. Y a-t-il donc du mal à se vêtir et à s'incarner de la
sorte? N'est-ce pas plutôt un heureux instinct qui pousse le poète dans
les pays lointains et dans les âges reculés? Il y trouve le mystère et
l'étrangeté, dont il a tant besoin, car il n'y a de poésie que dans ce
que nous ne connaissons pas. Il n'y a de poésie que dans le désir de
l'impossible ou dans le regret de l'irréparable.
M. Leconte de Lisle a au plus haut degré le don du rythme et de l'image.
Quand à l'émotion, il la possède sous la forme la plus noble et la plus
haute: il est riche en émotions intellectuelles. Il nous trouble avec de
pures pensées. Mais il y a pour le coeur de l'homme des émotions plus
intimes et plus douces; et celles-là, quoi qu'on dise et quoi qu'il
dise, ne sont pas absentes de son oeuvre. Je n'aurais pas grand'peine à
prouver que parfois M. Leconte de Lisle est un élégiaque. Pour cela, je
rappellerais _le Manchy_:
Tu t'en venais ainsi, par ces matins si doux.
De la montagne à la grand'messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,
Au pas rythmé de tes Hindous.
Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,
Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers
Ô charme de mes premiers rêves.
Ces vers sont voisins de la jeunesse du poète. On en trouve l'écho pur
et clair dans un poème tout récent, _l'Illusion suprême_.
Ô chère vision, toi qui répands encore,
De la plage lointaine où tu dors à jamais,
Comme un mélancolique et doux reflet d'aurore
Au fond d'un coeur obscur et glacé désormais!
Les ans n'ont pas pesé sur ta grâce immortelle,
La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté;
_Il_ te revoit avec tes yeux divins, et telle
Que tu lui souriais en un monde enchanté.
L'âme et la voix du poète ont gardé, après tant d'années, leur pureté
première. Si M. Leconte de Lisle se montre surtout héroïque et
descriptif, certains de ses vers, les plus beaux peut-être, trahissent
un élégiaque timide et fier, un héroïque, un descriptif et un méditatif.