récit du déluge s’est déformé chez les différents peuples, il reste un
autre point à élucider: la naissance même de ce récit; et nous ne
pouvons échapper à cette conclusion qu’il y a là l’expression d’une
réalité indéniable, presque aussi embarrassante pour ceux qui nient
toute révélation, que les mystères dont s’enveloppent les problèmes
relatifs à nos origines.
[Illustration: L’ARBRE DE VIE d’après les monuments chaldéens.]
CHAPITRE IX
Les Traditions scientifiques
Nous sommes fort peu renseignés sur nombre de points relatifs à la
science des anciens, encore moins sur l’évolution des traditions
scientifiques. Cela tient probablement à une cause déjà alléguée au
cours des chapitres précédents: les faits scientifiques n’intéressaient
pas le vulgaire qui ne les eût pas compris; ces faits restèrent
longtemps, ainsi que les explications, l’apanage des initiés, des
prêtres, des astrologues, en un mot des savants de l’époque et l’on
conçoit que ces derniers n’avaient aucun intérêt à les écrire,
c’est-à-dire à les divulguer. Pour en assurer la transmission,
l’enseignement oral suffisait.
Nous avons donné un exemple de la division de la circonférence qui est
venue jusqu’à nous, mais des quantités de notions ont dû se perdre en
route avec la décadence des peuples. La meilleure preuve c’est que sur
beaucoup de points, les Grecs ont dû _refaire_ la science, retrouver des
formules déjà énoncées avant eux et souvent ils y sont parvenus avec
moins de bonheur que leurs devanciers.
La valeur de π, par exemple, rapport de la circonférence au diamètre,
mal connue des Grecs, avait certainement été calculée avec exactitude
dans l’antiquité. Il semble même qu’elle se précise à mesure que nous
remontons la série des âges.
Les Chinois admettaient pour π le nombre 3 au lieu de 3,1416, mais les
Japonais employaient 3,16 depuis longtemps[28]. Le _British Museum_
possède un document remontant vers l’an 2000 av. J.-C., le _Papyrus
Rhind_, qui prouve qu’à cette époque, la quadrature du cercle hantait
déjà les esprits. On y lit, en effet, que le côté d’un carré dont l’aire
est égale à celle d’un cercle de rayon donné, est égal à
(16/9)² ou 16²/9² = 256/81;
ceci correspond à un rapport de la circonférence au diamètre égale à
3,16: fort bonne approximation, en vérité, pour l’époque.
[28] Cf. MIKAMI, _Develop. Math. in China and Japon_ (Leipzig, 1912).
Les mesures de la Pyramide de Khéops nous font entendre qu’au moment de
sa construction, ce rapport devait être connu avec beaucoup plus
d’exactitude. La tradition se serait donc peu à peu altérée ou, dans
quelques cas isolés, conservée tant bien que mal.
L’histoire du peuple d’Israël va nous poser de nouveaux problèmes à ce
sujet.
Le Ier _Livre des Rois_, dans la Bible, nous donne des détails sur la
construction du Temple par Salomon, ce qui nous reporte à mille années
environ avant l’ère chrétienne. Nous y lisons, en particulier, que
Salomon fit venir de Tyr un nommé Hiram «rempli de sagesse,
d’intelligence et de savoir pour faire toutes sortes d’ouvrages
d’airain». Hiram exécuta entre autres constructions, la fameuse _Mer
d’airain_ à laquelle Arago fait allusion dans son _Astronomie
populaire_: «Il faut remarquer que la Bible, dit cet astronome, n’est
pas un livre de science, que le langage vulgaire a dû y remplacer
souvent le langage mathématique: ainsi on voit quelque part un passage
dans lequel il est question d’un vase circulaire qui a _un pied_ de
diamètre et _trois pieds_ de circonférence; or tout le monde sait qu’un
cercle d’un pied de diamètre a plus de trois pieds de circonférence;
ajoutons même que la circonférence du vase en question n’aurait pas pu
être assignée mathématiquement, alors même qu’on eût consenti à mettre
150 décimales à la suite du chiffre 3, puisqu’il n’existe pas de commune
mesure entre la longueur du diamètre d’un cercle et celle de la
circonférence qui le termine»[29].
[29] _Astronomie populaire_, t. III, p. 24.
Et Arago ajoute: «Ces vues sur les objections, tirées du texte de la
Bible, sont maintenant admises par les personnes les plus pieuses, même
dans la capitale du monde catholique.»
J’ai déjà eu maintes fois l’occasion de faire remarquer combien peu nous
devions nous fier à Arago lorsqu’il s’agit de références. Son
_Astronomie populaire_ est remplie de fautes, d’erreurs et
d’inexactitudes; à propos des chiffres qu’il donne, il faut toujours
aller aux sources.
Le passage de la Bible auquel il fait allusion est certainement celui du
fameux Vase de Salomon connu sous le nom de _Mer d’airain_. Et comment
Arago peut-il parler de _pieds_ à propos de la Bible: ce mot est
complètement inusité dans toute l’Écriture; nulle part, il n’y est fait
mention de _pied_.
L’unité employée est la coudée sacrée et non la coudée ancienne en usage
chez les Égyptiens, les Assyriens, les Phéniciens, les Samiens, etc...
voilà ce qu’a démontré autrefois Newton. Or, par une coïncidence
merveilleuse, il se trouve que cette coudée sacrée des Hébreux, coudée
qu’ils apportèrent en Égypte et qu’ils en remportèrent, coudée qu’ils
regardaient de temps immémorial comme un don de Dieu et qu’ils
réservaient exclusivement pour les usages sacrés, coudée différente de
la coudée profane des Égyptiens, des Babyloniens et de toutes les autres
nations, voilà, dis-je, que cette coudée était précisément la coudée
pyramidale dont nous avons si longuement parlé, celle qui avait servi à
construire la Grande Pyramide.
Si l’on n’admet pas l’origine divine de cette mesure qui est en rapport
avec la longueur de l’axe de la Terre, il faut expliquer comment les
constructeurs de la Grande Pyramide l’avaient trouvée; comment il se
fait que les Hébreux sont arrivés en Égypte munis de cette même unité de
longueur. De toute façon, on ne peut échapper à cette conclusion
qu’avant l’érection de la Grande Pyramide, il existait sur la Terre un
peuple qui possédait cette coudée dont il a transmis la valeur, et aux
constructeurs de cet unique monument, et aux ancêtres du peuple
d’Israël. Et alors revient la même question angoissante: Où ce peuple
inconnu avait-il puisé cette mesure à laquelle nos nations modernes
seront obligées de recourir parce qu’elle est _invariable_, comme le
faisait remarquer Callet, le savant auteur de nos Tables de Logarithmes?
Mais revenons à la _Mer d’airain_, le fameux vase auquel Arago a fait
allusion. Donnons d’abord le texte du Ier _Livre des Rois_ (Ch. VII,
23);
«(Hiram) fit la Mer d’airain fondu. Elle avait 10 coudées d’un bord à
l’autre, elle était entièrement ronde et haute de 5 coudées: un cordon
de 30 coudées mesurait sa circonférence... Son épaisseur était d’un
palme, et son bord était semblable au bord d’une coupe, à une fleur de
lis. Elle contenait 2 000 baths, avait 4 coudées de diamètre.» (v. 26 et
38).
Évidemment, on pourrait croire, comme le dit Arago, que l’écrivain sacré
s’est contenté de chiffres approximatifs: 10 coudées pour le diamètre,
30 pour la circonférence; mais comment supposer tout de même une erreur
aussi grossière de la part de savants de l’époque, très au courant des
sciences de leur temps, alors que nous voyons l’auteur du _Papyrus
Rhind_, chercher déjà une bonne approximation de la valeur de π, dix
siècles auparavant.
Je croirais plutôt à l’explication qu’en a donnée autrefois
Piazzi-Smith. Il s’agit simplement du diamètre extérieur et de la
circonférence intérieure d’un vase dont l’épaisseur n’était pas
négligeable, puisque l’écrivain sacré prend la peine de nous dire que
cette épaisseur était d’un _palme_, environ la largeur de la main. Dans
ces conditions, nous n’aurions plus le droit d’affirmer que l’auteur ne
connaissait pas la valeur de π.
Maintenant, écoutons Piazzi-Smith dissertant sur ce sujet, nous allons
voir surgir d’autres mystères.
«Ce vase fut fondu en bronze dans des conditions grandioses, sous une
forme et avec des dimensions (6 m. 30 de diamètre) qu’aucun fondeur n’a
osé aborder jusqu’ici. Le _Livre des Rois_ nous apprend que sa capacité
était de 2 000 baths; la Mer d’airain avait donc à elle seule 50 fois la
capacité des 10 bassins d’airain contenant chacun 40 baths[30].
[30] Au chap. III, v. 5 du livre I des Chron., le texte donne 3 000
baths pour capacité de la Mer d’airain; mais c’est là une erreur due
à un copiste.
«Cela posé on nous apprend que la Mer d’airain avait 10 coudées d’un
bord à l’autre, qu’elle était toute ronde, que sa hauteur était de 5
coudées, qu’un cordon de 30 coudées entourait son contour, et que son
épaisseur était égale à la largeur de la main. La première chose à
établir est la forme du vase. Quelques-uns l’ont fait cylindrique; le
plus grand nombre l’ont fait hémisphérique: cette seconde opinion a pour
elle, en outre, de ce que le vase est dit tout rond, le fait que la
profondeur est la moitié du diamètre et le témoignage de Josèphe,
l’historien du peuple Juif, qui en fait expressément un hémisphère.
«Nous avons déjà dit que les 30 coudées se rapportent à la circonférence
intérieure. Considérons donc un vase hémisphérique avec une
circonférence intérieure de 30 coudées pyramidales: son diamètre serait
de 238,73 pouces pyramidaux; il donnerait pour épaisseur 5,5 pouces,
espace que la main d’un homme robuste couvrirait à peu près.
«Dans ce cas, la capacité cubique d’un semblable hémisphère serait
3 562,07 pouces pyramidaux et ce nombre divisé par 50, nombre pyramidal
formé de 2 et de 5, donne 71,242 pouces cubes pyramidaux.
«Or, coïncidence étrange, ce dernier chiffre est _à un sept-millième_
près, la capacité de l’Arche d’alliance et du coffre de la Grande
Pyramide.»
Cette _Arche d’Alliance_ à laquelle il est fait ici allusion, est celle
que Moïse avait construite sous les ordres de Dieu pour y renfermer les
_Tables de la Loi_: c’était un coffre en bois de sitim et d’acacia,
richement orné, dont la Bible nous donne les mesures en coudées.
Certains égyptologues, comme M. Vernes dont nous avons rapporté les
élucubrations à propos du Veau d’or, et quelques autres auxquels
l’imagination ne fait jamais défaut, ont vu dans l’Arche renfermant le
Décalogue, condition de l’alliance de Jéhovah avec son peuple, une
reproduction, une réplique plutôt du _Naos_, petit monument en forme de
coffre que les Égyptiens avaient placé sur leur _Bari_ ou barque sacrée.
On leur a répondu avec juste raison que le _Naos_ renfermait de
véritables idoles, dieux, animaux sacrés, etc., alors que l’Arche des
Hébreux, ne contenant rien de semblable, était au contraire une
protestation éclatante contre les doctrines de l’idolâtrie. La
constatation de Piazzi-Smith vient à point pour réfuter la thèse
grotesque et invraisemblable d’une assimilation toute de fantaisie.
Il est certain que Moïse, quoiqu’il eût vécu longtemps en Égypte et
qu’il eût appris, au contact des prêtres, les secrets de leur science,
n’avait jamais--pas plus qu’aucun Égyptien de son époque--pénétré dans
l’intérieur de la Grande Pyramide, restée inviolée jusqu’à nos temps
modernes par un mode de fermeture qu’on brisait en l’ouvrant. Or, même
en admettant que l’Arche d’alliance n’ait été que la reproduction du
_Naos_ égyptien, il resterait à expliquer comment Moïse a pu être amené
humainement, à lui donner exactement la capacité d’un coffre enfermé dix
siècles avant lui sous des millions de tonnes de pierre.
Il y a plus: ce volume de 71 pouces cubes pyramidaux (exactement 71,242)
que nous avons obtenu en divisant la capacité de la Mer d’airain par 50,
est non seulement le volume de l’Arche d’alliance et du coffre de la
Grande Pyramide mais d’après le texte du _Livre des Rois_ déjà cité, il
correspond à la capacité de chacun des vases d’airain construits par
Hiram à la demande de Salomon, puisque chaque vase avait une contenance
de 40 baths.
Nous sommes donc en présence d’une mesure de capacité extraordinairement
remarquable et qui se répète le long des siècles, sans qu’on puisse en
apercevoir le mécanisme de transmission. Cette mesure d’ailleurs était
elle-même un sous-multiple d’une unité plus considérable; 50 fois 40
baths nous donnent 2 000 baths, contenance du Vase d’airain; or, cette
nouvelle mesure de capacité qui vaut 50 fois celle de l’Arche d’alliance
et du coffre pyramidal, nous la retrouvons dans la Chambre du Roi de la
Grande Pyramide, où elle est représentée par une masse que des joints
ménagés dans le lambris de granit lui servant de revêtement, limitent
d’une manière apparente.
Allons-nous dire que Salomon ou Hiram, son entrepreneur et architecte,
avaient visité l’intérieur de la Pyramide de Khéops et avaient pu
calculer la contenance de la Chambre du roi où était déposé le coffre,
et celle du coffre lui-même? L’assertion ne tiendrait pas debout.
Alors comment expliquer ces données métrologiques communes à ces trois
grands personnages: l’Architecte de la Grande Pyramide, Moïse et
Salomon: données impliquant, par leur coudée identique, une unité égale
à la dix-millionième partie de l’axe polaire de la Terre, c’est-à-dire
des rapports si profonds et si cachés avec les attributs cosmiques du
Globe qu’une science antique même très avancée, devait être totalement
impuissante à découvrir?
Et c’est là que Piazzi-Smith réapparaît avec son fameux dilemme dont il
écarte définitivement la première partie.
«La seule réponse possible, nous dit-il, ne serait-elle pas que le Dieu
d’Israël _qui vit pour toujours_, inspira dans ce but et le descendant
de Sem, architecte de la Grande Pyramide, et Moïse son prophète, et
Salomon son élu et son sage par excellence?»
Nous ne sommes pas obligés évidemment d’accepter les suggestions du
savant astronome anglais--je vous l’accorde bien volontiers--mais alors,
je vous ferai remarquer que le problème reste irrésolu; plus que jamais
persiste la question de l’origine de ces données mystérieuses.
* * * * *
Ce n’est pas sans raison que nos ancêtres ont désigné par le mot Bible
l’ensemble des Saintes-Écritures: même à ne les considérer que du côté
purement humain, celles-ci restent le _Livre_ par excellence
(_Biblione_). Par le style, par l’élévation de la pensée, par l’histoire
des peuples en contact avec Israël, elles sont pour le poète, pour le
littérateur, pour l’historien et le moraliste, une mine inépuisable.
C’est donc encore à la Bible que nous nous adresserons pour pénétrer
dans ce monde antique que les inscriptions hiéroglyphes et cunéiformes
ne suffisent pas toujours à évoquer.
Nous commencerons par un épisode de l’histoire si captivante de Joseph.
On se rappelle que Joseph, fils de Jacob et de Rachel, fut vendu par ses
frères à une caravane de marchands ismaëlites qui, de Galaad, allaient
en Égypte vendre leurs aromates. Après les péripéties que tout le monde
connaît, Joseph, jeté en prison, est appelé devant le Pharaon pour lui
expliquer deux songes que ce dernier avait eus la nuit précédente. La
scène se passe vers l’an 1960 avant J.-C.
«Dans mon songe, dit Pharaon à Joseph, je me tenais sur le bord du
fleuve et voici que montaient du fleuve sept vaches grasses et de belle
apparence, et elles se mirent à paître dans la verdure du rivage. Après
elles, montaient sept autres vaches, chétives, laides et décharnées; je
n’en ai pas vu de pareilles en laideur dans tout le pays d’Égypte. Les
vaches chétives et laides dévorèrent les sept premières, les grasses;
celles-ci entrèrent dans leur ventre sans qu’il parût qu’elles y fussent
entrées; leur aspect était aussi laid qu’auparavant. Et je m’éveillai.
«Je vis encore en songe sept épis qui s’élevaient sur une même tige,
pleins et beaux; puis sept épis chétifs, maigres et brûlés par le vent
d’orient, qui poussaient après ceux-là. Et les épis maigres engloutirent
les sept beaux épis. J’ai raconté cela aux scribes et aucun ne me
l’explique.»
«Joseph dit à Pharaon: «Le songe de Pharaon est un; Dieu a fait
connaître à Pharaon ce qu’il va faire. Les sept belles vaches sont sept
années, et les sept beaux épis sont sept années; c’est un seul songe.
Les sept vaches chétives et laides qui montaient après elles, sont sept
années et les sept épis vides brûlés par le vent d’orient seront sept
années de famine.»
«Ainsi que je l’ai dit à Pharaon, Dieu a fait voir à Pharaon ce qu’il va
faire. Sept années de grande abondance vont venir dans tout le pays
d’Égypte. Sept années de famine viendront ensuite, qui feront oublier
toute cette abondance dans le pays d’Égypte, et la famine consumera le
pays. On ne s’apercevra plus de l’abondance qui aura été dans le pays,
tant sera grande la famine qui suivra[31].»
[31] _Genèse_, XLI, 14-31.
C’est alors que Joseph conseille au Pharaon d’amasser du blé pendant les
sept années d’abondance, afin de subvenir aux besoins de tous pendant la
famine qui suivra, puis, le récit continue:
«Les sept années d’abondance qu’il y eut en Égypte étant achevées, les
sept années de famine commencèrent à venir, comme Joseph l’avait
annoncé. Il y eut famine dans tous les pays, tandis qu’il y avait du
pain dans tout le pays d’Égypte... De toute la terre on venait au pays
d’Égypte pour acheter du blé auprès de Joseph, car la famine s’était
aggravée sur toute la terre[32].»
[32] _Genèse_, XLI, 53-57.
Certains détails de l’histoire de Joseph qui n’avaient pu être donnés
que par un homme vivant au milieu des Égyptiens et à la cour des
Pharaons, avaient cependant été l’objet de vives critiques de la part
d’historiens toujours en quête de prendre en défaut le texte biblique;
les découvertes et la lecture des inscriptions ont fait maintenant table
rase de ces attaques injustifiées, mais il y a lieu d’insister ici sur
ces famines auxquelles l’écrivain sacré fait allusion.
* * * * *
Nous pouvons dire d’abord que cette sorte de fléau est de tous les
temps. Avant les facilités de communications, notre contrée a vu de ces
périodes où le sol, produisant des récoltes en quantité trop faible pour
nourrir ses habitants, la famine se faisait rudement sentir. Ceci
explique les déplacements de certaines tribus vers des contrées plus
riches. La vallée si fertile du Nil, peu sujette à ces disettes
périodiques, fut souvent le rendez-vous des peuples voisins. C’est ce
que nous montrent de nombreux documents égyptiens. Sur un tombeau de la
XIIe dynastie, par exemple, est représentée l’arrivée d’un chef nomade,
un sémite selon toute vraisemblance, accompagné de sa famille et de ses
serviteurs; ces étrangers, désignés sous le nom d’_Amu_, racontent les
inscriptions, viennent en Égypte poussés par la famine qui désole leur
pays et l’officier du Pharaon, Osortésen II, subvient aux besoins de
tous, en faisant cultiver les champs et en donnant de quoi se nourrir
aux plus nécessiteux[33].
[33] Cf. BRUGSON, _Histoire de l’Égypte_. L’auteur donne la
représentation de la scène dont il est question ici.
Les déplacements des Hyksos, qui amenèrent ces nomades de l’Arabie
septentrionale en Égypte n’eurent probablement d’autres causes que les
sécheresses prolongées. De même, c’est la famine au pays de Chanaan, qui
poussa ses habitants vers la vallée du Nil.
* * * * *
Toutefois, malgré le limon fertilisant apporté par son fleuve, l’Égypte
ne fut pas exempte de ces sortes de tribulations. La sécheresse en
Abyssinie amena souvent la famine sur la terre des Pharaons. Dans des
temps plus proches, quelques siècles après l’invasion arabe (640 ap.
J.-C.), des famines y sévirent à plusieurs reprises durant la période
qui s’étend de 900 à 1 300 après J.-C. La plus terrible, comme la plus
longue, dura sept années: de 1 065 à 1 072.
Joseph fut le ministre d’un roi-pasteur, car les Hyksos avaient déjà
envahi l’Égypte et la famine qui se fit sentir sous ce Pharaon de race
sémitique nous est confirmée par des documents où Joseph est désigné
sous le titre babylonien d’Abrek, Abarakhu étant à Babylone le nom d’un
des cinq grands officiers de l’état.
Maintenant une question se pose naturellement: Laissant de côté pour le
moment le texte si explicite de l’Écriture, Joseph pouvait-il,
scientifiquement, prévoir une période de famine?
Voyons tout d’abord ce que la science nous enseigne à l’heure actuelle
sur ce sujet. Tout le monde a entendu parler des taches solaires. Les
anciens les connaissaient fort bien, car un grand nombre d’entre elles
sont visibles à l’œil nu. Ovide ne nous raconte-t-il pas qu’à la mort de
César, le Soleil parut obscurci. En l’an 807 de notre ère, on croit voir
passer Mercure sur l’astre du jour; en 840, Vénus a le même honneur: or,
dans les deux cas, ces planètes sont invisibles sans instruments
grossissants; c’étaient donc des taches qu’on avait aperçues.
Les auteurs du Moyen-Age ont souvent signalé des _signes_ dans le
Soleil. Les écrivains sacrés emploient les mêmes expressions à propos de
la fin du monde; ce qui prouve que dans l’antiquité le phénomène des
taches était connu des observateurs. De fait, les Chinois avaient noté
la présence des taches bien longtemps probablement avant l’ère
chrétienne, mais leurs annales anciennes sont si sujettes à caution
qu’on ne saurait rien préciser sur ce point. Toutefois, en ce qui
concerne la réalité de ces formations, signalées par les observateurs de
l’Extrême-Orient, aucun doute ne peut subsister: dans leur littérature,
les taches sont comparées tantôt à un œuf, tantôt à une datte ou à une
prune. L’ouvrage de Ma-Twa-Lin contient un tableau remarquable de 45
observations de ce genre, faites entre 301 et 1205, c’est-à-dire dans un
intervalle de 904 années.
Toutefois, c’est seulement après 1610, date de l’invention des lunettes,
qu’on arrive à découvrir la périodicité du phénomène: tous les _onze
ans_ environ et en moyenne, il y a recrudescence de taches sur le
Soleil; c’est là pour ainsi dire une des formes de l’activité de notre
astre central, le maximum de taches correspondant, ainsi que je l’ai
démontré dès 1900, dans le _Problème solaire_, à une élévation de
température des enveloppes du Soleil.
Près d’un siècle avant moi, d’ailleurs, le fait avait été pressenti par
Sir William Herschel, au moyen de considérations extrêmement curieuses.
Après s’être demandé si les variations des taches ont quelque influence
sur la rigueur ou la douceur des saisons, cet astronome pense que nous
avons des éléments pour résoudre la question, indirectement tout au
moins, dans l’influence des rayons solaires sur la végétation et la
culture du froment en Angleterre: «N’y a-t-il pas là, écrit-il en 1801,
un critérium certain de la quantité de lumière et de chaleur émise par
le Soleil, puisque le prix du blé représente exactement la rareté ou
l’abondance de sa production absolue dans notre région?»
«En examinant la période comprise entre 1650 et 1713, il semble
probable, ajoute-t-il, d’après le cours normal du blé, qu’il se
produisait une rareté ou un défaut temporaire de la végétation en
général quand le Soleil _n’avait pas de taches_; ces apparences seraient
donc les symptômes d’une émission abondante de lumière et de
chaleur[34].»
[34] Cf. TH. MOREUX, _Les Énigmes de la Science_ (Doin éd., Paris).
Et il conclut que les conditions de sécheresse et d’humidité peuvent
fort bien dépendre de la quantité des rayons solaires qui nous sont
envoyés.
Au cours de mes travaux sur le Soleil, j’ai eu l’idée de vérifier les
vues intuitives d’Herschel, en tablant non plus sur une région
déterminée, mais sur la terre entière. Eh bien, vous pouvez voir sur le
tableau dressé par moi à la fin du siècle dernier, que la courbe de
production du blé dans le monde suit pas à pas celle de l’activité
solaire manifestée par les taches; les deux maxima coïncident à une
année près. (_Voir le diagramme_, page 169.)
A la quantité de chaleur reçue du Soleil, s’ajoute aussi le taux de
sécheresse et d’humidité. En fait, dans les régions tropicales où le
climat est plus régulier que chez nous, les alternances de pluie ou de
sécheresse sont régies par le cycle solaire de 11 ans, le maximum de
pluie coïncidant avez une recrudescence des taches.