M. GUY DE MAUPASSANT ET LES CONTEURS FRANÇAIS

Oui, je les appellerai tous! Diseurs de fabliaux, de lais et de

moralités, faiseurs de soties, de diableries et de joyeux devis,

jongleurs et vieux conteurs gaulois je les appellerai et les défierai

tous! Qu'ils viennent et qu'ils confessent que leur gaie science ne vaut

pas l'art savant et délié de nos conteurs modernes! Qu'ils s'avouent

vaincus par les Alphonse Daudet, les Paul Arène et les Guy de

Maupassant! J'appellerai d'abord les ménestrels qui, du temps de la

reine Blanche, allaient de château en château, disant leur lai, comme

les grues dont parle Dante dans le sixième chant de son _Enfer_. Ceux-là

contaient en vers; mais leurs vers avaient moins de grâce que la prose

de notre Jean des Vignes. La mesure et la rime n'étaient pour eux qu'un

aide-mémoire et un guide-âne. Ils employaient l'une et l'autre pour

retenir facilement et réciter sans peine leurs petites histoires. Le

vers, étant utile, pouvait alors se passer d'être beau. Au XIIIe siècle,

l'un récitait _la Housse coupée en deux_, où l'on voit un seigneur qui

chasse de la maison son vieux père infirme et pauvre, et qui le rappelle

ensuite, de peur d'éprouver de la part de son fils un semblable

traitement. L'autre disait comment le changeur Guillaume eut non

seulement cent livres du moine qui pensait «decevoir» sa femme, mais

encore un cochon par-dessus le marché.

En ce temps, chez les conteurs, la forme était rude et le fond à

l'avenant. Çà et là toutefois naissaient quelques jolis lais, comme

celui de l'oiselet, dans lequel on entend un rossignol donner à un

vilain les préceptes d'une pure sagesse, ou comme le _Graélent_ de Marie

de France. Encore ce _Graélent_ est-il mieux fait pour nous surprendre

que pour nous plaire. Je vous en fais juge:

«Il y avait, dit la poétesse Marie de France, il y avait proche la ville

une épaisse forêt traversée par une rivière. Le chevalier Graélent y

alla pensif et dolent. Après avoir erré quelque temps sous la futaie, il

vit dans un buisson une biche blanche fuir à son approche. Il la

poursuivit sans penser l'atteindre, et il parvint ainsi à une clairière

où coulait une fontaine limpide. Dans cette fontaine s'ébattait une

demoiselle toute nue. En la voyant svelte, riante, gracieuse et blanche,

Graélent oublia la biche.»

La bonne Marie conte la suite avec un naturel parfait: Graélent trouve

la demoiselle à son gré et «la prie d'amour». Mais, voyant bientôt que

ses prières sont vaines, «il l'entraîne de force au fond du bois, fait

d'elle ce qui lui plaît et la supplie très doucement de ne point se

fâcher, en lui promettant de l'aimer loyalement et de ne la quitter

jamais. La demoiselle vit bien qu'il était bon chevalier, courtois et

sage.--«Graélent, dit-elle, quoique vous m'ayez surprise, je ne vous en

aimerai pas moins; mais je vous défends de dire une parole qui puisse

découvrir nos amours. Je vous donnerai beaucoup d'argent et de belles

étoffes. Vous êtes loyal, vaillant et beau.» La poétesse Marie ajoute

que dès lors Graélent vécut en grande joie. C'était un bel ami.

Vraiment, les conteurs du XIIIe siècle disent les choses avec une

incomparable simplicité. J'en trouve un exemple dans la célèbre histoire

d'_Amis et Amiles_.

«Arderay jura qu'Amiles avait déshonoré la fille du roi; Amis jura

qu'Arderay en avait menti. Ils se lancèrent l'un contre l'autre et se

battirent depuis l'heure de tirce jusqu'à none. Arderay fut vaincu et

Amis lui coupa la tête. Le roi était en même temps triste d'avoir perdu

Arderay et joyeux de voir sa fille lavée de tout reproche. Il la donne

en mariage à Amis, avec une grande somme d'or et d'argent. Amis devint

lépreux par la volonté de Notre-Seigneur. Sa femme, qui se nommait

Obias, le détestait. Elle avait essayé plusieurs fois de l'étrangler...»

Voilà un narrateur qui ne s'étonne de rien! C'est à compter du quinzième

siècle que nous rencontrons, non plus des chanteurs ambulants, mais de

vrais écrivains, capables de faire un bon récit. Tel est l'auteur du

_Petit Jehan de Saintré_. Il n'aimait pas les moines; c'est une

disposition commune à tous les vieux conteurs; mais il savait dire. Tels

sont les gentilshommes du dauphin Louis, qui composèrent à Genappe en

Brabant, de 1456 à 1461, le recueil connu sous le titres des _Cent

Nouvelles nouvelles du roi Louis XI_. L'invention en semble un peu

maigre; mais le style en est vif, sobre, nerveux. C'est du bon vieux

français. Ces contes ne manquent pas d'esprit; ils sont courts et il y

en a bien dix au cent qui font sourire encore aujourd'hui. Ne

trouvez-vous point fort agréable, par exemple, l'histoire de ce bon curé

de village qui aimait tendrement son chien? La pauvre bête étant morte,

le bonhomme, sans penser à mal, la mit en terre sainte, dans le

cimetière où les chrétiens du lieu attendaient en paix le jugement

dernier et la résurrection de la chair. Par malheur, l'évêque en eut

vent. C'était un homme avare et dur. Il manda l'ensevelisseur et lui fit

de grands reproches. Il l'allait mettre en prison, quand l'autre «parla

de bref» ainsi qu'il suit:

--En vérité, monseigneur, si vous eussiez connu mon bon chien, à qui

Dieu pardonne, comme j'ai fait, vous ne seriez pas tant ébahi de la

sépulture que je lui ai ordonnée.

Et lors commença à dire baume de son chien:

--Ainsi pareillement s'il fut bien sage en son vivant, encore le fut-il

plus à sa mort: car il fit un très beau testament, et pour ce qu'il

savait votre nécessité et indigence, il vous ordonna cinquante écus d'or

que je vous apporte.

L'évêque, ajoute le conteur, approuva ensemble le testament et la

sépulture. Ces conteurs-là et surtout ceux qui les suivent, je ne les

appelle pas pour confesser leur défaite, mais pour former un aimable et

glorieux cortège aux derniers venus.

Au seizième siècle, la nouvelle fleurit, grimpe et s'épanouit dans tout

le champ des lettres; elle emplit des recueils multiples; elle se glisse

dans les plus doctes ouvrages entre des dissertations savantes et même

un peu pédantes.

Béroald de Verville, Guillaume Boucher, Henri Estienne, Noël du Fail, le

plus varié et le plus riche des «novellistes» d'alors, content à l'envi.

La reine de Navarre fait de son _Heptaméron_ le recueil «de tous les

mauvais tours que les femmes ont joués aux pauvres hommes». Je ne parle

ni de Rabelais ni de Montaigne. Pourtant ils ont conté tous deux, et

mieux que personne. Au dix-septième siècle, la nouvelle s'habille à

l'espagnole, porte la cape et l'épée, et devient tragi-comique. Le

malheureux Scarron en fit voir plusieurs ainsi équipées. Il en est chez

lui deux entre autres, _les Hypocrites_ et _le Châtiment de l'avarice_,

dans lesquelles Molière trouva quelques traits qui ne déparent ni son

_Avare_ ni son _Tartufe_. Le grand homme fit au cul-de-jatte en le

pillant beaucoup d'honneur. Encore l'avare espagnol de la nouvelle

a-t-il un air picaresque assez plaisant: «Jamais bout de chandelle ne

s'allumait dans sa chambre s'il ne l'avait volé; et, pour le bien

ménager, il commençait à se déshabiller dans la rue, dès le lieu où il

avait pris la lumière, et, en entrant dans sa chambre, il l'éteignait et

se mettait au lit. Mais, trouvant encore qu'on se couchait à moins de

frais, son esprit inventif lui fit faire un trou dans la muraille, qui

séparait sa chambre de celle d'un voisin, qui n'avait pas plutôt allumé

sa chandelle que Marcos (c'est le nom de l'avare) ouvrait son trou et

recevait par là assez de lumière pour ce qu'il avait à faire. Ne pouvant

se dispenser de porter une épée, à cause de sa noblesse, il la portait

un jour à droite, et l'autre à gauche, afin qu'elle usât ses chausses en

symétrie.» Je conviens avec Racine que ce Scarron écrit comme un fiacre.

Mais il sait peindre. Voici, par exemple, un trait bien jeté: Notre

avare est amoureux. Il rentre au logis fort troublé, mais encore

attentif à ne rien perdre. «Il tire de sa poche un bout de bougie, le

pique au bout de son épée et, l'ayant allumé à une lampe qui brûlait

devant le crucifix public d'une place voisine, non sans faire une

oraison jaculatoire pour la réussite de son mariage, il ouvre avec un

passe-partout la porte de la maison où il couchait, et se va mettre dans

son méchant lit, plutôt pour songer à son amour que pour dormir.» Voilà,

ce me semble, un bon motif pour un dessin à la plume de M. Henri Pille.

Je ne veux m'attarder ni aux _Caquets de l'accouchée_, ni aux histoires

de laquais de Charles Sorel, ni aux récits bourgeois de Furetière, ni

aux contes de fées. Quant au dix-huitième siècle, c'est l'âge d'or du

conte. La plume court et rit dans les doigts d'Antoine Hamilton, dans

ceux de l'abbé de Voisenon, dans ceux de Diderot, dans ceux de Voltaire.

_Candide_ est bâclé en trois jours pour l'immortalité. Alors tout le

monde conte avec esprit et philosophie. Avez-vous lu les historiettes de

Caylus et connaissez-vous Galichet? Galichet était un sorcier. «C'est

lui qui fit passer pour l'âme d'un jacobin une grande fille habillée de

blanc, qui venait toutes les nuits voir le père procureur. C'est lui qui

fit pleuvoir des chauves-souris sur le couvent des religieuses de

Montereau, le jour que les mousquetaires y arrivèrent. C'est lui qui fit

paraître tout les soirs un lapin blanc dans la chambre de madame

l'abbesse...» Mais je crois que Galichet me fait dire des sottises. Oh!

les aimables gens, et comme ils étaient intelligents et gais! Oui, gais.

Et savez-vous comment s'appelle la gaieté des gens qui pensent? Elle

s'appelle le courage de l'esprit. C'est pourquoi j'estime infiniment ces

marquis et ces philosophes qui découvraient en souriant le néant des

choses, et qui écrivaient des contes sur le mal universel. Le chevalier

de Boufflers, hussard et poète, a fait pour sa part un petit conte qui

est si gracieux, si philosophique, si grave et si léger, si impertinent

à la fois et si indulgent, qu'on ne peut l'achever sans un sourire

mouillé d'une larme. C'est _Aline reine de Golconde_. Aline était

bergère; elle perdit un jour son pot au lait et son innocence, et se

jeta dans les plaisirs. Mais elle devint sage quand elle fut vieille.

Alors elle trouva le bonheur. «Le bonheur, dit-elle, c'est le plaisir

fixé. Le plaisir ressemble à la goutte d'eau; le bonheur est pareil au

diamant.» Nous voici au dix-neuvième siècle; vous désignez avec moi

Stendhal, Charles Nodier, Balzac, Gérard de Nerval, Mérimée et tant

d'autres dont les noms se pressent si fort, que je n'ai pas même le

temps de les écrire.

Parmi ceux-là les uns ont la douceur, les autres la force. Aucun la

gaieté. La révolution française a guillotiné les grâces légères, elle a

proscrit le sourire facile. La littérature ne rit plus depuis près d'un

siècle.

Nous avons fait à M. Guy de Maupassant un assez beau cortège de conteurs

anciens et modernes. Et c'était justice.

M. de Maupassant est certainement un des plus francs conteurs de ce

pays, où l'on fit tant de contes, et de si bons. Sa langue forte,

simple, naturelle, a un goût de terroir qui nous la fait aimer

chèrement. Il possède les trois grandes qualités de l'écrivain français,

d'abord la clarté, puis encore la clarté et enfin la clarté. Il a

l'esprit de mesure et d'ordre qui est celui de notre race. Il écrit

comme vit un bon propriétaire normand, avec économie et joie. Madré,

matois, bon enfant, assez gabeur, un peu faraud, n'ayant honte que de sa

large bonté native, attentif à cacher ce qu'il y a d'exquis dans son

âme, plein de ferme et haute raison, point rêveur, peu curieux des

choses d'outre-tombe, ne croyant qu'à ce qu'il voit, ne comptant que sur

ce qu'il touche, il est de chez nous, celui-là; c'est un pays! De là

l'amitié qu'il inspire à tout ce qui sait lire en France. Et, malgré ce

goût normand, en dépit de cette fleur de sarrasin qu'on respire par

toute son oeuvre, il est plus varié dans ses types, plus riche dans ses

sujets qu'aucun autre conteur de ce temps. On ne trouve guère

d'imbéciles ni de coquins qui ne soient bons pour lui et qu'il ne mette

en passant dans son sac. Il est le grand peintre de la grimace humaine.

Il peint sans haine et sans amour, sans colère et sans pitié, les

paysans avares, les matelots ivres, les filles perdues, les petits

employés abêtis par le bureau et tous les humbles en qui l'humilité est

sans beauté comme sans vertu. Tous ces grotesques et tous ces

malheureux, il nous les montre si distinctement, que nous croyons les

voir devant nos yeux et que nous les trouvons plus réels que la réalité

même. Il les fait vivre, mais il ne les juge pas. Nous ne savons point

ce qu'il pense de ces drôles, de ces coquins, de ces polissons qu'il a

créés et qui nous hantent. C'est un habile artiste qui sait qu'il a tout

fait quand il a donné la vie. Son indifférence est égale à celle de la

nature: elle m'étonne, elle m'irrite. Je voudrais savoir ce que croit et

sent en dedans de lui cet homme impitoyable, robuste et bon. Aime-t-il

les imbéciles pour leur bêtise? Aime-t-il le mal pour sa laideur? Est-il

gai? Est-il triste? S'amuse-t-il lui-même en nous amusant? Que croit-il

de l'homme? Que pense-t-il de la vie? Que pense-t-il des chastes

douleurs de mademoiselle Perle, de l'amour ridicule et mortel de miss

Harriett et des larmes que la fille Rosa répandit dans l'église de

Virville, au souvenir de sa première communion? Peut-être, se dit-il,

qu'après tout la vie est bonne? Du moins se montre-t-il çà et là très

content de la façon dont on la donne. Peut-être se dit-il que le monde

est bien fait, puisqu'il est plein d'êtres mal faits et malfaisants dont

on fait des contes. Ce serait, à tout prendre, une bonne philosophie

pour un conteur. Toutefois, on est libre de penser, au contraire, que M.

de Maupassant est en secret triste et miséricordieux, navré d'une pitié

profonde, et qu'il pleure intérieurement les misères qu'il nous étale

avec une tranquillité superbe.

Il est unique, vous le savez, pour peindre les villageois tels que la

malédiction d'Adam les a faits et défaits. Il nous en montre un, entre

autres, dans une admirable nouvelle, un tout en nez, sans joues, l'oeil

rond, fixe, inquiet et sauvage, la tête d'un pauvre coq sous un antique

chapeau de forme haute à poil roussi et hérissé. Enfin le paysan que

nous voyons tous et que nous sommes étonnés de voir près de nous, tant

il nous semble différent de nous. Il y a quinze ans environ, un jour

d'été, nous nous promenions, M. François Coppée et moi, sur une petite

plage normande à demi déserte, sauvage, triste, où le chardon bleu des

grèves séchait dans le sable. Au milieu de notre promenade, nous

rencontrâmes un homme du pays, cagneux, tordu, disloqué, pourtant

robuste, avec un cou pelé de vautour et un regard rond d'oiseau. En

marchant, il faisait à chaque pas une grimace énorme et qui n'exprimait

absolument rien. Je ne pus m'empêcher de rire; mais, ayant interrogé

d'un coup d'oeil mon compagnon, je lus sur son visage une telle

expression de pitié, que j'eus honte de ma gaieté si peu partagée.

--Il ressemble à Brasseur, dis-je assez platement, pour m'excuser.

--Oui, me répondit le poète, et Brasseur fait rire. Mais celui-là n'est

pas laid pour rire. C'est pourquoi je ne ris pas.

Cette rencontre avait donné à mon compagnon une sorte de malaise. M. de

Maupassant, qui est aussi un poète, ne souffre-t-il point de voir les

hommes tels que ses yeux et son cerveau les lui montrent, si laids, si

méchants et si lâches, bornés dans leurs joies, dans leurs douleurs et

jusque dans leurs crimes, par une irrémédiable misère? Je ne sais. Je

sais seulement qu'il est pratique, qu'il ne baye point aux nuées, et

qu'il n'est pas homme à chercher des remèdes pour des maux incurables.

J'inclinerais à croire que sa philosophie est contenue tout entière dans

cette chanson si sage que les nourrices chantent à leurs nourrissons et

qui résume à merveille tout ce que nous savons de la destinée des hommes

sur la terre:

Les petites marionnettes

Font, font, font,

Trois petits tours

Et puis s'en vont.

La vie littéraire. Première série · 第 13 / 54 题