les notations, 48 d’entre elles figurent sur le plus ancien catalogue
connu: celui d’Hipparque dressé l’an 150 avant notre ère.
Mais Hipparque n’avait fait que fixer les positions des étoiles; les
noms avaient été empruntés à une nomenclature déjà connue de son temps
et qui semble s’être transmise de génération en génération. A cette
époque, la sphère d’Eudoxe était célèbre et elle datait déjà de deux
siècles et demi. Nul doute d’ailleurs que les Grecs n’aient emprunté la
plupart de leurs constellations aux peuples orientaux et surtout,
peut-être, aux Égyptiens. En tout cas, Homère, dans l’_Iliade_ et
l’_Odyssée_, mentionne Sirius la brillante étoile du Grand Chien, Orion,
les Hyades et les Pléïades; enfin l’Ourse que garde déjà le Bouvier.
Les Hébreux qui vécurent si longtemps chez les Égyptiens, connaissaient
nos constellations.
En parlant de la puissance de Dieu, Job s’écrie:
«Il commande au Soleil...
Il met un sceau sur les étoiles.
Seul, il étend les cieux,
Il marche sur les hauteurs de la mer.
Il a créé la Grande Ourse, Orion, les Pléïades
Et les régions du ciel austral»
(JOB, IX, 79)
Plus loin c’est le Créateur lui-même qui répond à Job (XXXVIII, 4, 31).
«Où étais-tu quand je posais les fondements de la Terre?
Qui en a déterminé les dimensions?
Sur quoi ses bases reposent-elles,
Ou qui en a posé la pierre angulaire,
Quand les astres du matin chantaient en chœur...?
Est-ce toi qui serres les liens des Pléïades,
Ou pourrais-tu relâcher les chaînes d’Orion?
Est-ce toi qui fais lever les constellations en leur temps,
Qui conduis l’Ourse avec ses petits?
Connais-tu les lois du Ciel?»
Dans _Amos_ (Chap. V, 8), le prophète donne de nouveaux avertissements à
Israël:
«Cherchez Jéhovah et vous vivrez...
Il a fait les Pléïades et Orion...»
Or, le merveilleux poème de Job à été écrit vers le Xe siècle avant
notre ère. Toutefois, et c’est la preuve que les Hébreux n’ont pas
emprunté toute leur science aux Égyptiens, les noms des constellations
en Égypte ne répondent pas à celles des peuples d’Israël.
L’identification des constellations mentionnées dans la Bible ne peut
être faite qu’avec celles des Chaldéens et ce sont ces dernières qui ont
prévalu plus tard chez les Grecs, comme chez nous.
Les tablettes chaldéennes postérieures au poème de Job mentionnent le
Taureau et les Hyades (_Gudanna_); le Lion, connu sous le nom d’_Ur-a_
dont fait partie notre Régulus et qui s’appelait déjà _Lugal_ ou _Sarru_
c’est-à-dire _le Roi_, etc.
En remontant plus avant, vers le XIIe siècle, nous retrouvons notre
constellation du Capricorne.
Tout s’explique lorsqu’on sait qu’Abraham, le père du peuple d’Israël,
était originaire de Ur, en Chaldée. Ainsi, nos constellations ont
sûrement une origine chaldéenne, peut-être babylonienne. Voilà ce que
nous dit l’Histoire, mais l’Astronomie peut aller plus loin et nous
renseigner sur l’état civil, lieu et date de naissance des astérismes
célestes.
Nous avons vu que contrairement aux Égyptiens, les astronomes chaldéens
rapportaient les positions des étoiles à l’écliptique, trajectoire
apparente du Soleil dans le ciel; de là était dérivé leur Zodiaque. Or,
à une époque reculée, on disposait déjà de 30 étoiles fondamentales
situées dans cette zone. Cela résulte des magnifiques travaux du P.
Epping sur la question et nous reporte vers l’an 3 000 avant notre ère.
Bien que plusieurs des étoiles ou des constellations n’aient pas encore
été identifiées sur les tablettes antiques, il y a tout lieu de croire
que ce sont aussi leurs noms qui ont servi, comme les autres, à
construire les globes et les sphères employés plus tard par les Grecs.
Cette hypothèse très plausible est en fait l’expression de la réalité.
Prenons en effet un globe céleste et reportons sur la sphère les 48
constellations indiquées par Eudoxe, nous allons faire immédiatement une
constatation de la plus haute importance. Toute une partie de notre
globe se trouve dépourvue d’indications. Rien d’étonnant puisque ce vide
correspond précisément au pôle austral visible seulement sous certaines
latitudes.
Les astronomes ayant construit des globes de cette sorte tenaient donc
leurs documents de peuples ayant habité une contrée située dans
l’hémisphère boréal et le calcul indique que la latitude des premiers
observateurs devait être comprise entre le 40e et le 46e parallèle Nord.
C’est là une remarque d’une importance capitale, car elle montre que nos
constellations ne sauraient provenir de l’Inde ou de l’Égypte, pas même
de Babylone dont la latitude était de 32° 1/2.
[Illustration: PLANCHE VI Sommet de l’Obélisque de Nimroud (Xe siècle
av. J.-C.) Les scènes représentent des ambassadeurs apportant des
tributs à Salmanasar II dont parle la Bible. (Spécimen d’écriture
cunéiforme. Musée du Louvre.) (Cliché Mansell)]
Si, d’autre part, on tient compte des déplacements du pôle, on arrive
encore à la date de 3 000 ans avant l’ère chrétienne.
Reste à fixer la longitude des observateurs qui ont désigné les
constellations anciennes.
La tâche ne paraît guère plus malaisée, car nous remarquerons
immédiatement l’absence, parmi les noms des astérismes, de l’éléphant,
du chameau, du tigre, du crocodile. Encore une fois, les constellations
ne nous viennent donc, ni de l’Inde, ni de l’Égypte, et nous sommes
amenés à conclure que ceux qui les ont inventées habitaient l’Asie
mineure et l’Arménie.
Le Zodiaque va nous fournir d’autres indications précieuses. Sous
Ptolémée, le Bélier était l’origine des Signes, mais il n’en était pas
ainsi lorsque les constellations prirent naissance. L’équinoxe de
printemps était proche d’Aldébaran, la belle étoile du Taureau; le
solstice d’été tombait dans le Lion, près de Régulus; l’équinoxe
d’automne voisinait avec Antarès, le beau soleil rouge du Scorpion; et
le solstice d’hiver coïncidait avec le Verseau, non loin de Fomalhaut.
En raison de leur importance relativement à la marche du Soleil, les
quatre étoiles que nous venons de nommer, étaient connues sous
l’appellation d’_Étoiles royales_. Or, tout ceci correspond encore à une
époque comprise entre 3 000 et 4 000 ans avant l’ère chrétienne.
Impossible d’assigner à nos constellations une plus lointaine, ni une
plus proche origine. En ces temps reculés, le Dragon occupait le pôle
céleste et ceci explique son importance dans les anciennes mythologies.
D’autre part, le peuple qui a inventé les constellations était déjà
avancé en civilisation: il avait domestiqué le mouton, la chèvre, le
chien, le bœuf, le cheval; il devait chasser l’ours, le lion, le lièvre,
etc., à l’aide de l’arc et de la flèche, puisque tous ces noms se
trouvent symbolisés dans son ciel.
Un tel peuple paraît avoir surtout séjourné vers la mer Caspienne, dans
la contrée voisine du cours supérieur de l’Euphrate et du Tigre.
La Géologie nous apprend que l’homme vivait depuis longtemps sur la
Terre avant les civilisations chaldéennes et égyptiennes, mais la
Préhistoire est une science trop peu avancée pour que nous puissions lui
demander des précisions. Les premiers âges de l’humanité n’auraient-ils
pas été séparés des périodes historiques par un grand cataclysme, comme
il s’en est sûrement produit au cours même de l’époque quaternaire?
D’aucuns le pensent, non sans raison, et invoquent un véritable déluge
qui aurait englouti une partie de l’humanité. Sur toutes ces questions,
la science reste à peu près muette et les traditions seules peuvent être
invoquées.
Quoi qu’il en soit, il paraît bien maintenant que les plus anciennes
notions astronomiques transmises par l’Histoire, nous viennent de la
haute Asie mineure; de là ces notions, avec l’exode des peuples,
seraient passées en Assyrie et en Chaldée, puis aux Mèdes, aux Perses,
aux Hindous, aux Égyptiens et aux Grecs qui nous les ont léguées.
Enfin, dernière remarque intéressante, lorsque les premiers navigateurs
abordèrent l’Amérique, qu’ils prirent pour les Indes, ils ne furent pas
peu surpris de voir des peuples de races fort différentes et qui
semblaient n’avoir eu aucune relation avec les hommes de l’Ancien
continent, désigner les signes célestes par les mêmes dénominations et
retrouver sous le ciel d’Amérique, la Mâchoire du Bœuf, les Petits de la
Poule (Poussinière ou Pléiades) etc... Il a donc existé une émigration
des Asiatiques à une époque relativement peu éloignée de l’ère
chrétienne[18].
[18] Le passage de l’Asie à l’Amérique a dû se faire assez facilement
par le chapelet des Iles Aléoutiennes et par le détroit de Behring.
Des affaissements de l’écorce terrestre sont très vraisemblables en
ces régions depuis la fin de la période tertiaire.
Ainsi, les sciences se prêtent un mutuel appui et peut-être le jour
n’est-il pas éloigné où le préhistorien découvrant, gravés sur la
pierre, des constellations et des zodiaques contemporains des hommes
primitifs, demandera à l’astronome de fixer les dates exactes de ces
représentations: ce serait, en tout cas, la meilleure manière de
résoudre un problème qui menace de s’éterniser.
* * * * *
Pour montrer toute la précision des procédés astronomiques dans ce genre
de solutions, je donnerai encore un exemple tiré de la Grande Pyramide.
Lorsque Sir John Herschel étudia pour la première fois le monument, non
seulement il fut frappé par l’orientation du passage d’entrée dans le
plan du méridien, mais il ne tarda pas à s’apercevoir que l’axe de la
galerie vise un point placé _au-dessous_ du pôle céleste, de manière à
se prêter merveilleusement à l’observation du passage inférieur au
méridien d’une étoile circumpolaire, située à une distance déterminée du
pôle. A une certaine époque, qu’il considérait en 1838 comme étant la
date la plus probable de la construction de l’édifice, Herschel trouva
par le calcul qu’une étoile remarquable, _Alpha_ du Dragon était située
précisément à la distance angulaire indiquée par l’axe du passage
d’entrée.
De plus, dans les années où _Alpha_ du Dragon était vu au méridien
_au-dessous_ du pôle, à une hauteur angulaire de 26°16′, précisément
égale à l’angle que sous-tend l’axe du passage, une autre constellation
brillante, celle des Pléïades, passait en même temps au méridien, mais
_au-dessus_ du pôle céleste et ce méridien--ce qui n’avait eu lieu ou
n’aura lieu pour aucune des dix-mille années antérieures et
postérieures--coïncidait alors avec le cercle horaire passant par le
point équinoxial, origine à la fois du jour sidéral, du commencement de
l’année astronomique et enfin de tout calcul d’ascension droite sur la
sphère céleste.
Ainsi, par le seul choix de cet angle de 26°18′, voici que trois grands
phénomènes astronomiques dans le temps et dans l’espace--le passage
d’_Alpha_ du Dragon au méridien, sous ce même angle au-dessous du pôle,
celui de la célèbre constellation des Pléiades au-dessus et au même
moment et dans le méridien équinoxial--deviennent simultanés:
pouvait-on, pensait Sir John Herschel, imaginer une combinaison plus
propre à fixer à jamais une date mémorable en rapport intime avec la
Grande Pyramide? Et puisque ce triple phénomène s’est produit l’an 2170
avant l’ère chrétienne ne devons-nous pas en conclure que cette année
est l’année de fondation de la Grande Pyramide?
Cette coïncidence mystérieuse fournit en outre une méthode chronologique
incomparable de simplicité et de grandeur, s’étendant au passé comme à
l’avenir et dont l’élément principal est fourni par l’accroissement
annuel de la distance du groupe des Pléiades au point équinoxial,
accroissement égal, en ascension droite, à 3,5 secondes. En réalité, les
Pléïades soumises à la loi de la précession des équinoxes, qui leur fait
décrire leur mouvement cyclique en des milliers d’années, deviennent
comme l’horloge de la Grande Pyramide et cette horloge a commencé son
cours, c’est-à-dire que ses aiguilles marquaient 0h 0m 0s lorsque
_Alpha_ du Dragon passait pour la première fois au méridien, à la
distance du pôle marqué par le passage d’entrée de la Pyramide ou, comme
le voulait déjà Sir John Herschel, lorsque le monument fut bâti.
Voici donc comment les constructeurs ont signé leur œuvre: n’avais-je
pas raison d’affirmer que la Pyramide est un édifice métrique et
scientifique de premier ordre?
* * * * *
Oui, mais Herschel, Piazzi-Smith et quelques autres avaient compté sans
les archéologues. Ceux-ci s’emparèrent de l’Égypte, des textes qu’elle
contenait, et, de discussions en interprétations, décidèrent que la
Grande Pyramide, bâtie par Khéops ou sous son règne, datait de 4 000 ans
au moins avant l’ère chrétienne.
Tout le monde s’inclina devant des hommes assez instruits pour
en imposer au public et nous faire admettre qu’on pouvait
_scientifiquement_, déterminer l’âge d’un monument égyptien à quelques
siècles près, ce monument ne portât-il aucune inscription!
Au surplus, les astronomes se désintéressèrent de la question et le
jugement paraissait rendu sans appel.
Or, et c’est là le piquant de l’histoire, on vient tout récemment de
s’apercevoir qu’il fallait en rabattre sur l’antiquité des plus vieilles
dynasties contemporaines des Pyramides.
Écoutez plutôt le Dr Contenau, l’un des maîtres incontestés en matière
d’Assyriologie: «Si les découvertes épigraphiques et monumentales des
cinquante dernières années ont fait justice de l’antiquité fabuleuse que
les anciens attribuaient aux monarchies d’Assur et de Babylone nous
restons cependant en présence, en Mésopotamie, de monuments qu’on peut
dater de 3 000 ans avant notre ère. L’Égypte a vu, elle aussi, réduire
sa chronologie; on situe Ménès, premier roi des dynasties historiques,
vers 3200 ou 3400»[19]. Or, Khéops appartient à la IVe Dynastie et on
admettait qu’il s’était écoulé environ une douzaine de siècles entre
Ménès et Khéops.
[19] Dr CONTENAU, _op. j. cit._ Avant-propos (éd. de 1922).
Ménès étant rajeuni, Khéops doit l’être dans la même proportion, et...
nous retombons pour la construction de la Grande Pyramide exactement à
l’époque révélée par les déductions astronomiques.
Cette période coïncide à peu près avec celle qu’on assigne à la vocation
d’Abraham, c’est-à-dire quelques siècles seulement avant l’entrée
d’Israël en Égypte[20].
[20] Cf. FLINDERS PETRIE, _Egypt and Israel_, p. 38. L’auteur admet
pour l’entrée d’Israël en Égypte, la date de 1650 av. J.-C.
Si, à l’époque des Pyramides, des traditions étaient déjà passées de la
Mésopotamie en Égypte, il est évident que la descendance d’Abraham n’y
était pour rien. Comme, d’autre part, les constellations ont pris
naissance à l’Est de l’Égypte, il faut bien qu’aux temps les plus
reculés, il y ait eu communication de traditions nées loin du Delta du
Nil.
Quelles étaient ces traditions; quelles traces ont-elles laissées dans
tout l’Orient? C’est ce que nous allons chercher au chapitre suivant.
CHAPITRE VIII
Traditions philosophiques et historiques.
Pour qu’une tradition ne soit pas altérée, il faut qu’elle soit
accessible seulement à une élite et qu’elle ne soit pas répandue au sein
des masses populaires. La division de la circonférence en 360 degrés en
est un exemple déjà cité. Il y a cependant des exceptions: la tradition
peut rester intacte si elle est confiée à des initiés qui la
conserveront comme un dépôt sacré, ou même à des chefs ayant pour
mission de la transmettre.
L’Histoire est là pour mettre en évidence ces assertions. On a coutume
en effet d’appliquer à tous les cultes, à toutes les religions, les lois
d’évolution qui régissent les peuples, leurs langues, leurs
institutions, etc... C’est là une méthode absolument fausse, à mon avis,
et qui n’est valable que dans certaines conditions.
Le Brahmanisme, comme le protestantisme, par exemple, sont en
perpétuelle évolution. Pourquoi? Parce que personne n’a la charge de
garder l’ensemble de leurs dogmes ou la mission exclusive de les
interpréter. J’entends qu’on objecte au catholicisme les mêmes raisons,
mais ceux qui soutiennent cette thèse ignorent tout de notre théologie.
Tout d’abord, depuis Moïse, la religion judaïque n’a pas varié; elle
était consignée dans l’Ancien Testament, règle de foi et de conduite
pour les Israëlites. La religion chrétienne n’a fait que se greffer sur
la première et, depuis la venue du Christ, quoi qu’on dise, nos dogmes
sont restés tels quels; pour eux il n’y a pas eu et il n’y aura jamais
évolution. Quelques points de doctrine plus ou moins enveloppés peuvent
à certaines époques être précisés par le successeur de Pierre, qui seul
a ce pouvoir, mais cela n’ajoute ni ne retranche rien au dépôt primitif.
Prétendre le contraire, comme sont tentés de l’enseigner certains
philosophes ou historiens, c’est vouloir se mettre en contradiction avec
toute la tradition apostolique, donc renier la base même de notre foi.
Écoutez plutôt saint Paul s’adressant aux Galates: «Je m’étonne que vous
vous laissiez détourner si vite de celui qui vous a appelés en la grâce
du Christ pour passer à un autre Évangile[21]; non certes qu’il y ait un
autre Évangile; seulement il en est qui vous troublent et qui veulent
pervertir l’Évangile du Christ. Mais quand nous-mêmes, quand un ange
venu du ciel vous annoncerait un autre Évangile que nous avons annoncé,
qu’il soit anathème[22].» Et dans une Épitre à Timothée, le même apôtre
ajoute, après lui avoir rappelé les principaux devoirs attachés à la
charge pastorale: «O Timothée, _garde le dépôt_, en évitant les discours
vains et profanes, et tout ce qu’oppose une science qui n’en mérite pas
le nom; quelques-uns, pour en avoir fait profession, ont erré dans la
foi[23].»
[21] Allusion à la doctrine des Judaïsants.
[22] Ép. aux Galates, I, 6-8.
[23] Ire Ép. à Timothée, VI, 20-21.
Encore une citation extraite de la fin de l’Évangile de saint Mathieu.
Le Christ s’approche de ses disciples et leur dit: «Toute puissance m’a
été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes
les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit,
leur apprenant à garder _tout_ ce que je vous ai commandé: et voici que
je suis avec vous jusqu’à la fin du monde[24].»
[24] Év. saint Mathieu, XXVIII, 18-20.
Tous ces détails sont absolument nécessaires pour comprendre dans quels
dédales de contradictions se perdent des historiens ignorants de la
doctrine catholique, lorsqu’ils viennent nous affirmer que nos dogmes ne
sont que le développement naturel de croyances communes à d’autres
religions; que nous avons emprunté ces dogmes soit aux Égyptiens ou aux
Babyloniens, soit même aux écoles philosophiques si célèbres en Grèce.
Que nous trouvions dans les anciennes religions orientales, quelques
bribes éparses des vérités religieuses admises par les Hébreux et plus
tard par les chrétiens, cela ne prouve aucunement une dérivation des
unes par rapport aux autres, encore moins une évolution. Que diriez-vous
d’un géologue qui viendrait nous affirmer sérieusement que nos
mammifères dérivent des insectes sous prétexte que les uns et les autres
respirent, possèdent une tête et des pattes? Un tel raisonnement ne se
tient pas.
Il reste une autre solution: si, comme nous le croyons, la souche
humaine est unique--ce qui paraît de plus en plus confirmé par notre
science actuelle--certains enseignements religieux, aussi bien que les
faits historiques se rapportant à notre lointain passé, ont pu se
transmettre de génération en génération; beaucoup, avec l’exode des
peuples, se sont perdus en route, évidemment, se sont déformés au cours
des siècles; telles ces langues sœurs dont les radicaux seuls restent
les sûrs garants d’une même origine. Des notions communes à plusieurs
religions ne peuvent donc être invoquées comme marque de dérivation les
unes par rapport aux autres, mais seulement comme des indices d’une même
origine dans les temps les plus reculés.
Méconnaître ces principes, c’est s’exposer aux pires erreurs et aux
conclusions les plus hasardées; les appliquer, c’est entrevoir la
solution de problèmes qui intéressent au plus haut point toute
l’histoire de nos acquisitions dans les domaines les plus divers.
Jusqu’ici, rien ne nous autorisait à penser qu’à l’époque de la
construction des Pyramides, par exemple, certains esprits avaient pu
conserver intactes des vérités scientifiques peut-être révélées au
premier homme et transmises par tradition; mais des constatations
troublantes viennent jeter le doute en nos âmes et placer sous nos yeux
d’une façon plus impérieuse le fameux dilemme de Piazzi-Smith. Le Sphinx
garde jalousement ses secrets, mais Œdipe vit en chacun de nous: un jour
ou l’autre, nous aurons le mot de l’Énigme.
Résoudre le problème, dès maintenant et d’une façon directe, il n’y faut
pas songer; mais il n’est pas défendu d’en inspecter les abords et
d’encercler la citadelle par des travaux d’approche.
Nos efforts n’auront pas été vains si nous parvenons à faire saisir, au
moyen de quelques exemples, par quel mécanisme se transmettent les
traditions, parfois intactes, mais le plus souvent déformées.
Les documents les plus anciens se réfèrent presque tous à la religion
qui jouait dans les sociétés antiques un rôle prépondérant. D’autre
part, il est remarquable de constater chez les anciens peuples un
sentiment unanime touchant les origines de leur culte: tous ont été
convaincus que leur religion est d’autant plus parfaite qu’on remonte
plus haut dans le passé. Il y a bien évolution, mais c’est une évolution
à rebours, exactement l’opposé de ce que prétendent certains
archéologues, plus soucieux de nous imposer leurs théories que de
chercher la vérité dans les faits. Et cependant, cette évolution
régressive, au fond, est bien naturelle; même à notre époque, si les
pasteurs du troupeau ne réagissaient pas, les masses populaires, nous le
voyons chaque jour, iraient vite aux superstitions. Cette constatation
nous explique l’idolatrie dans laquelle sont tombés la plupart des
peuples orientaux, je devrais dire tous les peuples, y compris les
Hébreux qu’une main ferme ne suffisait pas toujours à maintenir dans le
culte du vrai Dieu et qui ont tour à tour adoré les faux dieux des
nations avec lesquelles ils étaient en contact.
Le polythéisme n’est donc pas du tout la forme initiale des religions,
tant s’en faut. Sans doute, les Égyptiens, comme les Chaldéens, ont
adoré toutes sortes d’animaux, mais les textes les plus anciens
démontrent qu’au début, il n’en était pas ainsi.
Certaines inscriptions des Pyramides de la IIIe et de la IVe Dynastie,
mentionnent souvent «Dieu, le Dieu un, le Dieu unique». Le _Livre des
morts_, qui remonte à une haute antiquité et qui fit autorité pendant
plusieurs millénaires, était un recueil de prières, sorte de Rituel
funéraire divisé en 165 chapitres; la morale en est très élevée et la
théodicée beaucoup plus pure qu’aux âges plus récents. Voici, par
exemple, le genre d’invocations qu’une âme doit faire à son Juge
céleste, aussitôt après sa mort: «Hommage à toi, Dieu grand, Seigneur de
Vérité et de Justice! Je suis venu vers toi, ô mon Maître, je me
présente à toi pour contempler tes perfections.»
Malheureusement le culte des ancêtres fit peu à peu dégénérer ces
conceptions monothéistes et les Pharaons eux-mêmes devinrent autant de
dieux dérivés d’une sorte de _démiurge_ «fabricateur des dieux et des
hommes»; c’est du moins ce que nous apprend l’_Hymne à Khnoum_. Le
_Papyrus Prisse_, le plus ancien livre du monde, contient le même
enseignement et nous parle des rois-ancêtres divinisés sous le nom de
_Noutérou_. Le premier d’entre eux, comme l’indique un texte plus récent
de la Pyramide de Pépi Ier fut _Atoum_ (l’ancêtre) où il n’est pas très
difficile de reconnaître notre Adam de l’Écriture.
Mais déjà la vérité primitive est altérée, le mythe s’est substitué au
fait: l’Atoum des Égyptiens est devenu le père des dieux et des hommes;
sous la VIe dynastie, «_Atoum_, nous apprennent les inscriptions,
_existait quand il n’y avait pas de mort_».