Raisonnons par analogie: Six mille années tout au plus nous séparent des

monuments chaldéens et pharaoniques; or, que seront devenues nos

civilisations européennes dans 60 siècles? Pour peu que les centres

intellectuels se déplacent sur notre globe, ce qui paraît fatal à en

juger par l’Histoire, que restera-t-il de Paris ou de Londres? Des

ruines au sein desquelles les archéologues de l’époque seront bien

empêchés d’exhumer des traces de nos acquisitions scientifiques. Nos

bibliothèques nationales ne seront qu’amas de décombres, archives

éphémères réduites en poussière par le temps; la pierre calcaire de nos

monuments ne sera elle-même que bouillie informe; seul, le granit de nos

pierres tombales, avec leurs inscriptions souvent grotesques, en tout

cas peu scientifiques, offrira aux savants quelques spécimens de notre

langue et de notre écriture; sans compter que des obélisques comme celui

de la Concorde, avec ses hyéroglyphes, seront bien de nature à

compliquer les recherches et à désorienter les plus habiles. Œuvres

immortelles (?) des Képler, des Newton, des Laplace, des Le Verrier, des

Pasteur, où serez-vous alors? Vous n’aurez même pas l’avantage d’avoir

été écrites sur la dure argile cuite des tablettes cunéiformes ayant

bravé les injures des siècles!

* * * * *

Que si l’on insiste sur l’absence complète des méthodes scientifiques

parmi les nombreux documents chaldéens ou égyptiens mis à notre

disposition, je répondrai que cela prouve à peu près rien.

* * * * *

«L’étude des Mathématiques avait été poussée par les Mésopotamiens à un

haut degré de perfection, mais nous ne trouvons jamais chez eux, en

quelque branche de l’activité scientifique que ce soit, un traité

didactique avec explications; c’est toujours une consignation sèche des

conclusions avec parfois une allusion à ce qui y conduit; un grand

enseignement oral devait accompagner forcément ces écrits. C’est ainsi

que nous avons de nombreux documents mathématiques, sortes de barèmes

donnant mille combinaisons de chiffres, opérations toutes faites dont le

lecteur n’avait qu’à utiliser les résultats»[12].

[12] Cf. Dr CONTENAU, _op. j. cit._, p. 188.

De même, à des époques plus récentes, nous voyons apparaître, consignées

sur les tablettes, de véritables _Éphémérides perpétuelles_ destinées à

prévoir le mouvement des planètes dans le ciel.

La conclusion s’impose: le silence sur les méthodes employées était

voulu; on y suppléait par les explications orales et celles-ci n’étaient

données qu’aux seuls initiés; par là même on évitait de répandre dans le

public une science qui réservait à une caste, respect, gloire et profit.

Notre terrain étant ainsi déblayé, nous pouvons aborder le sujet

qu’annonce le titre de ce Chapitre: l’Optique fut-elle connue des

anciens?

Procédons par étapes et avançons prudemment dans ce domaine à peine

exploré. Tout d’abord, il est certain que les Anciens connaissaient le

verre et, qui plus est, savaient le travailler.

Dans un passage de ses écrits, Aristophane rapporte que de son temps on

vendait des boules de verre chez les épiciers d’Athènes. Plus tard,

Pline raconte que l’immense théâtre élevé à Rome par Scaurus, gendre de

Sylla, et qui pouvait contenir quatre-vingt mille spectateurs, possédait

trois étages, dont le second était entièrement incrusté d’une mosaïque

de verre.

Au VIIe Livre des _Recognitions_ le pseudo Clément rapporte que saint

Pierre étant allé dans l’île d’Aradus, y vit un temple dont les colonnes

tout en verre, d’une grandeur et d’une grosseur extraordinaires,

excitèrent encore plus son admiration que les belles statues de Phidias,

dont ce temple était orné.

Sénèque, dans ses _Questions naturelles_ parle des phénomènes de

coloration qu’on aperçoit en regardant à travers des angles saillants de

verre. Dès cette époque, on connaissait donc le prisme et la réfraction.

* * * * *

Sous le règne de Néron, on se servait de coupes de verre blanc, qui, au

dire de Pline, le disputaient en limpidité aux coupes de cristal de

roche taillé. Les urnes lacrymales trouvées dans les tombeaux sont aussi

en verre, et c’était sur des globes de verre qu’à la même époque, on

traçait les sphères célestes et les constellations.

Dans son _Optique_, Ptolémée a inséré une _Table des réfractions_

qu’éprouve un rayon lumineux en traversant le verre; or les indices de

réfraction donnés par nos Physiques modernes s’en rapprochent tellement

qu’il faut conclure que le verre de cette époque différait très peu de

celui que nous fabriquons aujourd’hui.

Tous ces faits sont certains; ils ne prouvent pas, dira-t-on, que les

savants antiques connaissaient les propriétés des lentilles.

Sans doute, mais voici d’autres témoignages.

L’émeraude à travers laquelle Néron regardait les objets est devenue

légendaire. Ce chaton de bague lui servait de monocle, mais Pline n’est

pas très explicite à ce sujet. On peut croire légitimement que ce verre

était taillé en forme de lentille concave.

Cependant, bien avant lui, au Ve siècle avant notre ère, Aristophane

dans sa comédie des _Nuées_, rapporte une singulière plaisanterie:

Strepsiade explique à Socrate la propriété qu’ont les boules de verre

exposées au soleil d’allumer les corps combustibles. Par ce moyen,

l’ingénieux personnage entrevoit la façon, dit-il, de se dispenser de

payer ses dettes, en détruisant de loin toute espèce d’assignation dans

les mains de ses créanciers sans qu’ils puissent s’en apercevoir.

Les Romains, héritiers de la science des Grecs, employaient pour

cautériser les chairs, à défaut de la pierre infernale, des boules de

verre exposées au soleil. Et lorsque les Vestales, par négligence,

laissaient s’éteindre le feu sacré, on devait le rallumer au moyen de la

chaleur du soleil concentrée par des sphérules de verre.

Les anciens connaissaient donc la propriété des lentilles sphériques

concentrant les rayons lumineux en un seul foyer; mais des appareils de

cette sorte sont bien mauvais en tant qu’instruments d’optique.

Toutefois, habitués à travailler le verre, les ouvriers de l’époque ont

dû être acheminés forcément à fabriquer des demi-sphères rappelant nos

lentilles pour les horlogers ou mêmes nos oculaires achromatiques de

lunettes et de microscopes.

Pure hypothèse, direz-vous, mais nécessaire cependant pour expliquer des

faits nombreux qu’on ignore généralement.

Savez-vous qu’il existe dans notre Cabinet des Médailles un cachet dit

de Michel-Ange, dont l’exécution remonte à une époque très reculée et

sur lequel 15 figures ont été gravées dans un espace circulaire de 7

millimètres de rayon. Or ces figures ne sont pas toutes visibles à l’œil

nu[13].

[13] Cf. DUTENS, t. II, p. 223.

Cicéron parle d’une _Iliade_ d’Homère écrite sur un parchemin léger qui

tenait en entier dans une coquille de noix[14]; Pline raconte que

«Mymécide avait sculpté sur l’ivoire, un quadrige qu’une mouche couvrait

de ses ailes»[15].

[14] PLINE, _Hist. natur._, L. VII, Ch. XXI.

[15] PLINE, _op. j. cit._ VII, XXI; Cf. it. ELIEN, _Hist._, L. I, Ch.

XVII.

«A moins de prétendre, dit Arago, que la vue de nos ancêtres surpassait

en puissance celle des artistes modernes les plus exercés, ce qui serait

démenti par bien des observations astronomiques, ces faits établissent

que l’on connaissait en Grèce et à Rome, il y a près de vingt siècles,

la propriété amplificative dont jouissent les loupes[16].»

[16] ARAGO, _Astr. pop._, t. I, p. 166.

On a également à l’appui de cette thèse fait valoir que Dutens a vu au

musée de Portici, des loupes anciennes qui n’avaient que 9 millimètres

de foyer; lui-même en possédait une moins forte provenant des fouilles

d’Herculanum. Mais la vérité exige d’avouer qu’il s’agissait là de

petites boules de verroterie employées pour leur parure, par les femmes

peu opulentes.

Le mieux, pour clore le débat, serait d’avoir entre les mains une vraie

loupe dont se sont servis les artistes d’autrefois pour écrire ou

sculpter les petits chefs-d’œuvre dont j’ai parlé. Eh bien, ce vœu a été

réalisé et, à ce propos, on me permettra de citer une anecdote toute

personnelle.

C’était en 1905, au cours d’une mission dont m’avait chargé le

Gouvernement pour étudier une éclipse totale de Soleil, visible à Sfax.

L’éclipse terminée, nous résolûmes, mes compagnons et moi, de profiter

de l’occasion bien tentante pour visiter la Tunisie. Au retour, avant de

reprendre le bateau qui devait nous ramener en France, un pèlerinage à

Carthage, si célèbre dans l’Histoire, s’imposait à notre curiosité.

De l’ancienne nécropole, il ne reste plus rien d’ailleurs qu’un village

de blanches demeures, assis devant l’emplacement de ce qui fut autrefois

le port abritant les terribles vaisseaux carthaginois. C’est là que les

Pères blancs ont établi leur séminaire et bâti la belle cathédrale dont

les murs ensoleillés se détachent en tons crus sur le fond bleu du ciel.

La vieille Carthage n’existe plus, mais des mains pieuses pour tout ce

qui regarde l’antique civilisation disparue ont entrepris des fouilles

et ressuscité ces temps de la lointaine histoire.

Le Père Delattre nous fit les honneurs de son merveilleux musée et

j’avoue que cette visite a été pour nous tous une véritable révélation.

Comme je m’extasiais devant un camée finement gravé et qui représentait

un cheval se grattant l’oreille, je ne pus m’empêcher de faire tout haut

cette réflexion:

--Les graveurs de cette époque ne pouvaient avoir des yeux meilleurs que

les nôtres; alors comment dans un si petit espace a-t-on pu représenter

tant de détails, donnez-moi une loupe pour examiner cette crinière...

Et tout le monde fut forcé d’admettre que, même à cette époque, on

connaissait le travail du verre et les propriétés des lentilles.

--N’avez-vous jamais trouvé, ajoutai-je en me tournant vers le Père

Delattre, quelque objet rappelant les loupes de nos horlogers?

Mais déjà le religieux avait compris et, une minute après il tenait à la

main, une véritable loupe, plan-convexe, de la grandeur d’un bouton de

pardessus. Malheureusement, la lentille était opaque: recueillie dans un

tombeau, après des siècles de séjour, il n’y avait rien d’étonnant qu’un

lent travail se fût effectué pour opaliser ce verre, autrefois

transparent peut-être.

L’objection eût été sérieuse cependant, si le Père Delattre ne nous eût

montré une pièce du même genre, en cristal de roche cette fois, taillée

d’une façon parfaite. Et ce fut la loupe dont nous nous servîmes pour

étudier le camée.

J’avais donc eu en mains pour la première fois--du moins je le

pensais--la preuve que les anciens connaissaient les lentilles et leurs

propriétés. Tout heureux de ma trouvaille, j’en fis part, dès mon

retour, à quelques savants et quelle ne fut pas ma stupéfaction

d’apprendre qu’en 1852, au cours d’une réunion de l’Association

britannique tenue à Bedford, Sir David Brewster, le célèbre physicien

anglais, avait montré une lame de cristal de roche façonnée en forme de

lentille et qu’on venait de trouver dans les fouilles de... Ninive!

Tant de faits convergents ne laissèrent aucun doute dans mon esprit; les

peuples antiques ont donc pu connaître les lunettes; car, remarquez-le

bien, une lunette astronomique n’est que l’assemblage de deux lentilles

convexes: l’une, la plus grande, nommée _objectif_ et qui est tournée

vers l’objet dont elle forme une image derrière elle; l’autre,

l’_oculaire_, employée comme une loupe pour grossir l’image fournie par

la première.

Lorsqu’au commencement du XVIIe siècle, John Lippersey inventa la

lunette que devaient perfectionner Galilée et ses contemporains, il ne

faisait que retrouver, probablement, un appareil connu depuis la plus

haute antiquité. Je dirai même que la lunette de Galilée, comparée à

celles des anciens, devait être de qualité bien inférieure; les

lentilles, vers l’an 1610, étaient toujours biconvexes alors que les

loupes anciennes, celles de Carthage et de Ninive, étaient

plan-convexes, ce qui leur assurait un certain achromatisme. L’hypothèse

est d’autant plus vraisemblable que si l’on refuse aux peuples de

l’antiquité cette connaissance intéressante, il devient impossible

d’expliquer bon nombre de leurs assertions; je me contenterai d’un

exemple emprunté à Démocrite. Ce philosophe affirmait que la Voie

lactée, si brillante dans la contrée qu’il habitait, est formée d’une

quantité innombrable d’étoiles; «c’est le mélange confus de leur

lumière, dit-il, qui est la cause de sa blancheur phosphorescente».

Un astronome moderne ne parlerait pas mieux. Comment Démocrite aurait-il

deviné pareille explication, s’il n’avait regardé dans une lunette,

alors que chez les nations de son temps, le peuple croyait encore à la

légende des gouttes de lait échappées du sein de Junon?

[Illustration: PLANCHE V Le Sphinx et les Pyramides de Giseh d’après une

lithographie exécutée par A. Dauzats en 1846.]

* * * * *

A moins que les anciens ne connussent le télescope, cet instrument formé

d’un miroir concave réfléchissant. Et cette supposition n’est pas plus

invraisemblable que la première.

Certains écrivains citent à l’appui de cette thèse, les miroirs ardents

qu’Archimède employa au siège de Syracuse pour brûler les vaisseaux de

Marcellus. Toutefois, il paraît bien démontré aujourd’hui que les

miroirs en question n’étaient pas concaves, ni d’une seule pièce, mais

formés d’un grand nombre de glaces renvoyant les rayons solaires au même

point.

Une telle disposition réalise la même concentration calorifique qu’un

miroir de télescope et, à l’aide de cent quarante-huit glaces, Buffon

réussit autrefois à enflammer une planche de sapin éloignée de

quarante-neuf mètres.

[Illustration: Figure schématique montrant la disposition des lentilles

dans la lunette dite de Galilée (Jumelle de théâtre).]

La critique toutefois s’est montrée plus prudente lorsqu’il s’est agi

d’expliquer un fait rapporté par des historiens sérieux au sujet de la

vision à l’aide d’un appareil inconnu. Ptolémée Évergète, frère du roi

Ptolémée Philadelphe, qui vivait au IIIe siècle avant J.-C., avait fait

établir, au sommet du phare d’Alexandrie, un instrument avec lequel on

découvrait de très loin les vaisseaux. Beaucoup d’auteurs se sont

demandé s’il ne s’agissait pas là d’un miroir concave.

La chose est très possible, mais je dois ajouter qu’un miroir de ce

genre ne suffirait pas sans le secours d’une lentille pour rapprocher

les objets, et rien ne s’opposait à cette époque à la réalisation d’un

tel système optique.

Cela ressort évidemment de tous les témoignages.

Quoi qu’il en soit, il est bien singulier de constater que les anciens,

d’après des textes dignes de foi, regardaient les astres à travers des

tubes. Ces derniers aidaient-ils les astronomes dans leurs moyens de

visée ou bien portaient-ils des lentilles, nous l’ignorons, mais le fait

est à rapprocher d’une trouvaille intéressante dont le récit vient à

point pour clore ce chapitre.

Au cours de fouilles opérées récemment dans l’ancienne cité royale de

Méroë, le Professeur John Garstang, de Liverpool, mit à jour les

fondations d’un monument qui n’était certainement ni un temple, ni une

habitation ordinaire. Un examen attentif révéla qu’on avait affaire à un

ancien Observatoire astronomique. Sur un fût de colonne, dont nous

donnons la représentation, sont tracées des droites en rapport avec la

position du Soleil à une certaine période de l’année et avec la latitude

de Méroë[17].

[17] Cf. _Revue du ciel_: Août 1917.

[Illustration: Alignements et lignes de visées tracés sur un fût de

colonne ayant appartenu à un observatoire de l’ancienne ville de Méroë.]

Mais ce qu’il y a de plus étonnant, c’est le relevé des inscriptions ou

«graffitis» de l’époque: certaines pierres sont couvertes d’_équations_

numériques se rapportant à des phénomènes astronomiques ayant eu lieu

200 ans avant l’ère chrétienne; sur l’une des murailles démantelée, se

trouve un dessin encore plus suggestif, sorte de croquis fait à la hâte

et qui représente la silhouette grossière de deux personnages; l’un

d’eux, assis, paraît occupé à relever la position des astres au moyen

d’un «instrument des passages», rappelant tout à fait nos lunettes

méridiennes, avec cercle et appareil azimutal.

* * * * *

Et maintenant quelles conclusions allons-nous dégager de tout cet

ensemble? Rien d’absolument positif, mais une série de suggestions bien

propres à nous rendre prudents dès qu’il s’agit de juger la science des

anciens.

* * * * *

Dès les temps les plus reculés, l’Astronomie a été une science cultivée

et même très avancée. La mesure des diamètres de la Lune et du Soleil,

la prédiction des éclipses et d’autres phénomènes célestes, supposent

que les prêtres égyptiens ou les astronomes chaldéens possédaient des

instruments adaptés à ce genre de travaux.

* * * * *

En quoi consistaient leurs appareils? Nous ne possédons aucune donnée

positive pour répondre à cette question, mais il n’est pas

invraisemblable de penser que l’Optique y jouait un certain rôle.

[Illustration: Croquis au crayon relevé sur un pan de muraille ayant

appartenu à un observatoire de l’ancienne ville de Méroë.]

Toutefois, si la sphère céleste leur était familière, on n’en saurait

dire autant de la sphère terrestre. Sans doute, les voyages auraient pu

apprendre aux peuples antiques que la Terre était ronde et isolée dans

l’espace, mais rien ne permet de supposer que cette idée leur fût venue

à l’esprit.

Aussi loin que nous remontions, il faut arriver à Anaximandre (VIe

siècle avant J.-C.) pour voir surgir à ce sujet des propositions à peu

près exactes. Les Grecs, nous le savons, ont beaucoup emprunté aux

Égyptiens, mais ici, leur science paraît toute personnelle et ce sont

eux qui semblent avoir professé les premiers la sphéricité de la Terre.

Jusqu’à plus ample information, il apparaît bien que les constructeurs

de la Grande Pyramide n’avaient pu mesurer, même indirectement, le rayon

polaire du globe, encore moins fixer la distance du Soleil, la valeur de

la précession, ni même repérer leur position par rapport à la surface

entière de la Terre; et si tout cela est contenu dans la Pyramide de

Khéops, l’origine de ces données reste de plus en plus inexplicable.

Piazzi-Smith aurait-il donc eu raison et faudrait-il donc invoquer

d’antiques traditions? Avouez-le, nous sommes en plein mystère!

CHAPITRE VII

A la lueur des étoiles

Par certains exemples déjà donnés, nous avons vu que les astronomes de

l’antiquité faisaient un usage courant des constellations. On s’est donc

demandé quelle est la véritable origine de ces groupements

conventionnels d’étoiles.

Déjà, le poète Aratus, l’an 280 avant notre ère, nous donne une

description détaillée du ciel dans un poème intitulé: _Les Phénomènes et

les Signes_, mais l’auteur en avait tiré la substance, d’un ouvrage

composé par Eudoxe, un siècle avant lui.

Il faut donc remonter beaucoup plus avant et, ici, nous devons faire une

distinction entre ce que l’on appelle le Zodiaque et les constellations

éparses sur la voûte céleste. Ces dernières étaient, pour ainsi dire,

toutes spéculatives; à part les constellations voisines du pôle et qui

pouvaient servir aux voyageurs pour leur indiquer la direction du Nord,

les autres ne pouvaient être d’aucune utilité.

* * * * *

Il n’en était pas de même du Zodiaque, bande assez large dont le milieu

est occupé par l’écliptique, ce grand cercle de la sphère sur lequel a

lieu le mouvement annuel et apparent du Soleil; c’est là aussi que se

meuvent les planètes; les mouvements de ces astres s’écartent peu du

plan de notre orbite; il s’ensuit donc nécessairement que leurs

projections apparentes sur la sphère céleste sont toujours au voisinage

de l’écliptique.

La bande zodiacale a été divisée en douze constellations faisant le tour

entier du ciel, et comme le Soleil les parcourt en une année, soit 360

degrés en 365 jours, il en résulte que notre astre central effectue à

peu près 1 degré par jour dans le sens opposé au mouvement diurne de la

sphère, soit 30 degrés en un mois ou à peu près. Mais il s’en faut de

beaucoup que chaque constellation zodiacale ait une étendue exacte de 30

degrés; ce n’est donc que théoriquement que le Soleil entre chaque mois

dans une constellation différente. A l’heure actuelle, les

constellations du Zodiaque sont énoncées dans les deux vers latins

suivants, faciles à retenir:

_Sunt Aries, Taurus, Gemini, Cancer, Leo, Virgo,

Libraque, Scorpius, Arcitenens, Caper, Amphora, Pisces_;

ou, en français:

le Bélier, le Taureau, les Gémeaux, le Cancer,

♈︎ ♉︎ ♊︎ ♋︎

le Lion, la Vierge, la Balance, le Scorpion,

♌︎ ♍︎ ♎︎ ♏︎

le Sagittaire, le Capricorne, le Verseau, les Poissons.

♐︎ ♑︎ ♒︎ ♓︎

Les signes conventionnels que nous donnons doivent être connus de nos

lecteurs, car ils se trouvent dans tous les Almanachs.

Comme en vertu de la précession, l’intersection de l’équateur et de

l’écliptique, marquant l’équinoxe de printemps, se déplace dans le ciel,

on conçoit que la considération d’un Zodiaque ancien soit très précieuse

pour un archéologue; de son examen, on en peut déduire, en effet,

l’époque sous laquelle ce Zodiaque a été construit. On s’explique ainsi

l’enthousiasme qu’excita la trouvaille, en 1798, des Zodiaques égyptiens

de Dendérah et d’Esneh.

Ces Zodiaques placent en effet l’équinoxe de printemps loin de sa

position actuelle et leur découverte parut tout d’abord confirmer les

vues des astronomes Bailly et Dupuis, réclamant pour les Égyptiens une

antique connaissance des constellations zodiacales.

Malheureusement, nous savons aujourd’hui que ces représentations ont été

faites après coup, à l’époque romaine et ont été copiées sur les

Zodiaques grecs.

Tout nous prouve au contraire que les anciens Égyptiens n’ont pas fait

usage du Zodiaque; leurs 12 mois lunaires de 30 jours étaient bien

divisés en trois parties de 10 jours chacune, mais ces _décans_

n’étaient pas systématiquement rapportés à l’écliptique.

L’origine du Zodiaque est sans aucun doute chaldéenne. Des tablettes

très anciennes en mentionnent plusieurs constellations, mais la série

complète n’a pas encore été découverte. Quoi qu’il en soit, les

documents les plus antiques nous révèlent que 3 000 ans avant l’ère

chrétienne, les astronomes chaldéens avaient noté que le printemps

commençait au moment où le Soleil occupait le Taureau, symbole de

_Mardouk_ qui signifie _Soleil du printemps_. Par contre, le Scorpion

correspondait à l’équinoxe d’automne; puis venait l’hiver, avec ses

signes aquatiques: le Verseau et les Poissons, ainsi qu’il convenait

pour une saison pluvieuse.

Une autre tablette plus récente nous apprend qu’au temps d’Assurbanipal

(vers 650 avant J.-C.) le Zodiaque était sûrement complet; le document

cunéiforme est divisé en 12 secteurs égaux, un pour chaque mois dont le

commencement, ainsi que celui de chaque décade, est fixé par le lever

héliaque d’une étoile propre.

[Illustration: PARTIE DU ZODIAQUE DE DENDÉRAH L’ensemble forme un

véritable monument de pierre qu’on peut voir dans une de nos salles du

Musée du Louvre.]

Un siècle après, la pratique du Zodiaque est courante. Une tablette

datant de la septième année de Cambyse (522 avant J. C.) porte les noms

des 12 signes qui furent désormais employés jusqu’à notre ère, et ces

douze signes sont divisés en trois parties valant chacune 10 degrés. Le

premier signe y est désigné par la syllabe _Ku_ et comprenait le Bélier

ou _Dil-gan_.

Ainsi, non seulement nous sommes certains que l’origine du Zodiaque est

chaldéenne, mais nous avons l’explication d’un fait assez étrange au

premier abord: la division du cercle en 360 degrés, division calquée sur

la valeur approximative du déplacement du Soleil parmi les

constellations zodiacales. Peut-être est-ce là l’origine du système

duodécimal associé de bonne heure au système décimal qui prévalut dans

la suite pour les usages pratiques.

* * * * *

Si de patients archéologues n’étaient parvenus à déchiffrer les textes

de tablettes chaldéennes datant de 5 000 ans, nous en serions encore à

nous demander d’où vient cette curieuse manière de diviser les arcs et

les heures en degrés, minutes et secondes séxagésimales. Sans doute, on

avait bien pensé que ces subdivisions étaient conventionnelles, mais une

convention réside toujours sur un fait initial qui seul peut servir

d’explication.

Et cette constatation prouve encore ceci: c’est que des traditions même

scientifiques peuvent se transmettre à travers 50 siècles sans subir

d’altération, alors que le mécanisme des méthodes, au contraire,

s’efface très vite de la mémoire des hommes.

Cette considération est d’une importance capitale pour l’Histoire et

l’on ne saurait trop la mettre en relief, ne serait-ce que pour répondre

à toute une école de contemporains qui méprisent les traditions et sont

portés à ne voir en elles que les fluctuations de croyances populaires

s’altérant au cours des âges. Professer cette dernière opinion, c’est à

mon avis, méconnaître les lois les plus essentielles de la psychologie

et se mettre en désaccord avec toute l’histoire de la science.

Je n’insiste pas, car les considérations suivantes vont être de nature à

corroborer singulièrement mes affirmations.

La science mystérieuse des Pharaons · 第 4 / 11 段