Ce texte est à rapprocher de notre enseignement de la Bible, nous

présentant la mort comme un châtiment de la faute adamite.

Je sortirais du cadre de mon sujet en expliquant comment peu à peu les

Égyptiens en vinrent à adorer des animaux et par quel mécanisme assez

simple et quelque peu enfantin, ils imaginèrent la métempsycose que des

esprits naïfs tiennent encore de nos jours, pour une idée profonde et

admirable.

[Illustration: PLANCHE VII Ruines du Temple d’Ammon à Louqsor (Ancienne

Thèbes). Vue d’une des salles de 50 m. de largeur (plus grande que

Notre-Dame de Paris) avec des colonnes de 23 m. de hauteur et des

chapitaux évasés de 23 m. de tour. (Cliché Bonfils. Maison Giraudon)]

Si nous passons en Chaldée ou en Assyrie, contrées beaucoup plus

avancées en civilisation que l’Égypte à l’époque des Pyramides, nous

constatons aussi une tradition notablement altérée; Dieu est à la fois

un et multiple; de là, différents noms qui représenteront plus tard, aux

yeux du peuple, des divinités diverses; mais ce qui montre bien que nous

sommes en présence d’une déformation de l’unité divine, c’est que chaque

Dieu porte toujours l’attribut _El_, désignation de Dieu dans toutes les

langues sémitiques; et voilà qui explique, soit dit en passant, le nom

d’Élohim donné à Dieu par les Hébreux. _El_, en assyrien, devient

souvent _Ilu_, _Ilui_, _Ilani_, _Ilou_, associé à d’autres noms: l’_Ilu

Samas_ est le Soleil et l’_Ilu Sin_, la Lune; mais _Ilu_ seul est «le

père des dieux».

On a dit aussi que la religion primitive était surtout astrale; rien

n’autorise pareille assertion d’archéologues en chambre; le symbole

_dieu_ sur les hiéroglyphes n’est pas une étoile, mais un buste d’homme,

la main étendue tenant tantôt un cercle, tantôt un arc ou une fleur;

puis le buste disparut et il ne resta qu’un cercle orné des plumes de la

tête royale.

* * * * *

Mais revenons à notre sujet. Ainsi, plus nous remontons dans le passé,

plus nous sentons, comme le remarquait un éminent assyriologue, la

notion fondamentale de l’unité divine, dernier vestige de la révélation

primitive, mais défigurée par les superstitions populaires et par les

monstrueuses rêveries du paganisme.

De tous les peuples antiques, seuls, les Hébreux ont su conserver le

culte du vrai Dieu, et cela malgré des infidélités passagères que leur

ont reprochées vertement les Prophètes. On connaît l’histoire du _Veau

d’or_ que le peuple fit façonner et auquel il rendit des adorations en

l’absence de Moïse. Ne voilà-t-il pas la preuve, déclarent certains

auteurs, que le peuple d’Israël n’en vint que peu à peu au monothéisme?

Et l’un d’eux ajoute: «Yahvé dut être un taureau à l’origine.»

Il faut n’avoir jamais lu la Bible pour énoncer de pareilles

élucubrations: le récit biblique est formel et nous y voyons la

condamnation par Moïse d’un tel acte d’idolatrie.

La vérité est que d’Abraham à la venue du Messie, Jéhovah fut le Dieu

unique qu’on devait adorer: «Jéhovah est Dieu et il n’y a en pas d’autre

que lui», lisons-nous déjà dans le _Deutéronome_ écrit 15 siècles avant

notre ère. C’est d’ailleurs pour arracher le père des Israélites au

milieu idolâtre de la Chaldée que Dieu, nous dit l’Écriture, conduisit

Abraham dans la terre de Chanaan. Écoutez en effet le récit d’Achior,

chef des Ammonites: «Ce peuple (hébreu), dit-il à Holopherne, est de la

race des Chaldéens; il vint d’abord habiter en Mésopotamie parce qu’il

ne voulait pas suivre les dieux de ses pères qui étaient dans le pays

des Chaldéens. Ayant donc abandonné les rites de ses ancêtres

(immédiats) qui rendaient honneur à plusieurs dieux, il adora le seul

Dieu du ciel.» (_Jud._ V. 6-9).

Au reste, l’origine du nom de Yahveh (ou Yahvé) ne fait aucun doute et

n’a rien à voir avec une idole. Lorsque l’Éternel demande à Moïse

d’annoncer à son peuple qu’il le tirera de son esclavage vis-à-vis des

Pharaons, Moïse prévoit l’accueil réservé à ses ouvertures; «Le Dieu de

nos pères, lui objectera-t-on, quel est donc son nom?» Et c’est alors

que Dieu dit à Moïse: (_Exode._ III. 14, 15)

«_Je suis Celui qui suis._ C’est ainsi, que tu répondras aux enfants

d’Israël. _Il est_, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu

d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’envoie vers vous. C’est là mon nom pour

toujours.»

Ainsi Yahvé dont on a fait Jéhovah, prononciation toute de convention,

ne diffère pas de _Je suis_: lorsque Dieu parle de lui-même, il se nomme

_Je suis_ et lorsque l’homme parle de Dieu, il le nomme _Il est_.

Auparavant, Dieu s’était manifesté à son peuple comme _Schaddaï_,

c’est-à-dire en tant que _Tout-Puissant_ (Ex. VI, 3); désormais, il se

révélera à lui sous son vrai nom: _Je suis Celui qui suis_ c’est-à-dire

l’_Être_ simplement, sans aucune limitation ni restriction; l’Être dans

toute sa plénitude, le Nécessaire, l’Infini, l’Absolu. Pouvait-on

demander de Dieu une définition plus philosophique, plus vraie, plus

sublime? Dans aucune religion ancienne, nous ne saurions trouver une

doctrine aussi pure et aussi élevée. Eh bien! là encore il est évident

que Moïse n’a rien inventé. Élevé à la cour des Pharaons, le grand

prêtre d’Israël était sans doute au courant de toute la science

égyptienne, mais déjà les traditions philosophiques et religieuses

primitives s’y étaient altérées. A l’époque de Moïse, l’idolâtrie

régnait en maîtresse absolue dans la vallée du Nil; on y adorait des

animaux, on rendait un culte aux astres; la religion n’était qu’un amas

de superstitions grossières et ce n’était certes pas le contact avec les

Égyptiens qui pouvait élever l’âme des Hébreux, ni faire pénétrer en

leur esprit, la juste notion des éternelles vérités.

Nous venons de voir comment l’idée d’un Dieu unique s’est peu à peu

effacée chez les peuples idolâtres, alors qu’elle s’est conservée chez

les Hébreux au cours de toute leur histoire; c’est là un exemple d’une

tradition philosophique et religieuse. Nous allons maintenant passer à

l’examen de faits historiques décelant, eux aussi, de longues traditions

remontant aux origines.

Tout le monde connaît l’histoire du péché originel, racontée aux

premiers chapitres de la Genèse: l’arbre de vie, la tentation, la chute.

Or, tout cela se retrouve à l’état de déformation chez les anciens

peuples.

Faut-il rappeler les descriptions classiques de l’âge d’or, aux époques

de la Grèce ou de la Rome antique; «les douceurs de la paix que

goûtaient les nations tranquilles et sans armées, au temps où, ni le

hoyau, ni le soc n’avaient déchiré un sol exempt de tribut et qui

donnait tout de lui-même»[25]; les fleuves de lait et de nectar qui

arrosaient la terre?--Légendes, direz-vous; mais, remarquons-le, cette

appréciation ne tient pas lieu d’explication. Pourquoi retrouvons-nous

les mêmes traditions chez tous les peuples antiques?

[25] OVIDE, _Métam._, I, 3.

Dans l’Inde, c’est Brahma qui forme l’homme de la terre et le place dans

le pays de tout bien, où poussait un _arbre_ dont le fruit communiquait

l’_immortalité_. Les dieux mineurs découvrirent cet arbre, et mangèrent

de ses fruits pour ne pas mourir. Le _Serpent_, gardien jaloux de

l’arbre de vie, répandit alors son venin sur toute la terre, la

pervertit et toute âme vivante eût péri si le Dieu Siva, ayant pris

forme humaine, n’eût absorbé ce venin tout entier.

La «femme au serpent» se retrouve dans les monuments mexicains les plus

antiques; l’Égypte est à peu près muette sur le fait historique, mais

rappelons-nous que le Serpent y a toujours joué un rôle important; le

Dragon céleste placé parmi les constellations n’a sans doute pas d’autre

origine; en tout cas, l’_arbre de vie_ est représenté sur un grand

nombre de stèles funéraires. (_V. fig. à la fin du Chap._)

Mais c’est sur les monuments assyriens ou babyloniens que l’arbre sacré

est le plus souvent dessiné ou sculpté. De nombreux cylindres nous

montrent un arbre aux rameaux étendus horizontalement et d’où pendent de

gros fruits devant lesquels sont assis face à face deux personnages, un

homme et une femme; derrière celle-ci se dresse un serpent[26]. (V. la

planche ci-contre).

[26] Cf. F. VIGOUROUX, _La Bible et les découvertes modernes_.

Quelques gravures insérées dans ce volume ont été reproduites

d’après l’ouvrage remarquable de M. l’Abbé Vigouroux que nous

recommandons à nos lecteurs. Nous profitons de cette occasion pour

remercier MM. Berche et Tralin, les éditeurs, de leur gracieuse

autorisation concernant la reproduction de ces illustrations.

[Illustration: L’ARBRE SACRÉ D’APRÈS DES DOCUMENTS CHALDÉENS (Gravure

extraite de _La Bible et les découvertes modernes_ de F. VIGOUROUX.)]

L’arbre, qui a pris peu à peu des formes hiératiques et qui est associé

à une haute idée religieuse, paraît être l’_Asclepias acida_, la même

plante que le _Soma_ sacré des anciens Aryas.

Tradition analogue chez les Perses, les Iraniens, les Sabiens, etc... La

communauté d’origine ne peut être niée; nous sommes en présence d’une

tradition générale plus ou moins déformée suivant les peuples, les

régions, les climats et nous revenons à la même conclusion mystérieuse:

à la base de ces traditions, il y a un fait indéniable.

* * * * *

Toutefois, la tradition universelle par excellence est celle du

_Déluge_; nous la retrouvons partout: chez les Grecs, chez les Romains,

dans les Indes, où Noé devient Manou; en Chine où Na-Oua redresse le

ciel et Yao fait écouler l’inondation; le héros du déluge mexicain est

un certain Cox-Cox; aux Iles Fidji, un seul homme put échapper à la

destruction. En Égypte, le déluge revêt une autre forme, car

l’inondation y était regardée comme un bienfait; mais si la cause a

varié, l’effet reste le même.

C’est l’histoire chaldéenne du déluge qui se rapproche le plus de celle

de la Genèse. Pendant longtemps, nous n’avons eu qu’une seule version

chaldéenne du récit du déluge; elle était due à Bérose, l’historien

chaldéen bien connu et qui vivait au IVe siècle avant J.-C. Bérose nous

apprend qu’il a copié son texte sur des documents existant encore à son

époque dans les Bibliothèques de son pays; les tablettes indiquent,

d’après lui, que le fléau se produisit sous _Xisuthrus_, le dixième roi

antédiluvien. Ce dernier, sur l’ordre de Cronos, construit un navire, et

s’y enferme avec sa famille et ses amis les plus chers, etc... A la fin

du déluge, il lâche des oiseaux à plusieurs reprises, comme Noé. Puis,

le navire s’étant arrêté sur une montagne d’Arménie, il offre un

sacrifice aux dieux.

A part le motif du déluge qui n’est pas indiqué, tout le reste concorde

assez bien avec le récit de la Genèse; mais comme Bérose avait écrit

plus de mille ans après Moïse, on pouvait mettre en doute la provenance

de sa documentation et croire légitimement qu’il avait puisé dans la

Bible. Les découvertes assyriologiques ont prouvé depuis qu’il n’en

était rien.

En 1850, en effet, on découvrait dans les fouilles de Ninive, une de ces

bibliothèques ayant renfermé les originaux dont le récit de Bérose

n’était que la copie. Ces tablettes cunéiformes qu’on peut voir

maintenant au _British Museum_, ne datent en réalité que du temps

d’Assurbanipal, le Sardanapale de Bérose et des Grecs (VIIe siècle av.

J.-C.) mais elles sont elles-mêmes la reproduction de documents qui

remonteraient à une époque antérieure à celle de Moïse; Bérose n’avait

donc pas reproduit ce dernier.

Grâce aux travaux de M. Georges Smith, nous avons aujourd’hui le texte à

peu près complet du récit du déluge qui occupe 12 tablettes plus ou

moins mutilées, mais qu’on est parvenu peu à peu à reconstituer: C’est

l’une d’elles que nous reproduisons d’après M. Smith. Il y a là tout un

poème assyrien dont le principal héros, _Izdubar_, n’est autre

probablement que le fameux Nemrod.

[Illustration: Hasisadra racontant l’histoire du Déluge d’après un

cylindre babylonien.]

Izdubar, désirant éviter la mort, part à la recherche d’un pieux

personnage nommé _Hasisadra_, sauvé du déluge et qui avait obtenu

l’immortalité: il désire apprendre de lui la manière de devenir

immortel. Hasisadra--dont le nom n’est qu’une forme différente du

Xisuthrus de Bérose--lui fait alors le récit du déluge.

[Illustration: Reproduction d’une des tablettes cunéiformes contenant

l’Histoire du Déluge. (D’après _La Bible et les découvertes modernes_ de

F. VIGOUROUX.)]

Mes lecteurs me sauront gré de mettre sous leurs yeux quelques fragments

de ce poème écrit primitivement, il y a 3 600 ans pour le moins.

Je vais te révéler, Izdubar, l’histoire de ma conservation

Et le secret des dieux je te manifesterai.

La ville de Surippak, la cité que tu connais, placée sur l’Euphrate,

Était ancienne, et... les dieux... en elle... leur serviteur...

Anu, Bel, Ninip et le seigneur de l’_abîme_ leur volonté révéla;

Et j’écoutai sa volonté et il me parla ainsi:

«Fils d’Ubaratutu de Surippak, fais un grand vaisseau;

Je détruirai la semence de la vie.

Fais entrer la semence de toute vie au milieu du vaisseau.

Le vaisseau que tu construiras 600 coudées seront la mesure de sa

longueur

Et 60 coudées celle de sa largeur et de sa hauteur;

Lance-le sur l’abîme...»

Suivent les détails sur la construction et l’aménagement du vaisseau.

Izdubar s’y enferme avec sa famille, ses amis et les animaux qu’il doit

sauver; le texte continue[27].

[27] Cf. T. G. PINCHES. _The Old Test. in the light of the histor.

rec. of Assyr. and Babyl._, pp. 102-107.

Le dieu Samas arrêta l’époque--

Muir Kokki--: «Dans la nuit, je ferai pleuvoir une inondation.

Entre à l’intérieur du vaisseau et ferme ta porte.»

Je vis l’approche du jour:

Je fus effrayé de cet approche du jour.

J’entrai à l’intérieur du vaisseau et je fermai ma porte.

A l’apparition de l’aurore, dès le matin,

Il s’éleva de la base des cieux, un nuage noir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le premier jour, la tempête. Bin tonna et Nebo et Sarru marchèrent

devant.

Le puissant Nergal, l’ouragan il traîna après lui;

Ninip vint devant, il renversa (tout).

Les Annunaki (Génies) amenèrent la destruction;

Dans leur marche, ils balayèrent la terre et

Comme un combat contre le peuple, ils cherchèrent.

Le frère ne vit plus son frère;

Personne ne se reconnaissait. Dans le ciel,

Les dieux craignirent le déluge et

Ils cherchèrent un abri; ils montèrent jusqu’aux cieux d’Anu.

Alors les dieux de se tapir comme des chiens, blottis dans leurs

niches.

Istar criait comme une enfant...

«Le monde est redevenu de la boue...»

Les dieux se nichaient comme des chiens et étaient assis en pleurs;

Closes étaient leurs lèvres, dans les réunions.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Six jours et nuits,

Le vent souffla, le déluge et les flots submergèrent la terre;

Le septième jour, dès qu’il apparut, la tempête cessa, le flot

déchaîné,

Qui s’était comporté comme un cyclone,

S’apaisa; la mer baissa et le vent destructeur ainsi que le déluge

cessèrent.

Je remarquai que la mer faisait son bruit accoutumé

Et que toute l’humanité était devenue pourriture.

Comme des roseaux, les cadavres flottaient.

J’ouvris la fenêtre et la lumière brilla sur ma face.

Je fus saisi de tristesse, je m’assis et je pleurai;

Sur ma face coulèrent mes larmes.

Je regardai le pays, les bords de la mer.

La région élevée au-dessus de douze mesures.

Le vaisseau s’était arrêté au pays de Nisir;

La montagne de Nisir avait arrêté le vaisseau et il ne pourrait

passer au-dessus.

Le premier et le second jour, les montagnes de Nisir

Arrêtaient le vaisseau et il ne pourrait passer au-dessus.

Le troisième et le quatrième, la montagne de Nisir, la même;

Le cinquième, le sixième, la montagne de Nisir, la même;

Le septième jour, quand vint celui-ci,

Je lâchai une colombe et elle partit;

La colombe alla et tourna,

Mais il n’y avait aucune place de repos et elle revint.

Je lâchai une hirondelle, et elle partit;

L’hirondelle alla et tourna,

Mais il n’y avait aucune place de repos et elle revint.

Je lâchai un corbeau et il partit,

Le corbeau alla, la course précipitée des eaux, il vit;

Il mangea, il nagea, il croassa et ne revint pas.

J’envoyai aussi vers les quatre vents, je versai une libation,

J’offris un sacrifice sur le pic de la montagne,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les dieux flairèrent l’odeur;

Les dieux flairèrent une agréable odeur;

Les dieux vinrent en foule, comme des mouches, au-dessus du

sacrificateur.

Alors la déesse Sirtu, quand elle vint,

Montra les grandes amulettes qu’Anu avait faites à sa demande:

«Par les pierres précieuses de mon collier, que ces dieux ne

m’oublient pas!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Puisse les dieux venir à mon sacrifice,

Mais que le dieu Bel n’y vienne point,

Car il n’a pas pris conseil, et il a fait un déluge,

Et il a livré mon peuple à la destruction.

Alors Bel, quand il fut venu,

Aperçut le vaisseau. Et Bel se tint encore

Plein de colère contre les dieux et les esprits des cieux,

«Quoi, un homme a pu s’échapper?

Qu’aucun homme ne soit sauvé de la destruction.»

Ninip ouvrit la bouche et parla:

«Qui, si ce n’est Ao a fait connaître ce dessein?»

Ao ouvrit la bouche et parla;

Il dit au guerrier Bel:

«Toi, le plus sage des dieux, guerrier,

Vraiment, tu n’as pas pris conseil et tu as fait un déluge.

Le pécheur a commis son péché;

Celui qui fait le mal a commis son méfait.

Sois clément--qu’il ne soit pas retranché des humains--laisse-toi

fléchir et qu’il ne périsse pas.

Pourquoi as-tu fait un déluge?

Que le lion vienne plutôt, et que les hommes soient réduits...

Que la famine vienne et que le pays demeure;

Qu’Ura (la peste) arrive et que le pays demeure.

Ce n’est pas moi qui ai révélé le jugement des grands dieux.

Hasisadra a interprété un songe et le jugement des dieux, il a

compris.»

Voici que sa colère fut apaisée et monta Bel dans le vaisseau;

Il prit ma main et me fit lever;

Il fit lever et conduisit ma femme à mon côté.

Il se tourna vers nous et s’approcha debout:

«Jusqu’à présent Hasisadra a été un homme mortel, et

Voici que Hasisadra et sa femme, pour vivre comme sont les dieux

enlevés,

Et habitera Hasisadra, dans un lieu écarté à l’embouchure des

rivières.»

Malgré quelques divergences inévitables, et probablement malgré,

dirons-nous, des fautes de traduction dans le récit assyrien, les deux

textes, celui de la tablette cunéiforme et celui de la Genèse, dans la

Bible, se ressemblent étonnamment. Ils résultent évidemment d’une

tradition commune; ils ont voulu rappeler des faits analogues. Mais

relisez le récit du déluge d’après Moïse, vous sentirez aussitôt quel

abîme au point de vue philosophique le sépare du poème chaldéen. D’un

côté, un polythéisme grotesque où les dieux «sont tapis comme des

chiens», de l’autre un monothéisme sublime nous présentant un Dieu

juste, tout puissant, miséricordieux, tel qu’un de nos meilleurs

théologiens ne pourrait le désavouer; dans le récit assyrien, une

déformation de la divinité, une dégradation, un abaissement sans nom;

dans Moïse, une exaltation de l’idée de Dieu qui s’appelle Jéhovah «pour

toujours».

On a dit et répété, depuis un siècle et demi, que la narration de Moïse

manquait d’unité; que nous nous trouvions en présence de deux récits du

déluge, et on appuie ces assertions sur l’emploi successif ou alternatif

des mots Élohim et Jéhovah qui tous deux désignent Dieu, sans doute,

mais sous des formes différentes; et l’on en tire la conclusion que

Moïse, pour son récit, aurait puisé à deux sources distinctes.

Je n’aurai garde de m’immiscer dans cette querelle de mots, où je me

sentirais mal à l’aise; je préfère avouer immédiatement que la

distinction entre passages Élohistes et Jéhovistes me paraît maintenant

quelque peu surannée. Personne en effet, que je sache, parmi les

exégètes contemporains, n’a émis la prétention de nier que Moïse n’ait

pu avoir sous les yeux des documents multiples pour rédiger la Genèse.

Quel historien de nos jours ne s’honorerait d’en faire tout autant?

[Illustration: PLANCHE VIII Le petit Temple dans l’Ile de Philæ Avec ses

chapiteaux en forme de lotus, la sobre élégance du dessin, ce temple est

l’un des plus gracieux monuments de l’ancienne Égypte.]

Aussi, la critique, depuis les découvertes assyriologiques, s’est-elle

aiguillée sur un autre terrain. Après l’accusation portée contre Bérose

d’avoir copié Moïse, on a fait volte-face et l’on soupçonne l’auteur de

la Genèse d’avoir puisé aux sources babyloniennes: en d’autres termes,

outre le défaut d’unité qu’on reproche au récit biblique, ce dernier ne

serait, prétend-on, que la déformation ou la copie du déluge chaldéen.

Quoi d’étonnant? ajoute-t-on. Parmi les documents utilisés, pouvaient

figurer certaines traditions en honneur chez les Hébreux; or, Abraham

avait bien pu les apporter de Chaldée, son pays d’origine.

La question ainsi posée peut être résolue, à mon sens, sans avoir

recours à des considérations d’ordre linguistique ou grammatical.

Tout d’abord, les textes, à y regarder de près, sont assez

dissemblables; mais ce que nous pouvons affirmer, c’est que l’unité ne

fait pas défaut au poème chaldéen. Si donc, vous portez contre Moïse

l’accusation du manque d’unité, vous avouez par le fait même, qu’il n’a

pas copié la version assyrienne.

J’irai même plus loin et j’espère vous prouver que si l’auteur du récit

biblique a pu utiliser des sources diverses, ses documents ne pouvaient

être d’origine babylonienne: et c’est ici que l’Astronomie va

singulièrement nous aider.

Le récit du déluge dans les tablettes cunéiformes, on ne saurait trop

l’affirmer, n’est qu’un épisode d’un long poème chaldéen contenant toute

une mythologie astrale: les constellations y jouent un rôle

prépondérant, comme la Lune et le Soleil; le zodiaque intervient

également et la preuve c’est que la tablette consacrée au déluge est

précisément celle du _Verseau_, signe tout indiqué pour conter les

exploits du flot vengeur et du roi de l’abîme.

Or, vous aurez beau chercher, presser le texte, vous ne trouverez rien

de semblable dans la Genèse.

Au reste, pourquoi Moïse aurait-il utilisé cet amas de fables

mythologiques si différentes de ses conceptions? Si d’autre part, nous

admettons--ce qui est très vraisemblable--que l’auteur de la Genèse

connaissait ces légendes, ce dernier ne pouvait davantage ignorer que

déjà les Chaldéens, à l’époque d’Abraham, avaient singulièrement déformé

les faits historiques. Mais ce qui est plus fort, c’est qu’en fait les

déformations s’étaient opérées de façon inconsciente: les transcripteurs

du poème d’Izdubar n’avaient rien inventé, ils n’avaient fait que

répéter une leçon apprise. D’où leur venait-elle? D’une tradition

antique évidemment. Je l’accorde, mais aussi d’une tradition qui n’était

pas même babylonienne dans son origine; et je vais le démontrer.

Dans toute la suite du long poème chaldéen, il est, avons-nous dit,

question du Zodiaque; eh bien, aucun des Signes n’est à la place qu’il

occupait à l’époque des tablettes; il y a mieux, les constellations qui

y figurent sont celles d’un peuple habitant au-dessus du 40e parallèle

Nord, alors que la latitude de Babylone est de 4° plus basse environ.

Tout cela prouve que non seulement la version chaldéenne du déluge n’a

pas pris naissance en Chaldée, mais qu’elle a été arrangée dans son pays

d’origine au troisième millénaire avant J.-C. pour le moins.

Ainsi, 3 000 ans avant l’ère chrétienne, il existait une tradition du

déluge et cette tradition était déjà déformée et amalgamée à des mythes

astrologiques. Si donc l’on admet que Moïse ait puisé à des sources plus

pures, nous devons affirmer que ces documents devaient être bien

antérieurs aux légendes ayant inspiré les poèmes chaldéens les plus

antiques. Cette dernière hypothèse, avouons-le, dépasse toute

vraisemblance; la réalité apparaît beaucoup plus simple: Moïse se

trouvait en présence d’une tradition d’abord orale et qui s’était

transmise jusqu’à lui par les patriarches.

La science mystérieuse des Pharaons · 第 6 / 11 段