_Revue internationale, année 1886-1887._
J'avais l'honneur de causer hier avec un homme politique fort attaché au
parti républicain modéré, qu'il honore par sa correction et sa
mélancolie. Il me parla de Benjamin Constant comme d'un père, avec
respect et vénération. On eût dit, à l'entendre, un sage, un Solon,
presque un Lycurgue. Il ne m'appartenait pas d'en disputer avec un tel
interlocuteur. D'ailleurs, on ne peut nier l'autorité de Benjamin
Constant en matière de droit constitutionnel. Mais j'étais tenté de
sourire intérieurement en songeant à la source de ces idées politiques
dont la sagesse et la gravité imposent, et en me représentant les
faiblesses du Solon de 1828.
Né à Lausanne, d'une famille originaire de l'Artois, Benjamin Constant
mêlait dans ses veines le sang des capitaines huguenots à celui des
pasteurs qui chantaient des psaumes aux soldats du Seigneur, dans les
batailles. Sa mère, douce et maladive, mourut en lui donnant la vie. Son
père, d'un caractère ironique et timide, ne lui inspira jamais de
confiance. Il fut soumis jusqu'à l'âge de quatorze ans à une éducation
sévère qui desséchait son coeur en exaltant son amour-propre. Il passa
deux années de son adolescence dans une université d'Allemagne, livré à
lui-même, au milieu de succès qui lui faisaient tourner la tête. Il
confesse y avoir fait d'énormes sottises. De seize à dix-huit ans, il
étudia à Édimbourg. Puis il vint à Paris.
À dix-huit ans, ambitieux, joueur et amoureux, il nourrissait les trois
flammes qui devaient dévorer lentement et misérablement sa vie. Ce fut à
Coppet, le 19 septembre 1794, qu'il vit pour la première fois madame de
Stal. On sait que cette rencontre décida de sa destinée et le jeta dans
la politique à la suite de cette femme illustre. Il se fit connaître par
plusieurs écrits et fut appelé au Tribunat après le 18 brumaire; mais
son opposition à la tribune et dans le salon de madame de Staël le fit
bientôt éliminer et exiler. C'est alors qu'il se rendit à Weimar, où la
grande-duchesse lui fit le meilleur accueil.
J'éprouve quelque embarras à rappeler la suite d'une vie si connue. On
sait que Benjamin Constant se maria une seconde fois en Allemagne et que
cette seconde union, plus orageuse que la première, lui fut aussi plus
supportable. Rentré en France en 1814, il se rallia à la monarchie
constitutionnelle. Le 19 mars 1815, alors que Napoléon, revenu de l'île
d'Elbe, était déjà à Fontainebleau, Benjamin Constant écrivit dans les
_Débats_, sous une inspiration qui a été tardivement révélée, un
véhément article que termine une phrase trop célèbre: «Je n'irai pas,
misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir
l'infamie par le sophisme et balbutier des mots profanés pour racheter
une vie honteuse.» Un mois s'était à peine écoulé que Benjamin Constant,
conseiller d'État de l'empereur, rédigeait l'acte additionnel. Banni
comme traître par la deuxième Restauration, il put rentrer en France dès
1816. En 1819, il fut envoyé à la Chambre des députés, où il resta
jusqu'à la fin le chef éloquent de l'opposition constitutionnelle. La
révolution de 1830, sa fille reconnaissante, l'appela à la présidence du
conseil d'État. Mort le 8 décembre 1830, il eut des funérailles
populaires.
Voilà les lignes principales de sa vie. Elles sont brisées et
contrariées. Si l'on pénètre dans le détail des actions, si l'on entre
dans l'âme, on découvre des contradictions qui étonnent, des luttes
intestines dont la violence effraye, et l'on se dit: Il y avait en cet
homme plusieurs hommes qui eussent fait de belles et grandes choses
s'ils n'avaient été contraints, par une union intolérable et
indissoluble, de s'entre-dévorer.
Celui qui devait rédiger l'acte additionnel, collaborer au _Mercure_ de
1816 et, aux heures critiques, défendre la liberté à la tribune de la
Chambre, celui-là n'était pas né avec un généreux amour des hommes. Il
n'était lié à eux par aucune sympathie. Quand il put les connaître, il
les méprisa.
«Je ménage les autres, mais je ne les aime pas. De là vient qu'on me
hait peu et qu'on ne m'aime guère.--Je ne m'intéresse guère plus à moi
qu'aux autres.» Sismondi lui reproche de ne jamais parler sérieusement.
«C'est vrai, dit-il, je mets trop peu d'intérêt aux personnes et aux
choses, dans la disposition où je suis, pour chercher à convaincre. Je
me borne donc au silence et à la plaisanterie. La meilleure qualité que
le ciel m'ait donnée, c'est celle de m'amuser de moi-même.» Dans ces
dispositions, il lui était difficile de nourrir des illusions sur les
bienfaits de la liberté. Il s'était montré favorable aux débuts de la
Révolution, mais sans ardeur et sans beaucoup d'espoir. Il écrivait en
1790: «Le genre humain est né sot et mené par les fripons. C'est la
règle; mais, entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et
aux Barnave plutôt qu'aux Sartine et aux Breteuil.»
Ce n'est pas là certes l'accent du tribun libéral. Ce front est encore
glacé. Un souffle embrasé sorti des lèvres d'une femme l'échauffera six
ans plus tard. Benjamin Constant a puisé toutes ses inspirations sur des
lèvres aimées; ce sont les femmes qui ont réglé ses opinions, ses
discours et ses actes. Madame de Staël est pendant dix ans sa conscience
et sa lumière. C'est ensuite à madame Récamier qu'il demande vainement
avec des larmes ce qu'il faut faire et ce qu'il faut croire.
Il ne prenait point les idées des femmes; il était trop intelligent pour
cela. Mais, comme il les aimait, il pensait pour elles, et de la manière
qu'elles voulaient. Seul, il était incapable de prendre un parti. Jamais
homme ne fut plus indécis. Les idées naissaient trop nombreuses et trop
agiles dans son cerveau. Elles s'y formaient, non comme une armée en
solides bataillons carrés, mais en troupe légère, comme les abeilles des
poètes et des philosophes attiques, ou comme les danseuses des ballets,
dont les groupes se composent et se décomposent sans cesse avec
harmonie. Il avait l'esprit d'imagination et l'esprit d'examen. Avec la
réflexion tout devient difficile. Les politiques sont comme les chevaux,
ils ne peuvent marcher droit sans oeillère. Le malheur de Benjamin
Constant fut de n'en avoir pas. Il le savait et il tendait le front au
bandeau.
J'ai dit qu'il aimait les femmes. C'est presque vrai: il les aurait
aimées s'il avait pu, et s'il n'avait été aussi incapable d'aimer que de
croire. Du moins savait-il qu'elles seules donnent quelque prix à la vie
et que ce monde, qui n'est que mauvais, serait, sans elles, tout à fait
inhabitable. Ce sentiment, qui remplit les trois quarts de sa vie, lui
fit faire des fautes éclatantes, lui dicta des pages heureuses; et,
maintenant encore, il assure à sa mémoire une sorte d'attrait auquel
nous ne pouvons résister. Je ne dirai pas que Benjamin Constant s'aimait
dans les femmes, car il n'avait pas plus de goût pour lui-même que pour
les autres. Mais il se désennuyait en elles et, à force de chercher la
passion, il faillit bien l'atteindre une fois. Ses débuts furent
heureux. À dix-huit ans, il aima une femme de quarante-cinq ans qui
avait de l'esprit. Il resta son ami. Une autre liaison se serait
terminée avec la même douceur si madame de Staël l'avait voulu. Mais,
cette fois, Benjamin eut le malheur d'être aimé encore quand il n'aimait
plus. C'est là le dénouement le plus fréquent des liaisons qui unissent
les personnes sans joindre les intérêts. Car l'homme a atteint son but
par la possession, tandis que la femme attend du don qu'elle a fait une
reconnaissance infinie. Elle se plaint qu'on l'a trompée, comme si un
homme pouvait aimer sans se tromper d'abord soi-même! L'hôte de Coppet
essuya les plus violents orages qui aient jamais fondu sur la tête d'un
parjure. C'est un épisode sur lequel il ne reste plus rien à dire. Nous
ne connaissons que trop ces fureurs de femme, ces déchirements, cette
longue et cruelle rupture. Nous avons entendu les plaintes amères de
notre malheureux héros et nous avons retrouvé, dans le roman
autobiographique d'_Adolphe_, l'écho adouci de ces plaintes. Adolphe
compatit au douloureux étonnement de l'âme qu'il a trompée; il comprend
qu'il y a quelque chose de sacré dans cette âme qui souffre parce
qu'elle aime. Où il n'avait senti d'abord que des ardeurs importunes, il
sent la chaleur auguste d'un coeur vivant et transpercé.
Lorsqu'il avait trente-cinq ans et qu'il n'aimait plus, il disait: «Mon
coeur est trop vieux pour s'ouvrir à des liaisons nouvelles.» Mais,
quinze ans plus tard, il se sentait jeune encore et courait aux orages.
En cela, il fut semblable aux autres hommes. J'ai entendu pour ma part
bien des gens s'écrier, à quarante ans, à trente ans même, qu'ils se
sentaient vieux et atteints d'une caducité morale qu'ils savaient sans
remède. Je les ai retrouvés, dix et vingt ans après, vantant leur
jeunesse inépuisable.
J'ai dit que Benjamin Constant faillit aimer tout à fait. C'est madame
Récamier, avec «sa figure d'ange et de pensionnaire», qui fit ce
demi-miracle. Elle le rendit fou rien qu'en défaisant ses gants:
_Facie tenerisque lacertis
Devovet_...
Le fit-elle sans le vouloir? Benjamin Constant ne le croyait pas, et il
est bien probable qu'il avait raison.
Il lui écrivit des lettres où l'on sent la flamme. Il lui disait:
«Aimer, c'est souffrir, mais aussi c'est vivre. Et, depuis si longtemps,
je ne vivais plus!» Il écrivit pour elle dans les _Débats_ le fameux
article du 19 mars 1815. Mais la divine Juliette avait des secrets pour
transformer les amours les plus violentes en des amitiés paisibles. Elle
savait, à l'exemple de sainte Cécile, faire, du canapé où le peintre
David nous la montre à demi couchée, une chaire d'abstinence et changer
en agneaux timides ceux qu'elle avait reçus comme des lions
dévastateurs. Benjamin, après dix mois de rugissements, finit en agneau.
Ayant tenté vainement une dernière fois de masquer sous les images de
l'amour l'affreuse réalité de la vie, il entra, la mort au coeur, dans sa
vieillesse glacée.
«Quand l'âge des passions est passé, dit-il, que peut-on désirer, si ce
n'est d'échapper à la vie avec le moins de douleur possible?»
On peut juger sévèrement cet homme, mais il y a une grandeur qu'on ne
lui refusera pas: il fut très malheureux et cela n'est point d'une âme
médiocre. Oui, il fut très malheureux. Il souffrit cruellement de
lui-même et des autres. Et il n'était pas de ces vrais amoureux qui
aiment leur mal, quand c'est une femme ou un dieu qui le leur donne.. Il
traîna soixante ans sur cette terre de douleurs l'âme la plus lasse et
la plus inquiète qu'une civilisation exquise ait jamais façonnée pour le
désenchantement et l'ennui. Il ne pouvait vivre ni avec les hommes ni
seul. «Le monde me fatigue les yeux et la tête, disait-il.--Je suis
abîmé d'avoir été si longtemps dans le monde. Quel étouffoir pour toute
espèce de talent!» Il s'écriait: «Solitude! solitude! plus nécessaire
encore à mon talent qu'à mon bonheur.--Je ne puis dépeindre ma joie
d'être seul.» Et, le lendemain, il se rejetait dans le monde, où son
orgueil, la sécheresse de son coeur et la délicatesse de son esprit lui
préparaient de rares tortures. Un jour, voyant clair dans l'abîme de son
âme, il s'écria: «Au fond, je ne puis me passer de rien!» Il lui fallait
tout, et il manquait de tout. Joie, vertu, bonheur, fierté,
contentement, tout se desséchait entre ses doigts arides. Et il en avait
d'étranges impatiences: «C'est trop fort de n'avoir ni le plaisir auquel
on sacrifie sa dignité, ni la dignité à laquelle on sacrifie le
plaisir!» Que n'a-t-il pas souhaité? Quel enchantement ce désenchanté
n'a-t-il pas rêvé? Il appelle, en même temps, la gloire et l'amour. Il
veut emplir le monde de son nom et de sa pensée, et, tout à coup,
rencontrant, dans une petite ville d'Allemagne, un vieux moine occupé
depuis trente ans à ranger des curiosités naturelles sur les planches
d'une armoire, il envie la sérénité, le calme et la douceur de ce
bonhomme. Il veut toutes les joies, celles des grands et celles des
humbles, celles des fous et celles des sages. Le _Faust_ de Goethe lui
paraît médiocre. C'est que Faust n'avait que des désirs naïfs à côté des
siens et semblait raisonnable auprès de lui. Il ne croit à rien et il
s'efforce de goûter les délices dont l'amour divin remplit les âmes
pieuses.
Ayant conçu un livre contre toutes les religions, il compose, de bonne
foi, un livre en faveur de toutes les religions. Il s'en confesse au duc
de Broglie: «J'avais réuni, dit-il, trois ou quatre mille faits à
l'appui de ma première thèse; ils ont fait volte-face à commandement et
chargent maintenant en sens opposé! Quel exemple d'obéissance passive!»
Il n'a pas de foi et il croit à tous les mystères, même à ceux
qu'enseignait madame de Krudener, au temps de sa vieillesse pénitente,
agitée et mystique. En 1815, il lui arrivait de passer des nuits dans le
salon de cette dame, tantôt à genoux, en prière, tantôt étendu sur le
tapis, en extase, demandant madame Récamier à Dieu!
Jamais homme ne fut plus exigeant envers la vie et jamais homme ne lui
garda plus de rancune de l'avoir déçu. Le sentiment de l'incertitude
humaine l'emplit de douleur: «Tout, dit-il, me semble précaire et prêt à
m'échapper.--Une impression que la vie m'a faite et qui ne me quitte
pas, c'est une sorte de terreur de la destinée. Je ne finis jamais le
récit d'une journée, en inscrivant la date du lendemain, sans un
sentiment d'inquiétude sur ce que ce lendemain inconnu doit m'apporter.»
À trente-sept ans, il est désespéré: «Je ne serais pas fâché d'en finir
tout d'un temps. Qu'ai-je à attendre de la vie?»
Il n'avait pas l'amour de son mal, mais il en avait l'orgueil. «Si
j'étais heureux à la manière vulgaire, je me mépriserais.» Et, comme il
faut que tout soit ironie dans cette vie, il fit son dernier bonheur de
la roulette. On le croyait méchant. Il ne l'était pas. Il était capable
de sympathie et d'une sorte de pitié réfléchie. Mieux encore: il garda à
Julie Talma, tant qu'elle vécut, une amitié solide; il écrivit sur elle,
quand elle fut morte, des pages exquises dont la dernière est grave et
touchante. La voici:
La mort du dernier fils de Julie fut la cause de la sienne et le
signal d'un dépérissement aussi manifeste que rapide... Sa santé,
souvent chancelante, avait paru lutter contre la nature aussi
longtemps que l'espérance l'avait soutenue, ou que l'activité des
soins qu'elle prodiguait à son fils mourant l'avait ranimée;
lorsqu'elle ne vit plus de bien à faire, ses forces
l'abandonnèrent. Elle revint à Paris malade, et, le jour même de
son arrivée, tous les médecins en désespérèrent. Sa maladie dura
environ trois mois... Lorsque des symptômes trop peu
méconnaissables pour elle, puisqu'elle les avait observés dans la
longue maladie de son dernier fils, jetaient à ses propres yeux une
lueur soudaine sur son état, sa physionomie se couvrait d'un nuage;
mais elle repoussait cette impression; elle n'en parlait que pour
demander à l'amitié, d'une manière détournée, de concourir à
l'écarter. Enfin, le moment terrible arriva... Sa maladie, qui
quelquefois avait paru modifier son caractère, n'avait pas eu le
même empire sur son esprit. Deux heures avant de mourir, elle
parlait avec intérêt sur les objets qui l'avaient occupée toute sa
vie et ses réflexions fortes et profondes sur l'avilissement de
l'espèce humaine quand le despotisme pèse sur elle étaient
entremêlées de plaisanteries piquantes sur les individus qui se
sont le plus signalés dans cette carrière de dégradation. La mort
vint mettre un terme à l'exercice de tant de facultés que n'avait
pu affaiblir la souffrance physique. Dans son agonie même, Julie
conserva toute sa raison. Hors d'état de parler, elle indiquait par
des gestes les secours qu'elle croyait encore possible de lui
donner. Elle me serrait la main en signe de reconnaissance. Ce fut
ainsi qu'elle expira[5].
La souffrance humaine offensait la délicatesse de ses sens et la pureté
de son intelligence. Il en avait une haine stérile, mais sincère.
Malheureux aux autres et à lui-même, il n'a jamais voulu le mal qu'il a
fait. Je lis dans une lettre inédite qu'il écrivait en 1815 à la baronne
de Gérando: «Une singularité de ma vie, c'est d'avoir toujours passé
pour l'homme le plus insensible et le plus sec, et d'avoir constamment
été gouverné et tourmenté par des sentiments indépendants de tout calcul
et même destructifs de tous mes intérêts de position, de gloire ou de
fortune.»
Assurément il ne se gouvernait ni par intérêt ni par calcul: il ne se
gouvernait pas, et c'est ce qu'on lui reprochait. Homme public, il
obtint la popularité sans jamais atteindre la considération. Au terme de
sa vie agitée, parfois si brillante et toujours douloureuse, il demanda
un fauteuil à l'Académie; l'Académie le lui refusa et, pour aggraver son
refus, elle donna ce fauteuil à M. Viennet, qui était un sot, mais qui
ne manquait pas de considération. C'est ainsi que Benjamin Constant
accomplit jusqu'au bout sa destinée et souffrit de ne pouvoir jamais
inspirer la confiance qu'il sollicitait sans cesse. Aussi, comment se
fier à un homme qui cherche éperdument la passion quand la passion le
fuit, qui méprise les hommes et travaille à les rendre libres, et dont
la parole n'est que le brillant cliquetis des contradictions acérées qui
déchirent son intelligence et son coeur?
J'ai gardé longtemps dans mon cabinet un portrait de ce grand tribun,
dont l'éloquence était froide, dit-on, et traversée comme son âme d'un
souffle de mort. C'était une simple esquisse faite dans une des
dernières années de la Restauration par un de mes parents, le peintre
Gabriel Guérin, de Strasbourg. Elle a été comprise, voilà cinq ans, dans
un partage de famille, et je ne sais ce qu'elle est devenue. Je la
regrette. Je m'étais pris de sympathie pour cette grande figure pâle et
longue, empreinte de tant de tristesse et d'ironie, et dont les traits
avaient plus de finesse que ceux de la plupart des hommes. L'expression
n'en était ni simple ni très claire. Mais elle était tout à fait
étrange. Elle avait je ne sais quoi d'exquis et de misérable, je ne sais
quoi d'infiniment distingué et d'infiniment pénible, sans doute parce
que l'esprit et la vie de Benjamin Constant s'y reflétaient.
Et ce n'est pas pour un être pensant un spectacle indifférent que le
portrait de cet homme qui désirait les orages[6] et qui, conduit par les
passions, par l'ennui, l'ambition et le hasard à la vie publique,
professa la liberté sans y croire.