durant le Tertiaire et le Quaternaire, cela résulte vraisemblablement
des travaux entrepris sur les niveaux côtiers au nord et au sud de
l’équateur, où l’on a constaté des dénivellations périodiques avec une
amplitude de plus en plus restreinte, comprise entre 300 et 18 mètres et
il apparaît nettement «que la contraction de la Terre s’est accomplie
par de véritables pulsations», par des sortes d’à-coups brusques. En
Géologie, comme ailleurs, c’est la doctrine des mutations qui se
substitue à celle de l’évolution lente et continue[6].
[6] Cf. TH. MOREUX: _Vues nouvelles sur l’Évolution planétaire_ dans
_Rev. du Ciel_, Av. 1921.
Après avoir décrit les différentes phases de la chronologie de l’homme,
depuis le Red Crag (tertiaire supérieur) où M. Red Moir pense avoir
trouvé des traces d’industrie humaine, jusqu’aux terrains franchement
récents, l’auteur ajoute cette réflexion qui corrobore ce que j’ai
avancé à maintes reprises: «L’interprétation (que nous en donnons)
semble représenter l’état actuel de nos recherches, mais elle ne va pas
sans difficultés.» Les alternatives de chaud et de froid dans le climat
de nos contrées aux époques contemporaines de l’homme restent encore un
grand sujet de perplexité pour nos géologues. Ces changements ont dû
amener des précipitations atmosphériques d’une telle ampleur que nous ne
pouvons évaluer la durée nécessaire pour opérer les variations
constatées sur les continents pendant ces périodes.
Non, mille fois non! et je le répète à dessein, la préhistoire, à
l’heure actuelle ne peut dater d’une façon absolue aucune de ses
découvertes: il faut attendre[7]; pas davantage elle est à même de nous
renseigner sur nos origines, sur l’état social de l’homme à son
apparition sur la Terre.
[7] Cf. CH. DEPÉRET: Classification des temps quaternaires, dans la
Rev. Gén. des Sc. 15 mars 1923.
Ce long préambule était nécessaire pour comprendre l’état d’esprit dans
lequel se sont trouvés ceux qui jadis étudièrent la Pyramide de Khéops.
L’un d’eux, le célèbre astronome Piazzi-Smith, qui lui a consacré une
partie de sa vie, en était arrivé aux conclusions suivantes: ou bien les
constructeurs de ce monument unique au monde possédaient une science
aussi avancée que la nôtre, ce qui est extravagant et presque
incroyable; ou bien, gardiens d’une tradition remontant aux premiers
âges, ils avaient voulu fixer sur la pierre, des données déposées par la
Révélation dans l’esprit du premier homme; et je dois ajouter que
Piazzi-Smith, croyant à la Bible en sa qualité de protestant convaincu,
penchait pour la dernière hypothèse.
Ainsi s’expliquerait, pensait-il, comment les secrets relatifs à des
données scientifiques brutes se seraient transmis d’âge en âge, au moyen
de castes privilégiées. Telle serait l’origine, par l’intermédiaire des
prêtres égyptiens, de ce que j’ai appelé «la science mystérieuse des
Pharaons».
Si tout s’était passé comme l’imaginait Piazzi-Smith, il ne serait pas
invraisemblable de croire qu’une partie tout au moins de cette science
hiératique ait transsudé dans les inscriptions hiéroglyphiques de ces
époques lointaines.
En Égypte comme en Chaldée, l’Astronomie tenait une place d’honneur
parmi les acquisitions intellectuelles; Mages et prêtres la cultivaient
pour les besoins de la nation. A défaut du mécanisme des calculs
auxquels se livraient les adeptes de la science, peut-être les résultats
gravés sur le granit ou sur les briques trouvées par centaines seraient
de nature à nous renseigner. La question vaut la peine d’être étudiée:
de sa solution dépend notre choix entre les deux termes du dilemme
précédemment posé.
Les plus anciens monuments du monde ont été jusqu’à présent découverts
en Égypte; ils sont antérieurs à la première dynastie et datent
d’environ 4 000 ans avant J.-C.[8]; malheureusement nous n’y trouvons
aucune allusion à des faits scientifiques; ceux de Chaldée sont plus
récents relativement et nous reportent sans doute à 3800 ans avant J.-C.
A partir de cette époque, nous sommes renseignés sur beaucoup de points
intéressants, aussi bien pour l’Égypte que pour la Chaldée.
[8] Tous les chiffres au delà de 3 000 ans av. J.-C. sont très
contestables; ils ne sont mis dans le texte que pour fixer les
idées.
[Illustration: SPÉCIMEN D’ÉCRITURE HIÉROGLYPHIQUE Chaque image
correspond à la lettre initiale de l’objet représenté. Ici: I ou JE = 2
feuilles de roseau; OU = l’oiseau; D = main ouverte. Les 5 caractères du
bas disent HAMLK, ce qui nous donne: Ioud hamlk, Juda le roi (Figure
extraite de _La Bible et les découvertes modernes_, par F. VIGOUROUX.)]
D’après la Bible, Chaldéens et Égyptiens auraient une commune origine et
cette assertion, mise en doute autrefois par les archéologues, est
plutôt confirmée par les recherches modernes. Cependant, à en juger par
les textes cunéiformes et les hiéroglyphes, l’Astronomie des Chaldéens
auraient été beaucoup plus avancée que celle des Égyptiens; tout au
moins pendant les dynasties postérieures à celle de Khéops. Des notions
communes aux uns et aux autres ont pu subir des régressions chez les
deux peuples que nous étudierons simultanément[9].
[9] Beaucoup d’auteurs emploient sans distinction les termes Chaldéens
ou Babyloniens, bien que les premiers désignent plus
particulièrement les populations habitant la région arrosée par le
Tigre et l’Euphrate.
[Illustration: SPÉCIMEN D’ÉCRITURE CUNÉIFORME
Kiru Mah-hu tam-sil Ha-ma-ni sa-gi-mir hi-bi Nemus variegatum sicut mons
Amanus qui (continet) omnes arbores
is-ti hat-ti Puluk sade naphar-su un Ki-rib-su hu-ru-su va ab-ta Syriæ
plantas montium universas in ea plantatum fuit et
ni i-ta-tus. confeci superficiem ejus.
Au début l’écriture cunéiforme fut hiéroglyphique, mais peu à peu on
simplifia l’image dont les traits principaux furent indiqués sur la
brique à l’aide d’un stylet en forme de coin (_cuneus_). La traduction
du texte ci-dessus est donnée en latin.]
* * * * *
Nous avons vu que les Pyramides d’Égypte étaient orientées; il en est de
même des monuments de la Basse-Chaldée, mais ici ce sont les angles qui
regardent les points cardinaux. C’est ce que l’on peut voir encore en
examinant les ruines, fouillées récemment, du temple d’Éridou, dédié au
dieu-poisson En-Ki et dont la construction remonte au delà de l’an 3000
avant J.-C. Orientation identique au palais de Lagash datant de la même
époque; à Ourouk, dont les monuments furent l’œuvre des Sumériens[10].
Cette pratique remonte encore plus haut, puisque nous trouvons les 4
points cardinaux mentionnés dans un traité d’astrologie dont la
compilation date de Sargon 1er (3800 av. J.-C. environ.) Déjà, à cette
époque, le pôle céleste était donc connu et pouvait servir aux voyageurs
dans leurs déplacements.
[10] Sumériens, race non Sémite, habitant la Mésopotamie en même temps
que les Sémites.
* * * * *
Cette orientation exacte avait aussi un autre usage, probablement; elle
devait servir à la détermination des points équinoxiaux, si nécessaire à
celle de l’année. En fait, malgré l’état de détérioration de la Grande
Pyramide, Mariette, suivant les conseils de Biot, put, à l’aide de l’une
des faces du monument, déterminer à 30 heures près, le moment de
l’équinoxe de printemps de l’année 1853.
Cependant les Égyptiens ne paraissent pas avoir employé ce moyen pour
calculer le nombre de jours de l’année. Chez eux, années civiles et
religieuses étaient officiellement de 360 jours, mais il n’y a aucun
doute qu’ils n’aient connu la valeur de l’année d’une façon plus exacte
au moyen du lever de Sirius appelé Sothis. Aussi, de très bonne heure
ajoutèrent-ils 5 jours supplémentaires, comme on a pu le constater
d’après des documents datant de la XIIe dynastie, soit environ 2 000 ans
av. J.-C.
Toutefois, l’année n’est pas de 365 jours 1/4 exactement; en lui donnant
cette valeur, on tombe dans l’erreur du calendrier Julien; on la fait
trop longue de 11 minutes à peu près, ce qui au bout d’un certain nombre
d’années amène un décalage dans les saisons. Or, ni les Égyptiens, ni
les Chaldéens ne paraissent avoir eu connaissance d’une telle
particularité; pour les premiers, le lever _héliaque_, c’est-à-dire par
rapport au soleil, d’étoiles déterminées, leur servaient à diviser les
mois en décades de dix jours. Quant aux Chaldéens, ils avaient adopté un
calendrier luni-solaire; leur année comprenait 12 lunaisons, ce qui
donnait 354 jours auxquels on ajoutait, s’il y avait lieu, une 13e lune
intercalaire notifiée par un décret royal. Les textes cunéiformes nous
ont transmis une ordonnance de cette sorte prise par Hammourabi (vers
2000 av. J.-C.). Évidemment, le roi consultait les astrologues de la
cour qui recevaient pour mission de calculer à l’avance s’il y avait
lieu de faire intervenir cette 13e lunaison.
Les règles sur lesquelles on se basait nous sont connues par des
tablettes de l’époque.
«Lorsque le premier jour de Nisannu, lisons-nous sur l’une d’elles, la
constellation Mulmul (les Pléïades) et la Lune se trouvent ensemble,
l’année sera commune. Lorsque le troisième jour de Nisannu, Mulmul et la
Lune seront ensemble, l’année sera pleine.»
Et la méthode était d’une exactitude très suffisante.
Les planètes furent connues des Chaldéens beaucoup mieux que des
premiers Grecs et même des Romains. Il est vrai que le ciel de Babylone
et des régions avoisinantes était d’une pureté remarquable et attirait
l’attention des observateurs. On reconnut donc très vite que parmi les
astres illuminant la voûte céleste, certains d’entre eux, au lieu de
conserver leurs positions relatives, changeaient constamment de place
dans le ciel, les uns par rapport aux autres: c’étaient des étoiles
_errantes_ et non _fixes_, en un mot des _planètes_[11].
[11] Le mot _planète_ vient du grec _planètès_ qui signifie astre
errant.
Celles visibles à l’œil nu sont au nombre de cinq: Mercure, Vénus, Mars,
Jupiter et Saturne. Beaucoup de peuples anciens en comptaient sept, car
Mercure et Vénus, tantôt astres du matin, tantôt astres du soir, furent
pris pendant longtemps pour des astres distincts. En fait, les monuments
Chaldéens donnent en bien des cas l’image de 7 planètes, mais il est
vraisemblable que les astronomes de cette époque ne s’y trompaient pas,
car souvent, comme dans un bas-relief d’Assar-Haddon, les 7 astres
mineurs sculptés d’abord sont réduits à 5.
On sait que la marche des _planètes_ vue de la Terre est assez
compliquée pour cette raison que notre habitat tourne également autour
du Soleil: les Chaldéens avaient fort bien remarqué cette particularité
et ils comparaient ces astres à des moutons capricieux échappés de
l’immense troupeau des étoiles pour aller paître dans une large prairie
dont ils n’avaient garde d’ailleurs de s’écarter. La prairie, c’était la
zone zodiacale où nous sommes toujours assurés de les rencontrer. Au
reste, malgré des randonnées dictées par leur apparente humeur
vagabonde, les planètes n’échappaient pas à l’œil vigilant de leurs
pasteurs et les Chaldéens prédisaient exactement, semble-t-il, la route
de ces astres et leurs méandres capricieux.
«Mars à sa plus grande puissance, devint splendide et resta ainsi
plusieurs semaines successives: puis, pendant autant de semaines, il
devint rétrograde pour reprendre son cours habituel et il parcourut
ainsi deux ou trois fois la même route. La grandeur de la rétrogradation
ainsi parcourue trois fois (deux dans un sens et une dans l’autre) fut
de 20 _Kasbu_ (20 degrés).»
Si le mot _Kasbu_ n’était arrivé d’une manière très opportune à la fin
de la phrase, je gage que plus d’un lecteur aurait vu dans ce passage,
la copie d’un Annuaire astronomique moderne; et cependant ces lignes ont
été écrites par un astrologue vivant bien avant la chute de Ninive, sur
une tablette que vous pouvez admirer au _British Museum_ de Londres; et
ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que ce récit donne la
traduction très exacte des faits.
* * * * *
A chaque instant nous nous glorifions de notre civilisation, de nos
acquisitions intellectuelles, de nos progrès scientifiques, et cependant
je suis certain de n’être pas au dessous de la vérité en affirmant que
sur mille personnes instruites: magistrats, ecclésiastiques, docteurs en
médecine, professeurs et docteurs en droit, il n’en existe pas cinquante
pouvant assurer avoir vu Mars ou Saturne dans le ciel; encore moins qui
soient à même de comprendre le mécanisme de la rétrogradation, des
stations et des mouvements divers des planètes décrit par l’astronome
chaldéen! Il est vrai, si l’on en croit la légende, que Copernic
lui-même, le grand Copernic n’aurait jamais aperçu Mercure; ajoutons
toutefois pour sa défense que ce savant observait sous le ciel embrumé
des bords de la Vistule.
Nous savons par les tablettes écrites en caractères cunéiformes que les
moindres détails de l’atmosphère et du firmament étaient notés par les
Chaldéens; halos ou conjonctions de planètes étaient matière à
pronostics et fournissaient des thèmes aux astrologues. Les éclipses
durent donc de bonne heure attirer leur attention, et en fait, ces
phénomènes étaient prédits avec une assez grande précision.
[Illustration: Trajectoire apparente d’une planète dans le ciel,
montrant les stations et les rétrogradations.]
Voici quelques exemples de textes intéressants:
«Une éclipse de Lune aura lieu le 14 Addaru. Quand le 14 Adarru la Lune
s’éclipse dans la première heure de la nuit, une décision sera prise.
Malheur au pays d’Élam et de Syrie, mais félicité au roi. Le roi sera
tranquille, Vénus ne sera pas visible, mais je dis à mon maître qu’il y
aura une éclipse.»
«_Irrasilu l’ancien, serviteur du roi!_»
«Au roi, mon maître, j’ai écrit: une éclipse aura lieu. Maintenant elle
a eu lieu en effet. C’est un signe de paix pour le roi mon maître...»
Comment et par quels procédés, les astronomes de cette époque
parvenaient-ils à calculer les éclipses? On a fait à ce sujet beaucoup
d’hypothèses, mais en réalité nous ignorons à peu près tout des moyens
employés. Suivant une habitude chère aux Chaldéens et aux prêtres
Égyptiens, les tablettes ne contiennent que les résultats bruts et le
mécanisme nous échappe. A mon avis, les savants de ces époques
lointaines, devaient garder jalousement leurs méthodes et celles-ci
n’étaient transmises qu’au moyen d’enseignements oraux se perpétuant
d’âge en âge au sein de castes privilégiées.
Sous ce rapport l’Astrologie dut faire faire de très grands progrès à
l’Astronomie et l’on sait que les Chaldéens étaient si bien passés
maîtres dans la science des horoscopes que plus tard, en Grèce,
l’épithète de Chaldéen était synonyme d’Astrologue.
* * * * *
Ainsi, plus de 2000 ans avant l’ère chrétienne, les devins et les
«diseurs de bonne aventure» exploitaient déjà la crédulité publique;
croyaient-ils à une correspondance mystérieuse entre la vie des mortels
et le cours des astres? Il est permis d’en douter; j’inclinerais plutôt
à penser qu’il y avait là pour eux un moyen efficace de se faire
respecter et de se livrer à leurs études favorites.
Qu’on ne se récrie pas sur une supposition aussi vraisemblable; il n’y a
rien de nouveau sous le soleil; la plupart des hommes n’estiment la
science qu’à proportion des services qu’elle est censée leur rendre. Il
a fallu la guerre de 1914 pour décider l’État français à organiser chez
nous un service météorologique, et si l’on ne fait rien (ou à peu près)
en France pour la Chimie, par contre, cette science a pris depuis
longtemps, chez nos voisins d’outre-Rhin, un développement considérable.
En tout cas, en Allemagne comme ici, l’Astronomie n’a jamais préoccupé
les gouvernants et les Observatoires se meurent dans une indigence
voisine de la misère.
Il en a toujours été ainsi, mais autrefois, les grands de ce monde
croyaient à l’Astrologie et l’Astronomie savait en tirer parti, témoin
la conduite de Képler, l’un des plus grands génies du XVIIe siècle.
L’auteur des lois immortelles qui portent son nom avait grand peine à
vivre; la pension promise par le roi tombait rarement dans son
escarcelle, si bien que le savant en était réduit pour nourrir sa
famille, à tirer des horoscopes. On le lui reprocha plus d’une fois:
«Mais de quoi vous plaignez-vous, philosophes délicats, répliquait-il,
si une fille que vous jugez folle (l’Astrologie) soutient une mère sage
mais pauvre (l’Astronomie); si cette mère n’est soufferte parmi les
hommes plus fous encore qu’en considération de ces mêmes folies? Si l’on
n’avait eu le crédule espoir de lire l’avenir dans le ciel, auriez-vous
jamais été assez sages pour étudier l’Astronomie pour elle-même.»
Ainsi en était-il, probablement, il y a cinquante siècles! Quoi qu’il en
soit, la pratique de l’Astrologie, qui réclame des précisions sur la
position future des planètes, dut inciter les Chaldéens à perfectionner
leurs méthodes. Ceux-ci, nous le savons par leurs tablettes, eurent à
résoudre plusieurs problèmes délicats et que se posent encore nos
modernes astronomes. Ne pouvant insister sur ce sujet difficile, qu’il
me soit néanmoins permis de citer un exemple.
[Illustration: PLANCHE IV Stèle montrant un beau spécimen d’écriture
hiéroglyphique. (Musée Borély, de Marseille) (Cliché Giraudon)]
Le calcul des éclipses suppose connus avec une assez grande
approximation, les diamètres apparents de la Lune et du Soleil. Or, en
1915, ayant eu besoin pour mes calculs de posséder les diamètres
apparents maxima et minima de la Lune, et trouvant dans la plupart des
publications techniques, des données contradictoires, je m’adressai à
plusieurs collègues pour obtenir quelques références supplémentaires.
Les chiffres fournis furent des plus discordants. En désespoir de cause,
je m’armai de patience et je m’astreignis à consulter jour par jour les
pages de la «Connaissance des Temps» qui donne depuis près de deux
siècles les diamètres de notre satellite.
[Illustration: Tablette avec caractères cunéiformes du palais de Sargon,
à Khorsabad.]
Et devinez-vous les résultats de mon enquête? Eh bien, les nombres ainsi
déterminés se trouvaient plus près de ceux qui nous sont donnés par les
Chaldéens que les diamètres admis par les auteurs dans nos modernes
Traités d’Astronomie.
Les dimensions apparentes du disque lunaire sont comprises _sûrement_
entre
33′34″ et 29′22″ d’arc
alors que les Babyloniens admettaient
34′16″ et 29′30″.
L’écart de 8″ seulement pour le diamètre minima est insignifiant et l’on
ne peut retenir son étonnement en constatant un tel résultat.
Cet étonnement se changerait pour vous en stupéfaction, si vous aviez
une idée de la difficulté que nous éprouvons, même à l’heure actuelle,
pour évaluer le diamètre apparent d’un astre quelconque. L’antiquité
aurait-elle donc connu nos instruments d’optique? La question vaut la
peine d’être étudiée: et c’est précisément ce que nous allons faire.
[Illustration: Fac similé d’Éphémérides éditées en 1609 et servant à
dresser les Horoscopes.]
CHAPITRE VI
L’Optique des anciens
Il n’est pas rare d’entendre tel ou tel savant parler de la science
antique d’une façon irrévérencieuse. A croire certains hommes instruits,
notre siècle a tout inventé. Et cependant, je l’ai déjà fait remarquer,
il ne faudrait pas confondre la science avec ses applications. Chaque
jour ces dernières deviennent de plus en plus nombreuses, mais souvent,
hélas! c’est au détriment du bonheur des peuples.
Et je n’en veux pour preuve que la guerre récente imposée à l’Europe--je
devrais dire au monde entier--par les Allemands. Entre les mains de nos
ennemis, les acquisitions scientifiques devinrent armes redoutables: de
longue date, l’esprit teuton qui n’a guère varié depuis deux mille ans,
préparait la guerre des gaz asphyxiants et nous savons aujourd’hui que
les obus chargés de matières toxiques, étaient en fabrication de l’autre
côté du Rhin, bien avant les hostilités. Ce sont encore les Allemands
qui, au mépris des lois internationales, usèrent des avions les
premiers, pour venir bombarder des populations sans défense; maintenant,
la guerre a pris fin et que lisons-nous quotidiennement dans leurs
journaux: des suggestions pour une revanche future, au cours de laquelle
seront employés tous les moyens nuisibles qu’une science avancée peut
mettre à la disposition d’un peuple de brutes: gaz terribles, microbes
répandus à profusion, explosifs terrifiants, ondes hertziennes dirigées
à distance, bref, tout l’arsenal effrayant que nos ancêtres étaient loin
de soupçonner.
Nous frémissons à la lecture de l’histoire ancienne, où nous voyons des
rois Assyriens crevant eux-mêmes les yeux des captifs, les faisant
mourir à petit feu, assistant à des supplices inouïs que seul un être
doué d’intelligence peut inventer et nous qualifions de barbares ces
hommes d’autre âge, mais nous n’imaginons point que la barbarie est de
tous les temps. La religion chrétienne, cette doctrine de charité
inconnue des païens, est enseignée chez presque tous les peuples
civilisés, mais son esprit ne semble pas avoir profondément pénétré
certaines races, même européennes... témoins les balles _doum-doum_ qui
n’ont pas été inventées par les Allemands!
* * * * *
Il n’y a donc pas antithèse entre science et barbarie, puisque cette
dernière peut faire servir la première à ses desseins. La science, je
l’admets volontiers, doit améliorer les conditions matérielles de
l’humanité, mais elle est impuissante par elle-même à en assurer le
progrès moral, le seul qui marque vraiment l’étiage de toute
civilisation.
Il y a mieux, lorsqu’un peuple délaisse le droit pour la force, la
barbarie, toujours latente, reprend peu à peu son empire et quelques
siècles suffisent alors pour faire table rase des notions scientifiques
et intellectuelles péniblement acquises. Du train dont va l’Europe à
l’heure actuelle, il n’est pas besoin d’être fort perspicace pour
prédire que dans deux mille ans, ceux qui habiteront notre continent
subiront une régression analogue à celle des anciens peuples orientaux
dont la grandeur et le luxe confondent encore notre imagination.
Tout ceci pour montrer que nous avons le droit de nous demander si
l’antiquité a connu une science avancée incompatible en aucune façon
avec l’état des mœurs et de la civilisation de ces époques lointaines.
Mais ici, je le devine, mon lecteur m’arrête et me pose sérieusement la
question suivante: Alors comment pouvez-vous supposer un seul instant
que nous ne retrouvions aucune trace des instruments scientifiques ayant
servi à nos ancêtres; pourquoi leurs inscriptions n’en font-elles jamais
mention? Évidemment, l’objection vaut la peine d’être discutée, mais au
fond, je la crois plus spécieuse que réelle.
* * * * *