De tout ce qui précède il ressort que les constructeurs anglais, malgré

l'apparence compliquée de ces figures, ont adopté au contraire un

procédé simplificateur, soit pour le tracé de ces voûtes, soit pour leur

structure. Il est intéressant d'observer comment nos voisins, déjà,

étaient pénétrés de cet esprit pratique qui tend à faire converger les

efforts communs vers un but, en laissant peu de part à l'initiative

individuelle. Il est évident que, pour faire une voûte française à la

même époque, c'est-à-dire pendant la première moitié du XIVe siècle, il

fallait de la part de chaque ouvrier plus d'intelligence et d'initiative

qu'il n'en était besoin pour construire une voûte comme celle que nous

venons d'analyser. L'épure faite suivant cette dernière méthode, la

besogne de l'ouvrier se bornait à un travail quasi mécanique. Il n'en

était pas ainsi de nos voûtes, qui demandaient pendant la pose des

combinaisons que le maître devait prescrire pas à pas, mais qu'il ne

pouvait géométriquement tracer, que le maçon ne pouvait mettre à

exécution que par suite d'un effort de son intelligence. Nous croyons

qu'il y a plus d'art dans nos voûtes, d'apparence si simple, qu'on n'en

saurait trouver dans ce système purement géométrique, très-simple comme

procédé pratique, mais d'apparence si compliquée.

Les génies des deux peuples se montrent ainsi de part et d'autre avec

leurs qualités et leurs défauts. On n'est point surpris toutefois que

les hommes qui déjà possédaient un esprit collectif et simplificateur

aussi manifeste fussent également pénétrés de ce sentiment de discipline

et d'ordre qui nous fut si funeste aux journées de Crécy et de Poitiers.

Tout se tient dans l'histoire d'un peuple, quand on y veut regarder de

près, et c'est ce qui fait de l'étude de l'architecture de ces temps, si

complétement empreinte du génie des peuples qui la pratiquaient en

France et en Angleterre, un sujet inépuisable d'observations

intéressantes.

On a vu dans la figure 35 comment les constructeurs anglais, ayant

adopté une seule courbe composée pour tous les arcs d'une voûte,

appliquaient même parfois cette courbe au formeret, et par suite à

l'archivolte de la fenêtre ouverte sous ce formeret. C'est un procédé

simplificateur de construction des voûtes, qui n'exigeait qu'une seule

épure pour tous les arcs, qui explique pourquoi beaucoup de ces

archivoltes des fenêtres appartenant à des édifices voûtés au XIVe

siècle sont obtenues au moyen de courbes composées. Il y a, dans cette

forme observée par tous, ceux qui ont visité l'Angleterre, non pas un

caprice, une question de goût, mais l'application rigoureuse d'un

système suivi, comme nous venons de le démontrer, avec un esprit

méthodique rigoureux dans ses déductions. Une fois la courbe admise par

une nécessité de construction, on s'y habitua et l'on s'en servit dans

des circonstances non commandées par le système de structure.

Cependant les constructeurs anglais ne s'en tinrent pas à la voûte que

nous venons de donner (fig. 35 et 36); ils prétendirent, vers la même

époque, c'est-à-dire au commencement du XIVe siècle, avoir, avec des

arcs formés de courbes composées, des liernes sur un plan horizontal et

non plus inclinées vers les formerets et arcs-doubleaux. Voici (fig. 38)

comment ils s'y prirent pour arriver à ce résultat. Soit un quart de

voûte d'arête ABCD, un tierceron étant tracé en AE. Pour les naissances

de tous ces arcs, c'est-à-dire du formeret AB, du tierceron AE, de l'arc

ogive AC, de l'arc-doubleau AD, et de tous les autres arcs, s'il plaît

d'en tracer d'autres, comme dans le précédent exemple, un seul arc AF a

été tracé, le centre de cet arc étant en D. Rabattant les longueurs de

chacun de ces arcs sur la ligne AC considérée comme base, et, de ces

points de rabattement, élevant des perpendiculaires sur la base, la

ligne _ab_ étant considérée comme le niveau auquel doit atteindre chacun

de ces arcs, on trace les segments F_a_, F_g_, en prenant leurs centres

en _m_ et _n_ sur la ligne Fo__ prolongée; le segment I_h_, en prenant

son centre en _r_ sur la ligne I_o_ prolongée; le segment K_b_, en

prenant son centre en _q_ sur la ligne K_o_ prolongée. Les clefs de tous

ces arcs sont sur un même plan de niveau, et par conséquent les liernes

CD, CB, sont horizontales. Cependant les sommiers des arcs possèdent

tous la même courbe, au moins jusqu'au point K, ce qui sauve la

difficulté des naissances dont les courbes sont différentes. Une fois ce

niveau K échappé, il y a une si faible différence entre les courbures

des arcs, que les rangs de moellons de remplissage peuvent toujours être

posés conformément à la méthode indiquée précédemment.

Voyons (figure 39) comment ce système de structure des voûtes anglaises

incline vers une méthode de plus en plus mécanique. Soient en ABCD un

quart de voûte carrée, et en EBFG un quart de voûte barlongue. Dans la

première, l'arc ogive est l'arc AD; dans la seconde, l'arc ogive est

l'arc EG. Ayant admis, comme le montre la figure 36, que les tiercerons

doivent être multipliés, afin de ne plus considérer les remplissages que

comme des panneaux, non plus comme des voûtains, il s'ensuit

naturellement que ces panneaux doivent, autant que faire se peut, être

semblables comme étendue. Pour tracer les tiercerons, ce ne sera donc

plus les liernes que nous diviserons en parties égales, comme dans

l'exemple 36, mais nous décrirons le quart de cercle BC pour le quart de

la voûte carrée, et nous diviserons ce quart de cercle en parties

égales. Par les points diviseurs faisant passer des lignes A_a_, A_b_,

A_c_, nous aurons la projection horizontale des tiercerons d'un huitième

de la voûte. Dès lors les angles DA_a_ (A sommet), _a_A_b_, _b_A_c_,

_c_AC, seront égaux et les panneaux compris entre leurs côtés

semblables. Nous étrésillonnerons ces tiercerons par des contre-liernes

_e, f, g, h,_ etc., comme dans l'exemple figure 36, mais ici tracées de

telle sorte que leurs points de rencontre se trouvent sur les quarts de

cercle BC, _ei_. Ou nous voulons adopter pour tous ces arcs une seule et

même courbe composée, comme dans l'exemple fig. 35, ou nous voulons que

les liernes BD, DC, soient de niveau. Dans le premier cas, nous prenons

l'arc ogive AD comme étant le plus étendu, nous le rabattons sur la

ligne A'D', nous élevons la perpendiculaire D'D" (D" étant la hauteur de

la voûte sous clef), et nous traçons, au moyen de deux centres, la

courbe composée A'D". Procédant comme il a été dit ci-dessus; prenant

les longueurs A_a_, A_b_, A_c_, AC, et les reportant sur la ligne A'D'

en A'_a'_, en A'_b'_, en A_c'_, en A'C', et de ces points, _a', b', c'_,

C', élevant des perpendiculaires à la ligne A'D', ces perpendiculaires

rencontreront la courbe A'D" en des points qui donneront les hauteurs

sous clef de chacun des arcs A_a_, A_b_, etc., et par suite, pour la

lierne DC, la projection verticale C'''D'''. Mais si nous prétendons

poser ces liernes de niveau, alors il nous faudra chercher, au moyen du

procédé indiqué figure 38, les courbes A'K, A'_l_, etc., en conservant

toujours pour les sommiers la même courbe A'_n_.

S'il s'agit d'une voûte barlongue, dont le quart est EBFG, nous

procédons exactement de la même manière que pour la voûte carrée;

seulement l'arc formeret EF et les tiercerons joignant ce formeret étant

plus courts que ne l'est le formeret et ne le sont les tiercerons A_a_,

A_b_, A_c_ de la voûte carrée, les clefs de ces arcs seront (en

supposant que nous n'adoptions qu'une seule courbe) plus basses que dans

la voûte carrée, c'est-à-dire que les points hauteurs de ces clefs

seront en _m_ pour le formeret EF, en _o_ pour le tierceron E_o'_, en

_p_ pour le tierceron E_p'_, en _q_ pour le tierceron E_q'_, etc., et

que la ligne des liernes FG donnera la projection verticale F'D'''. Mais

si nous voulons que les liernes de cette voûte barlongue soient de

niveau, alors il faudra chercher les courbes composées comme ci-dessus,

et la courbe du formeret EF rabattue en A'I conservera toujours une

partie de la courbe primitive inférieure de A' en _s_, pour les

sommiers.

On voit ainsi comment sont donnés, par l'application d'un principe de

construction déduit rigoureusement, ces arcs brisés en lancettes A'I, ou

surbaissés composés A_m_, si fréquemment adoptés pour les fenêtres des

nefs anglaises voûtées, ces fenêtres étant circonscrites par l'arc

formeret. Cependant, à ces courbes engendrées tout naturellement par un

procédé de structure, on a voulu trouver les origines les plus

saugrenues. Ces courbes prétendaient imiter le bonnet d'un évêque, ou

bien elles avaient une signification mystico-symbolique; en se

rapprochant de la ligne droite au-dessus d'un certain point, elles

devaient indiquer la disposition de l'âme chrétienne, qui devient de

plus en plus ferme à mesure qu'elle s'élève vers le ciel!... Mais nous

ne rapporterons point ces rêvasseries de tant d'auteurs qui ont écrit

sur l'architecture du moyen âge sans avoir à leur service les premiers

éléments de la géométrie et de la statique. Il est clair que les

artistes que tout raisonnement fatigue, et qui seraient aises qu'il fût

interdit de raisonner, même en architecture, par une bonne loi bien

faite, et surtout rigoureusement appliquée, s'empressent de répéter ces

pauvretés à l'endroit de la structure gothique, et aiment bien mieux

voir l'imitation d'un bonnet d'évêque dans une courbe qu'un principe de

structure: le bonnet d'évêque, en ce cas, ou l'aspiration de l'âme

dispense de toute étude et de toute discussion, et la voûte gothique

passe ainsi au compte des niaiseries humaines; ce qui simplifie la

question. Lorsqu'une seule courbe sert pour tous les arcs d'une voûte,

et si ces arcs pivotent sur la pile support, il est clair que, au-dessus

de chaque pile, chaque partie de voûte donne exactement la forme d'un

pavillon de trompette[408]. Lorsque la portion supérieure de ces courbes

composées seule est modifiée, afin de poser toutes les clefs et les

liernes, par conséquent, de niveau ou dans un même plan horizontal, la

forme en pavillon n'en existe pas moins jusqu'à une certaine hauteur

au-dessus des naissances, et la variété des courbes supérieures modifie

un peu la forme en pavillon, mais ne saurait la détruire pour l'oeil. Il

est clair aussi que les architectes devaient, par suite de l'adoption de

ces arcs rayonnants donnant entre eux des angles égaux, quelle que fût

la disposition des travées, soit carrées, soit barlongues, abandonner

l'arc ogive, et donner à tous ces arcs rayonnants qui remplissent chacun

une fonction semblable une section semblable. C'est ce qui arriva. Il

était conforme à la marche logique des procédés adoptés par les

constructeurs anglais de ne plus poser entre ces arcs des rangs de

moellons, mais de les remplacer par de véritables panneaux de pierre,

des dalles. Ce parti est adopté de l'autre côté de la Manche dès le XVe

siècle, soit sur des arcs disposés en pavillon de trompette, soit sur

des arcs formant une suite de pyramides curvilignes avec portion de

berceau. C'est ainsi qu'est construite la voûte de la chapelle de

Saint-George, à Windsor[409]. La figure 40 montre une de ces pyramides

de voûtes à l'extrados; comment sont disposés les arcs portant

feuillures A, et comment entrent dans ces feuillures les panneaux B de

remplissage. Les arcs tiercerons, compris entre les arcs ogives O,

aboutissent à une ligne de niveau DD'. À partir de cette ligne jusqu'à

la ligne des clefs CC', la voûte forme un berceau composé de panneaux de

pierre clavés, portant en relief, les compartiments simulant alors des

pénétrations d'arêtes, de tiercerons, de contre-liernes, etc. La ligne

des clefs, ou la lierne qui réunit la clef E du formeret à la ligne DD',

est horizontale, de telle sorte que les tiercerons compris entre les

arcs ogives O et ces formerets sont taillés sur des courbes différentes;

de même pour les tiercerons compris entre les arcs ogives, d'après la

méthode indiquée précédemment. Ainsi, dans cette voûte de la chapelle de

Windsor, plusieurs systèmes sont mis en pratique: le système des voûtes

en portions de pyramides curvilignes, avec arcs pris sur des courbes

différentes (sauf pour les sommiers); le système des grands claveaux

larges et peu épais, comme des dalles clavées, enchevêtrées, complétant

la voûte par un berceau, dans sa partie supérieure. Plus tard encore les

arcs sont supprimés, et les voûtes anglaises ne se composent plus que

d'un appareil de grandes dalles, avec nerfs saillants à l'intérieur pris

dans la masse et figurant encore les arcs de la structure qui n'existent

plus de fait. C'est ainsi que sont construites les voûtes les plus

récentes de la cathédrale de Peterborough et celles de la chapelle de

Henri VII à Westminster.

Ces sortes de voûtes sont très-plates. Ainsi la voûte dont la figure 40

présente l'extrados n'a, comme flèche, qu'un peu plus du quart de son

diamètre. Cela seul indique les avantages que l'on pouvait tirer de ce

mode de structure.

Nous avons cru nécessaire de nous étendre quelque peu sur les

combinaisons qui ont amené les constructeurs anglais aux formes de

voûtes en apparence si différentes des nôtres, bien que partant d'un

même principe. Cette digression tend à démontrer que, d'un même

principe, quand on le suit avec méthode, il peut sortir des déductions

très-variées. Il est certain que du principe générateur de la voûte

gothique on peut tirer d'autres conséquences encore; que par conséquent

il ne peut y avoir aucune bonne raison pour repousser ce principe

excellent en lui-même, et laissant à l'architecte la plus grande liberté

quant aux applications qu'on en peut faire, en raison des programmes, de

la nature des matériaux et de l'économie.

Revenons à la voûte française. Nous l'avons laissée au moment où, étant

arrivée à son développement, elle permet de couvrir à l'aide des arcs ou

cintres permanents, portant des voûtains de moellon piqué, toutes les

surfaces possibles. Ayant atteint au milieu du XIIIe siècle un degré de

perfection absolu, conformément au mode admis dès le milieu du XIIe

siècle, le système français ne se modifie plus; il procède toujours de

l'arc-doubleau, des arcs ogives et formerets avec ou sans tiercerons et

liernes. Ce n'est guère que dans les provinces les plus septentrionales,

et notamment en Normandie même, que l'application des tiercerons et

liernes devient fréquente à dater de la fin du XIIIe siècle. Dans

l'Île-de-France, en Champagne, en Bourgogne, les constructeurs s'en

tiennent aux arcs ogives et aux arcs-doubleaux jusqu'à la fin du XVe

siècle. À ce point de vue, comme procédé de structure, la voûte

française ne se modifie pas. Les perfectionnements ou innovations--si

l'on peut appeler innovation la conséquence logique d'un système admis

toul d'abord--ne portent que sur les naissances de ces voûtes. Nous

avons vu qu'en Angleterre, au moyen des courbes composées, on avait

évité les difficultés résultant des courbes de rayons différents pour

bander les remplissages, puisque, dans ces voûtes anglaises, dès le XIVe

siècle, la courbe inférieure est la même pour lous les arcs d'une voûte.

En France, sauf de très-rares exceptions, qui appartiennent à une époque

relativement récente, la courbe composée n'est pas employée, les

formerets, arcs-doubleaux et arcs ogives ont chacun leur courbe, qui est

toujours un segment de cercle. Comme on sentait de plus en plus la

nécessité de placer les clefs de ces arcs au même niveau, afin de ne pas

perdre de place et de pouvoir passer les entraits des charpentes

immédiatement au-dessus de l'extrados des voûtes, lorsque ces arcs

avaient des ouvertures très-différentes, il fallait, ou que leur brisure

donnât des angles très-différents, c'est-à dire que les uns fussent

très-aigus, les autres très-obtus, ou que les naissances de ces arcs

fussent placées à des niveaux différents[410]. C'est ce dernier parti

qui prévalut, car les constructeurs cherchaient à donner aux arcs en

tiers-point d'un même édifice,--au moins pour les arcs-doubleaux,

formerets et archivoltes,--des angles de brisure à la clef qui ne

fussent pas trop inégaux. Les naissances de ces divers arcs furent donc

une de leurs plus grandes préoccupations.

Le choeur de la cathédrale de Narbonne, commencé à la fin du XIIIe

siècle et conçu évidemment par un maître très-habile, présente, sous le

rapport de la construction des voûtes, de précieux renseignements[411].

Le dernier pilier des travées parallèles à l'axe du choeur, qui commence

les travées rayonnantes, est disposé rigoureusement et le plus

économiquement possible pour recevoir les arcs qu'il doit porter. La

figure 41 donne la section horizontale de ce pilier sous les voûtes du

collatéral. L'archivolte de la partie parallèle à l'axe du choeur occupe

toute la largeur _ab_, et celle de la première travée tournante la même

largeur _a'b'_. Ces archivoltes ont l'épaisseur totale de la pile, à

quelques centimètres près. La colonnette C monte jusqu'à la haute voûte,

pour porter un seul arc (voyez CATHÉDRALE, fig. 48), puisque nous sommes

dans la partie gironnante du choeur; la colonnette D porte à la fois et

l'arc-doubleau A et les deux arcs ogives O du collatéral gironnant. Les

travées T étant plus étroites que celles parallèles T' au grand axe, il

en résulte que le nerf G vertical, qui reçoit le boudin principal G' de

l'archivolte, se trouverait, dans la travée T tournante, en retraite du

nu H, et qu'il ne paraît point. Ainsi ce sont les arcs qui ont donné

rigoureusement la position des nerfs et colonnettes de cette pile

cylindrique. Si nous montrons la voûte du collatéral (fig. 42), avec une

des piles de la partie gironnante, nous voyons comment les archivoltes

pénètrent dans la pile, et comment les arcs-doubleaux et arcs ogives du

collatéral, à cause de leur plus grande ouverture, ont leur naissance

placée plus bas que celle de ces archivoltes. Nous voyons aussi comment

sont tracés ces arcs ogives, suivant une courbe dans leur plan

horizontal. La figure 43 explique ce tracé. En A, sont les grosses piles

du sanctuaire; en B, les piles d'entrée des chapelles. Les clefs C des

arcs ogives sont posées au milieu de la ligne _ab_ de clef des voûtains

de remplissage, qui réunit le sommet de l'arc-doubleau d'entrée des

chapelles au sommet de l'archivolte. Afin de ne pas avoir en _e_ un

angle trop aigu, le constructeur a donné, en projection horizontale, une

courbure à l'arc ogive _e_C. Ainsi les remplissages s'établissent-ils

plus également dans les deux triangles voisins ayant pour bases

l'arc-doubleau du collatéral et l'arc-doubleau d'entrée des chapelles. À

la cathédrale de Bourges, les voûtes des collatéraux du choeur (1225

environ) sont déjà tracées suivant ce principe.

Mais nous voyons, dans la perspective figure 42, qu'entre l'arc ogive et

l'archivolte, le remplissage est abandonné et pénètre dans la pile même,

continuant au-dessus de la bague formant chapiteau. Il y a là un point

incomplet, car les voûtains de remplissage doivent toujours reposer sur

des extrados d'arcs. Au XIVe siècle, le constructeur de l'église

abbatiale de Saint-Ouen de Rouen prend un parti plus franc, plus

logique, bien qu'en apparence beaucoup plus compliqué (fig. 44). Les

archivoltes prennent tout l'espace _ab_, c'est-à-dire exactement la

largeur de la pile, moins le nerf C destiné à recevoir l'arc-doubleau et

les arcs ogives des voûtes hautes, et le profil de ces archivoltes n'est

autre que celui de la pile, ou, pour être plus exact, la section de la

pile n'est autre que la section de l'archivolte. L'arc-doubleau du

collatéral n'est également que le profil _g_ de la pile, et l'arc ogive

le profil _h_. En élévation, ces arcs se pénètrent ainsi que l'indique

le tracé perspectif. Il n'y a plus de chapiteau, puisqu'il n'a plus de

raison d'être, et les sommiers, à lits horizontaux, s'élèvent jusqu'au

niveau N, c'est-à-dire beaucoup au-dessus des naissances des arcs.

C'est la dernière expression de la combinaison des naissances d'arcs de

voûtes en France, et ce parti fut suivi jusqu'à l'époque de la

renaissance. Ce sont là des conséquences rigoureuses du principe de la

voûte trouvée au XIIe siècle; mais, quant au mode de structure, il ne

varie pas, c'est-à-dire que les arcs remplissent toujours les fonctions

de cintres permanents recevant des voûtains de remplissage entre leurs

branches, voûtains qui ne deviennent jamais des panneaux, mais sont

construits par petits claveaux dont les rangs courbés partent toujours

de l'arc-doubleau, archivolte ou formeret, pour venir reposer à l'autre

extrémité en biais, sur les arcs ogives.

Dans l'article CONSTRUCTION, il est dit comment, à l'aide de ce système

de voûtes, on peut couvrir toutes les surfaces, si peu régulières

qu'elles soient; comment on peut, sans difficultés d'appareil, faire des

voûtes biaises, rampantes, gauches, etc. Ce système français est donc

essentiellement pratique; il présentait, sur le système romain, un

perfectionnement, et par conséquent il était plus raisonnable de

chercher à le perfectionner encore que de l'abandonner pour recourir au

mode romain. Mais l'engouement du XVIe siècle pour les arts italiens

l'emporta chez nous sur les raisons qui militaient en faveur de notre

système de voûtes françaises, dont il était facile de tirer des

conséquences de plus en plus étendues. Philibert de l'Orme, dans son

_Traité d'architecture_[412], s'exprime ainsi au sujet de ces voûtes:

«Ces façons de voûtes ont été trouvées fort belles, et s'en voit de bien

exécutées et mises en oeuvre en divers lieux du royaume, et signamment

en ceste ville de Paris, comme aussi en plusieurs autres. Aujourd'huy

ceux qui ont quelque cognoissance de la vraye Architecture, ne suivent

plus ceste façon de voulte, appellée entre les ouvriers _la mode

française_, laquelle véritablement je ne veux despriser, ains plustot

confesser qu'on y a faict et pratiqué de fort bons traicts et

difficiles. Mais pour autant que telle façon requiert grande boutée,

c'est-à-dire grande force pour servir de poulser et faire les

arcs-boutans, afin de tenir l'oeuvre serrée, ainsi qu'on le voit aux

grandes églises, pour ce est-il que sur la fin de ce présent chapitre,

pour mieux faire entendre et cognoistre mon dire, je descriray une

voulte avec sa montée, telle que vous la pourrez voir soubs la forme

d'un quarré parfaict, autant large d'un costé que d'autre, ou vous

remarquerez la croisée d'ogives, etc.» Ainsi, quoi que puissent

prétendre les critiques plus ou moins officiels de notre Académie des

beaux-arts, au XVIe siècle encore, ces voûtes étaient considérées comme

_françaises_ (par les ouvriers, il est vrai; mais, en fait de

traditions, le langage des ouvriers est le plus certain). Or, comme

l'architecture du moyen âge dérive en très-grande partie du système de

voûtes, il faut en prendre son parti, et admettre que nous avions une

architecture française et reconnue comme telle du XIIe au XVe siècle.

Mais le texte de Philibert de l'Orme est intéressant à plus d'un titre.

Notre auteur admet que ceux qui ont quelque «cognoissance de la vraye

«architecture ne suivent plus ceste façon de voulte», et le premier

exemple qu'il donne d'une voûte propre à couvrir un vaste vaisseau,

après ce préambule, est une voûte gothique en arcs d'ogive sur plan

carré, avec liernes et tiercerons. Quant aux exemples qu'il fournit «sur

la fin de son chapitre», ce sont des tracés de voûtes sphériques

pénétrées par un plan quadrangulaire, voûtes qui ne peuvent être faites

sur de grandes dimensions, qui sont d'un appareil difficile,

dispendieux, qui sont très-lourdes, et poussent beaucoup plus que ne le

font les voûtes gothiques. Et en effet, jusqu'au commencement du XVIIe

siècle, les constructeurs français, quelque «cognoissance» qu'ils

eussent «de la vraye architecture», continuaient à bâtir des voûtes sur

les vaisseaux larges, avec arcs-doubleaux et arcs ogives: l'église de

Saint-Eustache, à Paris, en est la preuve, et elle n'est pas le seul

exemple. La pratique était en ceci plus forte que les théories sur «la

vraye architecture», et, n'ayant point trouvé mieux, on continuait à

employer l'ancien mode, jusqu'au moment--et cela sous Louis XIV

seulement--où l'on adopta, pour les grands vaisseaux, des berceaux de

pierre avec pénétrations, comme à Saint-Roch de Paris, comme à la

chapelle de Versailles, comme dans la nef des Invalides, etc.

Or, ce genre de voûtes est un pas en arrière, non un progrès. Les

berceaux ont une poussée continue et non répartie sur des points isolés;

ils sont très-lourds, s'ils sont de pierre; leur effet n'est pas

heureux, et les pénétrations des baies dans leurs reins produisent des

courbes très-désagréables, que les Romains, avec juste raison, évitaient

autant que faire se pouvait.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 9 - (T - U - V - Y - Z) · 第 39 / 41 段