2e jour: Formation de l’expansion; séparation des eaux supérieures et
inférieures.
3e jour: Apparition de la terre ferme et formation des végétaux.
4e jour: Apparition des astres.
5e jour: Formation des animaux marins et des oiseaux.
6e jour: Formation de la faune terrestre et création de l’homme.
Un simple coup d’œil sur ce tableau nous montre à l’évidence que,
l’œuvre du premier jour mise à part, tout le reste se réfère à notre
planète. Le quatrième jour où il est question des astres, paraît de
prime abord faire exception, mais nous verrons que la difficulté n’est
qu’apparente. Celle-ci résolue, le problème se simplifie immédiatement;
car c’est à la Géologie et à la Paléontologie que nous aurons surtout
recours, et personne à l’heure actuelle n’oserait soutenir que ces deux
sciences connexes ne sauraient nous fournir autre chose que de vagues
indications.
Autre remarque capitale: La plupart des commentateurs anciens et
modernes qui ont essayé d’interpréter le texte de la _Genèse_, ont tous
cherché dans leur propre fonds, c’est-à-dire, somme toute, à l’aide de
leur imagination plus ou moins créatrice, la signification des mots
hébraïques employés par l’auteur du récit; c’est là, à mon avis, une
manière détestable de traduire un morceau. Une trentaine de versets ne
suffisent pas à nous donner la clef d’un vocabulaire. Moïse a voulu être
compris de ses contemporains; il a donc usé nécessairement de mots à
sens bien défini; mais, du fait qu’il a voulu vulgariser, il ne s’ensuit
pas qu’il nous ait donné des notions communément répandues parmi le
peuple. La tâche du vulgarisateur ne change pas suivant les époques:
elle consiste toujours à donner un enseignement sans user des termes
techniques qu’emploient les savants.
Il nous faut donc coûte que coûte trouver la signification des mots qui
sont _obscurs pour nous_, par la simple raison que la langue des Hébreux
est loin de nous être familière.
Il n’existe qu’un moyen de sortir de cette impasse, c’est de rapprocher
les termes de la _Genèse_ des mots analogues répandus à profusion dans
les _Livres_ suivants. On m’objectera que ces Livres ont été écrits par
différents auteurs et à diverses époques, mais par son esprit, par sa
tradition, par son but, la Bible est une, et personne, mieux que les
auteurs successifs des Livres-saints, n’est à même de nous fournir le
sens véritable des Écritures. Analysé à l’aide ces principes, vous le
verrez vous-même, le texte de Moïse est d’une clarté aveuglante.
«_Au commencement Dieu créa les Cieux et la Terre._»
Ainsi s’ouvre la _Genèse_. On a voulu voir dans cette phrase, sublime en
sa simplicité, le titre de toute la suite, une sorte de résumé du
premier chapitre. Mais alors il faut expliquer pourquoi l’auteur qui va
bientôt nous parler du _ciel_, emploie ici le mot _cieux_. C’est que
pour tous les écrivains sacrés, les _cieux_ indiquent l’Univers, le
monde entier et particulièrement _l’armée des étoiles_. Dans maints
passages, il est question de l’armée céleste qui obéit aux ordres de
Jéhovah, et le contexte ne fait aucun doute; le titre de _Dieu des
armées_ qu’on a reproché au Dieu d’Israël, n’a jamais voulu désigner un
général d’hommes armés[52].
[52] Les astres, avec les purs esprits, font partie de l’armée du
Seigneur, l’armée (_tsaba_) du ciel; d’où le nom _Élohé Tsebaoth_,
Dieu des armées, donné à Jéhovah.
Au commencement des temps, Dieu a créé la substance du monde, celle de
l’Univers entier, y compris la matière terrestre.
Ouvrez le livre des _Proverbes_ et celui de la _Sagesse_, et vous
comprendrez le commencement de l’œuvre du premier jour:
La _Sagesse_ incréée, «souffle de la puissance de Dieu»[53], qui n’était
autre que le Verbe de Dieu, nous dit saint Paul[54], a présidé à la
création de l’Univers. Elle le dit elle-même par la bouche du Prophète:
[53] _Sagesse_, VII, 25, 26.
[54] _Ép. aux Héb._, I, 3.
Jéhovah m’a possédée au commencement de ses voies
Avant ses œuvres les plus anciennes.
J’ai été fondée dès l’éternité,
Avant l’origine de la Terre.
Lorsqu’il (Jéhovah) disposa les cieux, j’étais là[55].
[55] _Proverbes_, VIII, 22, 23, 27.
Non, les astres ne furent pas créés au quatrième jour, après la Terre,
ainsi qu’une lecture rapide de la narration de Moïse nous inciterait à
le croire. L’auteur du Livre de _Job_, interprète inspiré d’une longue
tradition, nous le dit expressément; Jéhovah s’adressant à l’homme, lui
parle en ces termes:
Où étais-tu quand je posais les fondements de la Terre?
Qui en a posé la pierre angulaire
Quand les astres du matin chantaient en chœur?[56]
[56] _Job_, XXXVIII, 4, 6, 7.
Les étoiles, soleils de l’espace, notre soleil lui-même, masse
volumineuse à l’origine, étendant son atmosphère jusqu’à l’orbite de
Vénus, certaines de nos planètes même, ont donc assisté à la naissance
de la Terre: _Tous étaient présents_, voilà le sens du début de ce
splendide poème sur la création.
Sur ce point particulier, l’Astronomie nous offre-t-elle des certitudes?
Assurément. Lorsque notre minuscule nébuleuse répartie autour de notre
astre central, voguait déjà dans les espaces célestes, d’autres genèses
de monde s’enfantaient dans les profondeurs éthérées. Nous appartenons à
un immense courant d’étoiles; au cours de notre long voyage céleste,
nous avons des compagnons de route que nous connaissons parfaitement; le
bel Antarès du Scorpion, des étoiles de Pégase, de Persée, une de
Cassiopée, une autre du Cygne, etc... Mais avant nous, d’autres systèmes
étaient nés, soleils déjà vieillis, soleils agonisants, astres morts
aussi, peuplant depuis des millions d’années les vastes cimetières du
ciel.
De tout cela, Moïse n’avait rien à nous dire: la _Genèse_, comme toute
la Bible, a été écrite pour l’homme; son but est de retracer pour ses
lecteurs, les phases de l’évolution de la Terre.
--Antropomorphisme, dira-t-on.
Et pourquoi non? Nos géologues, nos paléontologistes, nos botanistes,
s’occupent-ils des étoiles, des comètes ou des planètes telles qu’Uranus
ou Jupiter?
--D’accord; mais, objectera-t-on de nouveau, l’auteur de la _Genèse_
paraît donner à notre humble Terre une bien grande importance au sein de
la création.--Qu’en savez-vous? Connaissez-vous les idées, je ne dis pas
du peuple hébreu ou égyptien, mais des savants de ces temps lointains?
Les résultats exposés au cours des chapitres précédents sont bien faits
pour nous déconcerter; alors, de quel droit jugerons-nous à ce sujet,
l’auteur du premier Chapitre de la Bible? L’Écriture, nous l’avons vu,
n’est pas un livre de science, et cependant, ceux qui nous l’ont léguée
ont laissé parfois transparaître des conclusions que ne désavoueraient
pas nos modernes astronomes.
On a prêté à Moïse et aux auteurs sacrés les idées des Égyptiens sur
l’aurore; sur la constitution de la Terre qu’ils auraient supposée plane
et soutenue par des colonnes; sur la voûte céleste qu’ils auraient cru
solide; que sais-je encore? Mais les opinions répandues parmi le peuple
ne nous apprennent rien sur celles des savants. Or, les écrivains sacrés
étaient certes parmi les plus instruits des enfants d’Israël; et
savez-vous comment ils parlaient de l’Univers et de la Terre?
Par la parole de Jéhovah, les cieux ont été faits
Et _toute leur armée_ par le souffle de sa bouche.
Vois, Dieu est sublime dans sa puissance;
Il est puissant par la force de son intelligence[57].
Jéhovah! mon Dieu, tu es infiniment grand[58].
A toi sont les cieux...
Le monde et ce qu’il contient, c’est toi qui l’as fondé.
A toi aussi la Terre...
Tu as créé le Nord et le Midi[59].
Mon âme, bénis Jéhovah!
Car à Jéhovah sont les _gonds_ de la Terre
Et sur eux il a posé le _Globe_[60].
Il étend le Septentrion sur le vide,
Il suspend la Terre sur le _rien_[61].
C’est lui qui trône sur le globe de la Terre,
Et ses habitants sont pour lui comme des sauterelles[62].
[57] _Job_, XXXVI, 22.
[58] _Ps._ CIV, 1.
[59] _Ps._ LXXXIX, 12, 13.
[60] _Samuel_, II, 8.
[61] _Job_, XXVI, 7.
[62] _Isaïe_, XL, 22.
Ailleurs, le prophète Isaïe nous assure que l’humanité, représentant la
Terre, est comparable aux yeux de Jéhovah à la _goutte d’eau_ suspendue
au bord d’un vase qui déborde, ou à une _poussière_ qui détermine à
peine dans la balance la plus légère inclinaison[63].
[63] _Isaïe_, XL, 15.
Pourrait-on affirmer, je vous le demande, d’une façon plus nette l’idée
que la Terre est une portion infime de l’Univers?
Avant qu’on eût démontré scientifiquement l’isolement de la Terre, sa
petitesse relative, sa rondeur et sa rotation, ces textes ne laissaient
pas que d’embarrasser les commentateurs. Longtemps, on traduisit le mot
_globe_ par _cercle_, sous prétexte que les peuples de l’antiquité
croyaient à une Terre plane et circulaire, entourée d’eau de tous côtés,
mais les Grecs qui professèrent la sphéricité de la Terre, ne faisaient
peut-être que répéter une leçon apprise au contact des savants Juifs ou
Égyptiens. Ceci est d’autant plus vraisemblable que Platon lui-même a
puisé en Égypte la source d’un bon nombre de ses conceptions, la
métempsychose par exemple, et peut-être aussi l’idée d’un Médiateur,
idée qui, par les Hébreux, s’était largement répandue.
De même, le terme hébreu correspondant au mot _gond_ et qui s’appliquait
naturellement aux pôles du ciel, en latin _cardines cœli_, expression
très fréquente dans la Bible, pour désigner l’axe idéal autour duquel on
voyait tourner les étoiles, n’ayant aucun sens pour une Terre supposée
immobile, ce terme qui donnait _cardines terræ_, devenait le cauchemar
des traducteurs. On substituait à ces mots: _extrémités_ de la Terre,
_colonnes_ de la Terre, etc... Et cependant leur signification, ici,
n’est pas plus douteuse que dans les phrases précédentes; l’auteur des
_Proverbes_ compare le paresseux se retournant sur sa couche à «une
porte qui tourne sur ses gonds»[64] et c’est bien le même mot que les
écrivains sacrés emploient pour la Terre.
[64] _Proverbes_, XXVI, 14.
Même en admettant que les auteurs aient été inspirés dans ces passages
fort étrangers à la foi, il est invraisemblable de supposer qu’ils ne se
comprenaient pas eux-mêmes. Il y avait donc autrefois, tout comme
aujourd’hui, de très grands savants et il est décevant de penser qu’il
nous a fallu une longue suite d’efforts pour parvenir à retrouver des
notions scientifiques déjà courantes il y a quelques milliers d’années.
Mais revenons au texte de la _Genèse_. A part le mot _Cieux_ de la
première ligne, tout va maintenant se rapporter à la Terre en tant que
planète.
_Or la terre était invisible et sans forme; les ténèbres étaient à la
surface de l’Abîme._ Faute d’avoir eu le sens véritable du mot _Abîme_,
les commentateurs se sont épuisés à trouver la signification de cette
phrase pourtant très simple. On a voulu voir dans l’_Abîme_, la
désignation des espaces interstellaires plongés dans la nuit avant
l’apparition de la lumière, mais l’_Abîme_ dans les Écritures n’est
autre que la mer, les «eaux profondes»; c’est l’_abyssos_ des Grecs,
l’_abîme_ des tablettes cunéiformes que la cosmogonie chaldéenne suppose
sans fond, infini.
Après sa phase incandescente, après avoir brillé de son éclat propre, la
Terre fut peu à peu envahie par le froid. Une épaisse couche de vapeurs
brûlantes entoura notre planète; tel Jupiter apparaît aux yeux des
astronomes qui contemplent son disque nuageux rayé de bandes
multicolores, réfléchissant en partie la lumière du Soleil.
Au sein de cet amas, mélange des gaz les plus divers, une sélection
s’opérait lentement; sur une écorce à peine solidifiée, croûte sans
cesse disloquée par les éruptions des gaz sous-jacents, la condensation
déposait une première enveloppe liquide, océans sans rivages entourant
notre planète comme d’un obscur vêtement. Si le Soleil volumineux des
temps primordiaux illuminait déjà à cette époque, la partie supérieure
des nuages lourds entourant notre minuscule habitat, ses rayons étaient
impuissants à pénétrer cette enveloppe même gazeuse; à plus forte raison
ces mêmes rayons fécondants n’avaient-ils pas encore atteint la mince
pellicule solide destinée à former bientôt nos continents. Partout
c’était l’obscurité; les ténèbres étaient à la surface de l’abîme,
couvraient le grand océan; la terre, ce qui devait plus tard former le
sol, était invisible et sans forme définie.
Moïse est bref; il ne développe pas son sujet, mais ceux qui viendront
après lui, interprètes de son texte et fidèles gardiens de la tradition
orale, fixeront à jamais cet enseignement. Dans son hymne au Créateur,
le Psalmiste chantera, en parlant de Jéhovah:
«Il a affermi la Terre sur ces bases.»
Puis, aussitôt, s’adressant à Lui et parlant de la Terre:
«Tu l’avais _enveloppée_ de l’Abîme comme d’un _vêtement_[65].»
[65] _Ps._, CIV, 5, 6.
Remarquez ce mot «_enveloppée_», qui ne saurait s’appliquer à une Terre
plate; l’auteur sacré, bien qu’il parlât pour le peuple, n’épouse pas
ses idées sur la forme de la Terre; il ne dit pas: «Tu as jeté sur elle,
un voile, une couverture», mais «Tu l’avais _enveloppée_ par les eaux
_comme d’un vêtement_» qui fait le tour du corps.
Job entrera même dans des détails plus circonstanciés; il corrobore la
raison que j’ai donnée, pour laquelle la lumière ne pouvait atteindre
même la surface des océans:
«Qui a fermé la mer avec des portes,
Lorsqu’elle sortit impétueuse du sein maternel;
Quand je lui donnai _des nuages_ pour _vêtements_
Et pour _langes d’épais brouillards_[66]?»
[66] _Job_, XXXVIII, 9. Le mot _langes_ montre bien qu’il s’agit des
vêtements de la mer lorsque celle-ci venait de naître. Pour la
formation des planètes et de leurs satellites, voir mon volume:
_Origine et formation des Mondes_ (Doin, éd., 1922).
Or, je vous le demande, comment l’auteur des _Psaumes_, celui du Livre
de _Job_, et Moïse lui-même, ont-ils pu, à leur époque, se rendre compte
du passé de notre Globe; comment ont-ils pu savoir ce que notre science
actuelle nous enseigne de plus certain[67]?
[67] Au début, l’atmosphère de la Terre était dense et épaisse; elle
s’est raréfiée peu à peu surtout en raison de la force répulsive des
rayons solaires, agissant sur les molécules supérieures; voir ma
note à l’Acad. des Sc. (C. R., févr. 1923) et art. TH. MOREUX dans
_Rev. du Ciel_ (av. et mai 1923).
Admettre qu’ils eussent acquis ces connaissances par une voie
scientifique n’est pas soutenable; ils ne faisaient plutôt que fixer une
tradition remontant aux premiers âges de l’humanité, et la preuve c’est
que nous retrouvons des linéaments de cette même tradition dans toutes
les cosmogonies des peuples orientaux.
Le _tehom_ hébraïque, l’abîme primordial, devient en Chaldée, le
_tihamat_ qui offre le même sens, et qui se mue en la déesse _Tihavté_,
la _Thavat_ de Bérose.
Un temps fut où le monde entier n’était que ténèbres et eau,
nous raconte une ancienne inscription cunéiforme et c’est de la mer que
fut formé notre monde quand Bel, le démiurge, intervint.
Mêmes affirmations chez les Phéniciens qui enseignent qu’à l’origine,
«avant que l’esprit d’Amour ne se manifestât par son action, tout
consistait en un _air ténébreux_, _épais_ et agité et en un chaos pareil
à l’Érèbe».
Le _Rig-Védâ_, le plus ancien des livres védiques, s’exprime ainsi, au
sujet des origines: «Qu’était le profond abîme?... Il n’y avait que
ténèbres au commencement; enveloppé de ténèbres, tout était une mer
indiscernable.»
Le Livre des _Lois de Manou_, le _Vichnou-Pourana_, les textes _parsis_
nous présentent tous, des déformations de la cosmogonie biblique, mais
ils s’accordent avec elle pour nous enseigner que l’eau primordiale
était sombre d’abord, puis devint éclairée par la lumière du jour. Ce
dernier passage est très important: il fixe de façon définitive le sens
des paroles de Moïse au sujet de la lumière.
Jamais en effet passage de l’Écriture ne donna lieu peut-être, à autant
de discussions que le verset relatif à cette apparition. Les anciens
commentateurs ont tout imaginé pour montrer que la lumière pouvait
scientifiquement arriver avant le Soleil dont il n’est question qu’au
quatrième jour. Devant des explications bien sujettes à caution, on
comprend pourquoi les exégètes modernes, afin d’éviter aussi tout
conflit scientifique, se sont prudemment réfugiés dans le sens
historico-théologique. Pour ma part, je pense qu’un examen attentif du
texte biblique est de nature à préciser l’idée de Moïse. L’écrivain
sacré ne fait aucune allusion à la vraie création de la lumière, cet
agent physique, véritable protée qui se transforme en chaleur, en
électricité, en énergie de toute sorte; il ne dit pas davantage, comme
on l’a traduit pendant longtemps:
«Que la lumière soit et la lumière fut»
mais
«Qu’il y ait de la lumière et il y eut de la lumière.»
Nous avons vu que les cieux ont été créés avant la Terre; que les astres
ont présidé à la naissance de notre planète; il y avait donc, à cette
époque, de la lumière dans l’Univers, mais cette lumière n’avait pas
pénétré à travers l’atmosphère terrestre trop dense, elle n’avait pas
davantage illuminé la surface des grandes eaux, elle n’avait pas encore
atteint les continents enveloppés par l’_Abîme_; sous l’ordre d’Élohim,
tout ceci va s’accomplir.
A la parole du Créateur, l’atmosphère s’épure, les rayons du soleil
arrivent enfin, quoique encore diffus, à la surface proprement dite de
notre planète; surface toujours semi-liquide, mais peu importe; dès ce
moment, la _lumière_ chasse les _ténèbres_ et notre globe planétaire,
animé déjà d’un mouvement de rotation, va connaître les alternatives du
jour et de la nuit.
C’est alors que Dieu dit: «_Qu’il y ait une expansion entre les eaux_»,
c’est-à-dire un intervalle entre l’eau des océans et les vapeurs qui,
nées de la mer, viennent se condenser en nuages aqueux dans
l’atmosphère. Cette _expansion_, qui constitue pour nous l’apparence du
ciel, est désignée dans le texte hébreu par un mot que les Septante,
influencés par les idées cosmologiques de leur époque, ont traduit par
_stéréoma_, firmament, voûte solide; rien de tout cela dans la bouche de
Moïse: le mot hébreu _raquiah_ n’évoque que l’idée d’étendue et mieux
d’_expansion_.
Beaucoup d’exégètes modernes ont prêté aussi à l’auteur de la _Genèse_,
les idées du peuple égyptien sur le firmament que l’on considérait sous
la forme d’un fleuve parcouru par la barque du Soleil, etc... mais les
Hébreux connaissaient fort bien le mécanisme de la circulation
aéro-tellurique des eaux; les vapeurs s’élevant de la mer pour former
les nuages qui, à leur tour, se résolvaient en pluie[68].
[68] C’était aussi l’opinion du regretté Schiaparelli et c’est celle
qui a été développée depuis peu par M. Maunder, le célèbre astronome
de l’Observatoire de Greenwich.
On voudrait également nous faire croire que Moïse admettait la
conception égyptienne populaire de l’aurore, lumière supposée distincte
de celle du soleil, mais, encore une fois, toutes ces inepties, bonnes
pour le peuple, n’étaient certes pas professées par les savants de
l’époque. Rappelez-vous les astronomes chaldéens calculant les éclipses
et se rendant parfaitement compte du fait que la Lune passait alors
entre le Soleil et la Terre: le Soleil était donc plus éloigné de nous
que la Lune. Le même raisonnement leur avait montré que les étoiles
étaient bien au delà du Soleil et derrière la Lune qui parfois les
éclipsait; la voûte céleste n’était donc qu’une apparence et la fiction
des sphères de cristal n’était pas encore née[69].
[69] On n’en trouve des traces qu’au IIe siècle de l’ère chrétienne.
Continuons donc l’étude du récit biblique sans nous laisser influencer
par les commentateurs de toutes les époques qui n’en ont pas toujours
saisi le sens, faute de l’avoir comparé aux divers auteurs sacrés, comme
aux Cosmogonies anciennes nées de la même tradition cent fois séculaire
peut-être.
* * * * *
L’écorce de la Terre s’est ridée, des plis se sont dessinés à sa
surface, les mers ont envahi les fonds; collines et montagnes se sont
soulevées, le _sec_ est apparu. Et tout ceci, qui nous est enseigné par
la Géologie est également dans la Bible.
«_Jéhovah renferma les eaux supérieures dans les nuages et elles ne se
déchirèrent pas sous leur poids[70]._» Quant aux eaux inférieures (les
océans), «_elles s’enfuirent devant la menace de Jéhovah_», nous dit le
Psalmiste; et, interpellant directement le Créateur qui avait déjà
_affermi_ la terre:
[70] _Job_, XXVI, 8.
Les montagnes surgirent, les vallées se creusèrent,
Au lieu que tu leur avais assigné...
Elles ne reviendront plus recouvrir la terre[71].
[71] _Ps._ CIV, 5, 8.
Tel est le commencement de l’histoire géologique du globe terrestre; la
suite, d’après la _Genèse_, en est plus impressionnante. De même que le
troisième jour vit, au début, le rassemblement des eaux, la formation
des océans et des amorces des continents émergés, il présidera à la
naissance de la vie sur la Terre; et la vie végétale naquit. Voilà la
vraie caractéristique de la fin de cette époque envisagée par l’auteur
de la _Genèse_: le développement formidable de la cellule végétale,
depuis le simple microbe jusqu’à l’algue marine, depuis la mousse
terrestre jusqu’à la prêle géante et les hauts conifères qui, pendant la
période primaire, couvriront l’écorce solidifiée.
Interrogeons en effet la Géologie, que nous dira-t-elle? Pendant cette
période primitive, dans une atmosphère chaude et humide, tout imprégnée
de carbone, la flore se développe à profusion, les végétaux s’élancent
en forêts impénétrables. Ici, ce sont des plantes géantes analogues à
nos fougères, mais dont les dimensions nous effrayent; là des
lépidodendrons analogues à nos mousses avec des troncs de 30 mètres de
hauteur; des araucarias gigantesques, des champignons et des nénuphars
monstrueux. Et cette végétation exubérante, où la vie se dépense sans
compter, envahit toutes les régions de l’équateur aux pôles; immenses
forêts dont nos géologues trouveront partout la trace, jusque dans les
déserts actuellement glacés de la Sibérie.
Et ce merveilleux tableau a été tracé pour la première fois par un homme
qui a vécu des milliers d’années avant nos savants modernes, par
quelqu’un qui n’a pu recevoir des prêtres égyptiens ou des astronomes
chaldéens, aucune notion d’une science absolument neuve, création lente
des Cuvier, des Élie de Beaumont et des Suess.
C’est à la fin de la période primaire que l’atmosphère terrestre, encore
lourde de vapeurs, s’épure tout à fait et le Soleil paraît, non pas le
Soleil tel que nous le connaissons, mais une vaste sphère dont les
rayons avaient jusqu’ici enveloppé la Terre pour ainsi dire, astre géant
semblable à ceux que nos mesures récentes viennent de nous révéler;
noyau brillant entouré d’une enveloppe luminescente atteignant l’orbite
de Vénus[72].
[72] Cf. TH. MOREUX, _Soleils lilliputiens et Étoiles géantes_ (_Revue
du Ciel_, mars 1923).
Ses rayons viennent se jouer dans les couches aériennes tout imprégnées
encore d’humidité, et les paysages qu’il éclaire sont de féeriques
décors, où les tons rouges mettent une note d’incendie, où les nuages
passent déchiquetés par le vent; lambeaux tour à tour sombres et
brillants, aux teintes sanglantes de pourpre, aux couleurs cuivrées, aux
reflets d’émeraude et d’améthyste.
Et la nuit, à travers les grandes éclaircies, on voit surgir la lumière
orangée de la Lune et la clarté des étoiles tremblotantes.
Ainsi se réalisait la parole d’Élohim: _«Qu’il y ait des luminaires dans
les cieux...» Élohim fit donc les deux grands luminaires... et aussi les
étoiles._