années de sécheresse alternent avec 5 ou 6 années d’humidité; et cette
distribution est calquée sur la variation du cycle solaire. C’est à tel
point qu’aux Indes, par exemple, la famine arrive à peu près tous les
_onze_ ans. Toutefois, il ne faut pas chercher dans l’allure des courbes
une régularité mathématique. On a observé en effet des minima éloignés
de 8 ans 2/10 et on en a signalé aussi dont l’intervalle était de près
15 ans, de 1 784,7 à 1 798,3 par exemple.
Pour les maxima, les différences sont encore plus accusées: nous
connaissons une période de 7 ans 3/10 seulement, une période de 13 et
une autre de plus de 16 ans (de 1 788,1 à 1 804,2).
Les 7 années d’abondance, suivies de 7 années de famine, annoncées par
Joseph et que la Bible nous assure s’être réalisées, sont donc tout à
fait vraisemblables; mais, en raison de l’irrégularité des périodes
solaires dont la cause nous échappe, aucun astronome actuel n’est en
mesure d’affirmer en quelle année tombera exactement tel ou tel maximum
de taches, de pluies, etc... A moins de supposer chez Joseph une science
humaine si extraordinaire qu’elle ait dépassé de beaucoup la nôtre, sa
prévision d’abondance et de disette _pour une année définie_, reste
donc, humainement parlant, l’un des faits les plus mystérieux et les
plus incompréhensibles que nous offrent l’Écriture.
[Illustration: La production du Blé, sur la Terre entière, suit
pas-à-pas la courbe des taches solaires. (Diagramme dressé par l’Abbé
MOREUX.)]
On pourrait alléguer, semble-t-il, que la prédiction pouvait n’être
qu’approximative et que le futur ministre du Pharaon avait fort bien pu
se baser sur une loi empirique, c’est-à-dire expérimentale et semblable
en tout point à celle que nous possédons, puisqu’il suffit d’observer un
grand nombre de cycles solaires et d’en déduire une moyenne. Joseph
aurait eu ainsi, à un ou deux ans près, l’époque d’un maximum de taches,
donc d’humidité et de sécheresse consécutive: les considérations que je
vais développer sommairement sont de nature à montrer la fragilité d’une
telle hypothèse.
L’alternance des périodes sèches et pluvieuses en corrélation avec le
cycle undécennal des taches solaires, cesse d’être nettement marquée en
dehors de la région tropicale. Les fluctuations de la pluie offrent
moins d’amplitude à mesure qu’on s’éloigne de l’équateur et parfois on
rencontre des années très pluvieuses dans une période qui, à ne
considérer que la courbe des taches, devrait être sèche. Mais comme
l’activité solaire est sujette à des soubresauts qui renforcent certains
maxima, ces derniers finissent seuls par se traduire sur la courbe des
pluies.
En fait, il paraît à peu près prouvé aujourd’hui que ces à-coups se font
sentir toutes les trois périodes, c’est-à-dire que tous les 35 ans
environ, l’activité solaire augmentant, nous constatons une
recrudescence de pluies. Cette pluviosité s’accuse surtout par le niveau
des grands lacs qui est soumis à une oscillation périodique de même
durée que les phénomènes enregistrés à la surface du Soleil[35].
[35] Sur les rapports de la climatologie avec le Soleil, voyez TH.
MOREUX, _Où en est l’Astronomie?_ et les _Énigmes de la Science_; ou
encore: _Le Soleil et la Prévision des temps_.
Malheureusement, là encore, aucune régularité absolue dans l’amplitude:
tout se passe comme si, à côté des cycles de 11 ans et de 35 ans, il en
existait un troisième, séculaire celui-là, qui vient interférer avec les
deux premiers. Ceci expliquerait ces longues accalmies solaires où les
maxima sont peu accusés et ces grandes périodes caractérisées par de
larges variations.
Envisagée à la lueur de ces considérations, la climatologie de l’Égypte
nous apparaît extrêmement complexe. A ne considérer que la latitude, il
est évident que la pluviosité en Égypte et dans toute la région
avoisinante, doit refléter les cycles solaires de 11 ans et de 35 ans.
Les disettes auraient donc dû s’y faire sentir _à peu près_
périodiquement, sans qu’on puisse cependant les prédire exactement à
deux ou trois années près.
En réalité, l’Histoire nous apprend que les famines étaient assez
fréquentes dans les pays limitrophes de l’Égypte, mais il était loin
d’en être ainsi dans la vallée du Nil. C’est qu’en fait, cette vallée
assez étroite devait surtout sa fertilité, non aux pluies périodiques,
mais aux inondations de son fleuve.
Le mécanisme de ces crues était inconnu des anciens Égyptiens aux yeux
desquels le Nil n’apparaissait qu’entre Éléphantine et l’île de Philæ,
près de la cataracte de Syène. Nous sommes un peu mieux renseignés
aujourd’hui. Les «larmes d’Isis pleurant son époux» et amenant les
débordements du fleuve ont une double origine: d’abord, les pluies
annuelles qui s’abattent régulièrement sur la partie supérieure de son
cours, c’est-à-dire à 6 000 kilomètres de son embouchure, et qui
viennent grossir ses puissants affluents; puis, les eaux des grands lacs
Victoria et Albert-Nyanza auxquels il sert pour ainsi dire de déversoir
naturel.
[Illustration: Diagramme établi par l’Abbé MOREUX et montrant la
relation entre l’activité solaire et certains phénomènes terrestres
d’ordre surtout climatologique.]
Or, ces lacs sont dans la région équatoriale et leur niveau, mieux
encore que celui des lacs européens, reflète toutes les vicissitudes de
l’activité solaire.
Pour que la famine arrive en Égypte, il est donc surtout nécessaire que
le manque d’eau se fasse sentir de ce côté; cette circonstance, jointe à
des minima de pluie en rapport avec l’état du Soleil, peut seule amener
une disette marquée; tout cela est évidemment soumis à des lois, mais si
nous commençons à soupçonner ces dernières, nous sommes loin de les
avoir entièrement mises au jour.
Vous le voyez maintenant, la prédiction des famines pour l’Égypte, plus
encore que pour les autres contrées, offre d’inextricables difficultés.
Raison de plus pour nous émerveiller de l’interprétation exacte que
donna Joseph des songes du Pharaon. Nous ne pouvons supposer un instant
que les Égyptiens et les Hébreux soient arrivés par la seule observation
à concevoir le mécanisme des inondations du Nil, liées en partie aux
fluctuations de l’état physique du Soleil. Alors, d’où Joseph tenait-il
sa faculté de prédire exactement une période d’abondance suivie d’une
famine d’égale durée? Humainement, le fait est inexplicable et aussi
mystérieux que la valeur de la coudée sacrée.
L’histoire de Joseph n’est pas le seul exemple relatif à la science que
la Bible offre à nos méditations, mais il faut se borner sous peine
d’allonger indéfiniment ce chapitre. Toutefois, pour terminer, on me
permettra de citer un étrange calcul auquel s’est livré un astronome à
propos de deux passages de _Daniel_, dans la Bible.
On sait que Daniel enfant avait été emmené en captivité à Babylone par
Nabuchodonosor après la prise de Jérusalem (606 av. J.-C.) Le roi le fit
venir bientôt à la cour avec deux autres jeunes Hébreux, afin «qu’ils
apprissent la littérature et la langue des Chaldéens»[36] c’est-à-dire
l’étude des livres sacrés confiée aux prêtres et qui comprenaient outre
l’astrologie, l’astronomie et la météorologie de l’époque.
[36] DANIEL, I, 4.
Or, parmi les prophéties que Daniel fit plus tard, il en est une qui a
de tout temps exercé la sagacité des exégètes. Il y est question de deux
périodes de temps mystérieuses: la première, formée _d’un temps_, _d’un
demi-temps_ et de _deux temps_ est de 1 260 années; la seconde est de
2 300 soirs et matins, jours ou plutôt _années_, si l’on se réfère à
d’autres textes analogues où la longueur de la période est plus
clairement désignée[37]. A quoi se rapportent ces nombres? Il était
naturel qu’on cherchât du côté de l’Astronomie et voici l’interprétation
qu’en a donnée de Chéseaux.
[37] DANIEL, VIII, 12 et VIII, 14.
Ce savant est d’ailleurs bien connu; c’est lui qui, en mars 1744,
découvrit la belle comète qui porte son nom. Il l’aperçut pour la
première fois à Lausanne, en Suisse, où il exerçait l’Astronomie;
l’astre était composé de six appendices lumineux courbes, disposés en
éventail, particularité assez rare dans le domaine cométaire. Entre
autres études, de Chéseaux nous a laissé un ouvrage introuvable en
France aujourd’hui, mais qui a été conservé à la bibliothèque de
Lausanne; il est intitulé: _Remarques sur Daniel_.
Pour comprendre comment l’auteur a été amené à écrire sur un tel sujet,
il faut savoir que de Chéseaux avait découvert le cycle de 315 ans,
après lequel le Soleil et la Lune reviennent, à 7 ou 8 minutes d’arc
près, au même point du ciel d’où ils étaient partis. Or, ce nombre 315
est précisément le quart de 1 260, nombre de Daniel. De Chéseaux en
conclut que la période de 1 260 ans devait être, elle aussi, un cycle
luni-solaire.
En effet, après 1 260 années juliennes, le Soleil et la Lune reviennent
à 1/2 degré près au même point de l’écliptique.
Examiné de la même manière, converti en une période de 2 300 ans, le
second nombre de Daniel s’est montré un cycle aussi parfait; donc
l’erreur, dix fois moindre que celle du cycle de Callipe[38] était
exactement celle du cycle de 1 260 ans.
[38] Callipe vivait en Grèce au IVe siècle av. J.-C. Il avait
précédemment amélioré les calculs de ses devanciers, concernant les
cycles solaire, lunaire et planétaire.
Cette égalité d’erreur forçait à conclure que la différence entre les
deux cycles--soit 1 040 ans--devait être elle-même un cycle parfait, à
la fois solaire, lunaire et diurne, cycle longtemps cherché par les
astronomes qui avaient fini par le déclarer chimérique ou impossible.
Son accord avec les observations et les Tables astronomiques les plus
célèbres est extraordinaire. Les positions qu’il donne diffèrent moins
des positions réelles que celles des Tables ne diffèrent entre elles;
l’erreur commise est moyenne entre les erreurs des Tables: 0′,45 pour le
Soleil; 0′,26 pour la Lune.
Le Soleil fait 1 040 révolutions par rapport au premier point du Bélier,
en 379 852 jours; or, la Lune par rapport au Soleil, accomplit le même
nombre de révolutions complètes dans le même laps de temps. Le cycle de
Daniel donne pour la longueur de l’année tropique 365 jours 5 h. 48 m.
55 s. alors qu’on admet aujourd’hui la même valeur à 9 secondes près.
A ce résultat déjà extraordinaire pour l’époque, s’en ajoute un autre
signalé encore par de Chéseaux. Dans l’année 652, date très rapprochée
de la prophétie de Daniel, l’équinoxe de printemps, le solstice d’été et
l’équinoxe d’automne arrivèrent tous trois à la même heure, à midi, au
méridien de Jérusalem, ainsi que l’exige le mouvement qui résulte de la
période de 1 040 ans!
Qui donc, conclut de Chéseaux, a pu amener Daniel à faire allusion à des
périodes ayant des rapports si merveilleux avec le mouvement des astres?
Dans une lettre datée du 12 juin 1771, le savant astronome de Mairan
écrivait à ce sujet à de Chéseaux: «Il n’y a pas moyen de disconvenir de
ces vérités et de ces découvertes, mais je ne puis comprendre comment et
pourquoi elles sont ainsi réellement renfermées dans l’Écriture.»
Déjà, l’Académie des sciences, sur le rapport de Cassini, avait déclaré
toutes les méthodes suivies pour le calcul des mouvements du Soleil et
de la Lune, déduites du cycle de Daniel et de l’arrivée des équinoxes et
du solstice au méridien de Jérusalem, très démontrées et parfaitement
conformes à l’astronomie la plus exacte.
* * * * *
Depuis, la question a été étudiée par des astronomes modernes[39], Bell
Dawson, E. W. Maunder, le Docteur H. Grattan Guinness et tous ont conclu
que, quelle que soit la signification intrinsèque de la prophétie de
Daniel, les nombres mis en avant appartiennent à un cycle astronomique
extrêmement parfait. Ce cycle était certainement inconnu des Chaldéens,
aux yeux desquels Daniel passait effectivement pour un des plus grands
savants de l’époque.
[39] Cf. GR. GUINNESS, _Creation centred in Christ_, p. 344 et E. W.
MAUNDER, _Astronomy of the Bible_, p. 337.
* * * * *
Ainsi, la science dont a fait preuve le prophète hébreu est presque
aussi déconcertante que les faits incroyables de la Grande Pyramide.
D’un côté, une étude approfondie des mouvements célestes qui force même
actuellement notre admiration et dont les conclusions ne seront
retrouvées que longtemps après; de l’autre, un monument impérissable
venant ouvrir l’ère de l’architecture, non par un début insignifiant,
destiné à s’accroître à travers les siècles sous forme de progrès lents
et continus, mais par un élan de science, de majesté et d’excellence
incomparables, atteignant d’un seul coup un idéal que, peut-être,
l’humanité ne dépassera jamais.
[Illustration: Explication astrologique de la succession des noms des
jours dans notre semaine.]
CHAPITRE X
Science et Cosmogonie
Le problème de nos origines a de tout temps attiré l’attention des
penseurs: L’homme qui réfléchit veut savoir d’où il vient, et l’attrait
du mystère de son passé n’a d’égal que celui de sa destinée. Voilà
pourquoi les essais de Cosmogonie sont toujours d’actualité; pour le
savant, ils ont un autre avantage; ils marquent pour ainsi dire, les
étiages atteints au cours des siècles par le développement de la pensée;
toutes les cosmogonies sont en effet des œuvres de synthèse fixant les
progrès de l’esprit humain dans les domaines les plus divers.
Toutefois, mon but, en écrivant ce Chapitre, n’est pas précisément de
retracer les efforts de la science à travers les siècles, pour nous
fournir la solution de cette énigme sans cesse renaissante; je l’ai
essayé à différentes reprises et je renvoie le lecteur à mes travaux sur
ce sujet passionnant. Je voudrais aujourd’hui me placer à un autre point
de vue qu’aucun de mes prédécesseurs n’a encore envisagé.
Quand on étudie les anciennes cosmogonies, on ne peut se défendre d’un
sentiment qui s’impose malgré soi de la manière la plus impérieuse: à
côté de divergences de vues, de détails souvent enfantins, parfois
burlesques, on aperçoit des affirmations toujours identiques. D’où cela
peut-il provenir? Les peuples, pensera-t-on, ont pu se copier les uns
les autres. Cette raison, exacte tout au plus pour les Romains qui ont
imité les Grecs, pour ces derniers qui ont puisé chez les Égyptiens,
etc... ne saurait être valable pour certaines nations de l’antiquité,
fort éloignées les unes des autres. Il est douteux, par exemple, que les
Chinois aient copié les Hindous, les Égyptiens, etc... ou inversement.
Mais il reste une autre hypothèse: Tous les peuples n’auraient-ils pas
puisé primitivement à une tradition commune, transmise d’abord oralement
à travers la longue série des siècles, puis fixée irrévocablement à une
certaine époque à l’aide de l’écriture et cela dans chaque nation
particulière?
Cette théorie qui nous a donné les meilleurs résultats au cours de nos
précédentes investigations, est la seule qui puisse expliquer
divergences et points de contacts: les altérations inévitables ont amené
la diversité; les traits communs attestent l’unité d’origine.
C’est à ce point de vue quelque peu nouveau qu’il convient d’examiner
les cosmogonies anciennes et plus particulièrement celle de Moïse
consignée dans la _Genèse_.
Il y a quelque cinquante ans, nombre d’exégètes avaient cherché à
accorder le récit biblique avec les données de la science à leur époque:
l’idée ne manquait ni de hardiesse, ni de grandeur. Concordistes et
anticoncordistes croisèrent le fer en des joûtes savantes restées dans
toutes les mémoires. Depuis, le vent a tourné, et les idées se sont
orientées dans une tout autre direction.
Au reste, on a fait observer que la Bible n’a jamais eu la prétention
d’exposer une doctrine scientifique et l’on a eu raison; mais cependant,
les faits qu’elle énonce sont-ils exacts ou ne le sont-ils pas? Sont-ils
symboles ou réalités historiques?
Entre temps, des documents précieux émanés de l’autorité ecclésiastique
qui, seule, a mission de donner une interprétation vraie des Écritures,
sont venus à point pour éclairer la route. Dans son Encyclique du 18
novembre 1893, Léon XIII, faisant siennes les idées de saint Augustin,
nous rappelait les paroles du célèbre Docteur: «L’esprit de Dieu qui
parlait par la bouche des écrivains sacrés, n’a pas voulu enseigner aux
hommes ces vérités concernant la constitution intime des objets
visibles, parce qu’elles ne devaient leur servir de rien pour leur
salut[40].» «Ces auteurs, ajoute Léon XIII, décrivent les objets et en
parlent, ou par une sorte de métaphore, ou comme le comportait le
langage usité à cette époque. De même, dit-il encore, à propos de
l’interprétation des Écritures par les Pères de l’Église, il faut
distinguer avec soin dans leurs explications ce qu’ils donnent comme
concernant la foi ou comme lié avec elle, ce qu’ils affirment d’un
commun accord.»
[40] SAINT AUGUSTIN, _De Gen. ad. litt._, II, ch. IX, 20.
L’autre document émane de la Commission biblique dont les décisions ont
été ratifiées par le chef Suprême de l’Église. Après avoir constaté
l’historicité des trois premiers chapitres de la _Genèse_, cette
Commission officielle laisse libre chacun de nous d’interpréter, après
mûr examen, suivant sa propre opinion, les passages de ces chapitres que
les Pères et les Docteurs ont diversement compris sans rien enseigner de
certain, sauf réserve du jugement de l’Église et en se maintenant dans
les analogies de la foi.
A la question suivante: «Faut-il régulièrement et toujours chercher dans
le premier chapitre de la _Genèse_ la propriété du langage
scientifique?» la Commission répond: _Non_.
«Dans la dénomination et la distinction des six jours dont parle la
_Genèse_ au chapitre premier, le mot hébreu _yôm_ (jour) peut-il être
pris, soit au sens propre pour un jour naturel, soit au sens impropre
pour un certain espace de temps, et cette question est-elle librement
ouverte aux discussions des exégètes?» A cette question finale, la
Commission biblique a répondu carrément: _Oui_.
On nous a souvent reproché, à nous hommes de science catholiques, de ne
pouvoir aborder certaines questions qu’à la condition d’abdiquer notre
jugement d’esprit raisonnable; c’est là une très grosse erreur encore
trop répandue malheureusement dans le grand public.
En ce qui concerne l’interprétation du premier chapitre de la _Genèse_,
les textes officiels, dont je viens de donner le résumé, nous mettent au
contraire tout à fait à l’aise. Voilà ce que nous devons proclamer très
haut et c’est la principale raison pour laquelle j’ai tenu à les
transcrire ici.
L’Église, en la circonstance, fait preuve de la plus grande sagesse. Le
système du _concordisme_ poussé à l’excès est un exercice dangereux: Le
texte biblique est en effet immuable, alors que la Science est en
perpétuel devenir; mais d’un autre côté la Bible est écrite dans une
langue beaucoup moins riche que la nôtre, et certaines expressions
resteront longtemps encore entourées d’obscurités. Dans ces conditions,
ne serait-il pas téméraire de vouloir tout expliquer?
Ces réserves admises, il faut dire aussi qu’à l’heure actuelle, quoi
qu’en pensent certains savants et quelques exégètes, la Cosmogonie est
devenue une véritable science avec ses principes et ses lois: d’un côté,
elle se rattache à l’Astronomie physique, à l’observation, et de l’autre
elle s’appuie sur les fondements de la Mécanique céleste, l’une des plus
belles conquêtes de la pensée humaine; elle est aussi tributaire de la
Géologie à laquelle elle peut demander une aide précieuse.
Sans doute, il reste encore bien des problèmes irrésolus; le mécanisme
du point de départ de nos origines nous échappe, mais sur beaucoup de
points, malgré la diversité apparente des systèmes, nous avons de bonnes
précisions.
Je n’étonnerai personne néanmoins, en disant que la plupart des exégètes
n’ont de la science cosmogonique que des aperçus de seconde main,
mauvaise posture, en vérité, pour situer à leur véritable place, les
notions acquises et les corollaires douteux, pour distinguer en un mot
le certain du probable.
L’hébreu que j’ai appris dans ma jeunesse, je l’ai acquis en vue
spécialement d’essayer de comprendre la _Genèse_, et depuis,
c’est-à-dire pendant vingt-cinq ans, je n’ai cessé de m’occuper de
Cosmogonie. Après avoir étudié tous les systèmes, je me suis laissé
aller à édifier à mon tour une théorie de l’origine et de la formation
du système solaire. Hypothèse évidemment, mais qui a au moins le mérite
d’être la dernière, de tirer profit, par conséquent, des progrès de mes
devanciers. D’ici cinquante ans, d’autres idées surgiront, mais ce qui
est acquis restera, comme demeurent certaines pierres de l’édifice
commencé il y a plus d’un siècle. (Voir _Origine et Formation des
Mondes_, par Th. Moreux).
J’ouvre ici une parenthèse et je demande à mes lecteurs de ne point voir
en ces détails personnels un amour-propre d’auteur; mieux que personne,
j’ai pu au cours de mes études, apprécier la vanité de la science
humaine qui nous montre le néant de notre intelligence vis-à-vis de
l’infini s’offrant sans cesse, mais se dérobant toujours à nos
investigations. Comme H. Fabre, l’éminent naturaliste de Sérignan, je
sais que plus j’apprends, mieux je comprends que je ne sais rien, et
cependant, si, en lisant le récit de la _Genèse_ écrit par Moïse, je
vois quelque accord avec ce que la science m’a appris de plus certain,
qui donc me déniera le droit de l’affirmer et de le publier?
Qui donc oserait me reprocher une telle manière d’agir en tout point si
conforme à la pure doctrine enseignée par Léon XIII: «Ainsi, nous dit
l’Encyclique _Providentissimus Deus_, la connaissance des faits naturels
sera-t-elle d’un secours efficace pour celui qui enseignera l’Écriture
sainte; grâce à elle, en effet, il pourra plus facilement découvrir et
réfuter les sophismes de toutes sortes dirigés contre les Livres
sacrés.»
«Aucun désaccord réel ne peut exister entre la Théologie et la Physique,
pourvu que toutes deux se maintiennent dans leurs limites, prennent
garde, suivant la parole de saint Augustin, de ne rien affirmer au
hasard et de ne pas prendre l’inconnu pour le connu[41].»
[41] _In Gen. op. imperf._, IX, 30.
Revenons maintenant à notre sujet.
Le récit de la Création par Moïse est placé au début de la _Genèse_.
Comme les versions qu’on trouve un peu partout sont parfois inexactes et
souvent paraphrasées, je crois bon de donner ici le texte traduit à peu
près mot à mot sur l’hébreu et rétabli dans son ordre primitif, en
tenant compte des différentes sources approuvées[42].
[42] Vulgate, Septante et Italique.
LA CRÉATION D’APRÈS LA _Genèse_
1) Au commencement Élohim créa les Cieux et la Terre.
2) Or, la Terre était invisible et sans forme;
Les ténèbres étaient à la surface de l’Abîme,
Et l’Esprit d’Élohim planait sur les eaux.
3) Élohim dit: «Qu’il y ait de la lumière»,
Et il y eut de la lumière.
4) Élohim vit que la lumière était bien.
Élohim sépara la lumière d’avec les ténèbres.
5) Et Élohim nomma la lumière jour, et les ténèbres nuit.
Il y eut soir, il y eut matin: un jour.
6) Élohim dit: «Qu’il y ait une expansion entre les eaux,
Et qu’il soit une séparation entre les eaux et les eaux.»
Et il en fut ainsi.
7) Élohim fit donc l’expansion[43].
Et il sépara les eaux qui sont au-dessous de l’expansion, des
eaux qui sont au-dessus de l’expansion.
8) Et Élohim nomma l’expansion ciel.
Élohim vit que l’expansion était bien.
Et il y eut soir, et il eut matin: second jour.
[43] Certains auteurs traduisent par _étendue_; nous verrons plus loin
que le vrai sens est _une expansion_.
Dans tout le morceau, les chiffres en regard du texte correspondent
aux versets du 1er chap. de la _Genèse_. Les coupures me sont
personnelles; je les ai introduites ici pour mieux faire ressortir
les diverses idées, mais elles n’existent pas dans le texte qui
n’est pas un poème.