9) Élohim dit: «Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent

en un seul lieu, et que le sec paraisse.»

Et il en fut ainsi.

Et les eaux qui sont sous le ciel se rassemblèrent en une même

masse, et le sec apparut.

10) Élohim nomma le sec terre et nomma mer le rassemblement des

eaux.

Et Élohim vit que cela était bien.

11) Élohim dit: «Que la terre produise la verdure,

De l’herbe portant semence selon son espèce,

Des arbres portant un fruit selon leur espèce, ayant en lui leur

semence sur la terre.»

Et il en fut ainsi.

12) Et la terre produisit de la verdure,

De l’herbe portant semence selon son espèce

Et des arbres donnant du fruit ayant en lui leur semence selon

leur espèce.

Et Élohim vit que cela était bien.

13) Il y eut soir et il y eut matin: troisième jour.

14) Élohim dit: «Qu’il y ait des luminaires dans l’étendue des cieux

pour distinguer le jour d’avec la nuit.

Qu’ils servent de signes et pour les époques, et pour les jours,

et pour les années

15) Et qu’ils servent de luminaires dans l’étendue des cieux pour

luire sur la terre.»

Et il en fut ainsi.

16) Élohim fit donc les deux grands luminaires:

Le plus grand luminaire pour présider au jour;

Le plus petit luminaire pour présider à la nuit;

Et aussi les étoiles.

17) Et Élohim les plaça dans l’étendue des cieux pour luire sur la

terre,

Et pour présider au jour et à la nuit,

18) Et pour distinguer la lumière des ténèbres.

Et Élohim vit que cela était bien.

19) Et il y eut soir, et il y eut matin: quatrième jour.

20) Élohim dit: «Que les eaux foisonnent d’une multitude d’êtres

animés,

Et que les volatiles volent au-dessus de la terre, sur la face

de l’étendue des cieux.»

Et il en fut ainsi.

21) Élohim créa donc les grands monstres marins,

Et toutes sortes d’êtres animés rampants dont pullulent les

eaux, et selon leurs espèces,

Et toutes sortes de volatiles ailés selon leurs espèces.

Et Élohim vit que cela était bien.

22) Élohim les bénit en disant: «Soyez féconds, multipliez-vous et

remplissez les eaux des mers,

Et que les volatiles se multiplient sur la terre.»

23) Et il y eut soir, et il y eut matin: cinquième jour.

24) Élohim dit: «Que la terre fasse sortir des êtres vivants selon

leurs espèces:

Bétail, êtres rampants et bêtes de la terre, selon leurs

espèces.»

Et il en fut ainsi.

25) Élohim fit donc les bêtes de la terre selon leurs espèces, du

bétail selon son espèce et tous les êtres qui rampent sur le

sol suivant leurs espèces.

Et Élohim vit que cela était bien.

26) Élohim dit: «Faisons l’homme à notre image, selon notre

ressemblance,

Et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les volatiles

des cieux, sur le bétail, sur toute bête de la terre et sur

tout être rampant qui rampe sur la terre.»

27) Élohim créa l’homme à son image;

A l’image d’Élohim, il le créa;

Mâle et femelle, il les créa.

28) Élohim les bénit et Élohim leur dit: «Soyez féconds,

multipliez-vous, remplissez la terre et l’assujettissez.

Dominez sur les poissons de la mer, sur les volatiles des cieux,

et sur toute bête de la terre et sur tout être rampant qui

rampe sur la terre.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

31) Et Élohim vit que tout ce qu’il avait fait était très bien.

Il y eut soir, et il y eut matin: sixième jour.

1) Alors furent achevés le ciel et la terre et toute leur

ordonnance[44].

2) Élohim acheva au sixième jour l’œuvre qu’il avait voulu faire,

Et au septième jour il se reposa de toute l’œuvre qu’il avait

voulu faire.

3) Élohim bénit le septième jour et le consacra,

Parce qu’en ce jour-là, il avait cessé l’œuvre entière de la

création.

4) Telles sont les origines du ciel et de la terre quand ils furent

créés.

[44] Ce verset commence le chap. II de la _Genèse_.

Nous reviendrons sur la haute portée morale et intellectuelle du récit

de Moïse, mais auparavant, voyons si pour sa rédaction, l’écrivain sacré

a puisé, comme on l’a prétendu, à des sources profanes.

Le peuple hébreu étant descendu d’Abraham, né lui-même à Ur, en Chaldée,

la narration de la _Genèse_ a dû contracter plus d’un emprunt, dit-on,

aux légendes assyrio-chaldéennes.

Avant la découverte des inscriptions cunéiformes, nous n’avions que de

vagues données sur les idées que pouvaient se faire de la création les

premiers habitants de la Mésopotamie; un récit de Bérose et un autre de

Damascius étaient bien insuffisants pour nous renseigner, lorsqu’en

1875, M. G. Smith exhuma de la bibliothèque de Ninive, des briques

contenant une cosmogonie chaldéenne. C’est un long poème composé de 12

tablettes, hélas! affreusement mutilées, mais dont les fragments, tels

quels, n’en sont pas moins fort intéressants. Ils ne datent à la vérité

que de l’an 670 avant J.-C.; toutefois les mythes astraux qu’ils

contiennent, prouvent, comme pour le poème d’Izdubar, que nous sommes en

présence de copies d’originaux remontant à vingt siècles en arrière pour

le moins. Ils sont donc bien antérieurs à Moïse, et Abraham a pu en

avoir connaissance.

Quelques extraits suffiront ici pour notre but: La première tablette

suppose le chaos et nous raconte la génération des dieux.

Autrefois ce qui est en haut ne s’appelait pas encore le ciel;

Et ce qui est en bas sur la terre n’avait pas de nom.

L’abîme infini fut leur origine.

La mer qui a tout engendré, était un chaos.

Les eaux furent rassemblées ensemble. Alors

C’était une obscurité profonde, sans aucune lueur, un vent d’orage

sans repos.

Autrefois les dieux n’existaient pas encore,

Aucun nom n’était donné, aucun destin déterminé.

Et furent faits les grands dieux;

Le dieu Lakmu, le dieu Lakamu existèrent seuls...

Un grand nombre de jours et un long temps s’écoula...

Le dieu Anu...

Les trois tablettes suivantes n’ont pas été retrouvées; un fragment de

la quatrième se rapporte au dessèchement de la terre.

La cinquième tablette correspond au quatrième jour de notre _Genèse_;

c’est la création des astres déjà divinisés. Les planètes y ont leurs

demeures; nous retrouvons les dieux Bel et Ae du poème d’Izdubar, ce qui

prouve que tout le récit est fondé sur une tradition antique née

ailleurs, dans une contrée plus septentrionale, comme pour le déluge.

Mais cette tradition s’est encore altérée en passant par l’imagination

panthéiste des Chaldéens. Jugez-en plutôt:

Il répartit les mansions[45], sept en nombre, pour les grands dieux,

Et désigna les étoiles qui seraient les demeures des sept

_lumasi_ (?)

Il créa la révolution de l’année et la divisa en décades.

Et pour chacun des douze mois, il fixa trois étoiles.

Il attribua sa mansion au dieu Nibir, pour que les jours se

renouvellent dans leurs limites...

Il mit à côté de celle-ci la mansion de Bel et de Ae...

Nannar (la Lune) fut chargé d’éclairer la nuit.

«Mensuellement, sans interruption, remplis ton disque...»

(_Description des phases de la Lune_)

«Lève-toi, couche-toi, selon les lois éternelles.»

[45] Mansion, _demeure_.

Sur la septième tablette nous relevons le passage suivant:

Quand les dieux dans leurs assemblées eurent créé...

Étaient satisfaisants les grands monstres (marins)...

Ils en firent des créatures vivantes...

Sur la tablette relative à la création de l’homme, malheureusement très

mutilée, M. Smith a relevé le nom de _Admi_ ou _Adami_, forme assyrienne

de l’hébreu _Adam_.

En lisant tous ces textes, il est impossible de ne pas être frappé par

des ressemblances entre les narrations chaldéennes et génésiaques, mais

la similitude n’est que de pure forme; elle n’existe que pour certaines

expressions: le chaos du début, l’Abîme primordial, c’est-à-dire les

eaux, l’océan du commencement des âges; les luminaires qui servent de

signes pour régler les années et les mois.

Quant au fond, tout est différent. Moïse a pu connaître, soit par la

tradition, soit par sa science--car il avait été élevé par les prêtres

égyptiens--les idées des Chaldéens, leur idolâtrie, leur Panthéon de

dieux ridicules, toutes les fables de leur Mythologie; il était au

courant de leur astrologie, mais rien de tout ceci n’a pu lui servir, et

si quelques expressions sont les mêmes dans les deux récits, cela prouve

tout simplement que les deux écrivains, l’israélite et le mésopotamien,

«nous ont transmis une même tradition qui a été commune à l’origine,

mais qui a pris des nuances diverses en passant par des canaux

distincts. Ainsi s’expliquent les divergences et les traits de

ressemblance»[46].

[46] F. VIGOUROUX, _La Bible et les découvertes modernes_, t. I, p.

191. (Berche et Tralin, éd., Paris).

* * * * *

On a dit aussi que Moïse avait colligé des documents de sources

différentes, les uns Jéhovistes, les autres Élohistes: thèse bien

insoutenable et sans portée après les découvertes de M. Smith.

Le récit des origines, d’après les documents assyriens, montre, je l’ai

déjà établi, que la tradition commune, la vraie source dont sont dérivés

et le récit mosaïque, et les narrations relatives à la création chez

beaucoup d’autres peuples, existait pour le moins au troisième

millénaire avant l’ère chrétienne.

* * * * *

Étudions maintenant d’un peu plus près le texte de la _Genèse_.

Celui qui lirait la _Bible_ comme un livre ordinaire, peut être assuré

de ne rien comprendre à son langage et de n’en tirer aucun profit. Les

Pères de l’Église l’ont fait remarquer depuis longtemps, l’Écriture

offre plusieurs sens; le premier est _symbolique_: il vise un

enseignement doctrinal; le second est _hébraïque_: il s’adresse à un

peuple défini auquel il doit se faire comprendre; et ces deux sens ne

doivent en aucune façon être opposés au troisième, le sens _littéral

historique_ qui constitue le fond des récits.

C’est ainsi que le premier chapitre de la _Genèse_ doit être interprété

et alors tout s’éclaire d’une lumière aveuglante.

Moïse devait insister sur les grandes vérités religieuses qu’Israël,

sans cesse en contact avec les nations païennes, avait trop tendance à

oublier: Dieu, _Créateur_ et non simple organisateur du monde; Dieu

créateur de l’Univers qu’il avait tiré du néant; Élohim avait fait _les

Cieux et la Terre_ et c’est ce que chantera le Psalmiste:

«Au commencement tu as fondé la Terre

Et les cieux sont l’ouvrage de tes mains (_Ps._ 102, 26.)

Louez Jahvé, invoquez son nom.

Faites connaître parmi les peuples ses hauts faits...

Car tous les dieux des peuples sont des idoles

Et Jahvé a fait les cieux (_Chron._, XVI, 8, 26)

Dieu, Providence et souverain Maître: il dicte à la nature ses lois: à

son mot d’ordre la lumière paraît, la mer se retire, la terre produit

ses fruits:

C’est d’après tes lois que tout subsiste jusqu’à ce jour

(_Ps._ 109, 91.)

C’est Dieu enfin qui a créé l’homme et l’a fait à son image:

Quand je contemple tes cieux, ouvrage de tes mains,

La Lune et les étoiles que tu as créées, je m’écrie:

Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui;

Tu l’as fait de peu inférieur à Dieu...

Tu lui as donné empire sur l’œuvre de tes mains (_Ps._ 8, 4, 7).

Et c’est pourquoi l’homme rendra à Dieu ses hommages au nom des

créatures:

Que la terre bénisse le Seigneur,

Qu’elle le loue et l’exalte à jamais. (_Dan._, III, 74)

De même, est-il évident que le but de l’écrivain sacré, en montrant

l’œuvre des «six jours de Dieu» et le repos de Jéhovah au septième jour,

est d’insister vis-à-vis des hommes sur la nécessité pour eux du repos

sabbatique. L’exemple vient de haut; l’origine de la semaine est divine:

«Ne manquez pas d’observer mes sabbats... Ce sera entre moi et vous un

signe à perpétuité; car en six jours Jéhovah a fait les cieux et la

terre et le septième jour, il a cessé son œuvre et il s’est reposé»

(_Ex._ XXXII, 13, 17).

Voilà qui répond à ces savants d’autrefois nous enseignant, sans

sourire, que la semaine tirait son origine des quartiers de la Lune.

C’était l’opinion de Bailly, de Montucla, de Laplace qui, faute de

références, n’hésitaient jamais à «imaginer» l’Histoire. Arago avait

donné cette explication d’une manière timide et en hésitant; mais ceux

qui l’ont paraphrasé dans la suite ont accepté l’hypothèse comme une

vérité démontrée et depuis, vous trouverez celle-ci dans toutes les

_Astronomies populaires_, et dans bon nombre de manuels classiques.

«Les peuples antiques, y lisons-nous, possédaient déjà notre semaine de

sept jours, calquée sur la durée des phases lunaires.» Allégations

toutes inexactes: si la révolution de la Lune peut très bien servir à

établir un calendrier avec des mois lunaires, il est impossible de

compter des périodes de jours entiers au moyen des phases de notre

satellite.

Aussi, et le fait est maintenant hors de doute, aucun peuple antique n’a

employé la semaine de sept jours[47]. Sous ce rapport les Hébreux font

tache, pour ainsi dire, parmi les nations; eux seuls ont pratiqué ce

système de comput, et encore cette division du temps était-elle

indépendante de leur mois et de leur année. L’origine de notre semaine

est donc bien d’ordre religieux et non astronomique.

[47] Cf. G. BIGOURDAN, _L’Astronomie, Évolution des idées et des

méthodes_, p. 60.

Tous les autres peuples avaient divisé leurs mois en trois parties de 10

jours chacun: c’étaient les _décans_ que nous retrouvons aussi bien chez

les Égyptiens que chez les Babyloniens et les Chinois.

Toutefois, la semaine des Hébreux a dû être la division admise

primitivement par l’humanité et ce qui le prouve, c’est précisément le

fameux poème chaldéen de la création, qui malgré les retouches à travers

les siècles, avait conservé intacte la tradition commune des _six

périodes_, mais avait oublié la septième purement idéale. Aux sept jours

de la semaine, les astrologues avaient peu à peu substitué les décades,

trois pour chaque mois, correspondant chacune à une étoile.

Cependant la tradition populaire, toujours lente à détruire, n’avait pas

tout oublié: d’une part, nous voyons que le nombre _sept_ était resté

aussi bien en honneur chez les Assyriens ou les Babyloniens que chez les

Hébreux, et d’autre part, détail plus typique, ce nombre avait servi de

base à des pratiques superstitieuses touchant certains jours multiples

de sept.

Chez les Babyloniens, par exemple, les 7, 14, 21, 28 de chaque mois

étaient considérés comme néfastes; il fallait ce jour-là s’abstenir de

certains actes bien définis: «Le pasteur des grands peuples (le roi),

lisons-nous sur une tablette, ne mangera, ni viande rôtie, ni pain

préparé avec du sel; il ne changera pas le vêtement de son corps; il

n’endossera pas un vêtement blanc et ne pourra faire de sacrifice. Il ne

montera pas sur son char et ne prononcera aucun décret. Le prophète ne

rendra pas d’oracle, le médecin ne posera pas la main sur le malade,

etc...»

Remarque identique pour les Égyptiens au sujet des mêmes jours du mois.

A ces époques néfastes, il ne fallait pas sortir, ne pas s’embarquer sur

le Nil, ne pas se baigner, ne pas travailler, ne pas manger de poisson,

ne pas manger du tout, etc...[48]

[48] PH. VIREY, _La Religion de l’ancienne Égypte_, p. 222.

Ne souriez pas, faites une enquête sur nos mœurs contemporaines, vous

serez édifiés sur l’influence du nombre 13 et du vendredi!

Le sens symbolique dans le premier chapitre de la _Genèse_ suffit, il me

semble, pour justifier l’emploi du mot _yôm_ qui signifie littéralement

_jour_, mais qui peut fort bien indiquer des périodes, des laps de temps

indéterminés.

On serait tenté de croire qu’une telle interprétation est toute moderne;

or, il suffit d’interroger la littérature ancienne pour voir qu’il n’en

est rien. Un bon nombre de Pères, entre autres saint Augustin,

remarquerons-nous avec M. Hamard, et toute l’école exégétique

d’Alexandrie, ont attribué à ce mot _jour_, un sens métaphorique;

d’autres avaient déjà entrevu le système des périodes.

En fait, le texte même des Écritures nous invite à accepter cette

interprétation. En dehors des _semaines d’années_, calquées sur la

semaine ordinaire, la _Bible_ ne connaît pas d’autre série que le _dôr_,

période assez vague qui est la durée de la vie humaine. Partout

ailleurs, il est question de _temps_, de _demi-temps_ comme dans

_Daniel_, où le système des _semaines d’années_ reparaît; l’_heure_ de

saint Jean dans sa première Épitre est un _temps_, remarque saint

Augustin[49]; les _mille années_ de l’Apocalypse désignent de même une

période.

[49] Cf. Lettre, 199.

Si nous étudions de plus près le commencement de la _Genèse_, nous

remarquerons avec beaucoup de Pères que le premier jour fut sans matin,

le dernier sans soir, et que trois de ces jours ont préexisté au Soleil.

De toute façon, il faut admettre le sens de période indéterminée pour le

septième jour qui dure encore, et nous pouvons conclure avec saint

Augustin qu’il faut entendre les jours de la _Genèse_ «non à la manière

des jours que nous mesurons et comptons par le cours du Soleil, mais

d’une autre manière» et le savant Docteur continue par une belle

dissertation sur la lumière de l’astre qui, à chaque instant, n’éclaire

qu’une partie de la Terre[50].

[50] _De Gen. ad. cess._, 10-26.--I, 19.

Au reste, si Moïse nous a donné la narration d’un fait dont l’origine

remonte à la souche primitive de l’humanité, nous pouvons espérer

trouver quelque indice de périodes, dans les traditions des autres

peuples, et c’est précisément ce que nous allons constater.

Les Chaldéens, les Perses, les Phéniciens, les Étrusques ont cru à la

division de la Création en _six périodes de longues durées_. Le récit de

Bérose, auteur toujours prolixe et bavard, nous l’apprend en ce qui

concerne la tradition chaldéenne: la division des jours y est bien

conservée avec leurs 12 heures, 6 pour le jour et autant pour la nuit,

mais l’auteur prend soin de nous avertir que ce sont des jours spéciaux,

des jours cosmiques dont les secondes représentent nos années

ordinaires; chaque minute y équivaut donc à 60 ans; chaque heure à 60

fois 60 années, soit 3 600 ans; et le jour entier à 12 fois cette

dernière valeur, soit 43 200 années ordinaires.

Où Bérose avait-il puisé d’aussi fantaisistes supputations? Nous

l’ignorerons toujours, évidemment, mais «la morale de l’histoire», c’est

la distinction entre jours et jours: ceux de la Création sont de

véritables périodes; et notez qu’en la circonstance, Bérose n’était que

l’interprète du sens traditionnel.

Reportez-vous aux tablettes chaldéennes, vous y trouverez énoncée,

quoique sans précision, une formule identique pour le fond à celle de la

_Genèse_. A la tablette où il est question de la génération des dieux,

nous lisons en effet: «Un grand nombre de jours et un long temps

s’écoula.» La tradition est donc formelle et tout porte à croire que les

jours mosaïques sont bien effectivement des _époques_.

Nous ne nous appesantirons guère sur le _sens hébraïque_ renfermé dans

la _Genèse_. Quoique certainement très instruit, Moïse, pour être

compris de la masse et afin d’atteindre complètement son but, ne devait

employer que des mots usuels, ceux du vocabulaire commun, et c’est en

grande partie à cette simplicité voulue que la narration doit sa sublime

grandeur.

Depuis longtemps, certains exégètes de valeur ont donné du texte

biblique une interprétation à tout le moins originale. Moïse nous

représenterait le monde comme un édifice à trois étages dont Jéhovah est

le créateur et l’architecte: chaque partie une fois terminée reçoit son

ornement, son ameublement, et toujours en vue de notre utilité. La

description commence, non par la base, mais par la voûte, le ciel où se

joue la lumière; l’auteur, explique-t-on, suit un ordre de beauté, de

dignité; l’étage intermédiaire est constitué par le firmament séparant

les eaux d’en haut des océans; puis vient la terre, fondement et support

de l’ensemble: telle est l’œuvre des trois premiers jours.

L’ornementation sera celle des trois jours suivants: la lumière du

premier jour sera localisée au quatrième dans le Soleil, la Lune et les

étoiles. Le firmament et les eaux inférieures du second jour seront

peuplés au cinquième par les oiseaux et les poissons; la terre soulevée

au-dessus des eaux dès le troisième jour, recevra au sixième les animaux

et l’homme.

Un tel parallélisme devait séduire les docteurs du Moyen-Age qui

n’eurent garde de l’oublier, mais, au fond, celui-ci n’est que de pure

forme; les plantes, par exemple, sont déjà l’ornementation de la terre

au troisième jour!

Légèrement modifié pour une présentation acceptable, ce système, auquel

on tend à revenir aujourd’hui, n’évite guère les difficultés. Comme tous

ceux qui nient une succession réelle dans les phases décrites, il

n’explique pas pourquoi, par exemple, Moïse continue un morceau censé

purement littéraire, par une description de faits chronologiquement

enchaînés: la création de l’homme, sa chute, sa descendance, etc...

«N’oublions pas non plus, dit à ce propos un critique, que la haute

portée du document tient au fait que l’homme couronne la création

terrestre et que tout dans son habitat a été ménagé pour lui. Or, si

l’homme n’a pas été réellement créé après toutes les espèces animales,

l’effet intentionnel du tableau ne répond pas exactement à la vérité, la

forme emporte le fond. On admettra en conséquence que le dernier

événement a été placé de propos délibéré à sa place historique[51].»

[51] Cf. A. T. DELATTRE, _Les jours du la Création_, Sc. Cath., 15

janv. 1892.

Mais alors, il n’y a plus de raison de considérer le récit de la

_Genèse_ comme une série de tableaux sans suite ordonnée: la création du

jour primordial sans soleil, celle des plantes avant la mention de notre

astre central, enfin l’apparition de ce dernier seulement au jour

suivant, tous événements antérieurs à la venue de l’homme, deviennent

inexplicables si l’on n’admet pas une succession réelle.

Moïse avait donc eu un motif sérieux d’annoncer les faits dans l’ordre

que nous constatons; en agissant ainsi, il ne faisait d’ailleurs que

nous transmettre une longue tradition et la preuve nous en est fournie

par le fond même des cosmogonies communes à d’autres peuples.

Notre terrain se trouve maintenant singulièrement déblayé: tout en

constatant dans la _Genèse_ un sens symbolique évident et une forme

singulièrement adaptée au but poursuivi; tout en admettant également un

genre de narration cadrant avec les notions admises par les Hébreux de

l’époque, notions qui s’étaient amalgamées avec celles du peuple

égyptien, nous sommes inéluctablement amenés à reconnaître dans le récit

biblique la présence d’un enseignement possédant un _sens historique_

indéniable.

En d’autres termes, Moïse nous raconte une série ordonnée de faits

réels, une _succession dans le temps_, soit d’actes divins, soit de

causes posées par le Créateur et dont il nous retrace les effets.

--Alors, me feront remarquer les exégètes et les savants, vous êtes

concordiste, c’est-à-dire que vous croyez à un accord entre le récit de

la _Genèse_ et les données de la Science?

--Attendez; la suite précisera ma position et ma réponse. Au reste,

telle quelle, la question me semble aussi mal posée qu’inopportune. Mais

ce que je veux affirmer dès maintenant, c’est que je n’ai ni la

prétention, ni la mission d’interpréter d’exacte façon le texte de la

_Genèse_.

En second lieu, je l’ai déjà fait observer, notre science est en

perpétuel devenir: à côté de résultats certains, combien de problèmes

posés et irrésolus; que de mystères soulevés à mesure que s’élargit

notre horizon!

Troisième remarque enfin: admettons par hypothèse que nos connaissances

en Géologie, en Physique, en Chimie, en Paléontologie, en Cosmogonie,

soient assez développées pour nous permettre de retracer les stades

parcourus depuis les origines du monde, comment allons-nous procéder,

quelle méthode d’exposition devons-nous adopter?

Décrire parallèlement les phases d’évolution du Globe, les

transformations de la flore, les développements successifs de la faune,

il n’y faut pas compter; semblable tâche est non seulement ardue, mais

impossible en fait; à chaque instant, nos descriptions risqueraient

d’empiéter les unes sur les autres et, le parallélisme étant constamment

rompu, nous risquerions d’encourir le reproche que l’on fait à Moïse, de

n’avoir pas observé strictement l’ordre chronologique. Les difficultés

seraient inextricables si, par surcroît, nous nous trouvions dans

l’obligation de résumer en une ou deux pages, une matière généralement

disséminée et traitée en plusieurs volumes séparés.

N’allons donc pas exiger de l’auteur de la _Genèse_ une œuvre

irréalisable et ne cherchons dans son récit que les grandes lignes du

sujet. Cette ossature une fois fixée, nous examinerons s’il existe, oui

ou non, un accord général entre la narration biblique et les conclusions

certaines que nous offre notre science actuelle.

Sans nous attarder aux détails, nous pouvons résumer ainsi toute l’œuvre

des six jours.

1er jour: Création de l’Univers matériel (les Cieux et la Terre).

La science mystérieuse des Pharaons · 第 9 / 11 段