Les bas côtés du choeur de l'église collégiale de Poissy étaient élevés

de 1125 à 1130. Portées du côté du sanctuaire sur des colonnes

monostyles, les voûtes de ce collatéral possèdent déjà des

arcs-doubleaux séparatifs et des archivoltes dont les naissances sont au

même niveau; il en résulte que les voûtes d'arête naissent dans l'angle

rentrant formé par les extrados de ces arcs qui sont _à peu près_

indépendants. Nous disons à peu près, parce que l'architecte a triché

afin de dégager, autant que faire se pouvait, les naissances de ces arcs

sans charger trop inégalement les colonnes. Pour cela, il a donné un peu

plus de saillie extérieurement aux tailloirs des chapiteaux, et ceux-ci

ne sont pas carrés, mais leurs côtés normaux à la courbe du chevet

(voyez la figure 18, en A). Ce constructeur a, de plus, doublé ces

archivoltes du côté du collatéral, afin de surhausser les voûtes, et de

faire que l'extrados de cet arc doublant eût un rayon plus étendu. De

_a_ en _b_, il existe un épais formeret dont le rayon-vu l'écartement

des piles engagées P, P--est beaucoup plus grand que ne sont les rayons

des archivoltes et arcs-doubleaux. Aussi l'architecte a-t-il placé la

naissance de ce formeret au-dessous de celle des autres arcs, ainsi que

l'indique la coupe C faite sur l'axe OA. Malgré l'abaissement de cette

naissance, la clef du formeret s'élève au-dessus de celle des

archivoltes doublées, et la voûte présente une section rampante, qui du

reste est favorable à l'introduction de la lumière. Il s'agissait de

bander les voûtes qui n'ont point encore d'arcs ogives (diagonaux). Ces

voûtes étant construites en moellon piqué, le constructeur a procédé

ainsi que l'indique la perspective (fig. 19). Il a enchevêtré les

claveaux à la rencontre des berceaux formant arêtes au moyen de coupes

biaises faites sur le tas. On conçoit que cette structure ne pouvait

être très-solide, et que ces arêtes ne se soutenaient que parce que les

angles qu'elles forment sont très-obtus. L'aspect n'en était pas

satisfaisant, aussi on ne tarda guère à parer à ces inconvénients. Mais

il nous faut jeter un coup d'oeil sur ce qui se faisait vers la même

époque dans d'autres provinces où l'école romane avait jeté un vif

éclat.

En Auvergne, dès la fin du XIe siècle, l'école des constructeurs avait

apporté, ainsi que nous l'avons vu, dans la structure des voûtes

tournantes, des perfectionnements notables, sans toutefois chercher avec

autant de ténacité que le faisaient les écoles du Nord la solution des

problèmes posés.

Nous trouvons un exemple curieux de ce fait dans l'église Saint-Julien

de Brioude, dont le choeur fut entièrement reconstruit en 1140. Avant de

passer outre et de suivre la marche rapide des constructeurs du nord de

la France, il est nécessaire de nous arrêter un instant devant les

voûtes du collatéral absidal de ce monument. Pendant qu'à Saint-Denis en

France, Suger faisait reconstruire l'église de son abbaye d'après un

système de structure entièrement nouveau, on élevait l'abside de

l'église de Brioude. Là le système annulaire, sans arcs-doubleaux, est

encore admis; seules les archivoltes donnant sur le sanctuaire se

détachent de la voûte, qui se compose d'un berceau annulaire pénétré par

des berceaux normaux à la courbe du sanctuaire, et formant, par

conséquent, des voûtes d'arête. Au droit des fenêtres qui éclairent le

collatéral, entre les chapelles, des berceaux d'un diamètre plus petit

que ceux des travées pénètrent le berceau annulaire. Mais ce qui doit

faire l'objet d'un examen attentif dans ces voûtes, c'est qu'elles sont

complétement appareillées et non plus construites en blocages ou en

moellons enduits, ou encore en moellons taillés et enchevêtrés comme

dans le collatéral de l'église Saint-Louis de Poissy.

De leur côté, les Auvergnats cherchaient aussi le progrès, mais

seulement dans le mode d'exécution, sans rien changer au système roman.

Voici (fig. 20) l'appareil d'une de ces voûtes d'arête tournantes. En A

est l'archivolte donnant sur le sanctuaire.

On voit que les architectes auvergnats n'avaient pas encore, au milieu

du XIIe siècle, admis les arcs-doubleaux séparatifs, et que la voûte de

pierre repose directement sur le tailloir du chapiteau. Tout irrégulier

qu'il est, l'appareil des arêtes est conforme à la théorie, composé de

pierres d'un assez gros volume taillées avec soin. Entre les chapelles

absidales, voici (fig. 21) comment sont disposées les pénétrations des

baies qui éclairent le collatéral. Les colonnes engagées portent la

voûte elle-même, et non les arcs, qui, dans les provinces du Nord, à

cette époque, sont déjà chargés de la soutenir. Cependant, dans la

première travée du bas côté du choeur de l'église de Notre-Dame du Port,

à Clermont, dont la construction est de plus de cinquante ans antérieure

à celle de l'église de Saint-Julien de Brioude, on remarque un

arc-doubleau séparatif, très-peu saillant, il est vrai, en partie noyé

par conséquent dans la voûte même, mais enfin qui indique déjà la

tendance à diviser les voûtes annulaires par travées. Cet exemple ne fut

pas suivi dans le collatéral circulaire de Brioude, dont les voûtes sont

encore franchement romanes comme combinaison, mais construites avec plus

de savoir et de soins. Ayant constaté la tendance de cette province

centrale à ne pas abandonner ses traditions romanes, même pour la

construction des voûtes tournantes posées sur piles isolées qui

exigeaient des combinaisons entièrement neuves, nous allons suivre la

marche des perfectionnements rapides introduits dans la structure des

voûtes appartenant aux édifices du Nord.

En se reportant aux figures 1, 2, 5 et 8 de cet article, on observera

que les voûtes romaines, qui présentent une structure parfaitement

homogène, si on ne les considère que superficiellement, se composent en

fait, de nerfs et de parties neutres, ou, si l'on préfère cette

définition, d'une membrure et de remplissages rendus aussi légers et

aussi inertes que possible. Nous avons donné les deux raisons

principales qui avaient fait adopter ce parti: la première, l'économie

des cintres de charpente; la seconde, l'avantage de bander les voûtes

suivant une méthode rapide qui assurait l'homogénéité de leur structure,

une égale dessiccation des mortiers, et qui permettait d'obtenir, en

même temps qu'une parfaite solidité, la plus grande légèreté possible.

Nous avons vu que, dans la construction des voûtes d'arête, les Romains

noyaient des arêtiers de brique dans l'épaisseur même de la voûte, comme

ils noyaient des arcs-doubleaux dans l'épaisseur des berceaux et des

côtes dans l'épaisseur des coupoles. Cette méthode était judicieuse,

inattaquable au point de vue de la solidité; l'était-elle autant au

point de vue de l'art? Si l'architecture a pour objet de ne dissimuler

aucun des procédés de structure qu'elle emploie, mais au contraire de

les accuser en leur donnant les formes convenables, il est évident que

les Romains ont souvent méconnu ce principe; car, les voûtes enduites,

recouvertes intérieurement de stucs et de peintures, suivant des

combinaisons indépendantes de la membrure, il était impossible de savoir

si ces voûtes possédaient ou non des arcs-doubleaux, des nerfs dans leur

contexture. Cette ossature résistante, jugée nécessaire à sa stabilité,

n'était pas toujours visible; si elle est en partie accusée dans la

coupole du Panthéon, elle ne l'est pas dans les voûtes des thermes

d'Antonin Caracalla, dans celles de la basilique de Constantin, dans la

grande salle des thermes de Dioclétien. La question est ainsi réduite à

ses limites les plus étroites. Toute structure ne doit-elle pas être

pour l'architecte le motif d'une disposition compréhensible pour l'oeil.

Les Grecs, tant vantés comme artistes, avec raison, et si peu compris,

s'il s'agit d'appliquer leurs principes, ont-ils fait autre chose, dans

leur architecture, que de considérer la structure comme la raison

déterminante de toute forme? En ont-ils jamais dissimulé les moindres

membres? Et ces petits édifices de la Syrie centrale, dont nous avons

parlé plus haut, ne sont-ils pas la plus vive expression de ce sentiment

du Grec, qui le porte, dans les choses d'architecture, à considérer

toute structure comme l'élément constitutif de la forme visible, même

après qu'il a subi l'influence romaine, influence si contraire aux goûts

du Grec.

Mais ces Grecs des bas temps n'ont pas, dans la Syrie centrale, fait des

voûtes d'arête sur de grandes dimensions. Ils n'ont accepté, de

l'héritage romain, que l'arc, le berceau et la coupole. Cependant ils se

sont appropriés ces formes en y ajoutant leurs dispositions

rationnelles, et ces tendances sont assez marquées pour que les

Occidentaux, qui virent ces monuments à la fin du XIe siècle, aient pu

suivre cette voie, mais en allant beaucoup plus loin que n'avaient pu le

faire les habitants de ces petites cités semées sur le chemin de la

Perse à Byzance.

Or, on peut le demander à tous les gens de bonne foi: admettre le

principe de la structure des voûtes romaines, et s'inspirer de l'esprit

analytique du Grec, de son goût pour le vrai, de son sentiment inné de

la forme, pour, de ces éléments, constituer un système complet, n'est-ce

pas un progrès? Et est-on en droit de repousser comme suranné ce

système, si d'ailleurs on ne sait que reproduire la forme apparente de

la structure romaine, sans y prendre même ce qui en constitue le mérite

principal, l'économie des moyens et la simplicité d'exécution? Il

suffit, pensons-nous, de poser ces questions, pour que chacun puisse

déterminer où s'est arrêté le progrès et où commence la décadence.

Adopter la voûte romaine, mais raisonner ainsi que l'ont fait ces

artistes occidentaux du XIIe siècle, est, à nos yeux, une des

révolutions les plus complètes, les mieux justifiées qui aient jamais

été faites dans le domaine de l'architecture. Que se sont-ils dit ces

artistes? «En construisant leurs voûtes, les Romains ont considéré deux

objets, une ossature et un remplissage neutre; mais de ces deux objets

distincts ils n'ont tiré qu'une forme apparente, une concrétion,

confondant ainsi la chose qui soutient, la chose essentielle et la chose

soutenue, inerte. Si l'intention est excellente, si le résultat matériel

est satisfaisant, le résultat, comme art, est vicieux; car dans l'art de

l'architecture, qui est une sorte de création, la fonction réelle de

chaque membre doit être accusée par une forme en rapport avec cette

fonction. Si une voûte ne peut se soutenir que par un réseau de nerfs,

ce réseau n'est pas destiné par l'art à être caché, il doit être

apparent, d'autant plus apparent, qu'il est plus utile. Les Grecs ont

admis cette loi, sans souffrir d'exceptions...» Que les architectes

occidentaux aient fait ce raisonnement en plein XIIe siecle, nous ne

l'affirmerons pas; mais leurs monuments le font pour eux, et cela nous

suffit. Les architectes romans avaient adopté tout d'abord la voute en

berceau comme étant la plus simple et la plus facile à construire. Déjà,

vers la fin du XIe siècle, ils avaient nervé ces berceaux, non plus par

des arcs plus résistants, comme nature de matériaux, noyés dans

l'épaisseur même de la voûte, mais par des arcs-doubleaux saillants[395]

donnant une plus grande résistance à ces berceaux au droit des points

d'appui. La poussée continue de ce genre de voûtes les fit bientôt

abandonner. Restaient donc, pour voûter de grands espaces, des salles,

des nefs, la voûte d'arête et la coupole sur pendentifs, parfaitement

connue alors en Occident, puisque, depuis plus d'un siècle, des coupoles

sur pendentifs avaient été construites dans l'ouest et le centre de la

France[396]. La voûte d'arête romaine, formée par la pénétration de deux

demi-cylindres, donnait, comme courbe de pénétration, une courbe plate

qui inquiétait, avec raison, des constructeurs ne possédant plus les

excellents mortiers de l'empire[397]. La coupole sur pendentifs

demandait beaucoup de hauteur et exigeait un cintrage de charpente

compliqué et très-dispendieux. Ces maîtres du XIIe siècle cherchèrent

donc, comme nous l'avons déjà dit, un moyen terme entre ces deux

structures; ils rehaussèrent la voûte d'arête à la clef, ainsi, du

reste, que l'avaient fait les Byzantins (voyez fig. 10). Mais,--et c'est

alors qu'apparaît la véritable innovation dans l'art du

constructeur,--ils firent sortir de la voûte d'arête romaine ou

byzantine le nerf noyé dans son épaisseur, le construisirent en

matériaux appareillés, résistants, et le posèrent sur le cintre de

charpente; puis, au lieu de maçonner la voûte autour, ils la maçonnèrent

par-dessus, considérant alors cet arc laissé saillant, en sous-oeuvre,

comme un cintre permanent. Dans le porche de l'église abbatiale de

Vézelay on voit déjà deux voûtes ainsi construites (1130 environ); mais

c'est dans l'église abbatiale de Saint-Denis (1140) que le système est

complétement développé. Là les voûtes sont plutôt des coupoles que des

voûtes d'arête, mais elles sont toutes, sans exception, nervées

parallèlement et diagonalement par des arcs de pierre saillants, et ces

arcs sont tous en tiers-point, c'est-à-dire formés d'arcs de cercle

brisés à la clef. Les déductions logiques de ce système ne se font pas

attendre. Dans la voûte romaine, formée de cellules, comme nous l'avons

vu figure 1 et suivantes, le remplissage de ces cellules est _maintenu_,

mais est inerte, n'affecte aucune courbure qui puisse en reporter le

poids sur les parois des cellules. Puisque les constructeurs du XIIe

siècle détachaient les nerfs de la voûte, qu'ils en faisaient comme un

cintrage permanent, il était naturel de _voûter_ les remplissages sur

ces nerfs, c'est-à-dire de leur donner en tout sens une courbure qui

reportât réellement leur pesanteur sur les arcs. Ainsi la _voûte_ était

un composé de plusieurs voûtes, d'autant de voûtains qu'il y avait

d'espaces laissés vides entre les arcs. Du système concret

romain,--malgré les différents membres qui constituaient la voûte

romaine,--les maîtres du XIIe siècle, en séparant ces membres, en leur

donnant à chacun leur fonction réelle, arrivaient au système élastique.

Bien mieux, ils inauguraient un mode de structure par lequel on évitait

toutes les difficultés dont nous avons indiqué plus haut quelques-unes,

et qui leur donnait la liberté de voûter, sans embarras, sans dépenses

extraordinaires, tous les espaces, si irréguliers qu'ils fussent, en

prenant les hauteurs qui leur convenaient, soit pour les naissances des

arcs, soit pour les niveaux des clefs.

Les voûtes du porche de Vézelay (1130), dont quelques-unes déjà sont

bandées sur des arcs diagonaux, sont maçonnées en moellons irréguliers

noyés dans le mortier, mais ce maçonnage ne reporte pas exactement sur

les arêtes la charge des triangles maçonnés; celles-ci enlevées, la

voûte tiendrait encore, comme se tiennent les voûtes du même édifice

dépourvues de ces arcs diagonaux. Ici l'arc diagonal est plutôt un moyen

de donner de la résistance à un point faible, de l'accuser, qu'une

structure commandée par une nécessité, C'est un expédient, non un

principe. Il ne serait donc pas exact de considérer les nerfs saillants,

les arcs ogives (pour leur donner leur véritable nom) des voûtes du

porche de Vézelay, comme la première tentative d'un principe nouveau;

c'est un acheminement vers un principe qui n'est pas encore entrevu. En

effet, dans l'art de l'architecture, et surtout dans la pratique de cet

art, les principes ne naissent pas tout formés dans le cerveau des

constructeurs, il y a toujours comme une intuition des principes avant

l'énoncé de ces principes. Remplacer des cintres provisoires de bois par

des cintres permanents de pierre, était une idée ingénieuse, déduite de

la théorie romaine sur la solidité des voûtes; ce n'était pas un nouveau

principe: ce n'est pas un principe nouveau de faire saillir _sous_ la

voûte le nerf noyé _dans_ la voûte; c'est une simple déduction logique.

Mais considérer ces nerfs, ressortis de la voûte, comme une membrure

indépendante, et combiner, sur cette membrure, des successions de voûtes

qui ne peuvent se soutenir que parce qu'elles portent sur cette

membrure, c'est alors un nouveau principe qui s'établit, qui n'a plus de

rapport avec le principe de la structure romaine; c'est une découverte,

et une découverte si importante dans l'art de la construction, que nous

n'en connaissons pas qui puisse lui être comparée. Les constructeurs

s'affranchissaient ainsi de toutes les difficultés qui se présentent

lors de l'établissement des voûtes sur des plans irréguliers, et

notamment sur des plans curvilignes. Il faut se placer à ce point de

vue, si l'on veut se rendre compte de la valeur de cette innovation; ne

pas considérer seulement l'apparence des voûtes, mais leur mode de

structure. Or, il existe beaucoup de voûtes nervées qui ne sont point

des voûtes en arcs d'ogive, c'est-à-dire qui ne sont point construites

d'après ce principe ignoré jusqu'alors, consistant en une succession de

voûtes portées sur des arcs bandés en tous sens, quelle que soit la

configuration du plan à couvrir. Nous avons essayé, dans l'article

CONSTRUCTION, de faire ressortir la différence entre le principe de la

coupole nervée, et le principe de la voûte en arcs d'ogive, bien qu'en

apparence ces deux voûtes aient le même aspect[398], ou peu s'en faut;

il semblerait que nos développements à ce sujet ne sont pas assez

étendus, puisque de savants critiques n'ont pas paru apprécier toute

l'importance de cette différence. Cependant elle est telle, que le

système de coupole nervée, successivement amélioré, amplifié, conduit à

une structure bornée dans les moyens et qui ne peut aboutir à des

résultats étendus, tandis que le système de la voûte en arcs d'ogive se

prête à toutes les combinaisons possibles, sans qu'il en résulte jamais

pour le constructeur des difficultés d'exécution, soit dans le tracé,

soit dans le mode de cintrage, soit dans l'appareil. C'est d'abord dans

l'église de l'abbaye de Saint-Denis, bâtie par Suger, qu'apparaît

franchement l'application de ce dernier système. Dans des articles dus à

notre savant ami F. de Verneilh, trop tôt enlevé aux études

archéologiques[399], il est dit que les voûtes du choeur de l'église

abbatiale de Saint-Denis sont une déduction, une conséquence de celles

qui pourtournent le choeur de l'église collégiale de Poissy, dont nous

avons montré la structure (fig. 18 et 19). Nous ne pouvons nous rendre à

cette opinion; les voûtes du collatéral circulaire de Poissy n'accusent

point l'origine du principe admis dans l'église de Saint-Denis. Ces

voûtes de Poissy sont des voûtes romanes qui essayent de s'affranchir

des difficultés tenant au mode de structure roman, mais qui ne laissent

en rien soupçonner le nouveau système inauguré à Saint-Denis. Nous

persistons donc à dire que les embryons de ce système nous font défaut,

qu'ils n'existent plus, ou que l'église de Saint-Denis présente tout à

coup en 1140 un premier exemple complet de ce mode de structure des

voûtes. On va en juger.

La figure 22 présente en A le plan d'une demi-chapelle du tour du choeur

de l'église abbatiale de Saint-Denis, avec le double collatéral

pourtournant. Ce plan étant donné, que l'on se pose le problème de le

voûter à l'aide du système romain ou du système roman, la solution sera

impossible.

Par quels artifices de pénétrations pourrait-on voûter les chapelles?

Par des coupoles? Peut-être; mais alors il faudrait que ces coupoles

reposassent sur des arcs, établir des pendentifs, et alors prendre une

hauteur considérable. D'ailleurs ces pendentifs biais, irréguliers,

produiraient un très-mauvais effet. En établissant son plan,

l'architecte de l'abside de Saint-Denis savait comment il allait le

voûter; ou, pour parler plus vrai, c'était le système de voûtes à

employer qui lui donnait les dispositions de son plan. D'abord le cercle

intérieur qui lui sert à tracer le périmètre de la chapelle rencontre en

_a_ le tailloir de la colonne monostyle _b_, de sorte que les branches

d'arcs ogives _ac_, _de_, _ec_, sont égales entre elles. Ayant tracé

l'arc-doubleau _f_ et l'archivolte g_,_ il prend le milieu de l'axe

_gf_, en _i_, et il trace les deux branches d'arcs ogives _bi_, _hi_,

puis il trace les arcs-doubleaux _hb_, _bi_. Il est clair que tous ces

arcs sont indépendants; l'architecte est le maître de placer où bon lui

semble leur naissance. Mais (et c'est là où apparaissent les

conséquences forcées du nouveau système adopté), s'il eût tracé ces arcs

en plein cintre, ou il eût fallu que les naissances de ces arcs eussent

été à des niveaux très-différents, si l'on eût voulu que leurs clefs

fussent élevées à un même niveau, puisque ces arcs sont de diamètres

très-différents, et alors surgissaient les difficultés que nous avons

signalées plus haut pour fermer les remplissages triangulaires voûtés;

ou si les naissances de ces arcs eussent été placées au même niveau,

leurs clefs atteignaient des niveaux très-variables. L'architecte

emploie donc l'arc en tiers-point ou brisé, qui lui assure toute liberté

pour donner aux clefs les niveaux convenables. Ainsi, le rabattement B

indique en _l'b'_ l'arc-doubleau _lb_, en _b'h'_ l'arc-doubleau _bh_, en

_c'e'_ une des branches d'arcs ogives de la chapelle, en _ob'_

l'arc-doubleau _bf_, en _b''i'_ la branche d'arc ogive _bi_, et en

_b''p_ celle _hi_. Il résulte de ce tracé que les clefs _cfi_ sont au

même niveau, et que les clefs des deux arcs-doubleaux _hb_, _bl_, sont

aussi sur une même ligne de niveau, inférieure à celle des trois clefs

_cfi_. Reste, sur cette ossature, à bander les triangles voûtés,

lesquels reposent sur ces arcs en tiers-point. Les lignes de clefs de

ces remplissages aboutissent nécessairement au point culminant de chacun

de ces arcs et donnent les projections ponctuées _iq_, _cr_, et passent

par la ligne d'axe _cg_. Une petite difficulté se présentait dans la

partie pleine de la chapelle.

L'architecte avait dû percer les fenêtres D, non pas au milieu de la

courbe _ke_, mais plus rapprochées de la pile centrale _e_, afin

d'échapper le contre-fort C. Or, l'archivolte de cette fenêtre tenant

lieu de formeret, sa clef se trouve en _t_; la ligne de clefs _ct_

divisait donc très-irrégulièrement le triangle _kec_; et il restait, de

_k_ en _s_, un espace entre l'extrados de cette archivolte et celui de

la branche d'arc _kc_, qui pouvait embarrasser le maçon chargé de bander

la voûte sur le triangle _kec_. La figure perspective E montre en F

comment cette petite difficulté fut résolue. Le remplissage voûté

commence comme commencerait une coupole sur une partie circulaire; puis

la surface courbe, gauchissant à mesure qu'elle s'élève, va chercher

l'extrados de l'archivolte et celui de la branche d'arc ogive. En G, une

projection horizontale indique la disposition des rangs de moellons

taillés, à la naissance de la surface courbe entre les arcs. Sur le

tracé perspectif E on voit que les archivoltes des fenêtres faisant

fonction de formerets pénètrent dans la branche d'arc ogive d'axe, à sa

naissance. On remarquera aussi que les naissances des arcs ogives de la

chapelle sont à un niveau plus bas que les naissances des autres arcs,

et que, par suite, les tailloirs des chapiteaux descendent d'une assise

(voy. en _y_). Sauf quelques tâtonnements, quelques points vaguement

étudiés, le système est complet, franc; la liberté de l'architecte est

acquise, et de ce premier essai il est facile d'arriver aux conséquences

les plus étendues. Le tracé perspectif E montre bien que les

remplissages triangulaires en moellons taillés reportent leur charge sur

les nervures, sont bandés sur leur extrados, et que celles-ci

remplissent exactement, à Saint-Denis déjà, l'office de cintres

permanents portant la voûte ou plutôt une réunion de voûtes. Par un

reste de respect pour la tradition, peut-être aussi par un défaut de

confiance absolue en la bonté du système nouveau, les clefs des

formerets et arcs-doubleaux latéraux sont tenues plus bas que celles des

arcs ogives, afin de laisser encore à la réunion des voûtains

triangulaires une forme générale _domicale_. Ce parti persista jusqu'aux

premières années du XIIIe siècle.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 9 - (T - U - V - Y - Z) · 第 36 / 41 段