long sur 0m,68 de large avec une profondeur de 0m,85. Si c’était un
sarcophage, il serait de beaucoup le plus profond que nous connaissions.
Détail remarquable et certainement intentionnel, le volume extérieur est
exactement le double de la capacité intérieure. Plein et fermé, il
n’aurait pu être introduit dans la chambre royale parce que l’entrée de
la Grande Pyramide étant certainement trop basse. Il a donc été mis en
place, vide et sans couvercle et rien n’indique qu’il ait servi de
sépulcre. Tout, au contraire, tend à montrer qu’il est essentiellement
géométrique et métrique. Son volume intérieur est sensiblement égal à
69 000 pouces cubes pyramidaux. Or si nous prenons pour densité moyenne
de la Terre 5,52, l’unité de poids étant celui de l’eau à 20°C., que
nous prenions le cube de 50 pouces pyramidaux, soit une fraction de
l’axe entier de la Terre, représenté par 1/10 puissance 7, nous trouvons
que le contenu entier du coffre est donné par cette égalité:
50² × 5,52 / 10 = 69 000.
Ce volume intérieur du coffre serait donc une mesure de capacité
intentionnelle. Le poids de son volume d’eau, à 20°C. et à la pression
barométrique de 760 millimètres représenterait l’unité de poids dans
l’échelle de la Grande Pyramide le quotient de 69 000 par la densité
moyenne de la Terre, ou 12 500, serait le nombre de pouces cubes
pyramidaux de matière égale en densité à celui de la masse entière de la
Terre; et ces 12 500 pouces cubes pèseraient autant que le contenu du
coffre en eau.
Divisons maintenant le grand étalon de poids de la Pyramide en 2 500
parties, nous restons toujours dans le système des nombres pyramidaux, 2
et 5; qu’obtenons-nous? A très peu de chose près, la livre anglaise
ordinaire qui pèse 453 gr. 59. Faut-il encore ne voir là qu’une
coïncidence ou bien la livre anglaise serait-elle dérivée
traditionnellement de la grande unité de poids de la Pyramide? Quelque
conclusion qu’on adopte, il est certain que cette dernière fondée à la
fois sur la densité du globe et sur une fraction de l’axe polaire
terrestre constitue le meilleur prototype international qu’on puisse
proposer aux peuples civilisés.
Enfin, dernière et curieuse remarque, si l’on prend le quart du volume
du coffre intérieur, on retrouve de nouveau une mesure anglaise, celle
de capacité nommée _quarter_ et qui vaut 2 hect. 90.
Voilà qui est de nature à enchanter nos anciens alliés et... à nous
plonger dans un abîme de réflexions.
CHAPITRE IV
Les révélations astronomiques de la Grande Pyramide
L’évaluation précise de la distance de la Terre au Soleil constitue, à
vrai dire, le problème capital de toute l’astronomie moderne. Son
importance apparaîtra sous son vrai jour, si nous disons que de sa
solution dépendent non seulement les vraies dimensions du système
solaire, mais encore celle de l’Univers que nous connaissons.
La distance du Soleil à la Terre sert en effet à l’astronome d’unité de
mesure, si bien qu’une erreur dans l’évaluation de cette grandeur se
transmet dans toutes les directions, affectant aussi bien les distances
qui nous séparent des planètes de notre propre système que celles des
astres les plus voisins, ou celles des étoiles composant les plages
étincelantes de la Voie lactée.
Il n’est pas jusqu’au calcul des masses qui ne soit affecté par cette
évaluation: la quantité de matière contenue dans un corps céleste est
déterminée effectivement à l’aide de la distance, d’après les
immortelles lois de Newton, et comme la distance entre généralement dans
les équations à la troisième puissance, la moindre erreur de l’unité
linéaire vient troubler les résultats d’une quantité très forte.
Cette unité fondamentale mieux connue nous permettrait aussi une
évaluation plus certaine et plus précise du moment de tel ou tel
phénomène astronomique.
* * * * *
Ces quelques considérations suffiront pour justifier l’opinion du grand
astronome Airy qui soutenait que la distance du Soleil à la Terre est
«le plus important problème astronomique[5]».
[5] AIRY, _Monthly Notices_, vol. XVII, p. 210.
Mais c’est aussi l’un des plus difficiles, car les quantités qui entrent
dans les données sont si faibles, que leur détermination exacte exige
toutes les ressources de la science moderne.
* * * * *
Au fond, la solution du problème repose entièrement sur la détermination
de la _parallaxe_ du Soleil, c’est-à-dire sur l’évaluation du
demi-diamètre angulaire de la Terre vue du Soleil.
[Illustration: PLANCHE II Passage d’Entrée de la Grande Pyramide (Dessin
de l’abbé Moreux)]
Imaginez un triangle ayant pour base un rayon terrestre et pour sommet
le centre du disque solaire: l’angle au sommet sera ce que les
astronomes appellent la parallaxe du Soleil.
Au premier abord, la mesure de cet angle ne semble pas d’une difficulté
insurmontable. On imagine aisément deux observateurs placés aux deux
extrémités d’un rayon terrestre, cette dernière grandeur ayant été
plusieurs fois déterminée très exactement. Si les deux observateurs
visent le centre du Soleil en même temps, ils pourront, chacun
séparément, déterminer la valeur des angles à la base de notre triangle.
L’angle au sommet s’en déduira par là même--ainsi que la distance--et le
problème sera réduit à une simple question de trigonométrie élémentaire.
Pratiquement, la somme des deux angles ainsi déterminés égale de bien
près deux angles droits et on trouve que l’angle au sommet (parallaxe)
est très faible et voisin de neuf secondes d’arc! Ce qui signifie que la
base est très petite comparée à la hauteur du triangle.
Quand un géomètre sur la Terre veut mesurer la distance d’un point à un
autre inaccessible, il choisit aussi une base mesurée soigneusement et
il s’estime bien peu favorisé si cette base n’est que le dixième de la
distance totale. Or l’astronome se trouve dans une position autrement
critique et difficile, car sa base d’opérations est comprise entre le
1/11 000 et le 1/12 000 de la distance à mesurer.
[Illustration: L’angle qui, du Soleil, sous-tend le diamètre terrestre,
est la _double_ parallaxe du Soleil. La parallaxe solaire vaut donc la
moitié de cet angle, soit 8″,806.]
Notre astronome est en tout point comparable à un arpenteur qui
chercherait la distance d’un point éloigné de 16 000 mètres avec une
base d’opération de 1 m. 50 environ.
Pour donner une idée de l’erreur introduite dans les mesures, disons que
le moindre écart, ne fût-ce que de un dixième de seconde, fausse la
distance de un centième en plus ou en moins; or un dixième de seconde
est l’arc sous-tendu par un cheveu vu à 240 mètres!
En supposant la parallaxe égale à 8″,80, ce qui est très près de la
vérité, on trouve pour la distance du Soleil: 149 741 000 kilomètres; et
cependant une variation de 1/20 de seconde donnera une différence de un
millier de kilomètres.
On voit qu’il importerait d’obtenir le centième de seconde, mais la
méthode directe est loin d’offrir un si beau résultat.
Aussi le problème a-t-il de tout temps été abordé indirectement.
C’est l’histoire de ces méthodes indirectes de détermination, la plupart
très élégantes, que nous allons retracer brièvement.
Avant l’ère chrétienne, Aristarque de Samos avait imaginé une méthode si
ingénieuse et si jolie, qu’elle était digne de réussir. Mais les
observations, fondées sur l’examen des phases de la Lune, ne
comportaient pas une grande précision, surtout à cette époque.
Aristarque avait, en effet, conclu que le Soleil est environ 19 fois
plus éloigné que la Lune.
Le nombre qu’il admettait--8 millions de kilomètres--fut jugé exact par
Ptolémée, Copernic et aussi Tycho Brahé. Képler porta cette distance à
58 millions. Il était loin de la vérité! Mais on doit à ce savant la
découverte des lois qui portent encore son nom et qui devaient nous
donner des méthodes indirectes pour aborder avec fruit le fameux
problème de la distance du Soleil.
Grâce à Képler, on parvint en effet à donner le plan exact du système
solaire; l’échelle manquait pour apprécier les grandeurs, mais désormais
il suffisait de connaître l’intervalle séparant la Terre d’une planète
quelconque pour fixer toutes les autres dimensions, donc la distance du
Soleil.
Pour la première fois la méthode fut employée par Cassini à Paris de
concert avec Richer opérant à Cayenne. Mars servit de point de repère et
le résultat fut de placer le Soleil à 138 millions de kilomètres (1672).
Flamsteed à la même époque et par un procédé identique arriva à 130
millions.
Ces chiffres assez concordants ne réunirent cependant pas tous les
suffrages. L’Abbé Picard réduisait ces distances à 66 millions de
kilomètres, tandis que La Hire les portait à 219 millions, si bien que
l’incertitude continuait à être comprise entre d’énormes limites.
C’est alors que Halley, en 1676, entrevit l’utilité des planètes Mercure
et Vénus pour la solution tant désirée. Ces planètes inférieures passent
en effet de temps en temps, mais à d’assez rares intervalles, entre le
Soleil et la Terre; elles se projettent alors comme un point noir sur le
disque solaire et leur position se prête à des mesures astronomiques. Un
premier passage de Mercure en 1677, donna un résultat si proche de la
vraie valeur que Halley fonda de belles espérances sur une méthode plus
ingénieuse que précise, l’indiquant pour les prochains passages de Vénus
en 1761 et en 1769, avec prière à la postérité de se souvenir que l’idée
venait d’un Anglais: toujours pratiques nos bons voisins!
Entre temps [1752] Lacaille fixait la distance du Soleil à 132 millions
de kilomètres. Il semblait qu’on approchât du but. Hélas! il n’en était
rien!
L’année 1761 approchait: on allait pouvoir reprendre la méthode de
Halley. De fait, rien ne fut négligé pour la réussite de la campagne.
Poussés par cet héroïque dévouement dont les hommes de science avaient
tant de fois donné l’exemple, les astronomes s’étaient répandus sur
toute la Terre. L’un d’eux, entre autres, Le Gentil de la Galaissière,
parti pour l’Inde au mois de mars 1760 et empêché par la guerre que nous
soutenions avec les Anglais, ne put débarquer et eut le courage
d’attendre pendant huit années, à Pondichéry, le passage de 1769,
perdant ainsi sa position officielle à l’Académie des sciences, où,
faute de nouvelles sur son compte, on avait fini par le remplacer;
risquant aussi son patrimoine qu’il avait déposé entre des mains
infidèles, trouvant, paraît-il, sa femme remariée et pour comble de
malheur, manquant le but de son voyage. Lors du passage de Vénus en
1761, il n’avait pu en effet que contrôler le phénomène du pont de son
navire, sans pouvoir l’observer, et en 1769 un ciel chargé de nuages
avait rendu impossible toute observation.
Cependant d’autres astronomes avaient été plus heureux, mais lorsque la
réduction de tous les travaux fut terminée, il fallut s’avouer que la
question n’avait pas avancé: le procédé comportait des sources d’erreurs
considérables et l’on trouva pour la distance cherchée, toutes les
valeurs comprises entre 170 et 140 millions de kilomètres.
Ce fut en vain qu’on prôna des méthodes nouvelles; même après le passage
de Vénus en 1874, il fallut s’avouer que la grande unité astronomique
n’avait rien gagné en certitude par l’effort combiné des astronomes.
Tout ce que l’on pouvait affirmer c’est que la distance du Soleil était
voisine de 148 600 000 kilomètres, avec un écart possible de plus de 2
millions et demi de kilomètres.
Il fallait en revenir à la détermination de la distance d’une planète
extérieure à la Terre et c’est alors qu’en 1898, on résolut d’employer à
cet effet un des astéroïdes circulant dans le voisinage de Mars. En
1900, dix-huit observatoires prirent part à la nouvelle campagne, on
multiplia les clichés photographiques et pour la première fois enfin, on
put fixer avec une très grande approximation cette fameuse distance du
Soleil à la Terre pour laquelle les savants avaient dépensé tant
d’efforts antérieurs.
A l’heure actuelle, on admet pour cette distance le nombre rond de
149 400 000 kilomètres avec une incertitude de l’ordre de 70 000
kilomètres seulement, soit dix fois le rayon du globe terrestre.
Eh bien, en multipliant la hauteur de la Grande Pyramide par un million,
on trouve la distance du Soleil à la Terre en kilomètres, soit
148 208 000 kilomètres. Cette mesure n’est évidemment qu’approchée, mais
le chiffre obtenu constitue une approximation bien supérieure à celle
que présentait la valeur officielle de cette distance avant 1860 et qui
était d’un peu plus de 154 millions de kilomètres.
Ainsi, alors que, pendant des siècles, les nations civilisées
dépensaient des sommes fabuleuses, que des savants n’hésitaient pas à
risquer leur vie dans des expéditions lointaines pour résoudre «le plus
important problème astronomique», n’est-il pas extraordinaire de penser
que cette solution était symbolisée et monumentalisée pour ainsi dire
dans la Grande Pyramide depuis des milliers d’années; qu’il eût suffi à
nos astronomes modernes de savoir lire les symboles cachés dans ces
dimensions et que les constructeurs de ce grand édifice étaient arrivés
à une approximation dont nous aurions été fiers à bon droit à la fin du
XIXe siècle!
Les astronomes égyptiens ne paraissent pas avoir borné là leurs calculs.
Si nous multiplions, en effet, le pouce pyramidal par 100 milliards,
nous obtenons la longueur du parcours de la Terre sur son orbite en un
jour de 24 heures et cela avec une approximation plus grande que ne
pourraient le permettre nos unités actuelles, le yard ou le mètre
français.
Enfin, dernière constatation à laquelle je suis arrivé en reprenant
récemment tous les calculs, si l’on exprime en coudées pyramidales cet
arc décrit par notre planète en un jour de 24 heures solaires moyennes,
on trouve un nombre qui est un multiple de 3,1416 ou mieux de 2π,
expression qui joue un rôle si important en mathématiques.
Qu’on ne dise pas encore une fois que tout cela est dû au hasard; que
les Égyptiens étaient ignorants des conquêtes de l’Astronomie, les faits
seraient là pour indiquer le contraire.
C’est ainsi que le passage d’entrée de la Grande Pyramide regardait
l’étoile polaire de l’époque dont on pouvait suivre les digressions à
n’importe quelle heure de la journée. Les travaux de Sir John Herschel
et de Piazzi-Smith ne laissent aucun doute à cet égard: les
constatations de ces deux astronomes sont un peu trop techniques pour
que je les rapporte ici, mais elles sont presque aussi troublantes que
les coïncidences énoncées au cours de ces pages.
Quoi qu’il soit, ces révélations sont d’autant plus mystérieuses que
jusqu’ici les historiens sont unanimes dans l’affirmation des faits
suivants:
Les anciens Égyptiens n’ont fait aucune allusion au rapport de la
circonférence au diamètre, ni au nombre π; on ne voit nulle part qu’ils
aient fait un usage exclusif, comme multiplication ou comme division des
nombres 2, 3, 5, 7 essentiellement pyramidaux; rien ne nous laisse
supposer qu’ils connaissaient les rapports de la latitude avec la
hauteur du pôle, ni qu’ils aient eu une idée nette de la réfraction due
aux couches d’air; ils ignoraient sans doute la grosseur de la Terre;
ils n’employaient pas habituellement la coudée sacrée et ils étaient
loin de penser peut-être que cette coudée représente une fraction exacte
du rayon polaire de notre globe; à plus forte raison n’avaient-ils pu
évaluer en coudées pyramidales le chemin parcouru par la Terre dans sa
révolution autour du Soleil; ils n’avaient pas arpenté le sphéroïde
terrestre ni mesuré la distance de la Terre au Soleil; le poids de la
Terre et de sa température moyenne étaient en dehors de leur pensée;
leurs mesures de capacité et de poids n’avaient pas été déduites des
données pyramidales; ils ne font jamais mention de la Polaire ni des
années de la précession, etc., etc.
Or, que toutes ces conquêtes de la science moderne soient dans la Grande
Pyramide, à l’état de grandeurs naturelles, mesurées et toujours
mesurables, ayant seulement besoin, pour se montrer au grand jour, de la
signification métrique qu’elles portent avec elles, c’est évidemment
inexplicable d’après nos données sur la civilisation antique, mais c’est
un fait qu’on n’essayerait vainement de révoquer en doute et qui plonge
les savants actuels dans la plus grande stupéfaction.
CHAPITRE V
A travers la Science antique
Il y a quelque quarante ans, on trouvait beaucoup d’hommes de science
enclins à enseigner la descendance animale de l’homme: nos ancêtres se
seraient rapprochés des singes aux périodes antérieures de la
préhistoire. On était alors sous l’influence des idées de Darwin et de
Lamarck. L’Allemand Ernest Hæckel ne contribua pas peu à répandre et à
vulgariser cette étrange doctrine en des livres qui s’imprimèrent à des
millions d’exemplaires. Succès bien éphémère d’ailleurs. La théorie de
la descendance simienne a subi le sort de toutes les hypothèses; car
c’est un fait, et on peut le vérifier en étudiant l’histoire de nos
acquisitions, qu’une théorie scientifique ne tient guère la science
pendant plus d’un demi-siècle.
Aujourd’hui, tout est changé: il est évident que depuis les premiers
âges de la Terre, nous constatons dans les organismes un véritable
progrès; il y a évolution, mais le mécanisme de cette évolution nous
échappe et ses plus farouches partisans ne sont pas loin de renier les
idées chères à Darwin et aux transformistes; on se rallie de plus en
plus à la doctrine des mutations, c’est-à-dire des changements brusques.
Appliquée à l’homme, la nouvelle théorie est simplement la négation de
la descendance simienne et scientifiquement parlant, l’origine de
l’espèce humaine nous apparaît de plus en plus mystérieuse.
* * * * *
Les recherches des géologues et des préhistoriens ont été impuissantes
jusqu’à ce moment à élucider le mot de l’énigme. Sans doute a-t-on
exhumé çà et là des crânes aux caractéristiques extraordinaires, mais le
Pithécanthrope dont on annonce périodiquement la découverte, semble de
plus en plus un mythe fabuleux, hochet qu’on agite devant la foule
naïve, pour lui faire croire à l’infaillibilité de la Science.
Ce n’est pas le lieu d’engager un débat sur ces passionnants sujets,
mais avant d’aborder la question de la science antique, je voudrais
énoncer ici quelques pensées dont ne tiennent pas toujours compte nos
modernes préhistoriens.
Aussi loin que nous remontions dans le passé, l’homme nous apparaît
toujours avec le même degré d’intelligence et de religiosité. Sans
doute, encore une fois, nous sommes en progrès sur l’époque de l’homme
des cavernes, mais le progrès pourrait bien ne porter que sur les
acquisitions intellectuelles, matérielles et industrielles. Je
m’explique: il faut distinguer entre la puissance et l’acte, entre
l’intelligence et l’application que nous en faisons. La première est une
faculté de fait, la seconde n’est que la manifestation de cette
puissance, le résultat de son entraînement. Un rustre ignorant est
souvent plus intelligent qu’un savant; en tout cas _instruit_ et
_intelligent_ n’ont jamais, que je sache, été synonymes.
Que des hommes livrés à eux-mêmes, obligés à lutter pour leur vie
matérielle contre une nature hostile, aient pu former ces peuplades dont
nous voyons les restes au seuil des cavernes préhistoriques; qu’ils nous
aient laissé les traces d’une industrie et d’une science rudimentaire,
cela ne prouve absolument rien pour ou contre leur intelligence. Mais
d’autre part nous sommes assurés que la capacité cranienne de ces races
inférieures n’a rien à envier à la nôtre; qu’à ces époques reculées, ces
types rappelant les sauvages actuels de la Mélanésie, possédaient parmi
eux des artistes ne le cédant aucunement à ceux que nous rencontrons
dans nos écoles modernes: dessins habilement exécutés, statuettes
finement modelées sont là pour attester la véracité de mes assertions.
Alors, de deux choses l’une: ou bien les hommes se sont élevés de l’état
sauvage à la civilisation; ou bien nous avons affaire à des races
dégradées.
De ce dilemme dont on ne saurait sortir, la plupart de nos historiens
choisissent le premier terme. Pourquoi? Parce que bien peu de savants
sont en même temps des philosophes, et que d’une façon générale, en
science comme ailleurs, en vertu de la loi du moindre effort, chacun
tend à répéter une leçon apprise. Les modernes se rient des anciens qui
ne juraient que par Aristote, mais si nous regardons de près, la mode
n’est point changée.
Reste à se demander pourquoi les préhistoriens d’autrefois ont aiguillé
leur science vers le premier terme de notre dilemme, au lieu de choisir
le second. Oh! la réponse est très simple: parce que depuis les
Encyclopédistes, il a été de bon ton d’opposer ce que l’on appelle la
Science (avec une majuscule) à la croyance religieuse.
Toutes les religions dérivées du Christianisme, y compris la religion
Judaïque, ont enseigné que l’homme avait été créé par Dieu dans un état
de perfection, donc de civilisation avancée; prendre en défaut cet
enseignement traditionnel et doctrinal a toujours paru à certains
_scientistes_ une tâche digne de leurs efforts.
Ainsi, au lieu de se borner à rechercher les faits et leurs causes, la
Science abandonnant son vrai rôle, est devenue l’appui de vaines
hypothèses et de doctrines préconçues.
Toute question de foi mise à part, il paraît aussi naturel de considérer
les hommes de l’âge de pierre comme de véritables dégradés que de croire
à leur état sauvage primitif. Une science qui se respecte devrait tenir
_a priori_ pour aussi vraisemblables l’une et l’autre hypothèse, mais à
mon avis, la seconde ne résiste pas devant les faits. Un exemple va
préciser ma pensée: nous connaissons des peuplades de la Polynésie qui
n’offrent pas un état plus avancé que les races de Cro-magnon ou des
Eyzies. C’est même là-bas que nos préhistoriens ont pu se documenter sur
la façon dont l’homme des cavernes utilisait ses silex variés: outillage
rudimentaire identique, mêmes moyens de défense, même signes plus ou
moins atrophiés de religiosité, de superstition, de sorcellerie, de
magie... et de coquetterie. Or en plus d’un cas, géographes et
historiens ont pu rétablir pour ces peuples, le passé de leurs
migrations. Détachés par hasard de la souche originelle, ces anciens
civilisés sont tombés peu à peu dans la dégradation.
L’âge de pierre est donc de toutes les époques et l’on voit à quelles
erreurs se trouveront exposés les préhistoriens qui, dans quelques
millénaires, iront fouiller ces îles lointaines, en exhumeront leurs
restes et concluront, non sans quelque apparence de raison, que l’homme
n’a pas évolué depuis l’époque chélléenne jusqu’à la fin de la période
quaternaire, celle dans laquelle nous vivons.
Voilà le genre de sottises que commettent certains hommes de science
lorsqu’ils sortent de leur rôle. La préhistoire est encore dans
l’enfance: ses recherches sont de date récente; elles n’ont porté, au
surplus, que sur une petite portion des terres émergées; nous
connaissons à peu près rien des lois qui amènent les modifications du
squelette, les variations lentes ou brusques des races: souvent la
climatologie ancienne des contrées étudiées nous échappe; le
parallélisme des stratifications opérées en des endroits différents
demeure presque toujours un problème insoluble; nous ne possédons aucun
chronomètre de nature à nous révéler la soudaineté ou la lenteur des
sédimentations et avec ce peu de données nous aurions la prétention
d’édifier une histoire authentique de l’espèce humaine répandue à la
surface de notre planète! Ce serait là une amère plaisanterie et si les
naïfs se laissent prendre à ces puérilités, il est du devoir de tout
esprit sérieux de réagir énergiquement contre de tels procédés, dignes
tout au plus de défrayer la chronique des journaux yankees, toujours en
quête de nouvelles sensationnelles.
[Illustration: PLANCHE III Statue monumentale de Képhren Képhren
appartenait à la IVe dynastie; on lui doit la construction d’une des
grandes pyramides. (Musée de Boulaq) (Cliché Giraudon)]
Au moment où j’écris ces lignes, me parvient le résumé d’un rapport,
présenté à la Société Géologique de Londres le 10 janvier 1922. Ce
travail porte sur les variations du niveau des mers pendant la période
quaternaire; il s’appuie en grande partie sur les travaux du Prof.
Depéret de Lyon et du Prof. Gignoux son élève.
«L’âge quaternaire a été loin d’être aussi calme qu’on l’a généralement
admis: il a présenté des mouvements de la croûte terrestre ayant affecté
de grandes étendues sur une vaste échelle; et ceci résulte des travaux
récents de Bosworth au Pérou et de Molengraaff dans l’Inde orientale.»
«Cette constatation complique énormément les problèmes (relatifs à
l’histoire de l’homme) que le Prof. Depéret a esquissés d’une manière
remarquablement hardie. Mettre les choses au point constitue une tâche
difficile et qui demandera les travaux de quelques générations de
géologues.»