LA JEUNE FILLE D'AUTREFOIS ET LA JEUNE FILLE D'AUJOURD'HUI

_Histoire d'une Grande Dame au dix-huitième siècle, la princesse Hélène

de Ligne, par Lucien Perey.--Princesse, par Ludovic Halévy.--Jeanne

Avril, par Robert de Bonnières._

On dit communément: Ceci ou cela est un signe des temps. Et, neuf fois

sur dix, la chose qu'on croyait nouvelle est en réalité vieille comme le

monde. Il est même à remarquer qu'à toutes les époques, on s'est effrayé

des mêmes signes. À toutes les époques, il s'est trouvé des âmes naïves

et généreuses pour gémir du déclin universel des hommes et des choses,

et pour annoncer la fin du siècle. Homère a dit avant M. Henry Cochin:

«Les hommes d'autrefois valaient mieux que ceux d'aujourd'hui.»

Quelques-uns, par une illusion contraire, proclament fortunée l'heure où

ils sont nés. Ils pensent de bonne foi que le passé fut obscur et

misérable, et que l'avenir sera beau, puisqu'il sortira d'eux. Et

personne ne s'avise de croire qu'avant nous les choses humaines étaient

mêlées de bien et de mal, qu'après nous le monde ira son train ordinaire

et restera médiocre; ce qui pourtant est le plus probable. Mais nous

connaissons mal notre temps et pas du tout les autres: nous les jugeons

d'après nos sentiments.

Certes tout se meut et tout change. Le mouvement, c'est la vie, ou du

moins c'est tout ce que nous en voyons. La figure de l'humanité ne reste

pas un moment la même. Ses transformations sont continues et c'est par

cela même qu'elles sont peu sensibles. Elles s'opèrent avec

l'impitoyable lenteur des forces naturelles. Elles ne s'arrêtent ni ne

se hâtent jamais. Les révolutions soudaines n'existent que dans notre

imagination. Si nous ne sommes point tout à fait pareils à nos pères,

nous leur ressemblons plus que nous ne croyons et quelquefois plus que

nous ne voulons. Il est infiniment délicat de marquer les similitudes et

les dissemblances par lesquelles nous nous rapprochons ou nous nous

éloignons d'eux. On est tenté d'exagérer les unes ou les autres, à

mesure qu'on les découvre.

Je faisais ces réflexions en lisant l'_Histoire d'une Grande Dame au

dix-huitième siècle_, par Lucien Perey. On trouve dans ce livre le

journal écrit de 1772 à 1779, à l'Abbaye-aux-Bois, par la jeune princesse

Massalska, qui le commença à neuf ans et le continua jusqu'à sa

quatorzième année. Disons tout de suite que M. Lucien Perey a complété,

après de laborieuses recherches, la biographie de cette princesse, qui,

devenue, par un premier mariage, la belle-fille de l'aimable prince de

Ligne, épousa, après un divorce audacieux, le prince Jean Potocki,

chambellan du roi de Pologne. On sait peut-être que ce nom de Lucien

Perey est le pseudonyme d'une docte demoiselle qui exerce, depuis de

longues années, sa pénétrante érudition sur ces vieux manuscrits où nos

grands-pères et nos grand'mères ont laissé un peu de leur âme. La figure

que pseudo-Perey a cette fois fait revivre pour nous est celle d'une

petite créature très jolie et très amoureuse, qui fit dans sa vie

beaucoup de mal sans le moindre remords: car elle le fit par amour. Et

il faut avouer que c'est une grande cause. «Nul n'a le droit de juger

ceux qui aiment,» pensa la Jeanne Avril de M. de Bonnières, quand elle

aima.

Hélène de Massalska écrivait très bien. La raison en est qu'elle sentait

fortement et n'avait pas appris le beau style. Hélène était orpheline;

son oncle, le prince-évêque de Wilna la mit, âgée de neuf ans, à

l'Abbaye-aux-Bois. À cette époque, où, parmi tant de femmes, il n'y avait

point de mères, le couvent servait de famille aux filles de qualité.

Mademoiselle de Fresnes, petite-fille du chancelier d'Aguesseau, y fut

mise à trois ans avec sa nourrice. On y faisait ses dents. On s'y

mariait à douze ou treize ans. L'usage fréquent de ces mariages était

alors une des plaies de la société. Les fiancés, les maris venaient au

parloir. La petite princesse Massalska raconte que mademoiselle de

Bourbonne revint un jour fort triste du monde; le surlendemain, elle fit

part à ses compagnes de son mariage avec M. d'Avaux. Elle avait à peine

douze ans; elle devait faire sa première communion dans la semaine, se

marier huit jours après et rentrer au couvent. «Elle était si

excessivement mélancolique, raconte Hélène, que nous lui demandâmes si

son futur ne lui plaisait pas; elle nous dit franchement qu'il était

bien laid et bien vieux; elle nous dit aussi qu'il devait venir la voir

le lendemain. Nous priâmes madame l'abbesse de permettre qu'on nous

ouvrît l'appartement d'Orléans, qui avait vue sur la cour abbatiale,

pour que nous voyions le futur mari de notre compagne; on nous

l'accorda. Le lendemain, à son réveil, mademoiselle de Bourbonne reçut

un gros bouquet, et, l'après-midi, M. d'Avaux vint. Nous le trouvâmes

comme il était, abominable. Quand mademoiselle de Bourbonne sortit du

parloir, tout le monde lui disait: «Ah! mon Dieu, que ton mari est laid!

Si j'étais de toi, je ne l'épouserais pas. Ah! la malheureuse!» Et elle

disait: «Ah! je l'épouserai, car papa le veut; mais je ne l'aimerai pas,

c'est une chose sûre.»

Tout cela est bien loin de nous. Si l'on compare l'Abbaye-aux-Bois, la

Présentation, Penthémont, les dames Sainte-Marie, enfin les couvents où

s'élevaient les filles nobles il y a cent ans, aux couvents qui

reçoivent aujourd'hui les petites demoiselles riches, on est frappé du

changement des moeurs. Certaines choses se sont perdues dans ce grand

changement, qui peuvent être regrettées. On enseignait aux héritières

des premières maisons de France les soins domestiques. On les employait

tour à tour à la lingerie, à la bibliothèque, au réfectoire, à la

cuisine et à l'infirmerie. Elles apprenaient à serrer le linge, à

balayer les chambres, à servir à table, à faire la cuisine: Mademoiselle

de Vogüé y avait un talent particulier; elles apprenaient à préparer les

tisanes et à allumer les lampes. Cet enseignement valait bien celui de

la minéralogie et de la chronologie, dont nous tirons aujourd'hui

beaucoup d'orgueil. Il instruisait les riches à ne point mépriser les

pauvres; il les gardait de croire que le travail des mains avilit ceux

qui s'y livrent et qu'il est noble de ne rien faire. Il leur montrait le

but de la vie, qui est de servir, et non point par occasion, dans

d'éclatantes rencontres, mais tous les jours, à toute heure, humblement

et avec simplicité. Mesdemoiselles d'Aumont, de Damas et de Mortemart

savaient qu'il n'est point humiliant de laver la vaisselle. Je doute

qu'on le persuade facilement aujourd'hui à mademoiselle Catherine Duval,

la fille du gros marchand de papier que vous savez (_Princesse_). Nous

voyons fort bien les préjugés de la vieille aristocratie: ils étaient

cruels, j'en conviens, et je plains de tout mon coeur la petite

mademoiselle de Bourbonne qui fut contrainte d'épouser M. d'Avaux. Mais

il ne faut pas prêter à la société d'autrefois ceux que nous avons et

qu'elle n'avait point. Voyez le jeune baron de Thondertentronck. Ce qui

le fâche, ce n'est pas que sa soeur Cunégonde lave les écuelles chez un

prince de Transylvanie, c'est qu'elle épouse Candide, lequel n'est point

noble. Nous avons inventé l'aristocratie des mains blanches, et

maintenant les petites filles de nos gros industriels ne comprennent pas

que Peau-d'Âne fît des gâteaux, puisqu'elle était fille de roi.

Madame Duval, une bourgeoise du Marais, a voulu apprendre à sa fille le

ménage et la cuisine. «Les filles de la reine d'Angleterre, lui a-t-elle

dit, apprennent à se servir elles-mêmes à balayer leur chambre, à

savonner et à repasser.» Mais sa fille a résisté, et le papa, le gros

papetier a été pour elle. (_Princesse_.)

Si l'on peut noter dans le journal de la princesse Massalska quelques

différences de nature entre les jeunes filles de son temps et celles du

nôtre, ce n'est pas toujours à l'avantage des dernières. Je me garderais

bien de juger deux époques sur de trop légers indices; mais je suis

tenté de reconnaître par instants dans l'âme des compagnes d'Hélène un

ressort qui a fléchi depuis, une fierté, une hauteur de pensées devenues

rares aujourd'hui. Chez ces enfants, déjà le caractère est ferme. Des

fillettes de dix ans, de huit ans, se montrent indomptables; elles

comptent pour rien les châtiments, s'ils les font souffrir sans les

humilier. Les révoltes ont, parmi elles, une force et une durée dont

s'étonneraient aujourd'hui les religieuses du Sacré-Coeur ou des Oiseaux.

À douze ans, mademoiselle de Choiseul, apprenant tout à coup l'indignité

de sa mère, impose le silence et le respect à ses compagnes par la

généreuse fermeté de son attitude. À huit ans, mademoiselle de

Montmorency est menacée pour quelque faute par mademoiselle de

Richelieu, alors abbesse, qui lui dit en colère: «Quand je vous vois

comme cela, je vous tuerais» Elle répond: «Ce ne serait pas la première

fois que les Richelieu auraient été les bourreaux des Montmorency.» À

quinze ans, elle meurt comme une dame de Port-Royal. Ses os étaient

cariés, son bras gangrené. «Voilà que je commence à mourir,» dit-elle.

Elle demanda pardon à ses gens, qu'elle fit assembler, et reçut les

sacrements... Quelques moments plus tard, elle tint à sa soeur ces graves

propos: «Dites à toutes mes compagnes de l'Abbaye-aux-Bois que je leur

donne un grand exemple du néant des choses humaines; il ne me manquait

rien pour être heureuse selon le monde, et pourtant la mort vient

m'arracher à tout ce qui m'était destiné...» Elle fit un effort pour

tousser et expira[3].

Ces filles des plus illustres maisons de France se distinguent par la

fierté et par le courage. Leurs maîtresses, qui sont pour la plupart du

même sang qu'elles, développent ces vertus préférablement aux autres.

Elles haïssent la délation d'une haine qui, dit-on, s'est affaiblie

depuis dans les couvents. Quand mademoiselle de Lévis se fait un mérite

de n'avoir point été de la dernière révolte, mademoiselle de

Rochechouart, sa maîtresse, lui en fait un compliment ironique. Ces

femmes bien nées ont surtout l'horreur de la bassesse, très coulantes au

reste sur la grammaire et même sur le catéchisme. Elles ne peuvent

souffrir les momeries. On annonce à l'une d'elles, avec de grands cris,

que ces demoiselles ont mis de l'encre dans le bénitier, que les

religieuses s'en sont barbouillées à matines, et que le trait est noir.

Elle répond tranquillement qu'il est noir en effet, à cause de l'encre.

Si les compagnes de la princesse Massalska sont plus fières, en général,

que les filles de nos bourgeois, elles sont plus violentes aussi et plus

brutales. Elles se frappent entre elles avec une violence extrême.

Hélène, qu'on accuse de _rapporter_, est foulée aux pieds par toutes ses

compagnes. «J'en étais moulue,» dit-elle. Les maîtresses l'envoient

coucher[4], sans s'inquiéter davantage. Pour je ne sais quelles sottes

querelles, «quand les rouges (les grandes) rencontraient les bleues (les

petites), elles les tapaient comme des plâtres». Elles étaient aussi

beaucoup plus libres dans leurs paroles qu'on ne le souffrirait

aujourd'hui. Leur esprit se ressentait de la vie de château qu'elles

menaient et qui est, en somme, une vie rustique. Il leur échappait

parfois des propos salés. Hélène raconte qu'il y avait dans la classe

rouge une maîtresse qu'on ne pouvait souffrir, nommée madame de

Saint-Jérôme. «Comme elle avait la peau fort noire et dom Rigoley (son

confesseur) aussi, quelques-unes s'avisèrent de dire que, si on les

mariait ensemble, il viendrait des taupes et des négrillons. Quoique ce

fût une grande bêtise, cette plaisanterie devint si fort à mode, que

l'on ne parlait que de taupes et de négrillons dans toute la classe.»

Fermeté, fierté, non sans quelque rudesse, voilà ce qui gonflait en 1780

les jeunes poitrines de celles qui bientôt devaient voir sans pâlir

crouler leurs maisons et finir leur monde.

Mais, à tout prendre, de nos filles aux leurs, il n'y a à cet égard que

des nuances. Un trait tout autre marque la véritable différence. Nos

jeunes bourgeoises sont plus inquiètes et plus troublées que ne le

furent les filles nobles d'autrefois. Il ne semble pas que celles-ci

eussent beaucoup de vague dans l'âme. Nos filles parfois en ont trop.

Voyez la Jeanne Avril de M. Robert de Bonnières:

«Elle avait des aspirations confuses vers de grandes choses, sans savoir

lesquelles. Une impatience était en elle qui l'emportait dans des

régions élevées au-dessus des sages pratiques et des soucis vulgaires.»

(_Jeanne Avril_.)

Si nos jeunes bourgeoises rêvent beaucoup, c'est aussi que la vie leur

donne beaucoup à rêver. Elles peuvent désormais, dans la confusion des

vieilles classes, dans le tumulte des mondes qui se choquent, se hausser

par un mariage jusqu'à des titres et des couronnes.

C'est, en 1885, l'ambition de mademoiselle Catherine Duval. Son père,

nous l'avons dit, est un gros marchand de papier du Marais. Elle veut

être une grande dame. Voilà pourquoi elle rêve; elle l'avoue ingénument.

«Un seul désir m'agite, dit-elle, une seule ambition me saisit et me

possède tout entière... Moi aussi, être, un jour, une de ces femmes sur

lesquelles Paris a sans cesse les yeux fixés! Et moi aussi, au lendemain

d'un grand bal, délicieusement lasse, entendant encore à mon oreille le

bourdonnement de déclarations aimables et tendres, sentant encore sur

mes épaules la caresse et la flamme de mille regards admirateurs, moi

aussi, lire dans le _Carnet d'une mondaine_ ou dans les _Notes d'une

Parisienne_ que la plus jolie à ce bal, et la plus fêtée, et la plus

entourée, et la mieux attifée, et la plus jalousée, c'était moi, moi,

moi, Catherine Duval, métamorphosée en marquise ou en comtesse de je ne

sais quoi.» (_Princesse_.) La vie moderne laisse une grande marge au

désir. Elle permet à Jeanne Avril et à Catherine Duval de vastes

espérances; elle leur apporte des «peut-être» nouveaux. Elle excite les

ambitions en multipliant les chances. Elle est une loterie. C'est par là

qu'elle énerve et déprave. C'est ainsi qu'elle fait les névrosées, les

détraquées, les morphinomanes.

Pourtant, je ne suis pas bien sûr encore que ce soit là un infaillible

signe des temps. Et je reviens à mes premiers doutes. Ce n'est que sage.

La vérité est que la nature est toujours plus diverse que nous ne le

soupçonnons. Il y a encore aujourd'hui des filles simples qui pensent

fortement et ne rêvent guère. Il y eut de tout temps des névrosées.

Seulement, on leur donnait un autre nom et on y prenait moins garde. Si

les moeurs changent, il y a dans la femme un naturel qui ne change guère.

Elle est toujours la même et toujours diverse. On ne peut pas plus la

caractériser que la vie elle-même, dont elle est la source.

La vie littéraire. Première série · 第 12 / 54 题