Aucun peuple ayant laissé des oeuvres d'architecture recommandables

n'est tombé dans une erreur aussi profonde. Les Grecs ont coloré le

marbre blanc, qu'ils employaient à cause de la finesse de sa contexture;

mais ils l'ont coloré en totalité, et n'ont jamais tenté de placer des

marbres de couleur à côté de marbre blanc, et surtout à côté d'une

pierre calcaire. Les Romains, qui n'avaient pas d'ailleurs un sentiment

bien élevé de l'harmonie, n'ont jamais employé les marbres de couleur

simultanément avec la pierre laissée dans son état normal. Saint-Marc de

Venise, qui présente extérieurement comme intérieurement une harmonie

colorée d'un si heureux effet, est entièrement revêtu de plaques de

marbre d'un ton très-fin, de mosaïques et de dorures; de la pierre on ne

voit pas trace. Les artistes du moyen âge ont admis la peinture à

l'extérieur et à l'intérieur de leurs édifices; mais la peinture n'a pas

la rigidité du marbre; on ne subit pas sa tonalité, on la cherche et on

la trouve. Ils avaient, pour les intérieurs des grands vaisseaux, la

peinture. La coloration des vitraux avait l'avantage de jeter sur les

parois opaques un voile, un glacis colorant d'une extrême délicatesse,

quand, bien entendu, les verrières étaient elles-mêmes d'une tonalité

harmonieuse. Si les ressources dont ils disposaient ne leur permettaient

pas d'adopter un ensemble de vitraux colorés, ou s'ils voulaient faire

pénétrer d'une manière plus pure la lumière du jour dans les intérieurs,

ils avaient adopté cette belle décoration des grisailles qui est encore

une harmonie colorante obtenue à l'aide d'une longue expérience des

effets de la lumière sur des surfaces translucides. Beaucoup de nos

églises conservent des verrières en grisailles fermant soit la totalité

de leurs baies, soit une partie seulement. Dans ce dernier cas, les

grisailles sont réservées pour les fenêtres latérales qu'on ne peut

apercevoir qu'obliquement, et alors les verrières colorées ferment les

baies du fond, les ouvertures absidales que l'on aperçoit de loin, en

face. Ces grisailles latérales sont toutefois assez opaques pour que les

rayons solaires qui les traversent ne puissent éclairer en revers les

vitraux colorés. Ces rayons solaires cependant jettent, à certaines

heures de la journée, une lueur nacrée sur les vitraux colorés, ce qui

leur donne une transparence et des finesses de tons indescriptibles. Les

vitraux latéraux du choeur de la cathédrale d'Auxerre, mi-partie

grisailles, mi-partie colorés, répandent ainsi sur la fenêtre absidale,

entièrement colorée, un glacis d'une suavité dont on ne peut se faire

une idée. La lueur d'un blanc opalin qui passe à travers ces baies

latérales, et qui forme comme un voile d'une extrême transparence sous

les hautes voûtes, est traversée par les tons brillants des fenêtres du

fond qui produisent les chatoiements des pierres précieuses. Alors les

formes semblent vaciller comme les objets aperçus à travers une nappe

d'eau limpide. Les distances ne sont plus appréciables, elles prennent

des profondeurs où l'oeil se perd. À chaque heure du jour ces effets se

modifient, toujours avec des harmonies nouvelles dont on ne peut se

lasser d'étudier les causes, quand toutefois on tient à étudier les

causes des effets perçus par les sens: or, plus cette étude est

approfondie, plus on demeure émerveillé de l'expérience acquise par ces

artistes, dont les théories sur les effets des couleurs (admettant

qu'ils en eussent) sont pour nous inconnues, et que les plus

bienveillants d'entre nous traitent en enfants naïfs. N'admettant pas

que la naïveté toute seule puisse arriver à des résultats aussi complets

dans les choses d'art; étant bien convaincu, au contraire, qu'il faut

aux artistes une connaissance très-supérieure des causes et des effets

pour produire des oeuvres toujours réussies, et cela dans de vastes

monuments, nous allons essayer de donner un aperçu du système adopté par

les verriers du moyen âge dans la composition et la fabrication des

grisailles.

Les plus anciennes grisailles connues ne remontent pas au delà du XIIIe

siècle, et ces premières grisailles ne sont mêlées d'aucune partie

colorée.

Il existait certainement au XIIe siècle des vitraux simplement composés

d'ornements qui étaient fort clairs d'aspect, et dans lesquels par

conséquent la grisaille remplissait un rôle important. Mais de ces

sortes de vitraux nous ne connaissons qu'un seul exemple, et cet exemple

a-t-il été tellement défiguré par des restaurations grossières, que nous

ne pourrions le considérer comme complet. Il s'agit de la célèbre

verrière de l'église abbatiale de Saint-Denis, dans laquelle on voit des

griffons au milieu de médaillons carrés. Si l'on s'en rapporte au dessin

que Percier fit de cette verrière à Saint-Denis avant qu'elle eût été

transportée au Musée des monuments français, ces griffons formaient le

milieu de la verrière, qui possédait trois larges bordures d'ornements

dans lesquelles le blanc tenait une grande surface. Mais ce dessin

ferait supposer que les griffons du XIIe siècle et leurs médaillons

avaient été encadrés beaucoup plus tard, peut-être au XVIe siècle[376].

On peut conclure néanmoins, de l'existence de ces fragments, qu'au XIIe

siècle on fabriquait des vitraux d'ornements avec coloration.

Les grisailles pures, dont nous n'avons d'exemples qu'au commencement du

XIIIe siècle, devaient cependant exister avant cette époque, car le

dessin de celles que nous possédons accuse la trace de traditions

antérieures au XIIIe siècle. Dans les magasins de Saint-Denis, à

Châlons-sur-Marne, à Saint-Rémi de Reims, on retrouve encore des

fragments de verres blancs peints qui proviennent très-probablement de

grisailles du XIIe siècle. Ces anciens débris sont puissamment modelés,

avec demi-teintes, suivant la méthode adoptée pour les ornements de

couleur. Le dessin en est plein, large, fortement redessiné avec fonds

relativement réduits et remplis d'un treillis en noir ou enlevé au style

sur noir. Les verres employés alors sont épais, légèrement verdâtres ou

enfumés, souvent remplis de bouillons, ce qui leur donne une qualité

chatoyante très-précieuse. Habituellement ces verres blancs sont peu

fusibles et ont été moins altérés par les agents atmosphériques que les

verres colorés, lesquels sont profondément piqués, surtout à

l'orientation du midi[377].

Voici (fig. 39) une grisaille qui provient de l'église abbatiale de

Saint-Jean au Bois près Compiègne. Elle est complétement dépourvue de

verres colorés et date de 1230 environ, bien qu'elle conserve encore,

surtout dans sa bordure, le caractère de dessin du XIIe siècle. C'est

surtout dans ces compositions de grisailles que l'on peut reconnaître

combien les artistes verriers savaient profiter de la mise en plomb pour

appuyer le dessin. Les plombs forment les compartiments principaux,

combinés de manière à éviter les angles aigus trop fragiles. À ce point

de vue, le beau panneau que nous retraçons ici (fig. 40), provenant de

la chapelle de la Vierge de la cathédrale d'Auxerre, est un

chef-d'oeuvre de composition. Cette grisaille est de même dépourvue de

verres colorés; elle occupe une large fenêtre, et chaque carré porte

d'angle en angle 0m,55. Une bordure blanche à filets unis l'encadre. Son

aspect est blanc nacré, d'un ton extrêmement fin et doux. Dans ces deux

exemples, les fonds sont couverts par un treillis noir assez ferme, fait

au pinceau; quelques demi-teintes sont posées sur les ombres des

feuilles en hachurés larges. Le dessin est une grisaille opaque noir

brun, un peu transparente sur les bords. La cathédrale de Soissons

possède dans la nef de belles grisailles du XIIIe siècle sans couleur,

d'un grand effet décoratif; les traits du dessin sont larges, fournis;

quelques verres présentent des variétés de blanc pour mieux accuser la

charpente principale de la composition. C'était là une ressource dont

les verriers du XIIIe siècle ne se privaient pas. Mais ce n'était pas

uniformément qu'ils plaçaient ces verres blancs de qualités différentes.

Parfois, par exemple, la charpente de la composition se détache sur le

fond verdâtre par un ton légèrement enfumé, puis à côté le contraire a

lieu; de telle sorte que l'artiste obtenait ainsi les effets chatoyants

des damas de soie dans lesquels suivant que la lumière frappe les

surfaces, le dessin se détache en ton obscur sur un fond clair ou en

clair sur un fond obscur.

La fin du XIIIe siècle employa encore les grisailles sans couleur. La

cathédrale de Troyes nous fournit de beaux exemples de ces vitraux

incolores. Nous en donnons ici deux panneaux (fig. 41 et 42), dont

l'exécution est d'une extrême délicatesse et la composition charmante.

Ces grisailles paraissent dater des dernières années du XIIIe siècle.

Mais déjà des bordures colorées les accompagnent, en laissant toujours

entre elles et le tableau de la baie un filet blanc. Nous avons vu qu'à

cette époque, les verriers employaient souvent les grisailles avec les

figures colorées sur fond de couleur; mais, avant le XVIe siècle, nous

ne connaissons en France aucun exemple de figures peintes en grisaille

sur verres blancs. Les artistes du XIVe siècle avaient cependant employé

la peinture opaque en camaïeu pour les figures, dans certains cas; il

paraît donc surprenant qu'ils n'aient pas eu l'idée de le faire pour la

peinture translucide, ou que, s'ils l'ont fait, il ne nous en reste pas

des fragments. En observant attentivement les effets de la peinture

translucide en grisaille, on se rend cependant compte des raisons qui

ont dû empêcher ces artistes d'appliquer ce procédé aux figures. Si

clairement composée que soit une verrière d'ornements en grisaille, si

vigoureux que soit le dessin, si bien accusés que soient les fonds, il

résulte toujours de ces compositions un effet miroitant à l'oeil, qui

rappelle l'aspect d'une étoffe damassée, c'est-à-dire un ensemble

vibrant dont il est difficile, à moins d'une attention fatigante, de

démêler la trame. La condition essentielle de toute grisaille incolore,

c'est qu'il ne reste sur aucun point une surface de verre qui ne soit

recouverte par le travail du pinceau. Il faut une répartition égale,

régulière, de ce travail, pour qu'en apparence l'oeil ne croie pas voir

un trou, un vide dans la surface translucide. Or, en peignant des

figures, il fallait nécessairement laisser des surfaces claires inégales

et plus ou moins larges, en raison du modelé de la forme. Il en

résultait une suite de taches lumineuses et obscures réparties sans

ordre, qui produisaient un très-fâcheux effet, et n'invitaient pas à

reposer les yeux sur ces surfaces. À distance, les blancs prenaient une

importance démesurée, et les ombres, réduites, faisaient taches. On peut

se rendre compte de l'aspect désagréable de ces sujets en grisailles

translucides si l'on examine certains vitraux de la renaissance où l'on

a cherché à rendre des cartons très-lisiblement colorés. L'oeil a

grand'peine à démêler les figures, à suivre leurs contours et le modelé

à travers ces éclairs entremêlés de points obscurs.

Il n'en est pas du vitrail en grisaille comme du vitrail coloré; on peut

sans fatigue porter les yeux sur ce dernier, si sa coloration est

harmonieuse, tandis que la grisaille n'est faite que pour donner une

tapisserie translucide qui ne préoccupe pas. Le regard ne saurait

longtemps se reposer sur cette surface chatoyante, qui semble vibrer, et

qui cause des éblouissements si l'on persiste à démêler le dessin qui la

compose. Tous ceux qui ont essayé de dessiner des grisailles en place

ont pu éprouver cet effet, tandis qu'on peut copier sans fatigue une

verrière colorée. Il était donc sensé de ne point peindre des sujets en

grisaille.

On peut admettre que le phénomène de vibration causé par les verrières

incolores, et aussi la nécessité de ne pas avoir, à côté des surfaces

colorées, des surfaces absolument incolores, engagèrent les peintres

verriers à entremêler des filets de couleur dans les grisailles. Cet

appoint les rendait plus faciles à comprendre, les dessinait plus

nettement, et leur ôtait cet aspect chatoyant qui devenait insupportable

si les fenêtres occupaient une grande surface. C'est en effet au moment

où les baies vitrées occupent tous les espaces laissés entre les piles

et les formerets des voûtes que l'on renonce aux grisailles incolores.

Les derniers panneaux que nous venons de donner, et qui appartiennent à

la cathédrale de Troyes, occupent des fenêtres étroites, sans meneaux;

mais quand il s'agit de garnir de larges baies à meneaux, comme celles

qui s'ouvrent sur nos vaisseaux à dater du milieu du XIIIe siècle, les

peintres verriers renoncent à la grisaille incolore; ils la zèbrent de

filets rouges ou bleus, ils y sèment des rosaces et l'entourent de

bordures colorées. Parmi ces grisailles on peut considérer comme étant

des plus anciennes celles qui garnissent les fenêtres à meneaux de la

chapelle absidale de l'église abbatiale de Saint-Germer. La construction

de cette chapelle suit de peu celle de la sainte Chapelle du Palais à

Paris, c'est-à-dire qu'elle remonte au commencement de la seconde moitié

du XIIIe siècle. Bâtie d'un jet, ses vitraux en grisaille datent de

l'époque de sa construction, et déjà ils montrent des bordures, quelques

filets et des semis de rosaces colorés. Dans l'exemple (fig. 43), la

bordure est composée de feuilles jaune safran sur fond bleu avec filet

intérieur rouge. Les quatre lobes R sont également rouges. Dans

l'exemple (fig. 44), la bordure se compose de fleurs de lis jaunes sur

fond rouge sans filet intérieur coloré, et les rosaces sont formées d'un

carré vert entouré de quatre demi-cercles rouges[378]. On remarquera que

déjà dans ces grisailles les filets blancs ne sont plus cernés par un

plomb que d'un seul côté, l'autre côté étant peint. C'était une

simplification sur le procédé du commencement du XIIIe siècle, mais

l'effet général perd l'ampleur et la fermeté de ces premières

grisailles. Les fonds sont toujours un treillis très-fin fait au

pinceau. Cependant, à la fin du XIIIe siècle, les filets de couleur

deviennent plus nombreux, les rosaces plus importantes; les treillis des

fonds sont remplacés par un ton uni assez inégal, sorte de glacis qui a

l'inconvénient de colorer ces fonds en bistre, ce qui ôte de la finesse

aux grisailles. Parmi les plus belles grisailles de cette époque, ou du

commencement du XIVe siècle, il faut citer celles de la cathédrale de

Narbonne. Voici (fig. 45 et 46) deux de ces panneaux variés. Dans le

premier, la bordure est composée de carrés jaunes peints, J, entre

lesquels sont placés un verre bleu et un verre rouge, B, R. Pour le

corps de la grisaille, les filets rectilignes sont bleus, les filets

courbes, rouges, les rosaces ont le coeur jaune, le trilobe circulaire

rouge et le trilobe angulaire vert, ou le contraire. Sur les verres

blancs, l'ornement peint laisse entre lui et les filets de couleur une

marge dépourvue de grisaille, qui fait ressortir très-habilement les

tons rouge et bleu des entrelacs. Le tracé de cette verrière est à

mentionner. La largeur du panneau AX entre les bordures a été divisée en

six parties. De chacun des points diviseurs ont été tirées des lignes à

45°; les centres des courbes, les filets courbes aussi bien que les

filets rectilignes, se trouvent sur ce quadrillé diagonal. Ainsi les

centres des courbes _ab_ se trouvent aux points _c_; etc. Il va sans

dire qu'un filet blanc cerne extérieurement la bordure.

Dans le second exemple (fig. 46), les couleurs occupent une grande

partie de la surface. La bordure se compose de fleurs de lis jaunes sur

fond bleu; puis est posé un filet interne rouge. Les armoiries sont

d'argent à la croix de gueules; ou mi-parties au premier coupé d'argent

à la croix pattée de gueules et d'or chargé d'une tour de sable; au

second d'or à trois fasces de gueules. D'autres écus décorent ce

vitrail: le premier se découpe sur un fond jaune perlé entouré de deux

carrés croisés vert et pourpre violet; le second est posé sur un fond

bleu avec carrés de même que dessus, mais les tons alternés. L'effet de

cette grisaille est très-beau; si toutefois on peut donner le nom de

grisaille à une verrière où les couleurs occupent plus de la moitié de

la surface.

La cathédrale de Saint-Nazaire de Carcassonne conserve aussi de

très-remarquables grisailles du commencement du XIVe siècle, où la

couleur remplit un rôle très-important. Dans les deux roses nord et sud

notamment, ces grisailles sont de véritables mosaïques colorées.

Vers le milieu du XIVe siècle, alors qu'on était arrivé à appliquer le

jaune au moyen de sels d'argent, on rehaussa parfois les grisailles

blanches avec des touches jaunes. On voit de jolies grisailles de ce

genre dans la chapelle de Vendôme de la cathédrale de Chartres. Les

magasins de Saint-Denis en possèdent également un très-joli panneau, qui

a été reproduit par M. A. Gérente. Il faut dire que ce genre de

grisaille convient mieux à des baies d'appartements qu'aux fenestrages

des grands vaisseaux. Ces moyens décoratifs sont trop maigres pour

produire de l'effet de loin sur de grandes surfaces translucides.

Au XVe siècle, le mode des grisailles tapisseries se perd, et est

remplacé par des tracés d'architecture blanche et jaune, avec quelques

figures colorées d'un effet médiocre.

Le XVIe siècle fit beaucoup de grisailles, ou plutôt des camaïeux avec

sujets et arabesques. Nous ne croyons pas nécessaire de revenir sur ce

que nous avons dit de ce procédé de peinture sur verre.

On sait que les cisterciens n'admettaient pas dans leurs églises les

peintures et la sculpture des figures. Privés de ces moyens décoratifs,

ces religieux fermèrent les baies de leurs églises au moyen de verres

blancs disposés de manière à former de riches dessins par la mise en

plomb. Dès l'année 1842 nous avions pris note de vitraux de ce genre

datant des premières années du XIIIe siècle, dans l'église abbatiale de

Pontigny, qui dépendait de l'ordre de Cîteaux. Plus tard, en 1850, M.

l'abbé Texier signala des vitraux de ce genre dans les églises de

Bonlieu (Creuse) et d'Obasine (Corrèze)[379], toutes deux cisterciennes.

Ces vitraux incolores et non peints datent du XIIe siècle. Les dessins

des vitraux de l'église de Bonlieu sont peut-être de quelques années

antérieurs à ceux de l'église d'Obasine, mais d'ailleurs le système

adopté est le même dans l'un et l'autre monument. Ces dessins sont bien

composés, larges, d'un beau caractère. On peut en juger par l'exemple

que, nous donnons ici (fig. 47), tiré de l'église de Bonlieu. Sur

quelques points, ainsi que le remarque M. l'abbé Texier, le plomb ne

sertit pas le verre, mais est apposé dessus sur un seul côté[380]. Il

n'était là que pour compléter le dessin et faire éviter des coupes trop

difficiles. C'est d'ailleurs un expédient très-rarement employé.

M. Amé a relevé une partie des vitraux blancs de l'église cistercienne

de Pontigny. Quelques-uns de ces vitraux se rapprochent beaucoup, comme

dessin, de ceux d'Obasine, mais d'autres en diffèrent essentiellement et

présentent des combinaisons en partie rectilignes. Voici (fig. 48) un de

ces panneaux dont la disposition rappelle celle des belles grisailles du

commencement du XIIIe siècle[381]. Une fois sur la voie, M. E. Amé

découvrit des vitraux de ce genre dans un certain nombre d'édifices du

département de l'Yonne, particulièrement dans les églises de Mégennes,

de Châblis, dans la chapelle de l'ancien hôpital de Sens. Nous en avions

dessiné également en 1842 dans la petite église de Montréal, qui datent

d'une époque beaucoup plus récente, XVe ou XVIe siècle.

Ce système de vitrage n'était donc pas seulement employé par les

cisterciens, puisque ces derniers édifices ne dépendaient pas de cet

ordre. Il dut être adopté toutefois lorsque les ressources manquaient

pour faire exécuter des vitraux colorés ou en grisailles peintes. Depuis

que notre attention a été portée sur ce genre de vitrerie, nous en avons

découvert beaucoup de fragments dans des églises des XIIIe, XIVe, XVe et

XVIe siècles; fragments qui présentent des combinaisons à l'infini. On

en voyait encore des panneaux entiers et variés, en 1843, dans l'église

abbatiale de Beaulieu, près de Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne), qui date

de la fin du XIIIe siècle, et qui alors dépendait d'un fermage. Voici

(fig. 49) un de ces panneaux d'une disposition originale. Les verres de

ces vitraux ne sont pas d'une transparence blanche égale, mais inégaux

comme épaisseur, et plus ou moins verdâtres ou jaunâtres, ce qui

contribue à l'effet de ce genre de vitrerie. La mise en plomb de ce

dernier exemple est très-soignée. Dans la partie supérieure de notre

figure est indiqué le mode de tracé, le moyen de trouver les centres des

quarts de cercle qui constituent le compartiment.

Il n'y a pas à douter que la vitrerie des fenêtres d'habitations ne fût

ainsi composée dans le plus grand nombre de cas, puisque les vignettes

des manuscrits nous montrent toujours des verres blancs mis en plomb

suivant des compartiments variés, dans les intérieurs d'appartements.

Souvent un écusson armoyé brochait sur le milieu de ces panneaux blancs,

dans les vitrages des châteaux et palais, ou une devise, ou un emblème,

et donnaient quelques points de couleur qui égayaient la surface blanche

des grandes fenêtres, sans rien enlever à la lumière nécessaire dans

toute pièce servant à l'habitation.

La peinture sur verre exigerait, certes, de plus longs développements,

si l'on voulait en faire une histoire complète et indiquer les

différents procédés employés par les diverses écoles françaises, pendant

l'espace de trois ou quatre siècles. Il y a dans l'étude de cet art ou

de cette industrie, si l'on veut, reprise depuis peu par quelques

artistes distingués, un champ d'observation très-étendu à parcourir.

Nous ne pouvons qu'indiquer les points saillants de cette étude pour

rester dans les limites du Dictionnaire. Peut-être même trouvera-t-on

que nous nous sommes étendu trop longuement sur une des parties de la

décoration architectonique; mais il nous paraît qu'il y a, dans cet art

de la décoration translucide, des ressources qu'on pourrait utiliser

d'une manière plus large qu'on ne le fait de nos jours. Dans un climat

comme le nôtre, où la lumière du soleil est souvent voilée, où les

intérieurs des édifices et des habitations ne sont éclairés que par un

jour blafard, il était naturel que l'on cherchât à colorer cette lumière

pâle. C'était là un sentiment de coloriste. Nous avons laissé étouffer

ce sentiment sous un classicisme étroit dans ses vues, prétentieux dans

ses expressions, qui ne demande pas que l'on comprenne, mais qu'on

admire de confiance ce qu'il admet comme licite dans l'art. Il faudrait,

certes, une longue expérience et des études sérieuses pour retrouver les

traces négligées de cette industrie du peintre verrier.

Quelques hommes dévoués ont fait des efforts et des sacrifices

considérables, de nos jours, pour retrouver ces traces. Ils ont même

ainsi ouvert, pour notre pays, une source de production assez riche;

mais, mal secondés par les fabricants de verre, qui ne se préoccupent

pas des conditions nécessaires à la coloration translucide; obligés de

lutter contre une concurrence de produits à bon marché qui déprécient ce

bel art aux yeux des gens de goût; repoussés systématiquement des grands

travaux publics par de puissantes coteries, c'est à grand'peine s'ils

peuvent maintenir leurs ateliers ouverts. Qu'ils ne se découragent pas

cependant; leur industrie doit, dans un temps où l'architecture tend de

plus en plus à élever de vastes édifices largement éclairés, trouver une

belle place; mais qu'ils emploient les loisirs que leur fait une

opposition systématique à connaître les véritables ressources de cet art

décoratif par excellence. Le jour de la réaction contre l'insignifiance

académique arrivé, ils seront prêts.

[Illustration: Fig. 0.]

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Illustration: Fig. 14.]

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration: Fig. 16.]

[Illustration: Fig. 17.]

[Illustration: Fig. 18.]

[Illustration: Fig. 19.]

[Illustration: Fig. 19. bis.]

[Illustration: Fig. 20.]

[Illustration: Fig. 21.]

[Illustration: Fig. 22.]

[Illustration: Fig. 22. bis.]

[Illustration: Fig. 22. ter. A.]

[Illustration: Fig. 22. ter. B.]

[Illustration: Fig. 23.]

[Illustration: Fig. 24.]

[Illustration: Fig. 25.]

[Illustration: Fig. 26.]

[Illustration: Fig. 27.]

[Illustration: Fig. 28.]

[Illustration: Fig. 29.]

[Illustration: Fig. 30.]

[Illustration: Fig. 31.]

[Illustration: Fig. 32.]

[Illustration: Fig. 33.]

[Illustration: Fig. 34.]

[Illustration: Fig. 35.]

[Illustration: Fig. 36.]

[Illustration: Fig. 37.]

[Illustration: Fig. 38.]

[Illustration: Fig. 39.]

[Illustration: Fig. 40.]

[Illustration: Fig. 41.]

[Illustration: Fig. 42.]

[Illustration: Fig. 43.]

[Illustration: Fig. 44.]

[Illustration: Fig. 45.]

[Illustration: Fig. 46.]

[Illustration: Fig. 47.]

[Illustration: Fig. 48.]

[Illustration: Fig. 49.]

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 9 - (T - U - V - Y - Z) · 第 32 / 41 段