n'est tombé dans une erreur aussi profonde. Les Grecs ont coloré le
marbre blanc, qu'ils employaient à cause de la finesse de sa contexture;
mais ils l'ont coloré en totalité, et n'ont jamais tenté de placer des
marbres de couleur à côté de marbre blanc, et surtout à côté d'une
pierre calcaire. Les Romains, qui n'avaient pas d'ailleurs un sentiment
bien élevé de l'harmonie, n'ont jamais employé les marbres de couleur
simultanément avec la pierre laissée dans son état normal. Saint-Marc de
Venise, qui présente extérieurement comme intérieurement une harmonie
colorée d'un si heureux effet, est entièrement revêtu de plaques de
marbre d'un ton très-fin, de mosaïques et de dorures; de la pierre on ne
voit pas trace. Les artistes du moyen âge ont admis la peinture à
l'extérieur et à l'intérieur de leurs édifices; mais la peinture n'a pas
la rigidité du marbre; on ne subit pas sa tonalité, on la cherche et on
la trouve. Ils avaient, pour les intérieurs des grands vaisseaux, la
peinture. La coloration des vitraux avait l'avantage de jeter sur les
parois opaques un voile, un glacis colorant d'une extrême délicatesse,
quand, bien entendu, les verrières étaient elles-mêmes d'une tonalité
harmonieuse. Si les ressources dont ils disposaient ne leur permettaient
pas d'adopter un ensemble de vitraux colorés, ou s'ils voulaient faire
pénétrer d'une manière plus pure la lumière du jour dans les intérieurs,
ils avaient adopté cette belle décoration des grisailles qui est encore
une harmonie colorante obtenue à l'aide d'une longue expérience des
effets de la lumière sur des surfaces translucides. Beaucoup de nos
églises conservent des verrières en grisailles fermant soit la totalité
de leurs baies, soit une partie seulement. Dans ce dernier cas, les
grisailles sont réservées pour les fenêtres latérales qu'on ne peut
apercevoir qu'obliquement, et alors les verrières colorées ferment les
baies du fond, les ouvertures absidales que l'on aperçoit de loin, en
face. Ces grisailles latérales sont toutefois assez opaques pour que les
rayons solaires qui les traversent ne puissent éclairer en revers les
vitraux colorés. Ces rayons solaires cependant jettent, à certaines
heures de la journée, une lueur nacrée sur les vitraux colorés, ce qui
leur donne une transparence et des finesses de tons indescriptibles. Les
vitraux latéraux du choeur de la cathédrale d'Auxerre, mi-partie
grisailles, mi-partie colorés, répandent ainsi sur la fenêtre absidale,
entièrement colorée, un glacis d'une suavité dont on ne peut se faire
une idée. La lueur d'un blanc opalin qui passe à travers ces baies
latérales, et qui forme comme un voile d'une extrême transparence sous
les hautes voûtes, est traversée par les tons brillants des fenêtres du
fond qui produisent les chatoiements des pierres précieuses. Alors les
formes semblent vaciller comme les objets aperçus à travers une nappe
d'eau limpide. Les distances ne sont plus appréciables, elles prennent
des profondeurs où l'oeil se perd. À chaque heure du jour ces effets se
modifient, toujours avec des harmonies nouvelles dont on ne peut se
lasser d'étudier les causes, quand toutefois on tient à étudier les
causes des effets perçus par les sens: or, plus cette étude est
approfondie, plus on demeure émerveillé de l'expérience acquise par ces
artistes, dont les théories sur les effets des couleurs (admettant
qu'ils en eussent) sont pour nous inconnues, et que les plus
bienveillants d'entre nous traitent en enfants naïfs. N'admettant pas
que la naïveté toute seule puisse arriver à des résultats aussi complets
dans les choses d'art; étant bien convaincu, au contraire, qu'il faut
aux artistes une connaissance très-supérieure des causes et des effets
pour produire des oeuvres toujours réussies, et cela dans de vastes
monuments, nous allons essayer de donner un aperçu du système adopté par
les verriers du moyen âge dans la composition et la fabrication des
grisailles.
Les plus anciennes grisailles connues ne remontent pas au delà du XIIIe
siècle, et ces premières grisailles ne sont mêlées d'aucune partie
colorée.
Il existait certainement au XIIe siècle des vitraux simplement composés
d'ornements qui étaient fort clairs d'aspect, et dans lesquels par
conséquent la grisaille remplissait un rôle important. Mais de ces
sortes de vitraux nous ne connaissons qu'un seul exemple, et cet exemple
a-t-il été tellement défiguré par des restaurations grossières, que nous
ne pourrions le considérer comme complet. Il s'agit de la célèbre
verrière de l'église abbatiale de Saint-Denis, dans laquelle on voit des
griffons au milieu de médaillons carrés. Si l'on s'en rapporte au dessin
que Percier fit de cette verrière à Saint-Denis avant qu'elle eût été
transportée au Musée des monuments français, ces griffons formaient le
milieu de la verrière, qui possédait trois larges bordures d'ornements
dans lesquelles le blanc tenait une grande surface. Mais ce dessin
ferait supposer que les griffons du XIIe siècle et leurs médaillons
avaient été encadrés beaucoup plus tard, peut-être au XVIe siècle[376].
On peut conclure néanmoins, de l'existence de ces fragments, qu'au XIIe
siècle on fabriquait des vitraux d'ornements avec coloration.
Les grisailles pures, dont nous n'avons d'exemples qu'au commencement du
XIIIe siècle, devaient cependant exister avant cette époque, car le
dessin de celles que nous possédons accuse la trace de traditions
antérieures au XIIIe siècle. Dans les magasins de Saint-Denis, à
Châlons-sur-Marne, à Saint-Rémi de Reims, on retrouve encore des
fragments de verres blancs peints qui proviennent très-probablement de
grisailles du XIIe siècle. Ces anciens débris sont puissamment modelés,
avec demi-teintes, suivant la méthode adoptée pour les ornements de
couleur. Le dessin en est plein, large, fortement redessiné avec fonds
relativement réduits et remplis d'un treillis en noir ou enlevé au style
sur noir. Les verres employés alors sont épais, légèrement verdâtres ou
enfumés, souvent remplis de bouillons, ce qui leur donne une qualité
chatoyante très-précieuse. Habituellement ces verres blancs sont peu
fusibles et ont été moins altérés par les agents atmosphériques que les
verres colorés, lesquels sont profondément piqués, surtout à
l'orientation du midi[377].
Voici (fig. 39) une grisaille qui provient de l'église abbatiale de
Saint-Jean au Bois près Compiègne. Elle est complétement dépourvue de
verres colorés et date de 1230 environ, bien qu'elle conserve encore,
surtout dans sa bordure, le caractère de dessin du XIIe siècle. C'est
surtout dans ces compositions de grisailles que l'on peut reconnaître
combien les artistes verriers savaient profiter de la mise en plomb pour
appuyer le dessin. Les plombs forment les compartiments principaux,
combinés de manière à éviter les angles aigus trop fragiles. À ce point
de vue, le beau panneau que nous retraçons ici (fig. 40), provenant de
la chapelle de la Vierge de la cathédrale d'Auxerre, est un
chef-d'oeuvre de composition. Cette grisaille est de même dépourvue de
verres colorés; elle occupe une large fenêtre, et chaque carré porte
d'angle en angle 0m,55. Une bordure blanche à filets unis l'encadre. Son
aspect est blanc nacré, d'un ton extrêmement fin et doux. Dans ces deux
exemples, les fonds sont couverts par un treillis noir assez ferme, fait
au pinceau; quelques demi-teintes sont posées sur les ombres des
feuilles en hachurés larges. Le dessin est une grisaille opaque noir
brun, un peu transparente sur les bords. La cathédrale de Soissons
possède dans la nef de belles grisailles du XIIIe siècle sans couleur,
d'un grand effet décoratif; les traits du dessin sont larges, fournis;
quelques verres présentent des variétés de blanc pour mieux accuser la
charpente principale de la composition. C'était là une ressource dont
les verriers du XIIIe siècle ne se privaient pas. Mais ce n'était pas
uniformément qu'ils plaçaient ces verres blancs de qualités différentes.
Parfois, par exemple, la charpente de la composition se détache sur le
fond verdâtre par un ton légèrement enfumé, puis à côté le contraire a
lieu; de telle sorte que l'artiste obtenait ainsi les effets chatoyants
des damas de soie dans lesquels suivant que la lumière frappe les
surfaces, le dessin se détache en ton obscur sur un fond clair ou en
clair sur un fond obscur.
La fin du XIIIe siècle employa encore les grisailles sans couleur. La
cathédrale de Troyes nous fournit de beaux exemples de ces vitraux
incolores. Nous en donnons ici deux panneaux (fig. 41 et 42), dont
l'exécution est d'une extrême délicatesse et la composition charmante.
Ces grisailles paraissent dater des dernières années du XIIIe siècle.
Mais déjà des bordures colorées les accompagnent, en laissant toujours
entre elles et le tableau de la baie un filet blanc. Nous avons vu qu'à
cette époque, les verriers employaient souvent les grisailles avec les
figures colorées sur fond de couleur; mais, avant le XVIe siècle, nous
ne connaissons en France aucun exemple de figures peintes en grisaille
sur verres blancs. Les artistes du XIVe siècle avaient cependant employé
la peinture opaque en camaïeu pour les figures, dans certains cas; il
paraît donc surprenant qu'ils n'aient pas eu l'idée de le faire pour la
peinture translucide, ou que, s'ils l'ont fait, il ne nous en reste pas
des fragments. En observant attentivement les effets de la peinture
translucide en grisaille, on se rend cependant compte des raisons qui
ont dû empêcher ces artistes d'appliquer ce procédé aux figures. Si
clairement composée que soit une verrière d'ornements en grisaille, si
vigoureux que soit le dessin, si bien accusés que soient les fonds, il
résulte toujours de ces compositions un effet miroitant à l'oeil, qui
rappelle l'aspect d'une étoffe damassée, c'est-à-dire un ensemble
vibrant dont il est difficile, à moins d'une attention fatigante, de
démêler la trame. La condition essentielle de toute grisaille incolore,
c'est qu'il ne reste sur aucun point une surface de verre qui ne soit
recouverte par le travail du pinceau. Il faut une répartition égale,
régulière, de ce travail, pour qu'en apparence l'oeil ne croie pas voir
un trou, un vide dans la surface translucide. Or, en peignant des
figures, il fallait nécessairement laisser des surfaces claires inégales
et plus ou moins larges, en raison du modelé de la forme. Il en
résultait une suite de taches lumineuses et obscures réparties sans
ordre, qui produisaient un très-fâcheux effet, et n'invitaient pas à
reposer les yeux sur ces surfaces. À distance, les blancs prenaient une
importance démesurée, et les ombres, réduites, faisaient taches. On peut
se rendre compte de l'aspect désagréable de ces sujets en grisailles
translucides si l'on examine certains vitraux de la renaissance où l'on
a cherché à rendre des cartons très-lisiblement colorés. L'oeil a
grand'peine à démêler les figures, à suivre leurs contours et le modelé
à travers ces éclairs entremêlés de points obscurs.
Il n'en est pas du vitrail en grisaille comme du vitrail coloré; on peut
sans fatigue porter les yeux sur ce dernier, si sa coloration est
harmonieuse, tandis que la grisaille n'est faite que pour donner une
tapisserie translucide qui ne préoccupe pas. Le regard ne saurait
longtemps se reposer sur cette surface chatoyante, qui semble vibrer, et
qui cause des éblouissements si l'on persiste à démêler le dessin qui la
compose. Tous ceux qui ont essayé de dessiner des grisailles en place
ont pu éprouver cet effet, tandis qu'on peut copier sans fatigue une
verrière colorée. Il était donc sensé de ne point peindre des sujets en
grisaille.
On peut admettre que le phénomène de vibration causé par les verrières
incolores, et aussi la nécessité de ne pas avoir, à côté des surfaces
colorées, des surfaces absolument incolores, engagèrent les peintres
verriers à entremêler des filets de couleur dans les grisailles. Cet
appoint les rendait plus faciles à comprendre, les dessinait plus
nettement, et leur ôtait cet aspect chatoyant qui devenait insupportable
si les fenêtres occupaient une grande surface. C'est en effet au moment
où les baies vitrées occupent tous les espaces laissés entre les piles
et les formerets des voûtes que l'on renonce aux grisailles incolores.
Les derniers panneaux que nous venons de donner, et qui appartiennent à
la cathédrale de Troyes, occupent des fenêtres étroites, sans meneaux;
mais quand il s'agit de garnir de larges baies à meneaux, comme celles
qui s'ouvrent sur nos vaisseaux à dater du milieu du XIIIe siècle, les
peintres verriers renoncent à la grisaille incolore; ils la zèbrent de
filets rouges ou bleus, ils y sèment des rosaces et l'entourent de
bordures colorées. Parmi ces grisailles on peut considérer comme étant
des plus anciennes celles qui garnissent les fenêtres à meneaux de la
chapelle absidale de l'église abbatiale de Saint-Germer. La construction
de cette chapelle suit de peu celle de la sainte Chapelle du Palais à
Paris, c'est-à-dire qu'elle remonte au commencement de la seconde moitié
du XIIIe siècle. Bâtie d'un jet, ses vitraux en grisaille datent de
l'époque de sa construction, et déjà ils montrent des bordures, quelques
filets et des semis de rosaces colorés. Dans l'exemple (fig. 43), la
bordure est composée de feuilles jaune safran sur fond bleu avec filet
intérieur rouge. Les quatre lobes R sont également rouges. Dans
l'exemple (fig. 44), la bordure se compose de fleurs de lis jaunes sur
fond rouge sans filet intérieur coloré, et les rosaces sont formées d'un
carré vert entouré de quatre demi-cercles rouges[378]. On remarquera que
déjà dans ces grisailles les filets blancs ne sont plus cernés par un
plomb que d'un seul côté, l'autre côté étant peint. C'était une
simplification sur le procédé du commencement du XIIIe siècle, mais
l'effet général perd l'ampleur et la fermeté de ces premières
grisailles. Les fonds sont toujours un treillis très-fin fait au
pinceau. Cependant, à la fin du XIIIe siècle, les filets de couleur
deviennent plus nombreux, les rosaces plus importantes; les treillis des
fonds sont remplacés par un ton uni assez inégal, sorte de glacis qui a
l'inconvénient de colorer ces fonds en bistre, ce qui ôte de la finesse
aux grisailles. Parmi les plus belles grisailles de cette époque, ou du
commencement du XIVe siècle, il faut citer celles de la cathédrale de
Narbonne. Voici (fig. 45 et 46) deux de ces panneaux variés. Dans le
premier, la bordure est composée de carrés jaunes peints, J, entre
lesquels sont placés un verre bleu et un verre rouge, B, R. Pour le
corps de la grisaille, les filets rectilignes sont bleus, les filets
courbes, rouges, les rosaces ont le coeur jaune, le trilobe circulaire
rouge et le trilobe angulaire vert, ou le contraire. Sur les verres
blancs, l'ornement peint laisse entre lui et les filets de couleur une
marge dépourvue de grisaille, qui fait ressortir très-habilement les
tons rouge et bleu des entrelacs. Le tracé de cette verrière est à
mentionner. La largeur du panneau AX entre les bordures a été divisée en
six parties. De chacun des points diviseurs ont été tirées des lignes à
45°; les centres des courbes, les filets courbes aussi bien que les
filets rectilignes, se trouvent sur ce quadrillé diagonal. Ainsi les
centres des courbes _ab_ se trouvent aux points _c_; etc. Il va sans
dire qu'un filet blanc cerne extérieurement la bordure.
Dans le second exemple (fig. 46), les couleurs occupent une grande
partie de la surface. La bordure se compose de fleurs de lis jaunes sur
fond bleu; puis est posé un filet interne rouge. Les armoiries sont
d'argent à la croix de gueules; ou mi-parties au premier coupé d'argent
à la croix pattée de gueules et d'or chargé d'une tour de sable; au
second d'or à trois fasces de gueules. D'autres écus décorent ce
vitrail: le premier se découpe sur un fond jaune perlé entouré de deux
carrés croisés vert et pourpre violet; le second est posé sur un fond
bleu avec carrés de même que dessus, mais les tons alternés. L'effet de
cette grisaille est très-beau; si toutefois on peut donner le nom de
grisaille à une verrière où les couleurs occupent plus de la moitié de
la surface.
La cathédrale de Saint-Nazaire de Carcassonne conserve aussi de
très-remarquables grisailles du commencement du XIVe siècle, où la
couleur remplit un rôle très-important. Dans les deux roses nord et sud
notamment, ces grisailles sont de véritables mosaïques colorées.
Vers le milieu du XIVe siècle, alors qu'on était arrivé à appliquer le
jaune au moyen de sels d'argent, on rehaussa parfois les grisailles
blanches avec des touches jaunes. On voit de jolies grisailles de ce
genre dans la chapelle de Vendôme de la cathédrale de Chartres. Les
magasins de Saint-Denis en possèdent également un très-joli panneau, qui
a été reproduit par M. A. Gérente. Il faut dire que ce genre de
grisaille convient mieux à des baies d'appartements qu'aux fenestrages
des grands vaisseaux. Ces moyens décoratifs sont trop maigres pour
produire de l'effet de loin sur de grandes surfaces translucides.
Au XVe siècle, le mode des grisailles tapisseries se perd, et est
remplacé par des tracés d'architecture blanche et jaune, avec quelques
figures colorées d'un effet médiocre.
Le XVIe siècle fit beaucoup de grisailles, ou plutôt des camaïeux avec
sujets et arabesques. Nous ne croyons pas nécessaire de revenir sur ce
que nous avons dit de ce procédé de peinture sur verre.
On sait que les cisterciens n'admettaient pas dans leurs églises les
peintures et la sculpture des figures. Privés de ces moyens décoratifs,
ces religieux fermèrent les baies de leurs églises au moyen de verres
blancs disposés de manière à former de riches dessins par la mise en
plomb. Dès l'année 1842 nous avions pris note de vitraux de ce genre
datant des premières années du XIIIe siècle, dans l'église abbatiale de
Pontigny, qui dépendait de l'ordre de Cîteaux. Plus tard, en 1850, M.
l'abbé Texier signala des vitraux de ce genre dans les églises de
Bonlieu (Creuse) et d'Obasine (Corrèze)[379], toutes deux cisterciennes.
Ces vitraux incolores et non peints datent du XIIe siècle. Les dessins
des vitraux de l'église de Bonlieu sont peut-être de quelques années
antérieurs à ceux de l'église d'Obasine, mais d'ailleurs le système
adopté est le même dans l'un et l'autre monument. Ces dessins sont bien
composés, larges, d'un beau caractère. On peut en juger par l'exemple
que, nous donnons ici (fig. 47), tiré de l'église de Bonlieu. Sur
quelques points, ainsi que le remarque M. l'abbé Texier, le plomb ne
sertit pas le verre, mais est apposé dessus sur un seul côté[380]. Il
n'était là que pour compléter le dessin et faire éviter des coupes trop
difficiles. C'est d'ailleurs un expédient très-rarement employé.
M. Amé a relevé une partie des vitraux blancs de l'église cistercienne
de Pontigny. Quelques-uns de ces vitraux se rapprochent beaucoup, comme
dessin, de ceux d'Obasine, mais d'autres en diffèrent essentiellement et
présentent des combinaisons en partie rectilignes. Voici (fig. 48) un de
ces panneaux dont la disposition rappelle celle des belles grisailles du
commencement du XIIIe siècle[381]. Une fois sur la voie, M. E. Amé
découvrit des vitraux de ce genre dans un certain nombre d'édifices du
département de l'Yonne, particulièrement dans les églises de Mégennes,
de Châblis, dans la chapelle de l'ancien hôpital de Sens. Nous en avions
dessiné également en 1842 dans la petite église de Montréal, qui datent
d'une époque beaucoup plus récente, XVe ou XVIe siècle.
Ce système de vitrage n'était donc pas seulement employé par les
cisterciens, puisque ces derniers édifices ne dépendaient pas de cet
ordre. Il dut être adopté toutefois lorsque les ressources manquaient
pour faire exécuter des vitraux colorés ou en grisailles peintes. Depuis
que notre attention a été portée sur ce genre de vitrerie, nous en avons
découvert beaucoup de fragments dans des églises des XIIIe, XIVe, XVe et
XVIe siècles; fragments qui présentent des combinaisons à l'infini. On
en voyait encore des panneaux entiers et variés, en 1843, dans l'église
abbatiale de Beaulieu, près de Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne), qui date
de la fin du XIIIe siècle, et qui alors dépendait d'un fermage. Voici
(fig. 49) un de ces panneaux d'une disposition originale. Les verres de
ces vitraux ne sont pas d'une transparence blanche égale, mais inégaux
comme épaisseur, et plus ou moins verdâtres ou jaunâtres, ce qui
contribue à l'effet de ce genre de vitrerie. La mise en plomb de ce
dernier exemple est très-soignée. Dans la partie supérieure de notre
figure est indiqué le mode de tracé, le moyen de trouver les centres des
quarts de cercle qui constituent le compartiment.
Il n'y a pas à douter que la vitrerie des fenêtres d'habitations ne fût
ainsi composée dans le plus grand nombre de cas, puisque les vignettes
des manuscrits nous montrent toujours des verres blancs mis en plomb
suivant des compartiments variés, dans les intérieurs d'appartements.
Souvent un écusson armoyé brochait sur le milieu de ces panneaux blancs,
dans les vitrages des châteaux et palais, ou une devise, ou un emblème,
et donnaient quelques points de couleur qui égayaient la surface blanche
des grandes fenêtres, sans rien enlever à la lumière nécessaire dans
toute pièce servant à l'habitation.
La peinture sur verre exigerait, certes, de plus longs développements,
si l'on voulait en faire une histoire complète et indiquer les
différents procédés employés par les diverses écoles françaises, pendant
l'espace de trois ou quatre siècles. Il y a dans l'étude de cet art ou
de cette industrie, si l'on veut, reprise depuis peu par quelques
artistes distingués, un champ d'observation très-étendu à parcourir.
Nous ne pouvons qu'indiquer les points saillants de cette étude pour
rester dans les limites du Dictionnaire. Peut-être même trouvera-t-on
que nous nous sommes étendu trop longuement sur une des parties de la
décoration architectonique; mais il nous paraît qu'il y a, dans cet art
de la décoration translucide, des ressources qu'on pourrait utiliser
d'une manière plus large qu'on ne le fait de nos jours. Dans un climat
comme le nôtre, où la lumière du soleil est souvent voilée, où les
intérieurs des édifices et des habitations ne sont éclairés que par un
jour blafard, il était naturel que l'on cherchât à colorer cette lumière
pâle. C'était là un sentiment de coloriste. Nous avons laissé étouffer
ce sentiment sous un classicisme étroit dans ses vues, prétentieux dans
ses expressions, qui ne demande pas que l'on comprenne, mais qu'on
admire de confiance ce qu'il admet comme licite dans l'art. Il faudrait,
certes, une longue expérience et des études sérieuses pour retrouver les
traces négligées de cette industrie du peintre verrier.
Quelques hommes dévoués ont fait des efforts et des sacrifices
considérables, de nos jours, pour retrouver ces traces. Ils ont même
ainsi ouvert, pour notre pays, une source de production assez riche;
mais, mal secondés par les fabricants de verre, qui ne se préoccupent
pas des conditions nécessaires à la coloration translucide; obligés de
lutter contre une concurrence de produits à bon marché qui déprécient ce
bel art aux yeux des gens de goût; repoussés systématiquement des grands
travaux publics par de puissantes coteries, c'est à grand'peine s'ils
peuvent maintenir leurs ateliers ouverts. Qu'ils ne se découragent pas
cependant; leur industrie doit, dans un temps où l'architecture tend de
plus en plus à élever de vastes édifices largement éclairés, trouver une
belle place; mais qu'ils emploient les loisirs que leur fait une
opposition systématique à connaître les véritables ressources de cet art
décoratif par excellence. Le jour de la réaction contre l'insignifiance
académique arrivé, ils seront prêts.
[Illustration: Fig. 0.]
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 19. bis.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 22. bis.]
[Illustration: Fig. 22. ter. A.]
[Illustration: Fig. 22. ter. B.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41.]
[Illustration: Fig. 42.]
[Illustration: Fig. 43.]
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]
[Illustration: Fig. 47.]
[Illustration: Fig. 48.]
[Illustration: Fig. 49.]