de l'église abbatiale de Saint-Denis est radical, est nouveau, ce sont
les monuments contemporains de celui-ci ou même un peu postérieurs, dans
lesquels on aperçoit encore des hésitations, des restes de traditions
romanes dont les architectes n'osent ou ne peuvent s'affranchir. À ce
point de vue, les voûtes de la cathédrale de Sens méritent un examen
approfondi. M. Challe, au Congrès scientifique d'Auxerre de 1859, a
parfaitement établi que la cathédrale de Sens ne pouvait avoir été
reconstruite après l'incendie de 1184; mais on ne peut admettre qu'elle
ait été commencée par l'archevêque Henri de France dès son
intronisation, c'est-à-dire en 1122, dix ans avant le narthex de
l'église abbatiale de Vézelay. Les caractères de l'architecture, des
profils et de la sculpture ne peuvent faire supposer que la cathédrale
de Sens ait été commencée avant 1140, peu avant la mort de l'archevêque
Henri. Et en effet, les textes disent qu'il commença cet édifice, mais
ils ne disent pas à quel moment de son épiscopat cette fondation eut
lieu. Or, c'est en 1137 que l'abbé Suger commence la reconstruction de
son église; en trois ans et trois mois il avait achevé le choeur. En
admettant que la cathédrale de Sens soit contemporaine de l'église de
Saint-Denis, on y travaillait encore en 1170, et son édification était
poursuivie avec lenteur.
La cathédrale de Sens ne peut donc passer pour avoir servi de point de
départ pour les travaux de Saint-Denis, et les voûtes de Saint-Étienne
de Sens accusent une indécision (surtout les voûtes basses), des
tâtonnements qui n'apparaissent plus à Saint-Denis.
Examinons (fig. 23) une demi-travée de la nef de la cathédrale de Sens.
Les voûtes des collatéraux A possèdent des arcs-doubleaux C qui sont
plein cintre (voy. le rabattement C'). Mais les travées de la nef étant
doubles, c'est-à-dire alternativement composées de grosses piles P pour
porter les arcs-doubleaux et les arcs ogives des hautes voûtes, et de
piles intermédiaires S composées de colonnes accouplées destinées à
porter seulement les arcs de recoupement de ces voûtes hautes, les arcs
ogives des voûtes basses se placent assez gauchement sur ces piles. Les
arcs ogives rabattus en D ont leurs deux branches inégales, celle _ab_
étant plus courte que celle _bc_. En _c_, le constructeur, n'ayant pas
réservé une colonnette pour recevoir cette branche _bc_, a dû poser un
corbeau dans la hauteur du sommier de l'arc-doubleau et de l'arc
formeret (voy. le tracé perspectif G); ainsi a-t-il pu diminuer une
partie de la différence de longueur entre les deux branches des arcs
ogives. Ces branches d'arcs ogives reposent d'autre part sur la saillie
du tailloir des chapiteaux des colonnes accouplées S et sur des
colonnettes engagées tenant aux grosses piles. Bien que les
arcs-doubleaux C soient plein cintre, les archivoltes E de la nef sont
en tiers-point (voy. leur rabattement en E'). D'ailleurs les clefs des
arcs ogives atteignent un niveau _d_ supérieur au niveau des clefs des
arcs-doubleaux et des archivoltes; de sorte que ces voûtes sont
fortement bombées et construites en moellons taillés, comme il a été dit
ci-dessus. Ce mélange du plein cintre et de l'arc en tiers-point pour
les arcs-doubleaux et archivoltes ne se trouve nulle part à Saint-Denis
dans les constructions de Suger. À Saint-Denis, les branches d'arcs sont
plus adroitement placées. On n'y voit point de ces culs-de-lampe qui
paraissent avoir été un expédient à Sens, et que nous retrouvons aussi
dans les voûtes basses d'un autre monument de la Champagne, à Notre-Dame
de Châlons-sur-Marne. Maintenant, si nous passons aux voûtes hautes,
faites quelques années plus tard (d'autant que, comme nous l'avons dit,
les travaux à Sens furent conduits avec lenteur), nous trouvons un
système de voûtes très-intéressant à étudier, en ce qu'il éclaircit
plusieurs questions touchant la construction de ces parties importantes
de nos édifices de la fin du XIIe siècle. Ces voûtes hautes sont sur
plan carré avec arc-doubleau de recoupement; méthode adoptée, sauf de
rares exceptions, pour les nefs de la seconde moitié du XIIe siècle et
du commencement du XIIIe[400]. À Sens, cette disposition des voûtes
hautes est parfaitement accusée par la forme et la dimension des piles.
Les arcs ogives (arcs diagonaux) PM sont plein cintre[401]; leur
rabattement est en _pm_. L'arc-doubleau de recoupement SM est rabattu en
_sm_. Les arcs-doubleaux PO sont rabattus en _ro_. Pour les formerets
(anciens), ils étaient plein cintre et sont rabattus en _nt_. On
observera que la courbe d'extrados de l'arc ogive (rabattue) vient
rencontrer en _v_ le formeret au niveau de l'extrados de sa clef (en
projection verticale), de sorte que la ligne des clefs du remplissage
triangulaire M_g_ (en projection horizontale) est donnée par la courbe
d'extrados _vm_. Le demi-triangle M_gh_ est donc une section de coupole,
et pourrait être construit suivant le mode propre à ce genre de voûtes,
c'est-à-dire par une suite de rangs de moellons concentriques. C'est là
un point qu'il ne faut pas perdre de vue, car il indique clairement que,
comme nous prétendons l'établir dans l'article OGIVE, la forme de la
coupole préoccupait encore les architectes de la première période dite
gothique. Cependant les rangs de moellons de ces remplissages sont posés
parallèlement à la ligne M_g_ des clefs, afin de reporter le poids de
ces remplissages en entier sur les arcs-doubleaux et arcs ogives. Mais
on pourra objecter que les formerets plein cintre n'existant plus et
ayant été remplacés à la fin du XIIIe siècle par d'autres, en
tiers-point et beaucoup plus élevés, nous n'établissons notre tracé que
sur une hypothèse. Voici donc (fig. 24) la preuve de l'exactitude du
tracé précédent. En A, est le plan horizontal de la naissance de ces
grandes voûtes de la cathédrale de Sens. B est l'arc-doubleau; C, l'arc
ogive; D, l'arc-doubleau de recoupement. En E, est tracée la coupe,
suivant le grand axe, de cette portion de voûte. Les colonnettes _c_
existent encore en place avec leurs chapiteaux, et dans les travées du
choeur les branches _be_ d'arcs formerets ont été laissées au-dessous
des formerets surélevés à la fin du XIIIe siècle. Ces éléments
suffiraient pour indiquer la hauteur et la forme précise des anciens
formerets qu XIIe siècle. Mais voici qui vient encore appuyer notre
restitution. Tout le long de la nef, la corniche F du XIIe siècle est
conservée; au-dessous est une ornementation de petits arcs plein cintre
qui reposent sur une arcature qui autrefois s'ouvrait nécessairement
au-dessus des voûtes, ainsi que l'indique la coupe G. La corniche F
était surélevée pour permettre aux entraits de la charpente de passer
au-dessus de l'extrados des voûtes; et cette arcature G donnait du jour
et de l'air sous le comble. Dans le choeur de l'église abbatiale de
Vézelay, qui date de 1180 à 1190, les formerets sont également plein
cintre et ainsi disposés en contre-bas des clefs de la voûte. Les voûtes
hautes de l'église Notre-Dame de Châlons-sur-Marne possèdent, dans le
choeur, des formerets plein cintre surbaissés. Il n'y a donc rien dans
cette disposition qui ne soit conforme à la structure des voûtes des
édifices voisins de Sens ou appartenant à la même province. La ligne
ponctuée _gh_ indique la place des formerets refaits à la fin du XIIIe
siècle, formerets qui enveloppent de grandes fenêtres à meneaux dont les
archivoltes viennent aujourd'hui pénétrer les restes de l'arcature
autrefois ajourée au-dessus des voûtes. La figure 25 donne cette
arcature à l'extérieur; les traces encore en place et de nombreux
fragments permettent de la restituer sans difficultés[402]. En perçant
les nouvelles fenêtres, les architectes du XIIIe siècle se sont
contentés de boucher les baies donnant autrefois sous le comble, et
d'entailler les pieds-droits et archivoltes plein cintre suivant la
courbe de l'archivolte de ces nouvelles baies. On voit encore en place,
sur quelques points, les chapiteaux C, des portions d'archivoltes et
toute la partie supérieure B. En A, sont les arrivées des arcs-boutants
qui datent de la construction primitive. Cette arcature supérieure
donnant au-dessus des voûtes se retrouve dans beaucoup d'églises romanes
des provinces rhénanes, et avait pénétré jusque dans les parties
orientales de la Champagne. Sa présence à Sens n'en est pas moins un
fait assez remarquable.
Il ressort de cette étude que les voûtes hautes de Saint-Étienne de Sens
étaient très-bombées, présentaient des triangles concaves fortement
inclinés vers l'extérieur; que les constructeurs n'osaient encore
s'affranchir de la forme génératrice donnée par la coupole, quant au
tracé, bien qu'ils eussent déjà adopté le mode de structure des voûtains
triangulaires de remplissages reportant les charges sur les
arcs-doubleaux et formerets; du moins cela paraît-il probable, puisque
ce mode est adopté pour les voûtes des collatéraux, plus anciennes, et
pour les voûtes hautes des choeurs de Vézelay et de Notre-Dame de
Châlons-sur-Marne, qui sont du même temps, ou peu s'en faut, que celles
hautes de la cathédrale de Sens. Les triangles prenant pour base les
formerets, ayant à Sens été refaits à la fin du XIIIe siècle,--quoique
les arcs ogives et arcs-doubleaux n'aient point été modifiés,--nous ne
pouvons affirmer toutefois que les rangs de moellons de ces triangles
aient été posés parallèlement à la ligne des clefs (voy. figure 24). Il
serait possible que les rangs de moellons du demi-triangle _ilm_ eussent
été posés parallèlement à la ligne des clefs _lm_, et que les moellons
du demi-triangle _nlm_ eussent été posés par rangs horizontaux, puisque
la ligne _lm_ n'était qu'un segment de l'arc ogive (extrados), et que,
par conséquent, ce demi-triangle _nlm_ était une tranche de sphère
pénétrée par le formeret. Cette structure eût été assez étrange et
exceptionnelle pour qu'on ne puisse l'admettre. Cependant il y avait
alors une telle liberté dans la manière de poser les remplissages des
voûtes d'arête, qu'on ne doit repousser absolument aucune conjecture.
C'est grâce à cette liberté que les architectes de la seconde moitié du
XIIe siècle arrivent à voûter sans difficultés les surfaces
irrégulières, et notamment des espaces triangulaires, entre piles, ainsi
qu'on le peut voir autour du choeur de la cathédrale de Paris. Le
sanctuaire de Notre-Dame de Paris est enveloppé d'un double collatéral
(voy. CONSTRUCTION, fig. 44); la seconde zone de piles étant
naturellement plus développée que la première, et la troisième que la
seconde, l'architecte a multiplié les points d'appui de manière à
présenter toujours des arcs d'ouvertures à peu près égales. La figure 26
donne une travée A du sanctuaire de Notre-Dame de Paris, le premier
collatéral B et la seconde précinction C de colonnes monocylindriques. D
sont les archivoltes; E, les arcs-doubleaux concentriques; F, les
arcs-doubleaux rayonnants; et G les arcs-doubleaux diagonaux. Tous ces
arcs sont en tiers-point, de sorte que leur brisure, leur point
culminant est en _d_ pour les premiers, en _e_ pour les seconds, en _f_
pour les troisièmes, et en _g_ pour les quatrièmes. Pour voûter ces
surfaces triangulaires, le constructeur a réuni les extrados des points
culminant des arcs F et G par des courbes ou lignes de clefs bombées
_fg_, _gg_, _gf_. Il a voûté en surfaces courbes, par rangs parallèles à
ces lignes de clefs, les triangles _gg_O, _gfI_, en posant, suivant la
méthode ordinaire, chacun de ces rangs de moellons piqués sur les
extrados des branches d'arcs O_g_, I_g_, I_f_. Le point culminant des
lignes de clefs _fg_, _gg_, est en _h_, et ce point culminant est à un
niveau sensiblement supérieur aux points culminants _d_ et _e_ des
archivoltes D et arcs-doubleaux E, puisque les arcs-doubleaux rayonnants
et diagonaux F et G sont tracés sur un plus grand diamètre, et que leurs
clefs se trouvent, par cela même, plus élevées déjà que celles _d_ et
_e_. Ces clefs, aux points culminants _dh_, _eh_, ont donc été réunies
par une courbe; puis des lignes fictives ont été tirées de _l_ en _h_,
de K en _h_, de _i_ en _h_: ces lignes sont des courbes par lesquelles
doivent passer les rangs de moellons. Les extrados _l_, _e_ des
arcs-doubleaux ont été divisés en un nombre de divisions égales suivant
l'épaisseur des rangs de moellons; un même nombre de divisions égales a
été fait sur la courbe _lh_, par exemple; puis les lignes qui ont réuni
ces points ont donné les joints des rangs de moellons, ce que présente
la structure tracée en H et en P. Ainsi ces triangles concaves
viennent-ils reposer leur poids sur les arcs de pierre qui réunissent
les piles. Il est clair que tout autre système de voûtes ne pouvait
permettre de résoudre d'une manière aussi simple le problème de
construction posé en ce cas, et nous ajouterons même que le système de
la voûte gothique seul se prêtait sans difficultés à fermer ces
triangles laissés entre des arcs en tiers-point. Voici donc où les
architectes en étaient arrivés déjà dans l'Île-de-France en 1165
environ. Cependant, bien des perfectionnements restaient encore à
introduire dans le mode de construire ces voûtes, surtout dans la
manière de poser les arcs sur les piles.
Ajouter des arêtes à la voûte soit d'arête, soit cellulaire, soit en
coupole sphérique ou côtelée, ou plutôt poser sous ces voûtes des
cintres permanents de pierre, au lieu de cintres provisoires de
charpente, c'était une idée nouvelle; c'était, comme nous l'avons
expliqué au commencement de cet article, sortir le squelette englobé
dans l'épaisseur de la voûte romaine pour le laisser apparaître sous
cette voûte; c'était l'utiliser non plus seulement comme un renfort,
mais comme un support, et bientôt l'unique support; c'était enfin rendre
ce squelette indépendant de la voûte elle-même et permettre l'emploi de
tous les systèmes possibles de voûtage. Toutefois les déductions
étendues de ce système ne se présentent que successivement. Ainsi, la
voûte d'arête byzantine bombée étant donnée, renforcer les lignes de
pénétration de surfaces courbes au moyen d'arêtes de pierre
sous-jacentes; extraire de la voûte bombée les arcs noyés dans
l'épaisseur des lignes de pénétration, pour les placer sous ces lignes,
afin de reposer les triangles de la voûte _sur_ les arcs, c'est
évidemment la première idée qui se présente à l'esprit des constructeurs
au XIIe siècle; mais cette _extraction_ d'un membre de la voûte
byzantine, noyé dans son épaisseur, pour le placer sous cette voûte, ne
modifie pas la voûte; celle-ci subsiste, son ossature est visible
extérieurement, voilà tout. Or, il faut trouver la place propre à
recevoir cette ossature; la présence nouvelle de cette ossature exigera
un supplément d'assiette. C'est en effet ce qui arriva. Soit (fig. 27)
un sommier A de voûtes d'arête bombées byzantines, portées sur des piles
isolées. Le constructeur a l'idée de sortir les arêtes de brique _a_,
noyées dans l'épaisseur de ces voûtes, pour maçonner la voûte non plus
autour de ces nerfs, mais au-dessus. L'opération qui se présente tout
d'abord est celle-ci: il écorne les angles du sommier, et pose, non plus
en brique, mais en pierres appareillées, les claveaux _b_ en dehors des
angles. Il aura de même fait sortir des faces _c_ des arcs-doubleaux
_d_. L'ensemble du sommier ainsi modifié occupera donc une surface
_fghi_, plus étendue que celle occupée par le sommier de la voûte
primitive. Il faudra, dès lors, ou que le chapiteau prenne un évasement
considérable, ou que la pile soit plus grosse. Mais cependant les
architectes, au XIIe siècle, sentaient déjà qu'il était nécessaire de
réduire autant que possible les points d'appui dans les intérieurs des
édifices. Le nouveau système adopté paraissait donc en contradiction
avec cette nécessité admise. On évasa les chapiteaux; mais n'osant pas
porter toute la saillie de ces arcs ressortis, en encorbellement sur le
nu des piles, on ajouta à celles-ci, non pas une augmentation uniforme
de surface, mais des membres portants, ainsi que nous l'avons fait voir
dans la figure 9, ce qui permettait d'ailleurs de diminuer le corps
principal de la pile.
Ainsi naissent ces faisceaux de colonnes engagées, qui sont une première
déduction logique du nouveau mode de voûtage. Puisque les arcs-doubleaux
et arcs ogives (diagonaux) étaient extraits de la voûte byzantine pour
paraître sous sa surface interne, il était naturel d'extraire du corps
de la pile elle-même des membres pour porter ces arcs. L'idée de
réduction absolue de l'ensemble ne vient que successivement. On voit
même, dans les monuments voûtés suivant la méthode gothique les plus
anciens, que les piles, par suite de l'opération que nous venons
d'indiquer, occupent une surface supérieure, relativement, à celle
occupée par les piles des derniers monuments de la période romane. On
croyait nécessaire de trouver en supplément les surfaces propres à
recevoir les arcs nouvellement adoptés. Cette disposition est surtout
sensible dans les provinces où le travail de transition de la voûte
romane à la voûte gothique se fait avec lenteur, avec timidité. Ainsi
les piles de la nef (sans collatéraux) de l'église de la Trinité, à
Laval, qui date du milieu du XIIe siècle, portent un système complet
d'arcs-doubleaux et d'arcs ogives (fig. 28). Ici l'architecte a cru
nécessaire de trouver sur les tailloirs des chapiteaux la place franche,
ou à très-peu près, de chacun de ces arcs, qui sont indépendants les uns
des autres dès le sommier.
Dans l'Île-de-France cependant, dès 1140, les arcs se pénètrent à leur
naissance, ainsi qu'on le voit autour du choeur de l'église abbatiale de
Saint-Denis. On signale bien encore des tâtonnements, des embarras, mais
le principe de pénétration des arcs au sommier est déjà admis.
À la cathédrale de Senlis, dont la construction est peu postérieure à
celle de l'église de Saint-Denis (partie de l'abside), on voit que
l'architecte a cherché à faire pénétrer l'arc ogive des chapelles dans
l'arc-doubleau d'ouverture. La figure 29 donne en A la pile d'angle de
ces chapelles (peu profondes comme celles de l'église de Saint-Denis).
L'arc-doubleau d'entrée est en _a_ et l'arc ogive en _b_. Cet arc ogive
naît sur la colonne destinée à l'arc-doubleau. Le tracé perspectif B
montre en _a'_ cet arc-doubleau et en _b'_ l'arc ogive pénétrant. Bien
entendu, les sommiers de ces deux arcs ne sont plus indépendants, mais
sont pris dans les mêmes assises jusqu'au niveau _n_. Bientôt ces arcs,
à leur naissance, se groupent de plus en plus, se pénètrent, ce qui
permet de diminuer d'autant la section des piles qui les portent. Les
arcs se resserrant en faisceau, ne sont plus, de fait, un renfort, une
ossature pour porter la voûte, mais deviennent la voûte, et les
remplissages qui ferment les intervalles entre ces arcs sont de plus en
plus réduits à la fonction des voûtains. La preuve, c'est qu'entre les
arcs-doubleaux et arcs ogives, dès le XIIIe siècle, on ajoute de
nouveaux arcs supplémentaires. Ainsi se développe le principe admis au
XIIe siècle, à l'insu, pour ainsi dire, de ceux qui les premiers
l'avaient reconnu, par une succession de conséquences rigoureusement
enchaînées. Telle est, en effet, la propriété des principes admis en
toute chose, qu'ils deviennent une source féconde, nécessaire, fatale de
déductions. C'est pourquoi nous répétons sans cesse: Tenez peu de compte
des formes, si vous ne les trouvez pas de votre goût, mais adoptez un
principe et suivez-le; il vous donnera les formes nécessaires et
convenables à l'objet, au temps, aux besoins. Et c'est pourquoi aussi
ceux qui n'aiment guère à se soumettre à un principe, parce qu'il oblige
l'esprit à raisonner, espèrent donner le change au public en prétendant
que les études sur notre architecture française du moyen âge ont pour
résultat de faire adopter des formes surannées. En tout ceci il ne
s'agit pas de formes, il s'agit d'une méthode; c'est ce que n'admettront
jamais, il est vrai, les architectes pour qui toute méthode est
considérée comme une entrave au développement de l'imagination, ou, pour
parler plus vrai, à la satisfaction de leurs dispendieuses fantaisies.
Dans les grands édifices, les voûtes établies comme le sont les voûtes
hautes de la cathédrale de Sens présentent en somme l'apparence de
coupoles côtelées. Les constructeurs n'osent pas encore tenir les clefs
de ces grandes voûtes,--clefs d'arcs ogives, clefs d'arcs-doubleaux et
de formerets,--sur le même niveau. À la cathédrale de Paris cependant,
les voûtes hautes du choeur, terminées avant 1190, sont beaucoup moins
bombées que celles de Saint-Étienne de Sens. Il est clair que plus les
voûtes sont bombées, plus il est nécessaire d'élever les murs latéraux
au-dessus des formerets pour porter les entraits de la charpente,
lesquels doivent passer francs au-dessus de l'extrados de ces voûtes. Il
résulte de cette disposition un emploi inutile de matériaux, une
ordonnance lourde qu'il faut occuper par une claire-voie, si l'on
prétend l'alléger; mais alors aussi une dépense considérable pour un
objet secondaire. En remontant les clefs de tous les arcs au même
niveau, il n'y avait plus à poser au-dessus des formerets que la
corniche et le bahut propre à recevoir la charpente du comble. C'est
donc vers ce résultat pratique que tendent les efforts des constructeurs
à partir du commencement du XIIIe siècle. Le nouveau système se prêtait
d'ailleurs parfaitement au nivellement des clefs, puisque les voûtains
de remplissage reportent toutes les charges sur les arcs ogives et
doubleaux, nullement sur les formerets, dont, à la rigueur, on peut se
passer[403]. Dans la nef de la cathédrale d'Amiens déjà, les clefs des
formerets, des arcs-doubleaux et arcs ogives sont à très-peu près au
même niveau. Il en est de même à la sainte Chapelle du Palais, à Paris,
et dans beaucoup d'autres édifices bâtis de 1230 à 1240. Les voûtains
conservent une courbure en tous sens, ils sont concaves, de sorte que
leurs rangs de clefs sont courbes.
À l'article CONSTRUCTION, ce mode de structure est suffisamment détaillé
pour que nous n'ayons pas à nous étendre ici sur cet objet. Nous
constaterons cependant que, malgré la courbure donnée aux surfaces
triangulaires des voûtains de remplissage, s'ils étaient d'une
très-grande dimension, à mesure que l'on nivelait les clefs des arcs, on
craignait le relâchement de ces larges surfaces courbes, et l'on
cherchait à les renforcer entre les arcs-doubleaux et les arcs ogives
par des arcs, auxquels on donna jusqu'au XVIe siècle le nom de
_tiercerets_ ou _tiercerons_. Ces arcs supplémentaires venaient aboutir
à la lierne posée de la clef de l'arc-doubleau à la clef de l'arc ogive.
C'est peut-être à la voûte centrale du transsept de la cathédrale
d'Amiens que ce système fut appliqué pour la première fois[404]. Cette
voûte carrée, qui porte 14m,40 en moyenne d'axe en axe des piliers,
parut probablement trop large aux constructeurs de cet édifice pour être
faite suivant la méthode admise jusqu'alors. Nous présentons (fig. 30)
le plan du quart de cette voûte. Au centre C est une clef en lunette
pour le passage des cloches de la flèche. Les liernes sont projetées en
_ab_, les tiercerons en _ef_. Ces arcs viennent se réunir au milieu des
tiercerons. En AB, nous avons tracé le rabattement des arcs-doubleaux;
en GE, celui des arcs ogives; en GF, celui des tiercerons, et en HE la
projection verticale des liernes. On voit que les clefs de ces arcs
atteignent à très-peu près le même niveau. Les liernes ont une courbure,
sont bandées pour pouvoir se porter d'elles-mêmes, et reçoivent en F' la
tête des tiercerons. Les rangs de moellons des voûtains n'en sont pas
moins posés parallèlement aux lignes de clefs, c'est-à-dire aux liernes,
et les tiercerons ne sont là qu'un nerf pour renforcer ces rangs de
moellons vers le milieu de leur courbure, dont la lierne _ab_ donne la
flèche.
En Angleterre, l'adoption de ce système s'était combinée avec une
disposition particulière à cette contrée, de rangs de moellons des
voûtains (voyez CONSTRUCTION, fig. de 62 à 72); ce qui amena des
combinaisons de voûtes tout à fait différentes de celles admises par
l'école française.