Il n'est pas besoin d'avoir vu beaucoup de peintures gréco-byzantines,

soit dans des manuscrits, soit dans des monuments de l'Orient, pour

constater les rapports intimes qui existent entre les procédés employés

par les artistes grecs et ceux d'Occident au XIIe siècle. C'est le même

mode archaïque de tracé des plis, c'est le même faire. On peut donc

facilement constater la différence profonde qui sépare ces procédés de

peinture de ceux adoptés au commencement du XIIIe siècle pour les

vitraux. Le style du dessin subit de même une transformation complète;

la tendance vers l'idée dramatique, vers l'expression, vers l'élude de

la nature, apparaît dans l'art du verrier lorsque cet art est pratiqué

par les écoles laïques. Le geste perd son allure archaïque, les têtes ne

sont plus dessinées suivant un type de convention, les vêtements sont

ceux du temps et fidèlement rendus; l'exécution est plus libre, moins

sévère, moins fine et serrée, elle vise à l'effet. Elle dénote une

expérience approfondie des moyens pratiques pour obtenir le résultat le

plus complet à l'aide des moyens les plus simples. La préoccupation

dramatique est surtout marquée chez les artistes du commencement du

XIIIe siècle. La cathédrale de Bourges, si riche en très-beaux vitraux

de cette époque, est, à ce point de vue, une mine inépuisable. Plusieurs

de ces vitraux sont exécutés avec perfection, d'autres à la hâte,

évidemment, mais sur des cartons de maîtres habiles. Prenons un de ces

panneaux (fig. 17), qui représente les enfants de Jacob apportant les

vêtements ensanglantés de Joseph à leur père. On retrouve bien ici

quelques traces du _faire_ byzantin; les draperies accusent encore les

nus sur quelques points. Mais le naturalisme occidental, l'intention

dramatique, percent dans cette composition. La figure de Jacob notamment

n'a plus rien d'archaïque; elle est tout entière inspirée par un

sentiment vrai, l'observation de la nature prise sur le fait; plus de

réminiscences de l'antiquité. Si nous examinons les détails de ces

derniers vitraux, nous serons plus vivement convaincus encore des

changements que le XIIIe siècle apportait dans l'art du verrier comme

dans l'architecture même. La figure 18 est une tête de femme provenant

d'une verrière du milieu du XIIe siècle[359]. Dans cet exemple, on ne

peut méconnaître l'influence antique transmise par la tradition

byzantine. La ressemblance entre cette image et certaines peintures des

catacombes de Rome est frappante. Ce sont des arts frères. La figure 19

est le calque, grandeur d'exécution, de la tête du saint Paul du panneau

(fig. 14). Ces deux exemples montrent une exécution cherchée pour

obtenir un effet en raison de la distance du spectateur et du

rayonnement du verre pourpre clair bistré. Mais, quand les verriers du

XIIe siècle voulaient atteindre à une plus grande perfection, soit parce

que les vitraux étaient vus de près, soit parce que ces verriers

tenaient à employer toutes les ressources de leur art, ils sont arrivés

à des résultats qui, jusqu'à présent, n'ont pas été dépassés; car, sans

abandonner les principes de la peinture sur verres colorés et le style

large du dessin qui convient à ce genre de peinture, ils ont obtenu des

finesses de modelé qui rivalisent avec les oeuvres les plus délicates.

M. A. Gérente, dont les amateurs connaissent la collection choisie,

possède une tête provenant d'un vitrail du XIIe siècle, qui est un

véritable chef-d'oeuvre. Il a bien voulu nous la confier, et nous en

donnons ici (fig. 19 _bis_) un calque fait avec le soin le plus

scrupuleux. On constate parfaitement dans cette pièce le procédé de la

double cuisson. Le peintre a posé d'abord les demi-teintes les plus

fortes, comme un camaïeu léger, qui indiquait les masses du modelé; on a

passé la pièce au four; puis on est revenu avec de la peinture épaisse,

empâtée, pour former les traits principaux, les ombres noires des

cheveux, de la barbe, et des enlevures très-fines ont été faites au

style. Les plus délicates parmi ces enlevures ont à peine l'épaisseur

d'un cheveu. On en voit sur les sourcils, sur la barbe et même sur le

sommet de la tête. Il est certain que ces ombres épaisses, empâtées,

très-appréciables au toucher, ont été posées après une première cuisson;

car, sur quelques points, cet émail opaque s'est écaillé, et dessous on

aperçoit la première couche de demi-teinte qui adhère au verre. Les

demi-teintes les plus légères ont dû être posées de même après la

première cuisson; car, passées sur la première demi-teinte en quelques

points, elles n'ont pas délayé cette première demi-teinte. Du reste,

avec les moyens de peinture actuellement en usage, nous ne pouvons

obtenir de pareils résultats, ces demi-teintes lavées, fondues, dont le

grain n'est pas appréciable, même à la loupe; nos grisailles d'oxyde de

fer sont toujours un peu graveleuses, si bien broyées qu'elles soient.

La grisaille posée sur cette tête (19 _bis_) est transparente, chaude,

ton de bistre, et ne refroidit pas le ton local pourpre clair bistré du

verre, comme le ferait la grisaille du XIIIe siècle, ou celle

qu'emploient nos verriers. Il n'est pas besoin, pensons-nous, de faire

ressortir la grandeur de style de cette peinture, qui, à une distance de

10 mètres, conserve toute son énergie. On ne voit plus trace, dans cette

tête, des formes de convention de l'école byzantine. La bouche, les

yeux, sont dessinés par un maître avec une savante observation de la

nature, non plus avec les procédés ou recettes que nous avait transmis

l'école grecque dégénérée. Aussi regardons-nous cette oeuvre comme

appartenant à la fin du XIIe siècle, à l'époque où l'art tendait à

s'affranchir de l'hiératisme, sans abandonner complétement les moyens

d'exécution si parfaits employés pendant la première moitié de ce

siècle. Dans cette image, comme dans celle du saint Paul, l'artiste

cherche l'expression personnelle, il s'affranchit (surtout dans la

dernière, figure 19 _bis_) des types consacrés par les Byzantins.

Cependant, entre cette image et celle que nous donnons (fig. 20), qui

est calquée sur la tête du Jacob du panneau fig. 17, il y a toute une

révolution dans l'art. Ici l'expression atteint l'exagération. Ce dessin

est évidemment conçu de manière à produire l'effet cherché en raison de

la distance et de la lumière translucide[360]. Ce trait hardi, puissant,

étrangement vrai dans son exagération, n'a plus rien de l'art byzantin,

et rappellerait bien plutôt certaines peintures de vases grecs de la

haute antiquité. C'est là le moment de l'apogée de la peinture sur

verre, le point de contact entre les derniers vestiges des arts inspirés

par les Byzantins, et les tendances vers le naturalisme. Déjà (fig. 21)

cette tête calquée sur un vitrail de la sainte Chapelle, de Paris (1240

environ) indique l'abandon du vrai style décoratif, et celle-ci (fig.

22), provenant du vitrail de la légende de saint Thomas de la cathédrale

de Tours (1250 environ)[361], incline visiblement vers le dramatique. Il

est évident que pendant cette période comprise entre 1190 et 1250, les

artistes abandonnent les types admis, et bientôt les procédés décoratifs

inhérents à la peinture sur verre. Ils procèdent toujours par traits, la

sertissure en plomb accusant le dessin des contours, mais la touche

remplace le modelé large qui seul donne de la solidité à ces images

translucides. Parfois même, comme dans l'exemple fig. 22, lorsque les

vitraux étaient exécutés très-rapidement, la demi-teinte fait défaut.

Pour mieux faire saisir la différence d'exécution entre les vitraux du

milieu du XIIIe siècle et ceux du XIIe, nous donnons (fig. 22 _bis_, en

A) une tête copiée aux deux cinquièmes de la grandeur, sur un fragment

de 1180 environ, qui se trouve compris dans la rose septentrionale de la

cathédrale de Paris, et qui appartenait très-probablement aux verrières

de l'ancien transsept commencé sous l'épiscopat de Maurice de Sully.

Comme l'exemple figure 22, cette tête dépendait d'une verrière placée à

une grande hauteur, destinée par conséquent à être vue de loin et se

détachant en plein sur le ciel. On voit comme les procédés employés par

les peintres diffèrent dans ces deux exemples. De près, la tête A (fig.

22 _bis_) est d'une brutalité d'exécution qui dépasse tout ce qu'on

pourrait oser en ce genre. Cependant cette tête, vue à une distance de

10 mètres, se traduit par l'apparence B. Le verre employé est un pourpre

clair bistré. Ce ton, dont le rayonnement est faible, produit, avec les

ombres opaques qui y sont apposées, un effet singulier que nous laissons

à expliquer aux savants compétents. Ces ombres, à distance, se fondent

en gagnant sur les clairs minces et en perdant dans le voisinage des

clairs larges. On peut se rendre compte de ce fait en décalquant la tête

22 _bis_ sur l'original, et en reportant ce décalque, ainsi que M.

Gérente a bien voulu le faire pour faciliter cette étude, sur un verre

de la nuance indiquée ci-dessus; on apposera ce fragment contre une

vitre, en ayant soin qu'il se détache sur la partie moyenne du ciel. À 4

ou 5 mètres de distance, déjà les plombs ont disparu et se sont fondus

avec les ombres; les ombres du côté de fuite du masque ont influé sur la

demi-teinte, la bouche est déjà modifiée. À 10 mètres de distance,

l'apparence est exactement celle que donne l'image B. Ainsi le plomb qui

dessine l'os maxillaire, compris entre les deux grands clairs de la joue

et du cou, est réduit à un trait léger, tandis qu'il prend une grande

largeur sous le menton, là où les clairs voisins ont peu d'étendue. De

même le plomb qui sépare les cheveux du front gagne sur celui-ci et se

change en une ombre portée, ce clair du front étant étroit. Une partie

du clair des paupières se fond dans l'ombre des sourcils, de même que

l'extrémité claire fuyante de la lèvre inférieure, tout entourée

d'ombres, se fond entièrement dans cette ombre. Les demi-teintes aident

à produire ces illusions, car si on les fait disparaître et qu'on se

borne aux ombres opaques, l'effet n'est plus le même; tous les clairs

rongent les ombres, qui se réduisent simplement d'épaisseur et ne se

fondent plus. Il faut nécessairement que dans le voisinage de l'ombre,

le verre soit moins translucide, par l'apposition d'une demi-teinte,

afin que la lumière rayonne avec moins de vivacité, ou que son

rayonnement éclaircisse les ombres sans leur rien faire perdre de leur

largeur. Nous ne savons si les études récemment faites sur la lumière

peuvent donner sur ces phénomènes des explications scientifiques, mais

les expériences sont pour nous des démonstrations auxquelles chacun peut

recourir. Il est certain que ces artistes tant dédaignés avaient acquis

une longue pratique de ces propriétés lumineuses des verres colorés, et

que sous ce rapport, comme sous quelques autres, ils pourraient en

remontrer à ceux qui, aujourd'hui, semblent faire si peu de cas de leurs

oeuvres. Voilà en quoi consiste ces _secrets perdus_ de la peinture sur

verre; perdus parce qu'on ne prend pas la peine d'analyser les moyens et

procédés employés par les anciens maîtres.

C'est surtout dans les peintures sur verre représentant des personnages

d'une grande dimension qu'apparaît d'une manière évidente la science

d'observation des peintres verriers. Il ne nous reste pas,

malheureusement, de figures du XIIe siècle à une échelle au-dessus de la

taille humaine; mais, du XIIIe siècle, on en possède un grand nombre

dans les verrières de Bourges, de Chartres, d'Auxerre, de Reims, et ces

figures sont traitées avec cette connaissance approfondie des effets de

la lumière sur des surfaces translucides colorées. Souvent dans ces

personnages de dimension colossale, pour les nus comme pour les

draperies, les demi-teintes n'existent pas. La grisaille est presque

opaque, et n'acquiert un peu de transparence que vers les bords des

touches d'ombre. On peut citer parmi les plus anciennes figures d'une

grande dimension, un certain nombre de fragments du choeur de l'église

abbatiale de Saint-Rémi de Reims. Beaucoup de ces vitraux datent de

l'époque de la construction du choeur, c'est-à-dire de la fin du XIIe

siècle ou des premières années du XIIIe. Ces verrières, qui, à plusieurs

reprises, ont été fort maladroitement remises en plomb avec des

interpositions de panneaux, furent exécutées évidemment par des maîtres

d'un talent consommé. Plusieurs fragments sont d'un beau caractère et

conçus avec une adresse rare pour produire à distance un effet

complétement satisfaisant. Nous avons eu entre les mains une de ces

têtes, qui était déposée avec d'autres panneaux dans les greniers du

presbytère, et nous en donnons la copie (fig. 22 _ter_, A), au cinquième

de l'exécution. Le masque est composé de huit morceaux pris dans un

verre pourpre chaud. Les yeux sont coupés dans du vert blanc verdâtre;

les cheveux, dans un verre pourpre violacé. La couronne est jaune, avec

pierres bleues et rouges. Elle est complétement couverte d'une teinte de

grisaille, et les clairs sont enlevés au style, conformément au procédé

du XIIe siècle. À la distance de 20 mètres, cette tête, d'une exécution

si brutale, prend un tout autre caractère. Ce sont les traits d'un jeune

homme à la barbe naissante. Nous présentons cette apparence, figure 22

_ter_, B. Le plomb qui, du coin de l'oeil droit, rejoint l'aile du nez,

disparaît entièrement en passant sur les grandes lumières, et ne fournit

qu'une légère demi-teinte à ses points de contact avec les ombres. La

touche violente du nez du côté du clair passe à l'état de demi-teinte se

perdant vers l'extrémité inférieure. Le sourcil de l'oeil droit

s'adoucit grâce au filet clair qui passe dans l'ombre. La bouche se

modèle avec une douceur toute juvénile, ainsi que le menton. Quant à la

couronne, elle semble, grâce à ces enlevures déliées, un joyau modelé

avec la plus exquise délicatesse.

Les grands personnages représentés sur les verrières du XIIIe siècle,

comme ceux de Notre-Dame de Chartres, présentent souvent ces phénomènes,

bien qu'ils soient généralement d'une exécution très-inférieure à celle

de l'exemple que nous venons de donner: cependant le principe est le

même. Le sentiment décoratif ne fait jamais défaut, jusque vers le

milieu du XIIIe siècle; quant à la composition du dessin, au geste, les

artistes inclinent vers la donnée dramatique. Cette tendance nouvelle

alors est bien sensible dans les compositions des vitraux de la sainte

Chapelle de Paris, de Notre-Dame de Chartres, des cathédrales de Tours

et de Bourges, qui datent de la fin de la première moitié du XIIIe

siècle. Voici (fig. 23) un panneau tiré d'une des verrières de cette

cathédrale de Bourges, et qui représente le martyre de saint Étienne. Il

est difficile, dans un petit espace, de mieux exprimer, par la

composition, la scène de la lapidation du saint. Les gestes sont

exprimés avec une vérité absolue. Les personnages, cependant,

conformément à notre précédente observation, se détachent autant que

possible sur le fond, tout en formant groupe. Le dessinateur ne s'est

pas astreint d'ailleurs à rester dans les limites du cadre, il les

franchit; ce qui contribue encore à donner plus de vivacité à la scène.

Plus rien d'archaïque dans les plis; leur dessin est fidèlement

interprété d'après la nature. Les vêtements sont ceux du temps, et

abandonnent les traditions byzantines encore si marquées dans les

draperies des personnages sculptés et peints vers la fin du XIIe siècle.

Ces qualités nouvelles sont surtout appréciables dans les vitraux de

notre école de l'Île-de-France, toujours contenue, même dans les oeuvres

les plus ordinaires. Les vitraux de la sainte Chapelle de Paris, si

remarquables comme effet d'ensemble, ont dû être exécutés avec une

grande rapidité; y découvre-t-on aussi bien des négligences: verres mal

cuits, sujets tronqués, exécution souvent abandonnée à des mains peu

exercées. Cependant on peut reconnaître partout la conception d'un

maître dans la composition des cartons. Les scènes sont clairement

écrites, les personnages adroitement groupés; le dessin est parfois pur

et le geste toujours vrai. Ce guerrier assis (fig. 24) en fournit la

preuve, bien que l'exécution des détails soit insuffisante. Il faut

avoir eu entre les mains un grand nombre de vitraux, les avoir analysés,

pour ainsi dire, pièce par pièce, pour se rendre un compte exact des

procédés de cet art. La lumière translucide dévore si facilement les

parties opaques, comme les fers, les plombs, et les traits chargés, que

le peintre doit tenir grand compte de ce phénomène. Or, ce n'est pas en

élargissant les ombres outre mesure qu'il peut combattre cette influence

de la lumière, car alors il n'arrive qu'à faire des taches obscures qui

détruisent la forme, au lieu de l'accuser[362]. Cependant, malgré cette

l'acuité dévorante de la lumière, le moindre trait faux, à côté de la

forme, choque plus les yeux qu'il ne le ferait sur une peinture opaque.

Ce qui démontre que si délicats qu'ils soient, les traits, dans la

peinture sur verre, ont leur valeur. S'ils sont à leur place, à peine

les aperçoit-on; s'ils sont posés contrairement à la forme, ils

tourmentent l'oeil. Souvent les vitraux du XIIIe siècle, exécutés avec

précipitation et négligence, laissent voir un travail insuffisant ou

grossier, mais jamais ce travail n'est inintelligent; chaque trait porte

coup, accuse la forme, et cela avec les procédés qui sont inhérents à ce

genre de peinture. Ce n'est pas sans motifs que les peintres donnent,

par exemple, aux extrémités des membres, une maigreur exagérée; la

lumière se charge de parer à ce défaut, qui est apparent lorsqu'on tient

le morceau de verre près de l'oeil, mais qui disparaît si ce morceau est

à sa place. Exemple: voici une main (fig. 25, en A) calquée sur un

panneau du XIIIe siècle. La main dessinée sur la nature donnerait le

trait B. Si le peintre s'était contenté de la tracer ainsi sur le verre

avec le modelé, à distance ce dessin, admettant qu'il fût parfait, ne

présenterait qu'une masse confuse, molle, sans forme; toute la

délicatesse mise dans le trait et le modelé serait peine perdue. En

accentuant la forme, en amaigrissant la lumière, en exagérant certains

détails, l'artiste du XIIIe siècle obtenait l'effet voulu à distance, le

geste et la silhouette étaient compris.

Encore cet exemple, que nous avons choisi exprès, est-il de ceux qui se

rapprochent le plus de la forme réelle. Mais en voici un autre (fig. 26)

qui est bien mieux dans la donnée de la peinture translucide. La

courbure exagérée de l'index, la grosseur de l'extrémité du pouce, sont

observées pour accuser le geste et pour contraindre la lumière à

faciliter la compréhension de la forme. C'est grâce à l'emploi de ces

procédés que les sujets de nos vitraux légendaires du XIIIe siècle,

généralement d'une très-petite dimension, sont si visibles, que les

scènes se peuvent lire, et que les personnages qui les composent

semblent prendre vie, qu'ils sont en action. Il nous est arrivé

fréquemment de toucher du doigt des panneaux qui, à distance, produisent

un excellent effet, et d'être surpris des moyens employés par les

artistes verriers pour obtenir cet effet, des exagérations, des

tricheries qu'ils se sont permises. Les figures qui paraissent les plus

parfaites sont, vues de près, d'une étrangeté singulière, au point de

vue du dessin rigoureux. Des parties de ces figures sont d'une maigreur

hors de toute proportion, d'autres sont dessinées avec exagération; des

gestes sont forcés jusqu'à l'impossibilité, des traits accusés jusqu'à

la charge. Le panneau de Bourges que nous donnons fig. 17 et 20, et dont

l'aspect est excellent à distance, présente de près tous les moyens

d'exécution forcés que nous signalons. La tête, figure 20, est, sous ce

rapport, une des oeuvres les plus intéressantes à étudier. Il fallait

une longue pratique de ces effets de la lumière et de la distance pour

en arriver à cette exagération de la forme, à ces hardiesses justifiées

par l'effet obtenu. Il est clair que plus les sujets sont compliqués et

les scènes vives, plus les artistes ont du recourir à ces procédés qui

consistent à jouer avec la lumière pour obtenir un effet voulu; car dans

les figures d'une composition simple ils sont restés bien plus près de

la réalité. Le personnage que nous donnons ici (fig. 27) est dans ce

dernier cas[363]. La peinture sur verre est le tracé A, l'apparence à

distance est le tracé B. Les plombs se fondent dans la lumière; la

dureté des traits disparaît et compose un modelé doux et clair.

Cependant les demi-teintes comme les ombres sont posées à plat, sans

être fondues; mais le voisinage des parties laissées pures de tout

travail, le voisinage des lumières, influent sur ces teintes et en

dévorent les bords, si bien qu'à distance, on supposerait un modelé

très-délicat, une succession de nuances entre l'ombre et le clair, qui,

de fait, n'existe pas. Si, au contraire, ce modelé était fondu; si, au

lieu de se composer de touches d'ombres d'une même valeur et d'une

très-petite quantité de demi-teintes égales d'intensité, le peintre

avait suivi toutes les transitions que la nature donne entre l'ombre et

la lumière, cette figure, à distance, ne présenterait qu'une masse

confuse, ou plutôt des formes émoussées, molles, rondes, sans accent.

Or, ce défaut choque dans les vitraux qui, beaucoup plus tard, furent

traités comme on traite la peinture opaque. Les traditions du XIIe

siècle persistèrent dans certaines provinces jusque vers le milieu du

XIIIe siècle. Si, dans l'Île-de-France et en Champagne, l'art du verrier

penche vers l'étude plus attentive de la nature, en Bourgogne, par

exemple, on retrouve encore, au milieu du XIIIe siècle, des traces de ce

dessin et de ce modelé gréco-byzantin. Les vitraux de Notre-Dame de

Dijon, ceux de Notre-Dame de Semur, qui datent de 1240 à 1250, qui, par

conséquent, sont contemporains de ceux de la sainte Chapelle de Paris,

ont un caractère archaïque perdu déjà dans les provinces françaises. Ce

saint Pierre (fig. 28) tiré d'un vitrail de la chapelle de la Vierge de

Notre-Dame de Semur (Côte-d'Or) nous fournit un exemple de la

continuation peu altérée des procédés de dessin du XIIe siècle.

D'ailleurs ces vitraux sont exécutés avec un soin minutieux. Les

artistes redoutent les grandes surfaces des lumières; ils multiplient le

travail des plis des draperies, les traits, pour atténuer l'effet de la

coloration translucide; il en résulte une harmonie un peu sourde, mais

d'une valeur soutenue. Les verres choisis par cette école sont

particulièrement beaux et épais, d'une coloration veloutée.

Malheureusement il ne reste pas un grand nombre de ces vitraux

bourguignons du XIIIe siècle, car les verrières de la cathédrale

d'Auxerre n'appartiennent pas franchement à cette école, et se

rapprochent plutôt de la facture champenoise. Disons aussi que dans les

vitraux d'un même édifice et d'une même époque, on observe le travail de

mains très-différentes. Des artistes vieux et des jeunes travaillaient

en même temps, et si les jeunes introduisaient dans ces ouvrages une

exécution avancée, nouvelle, les peintres appartenant aux écoles du

passé continuaient à employer leurs procédés. C'est ainsi, par exemple,

qu'à la sainte Chapelle de Paris, on signale des panneaux qui ont encore

conservé des traces de la facture du commencement du XIIIe siècle.

Peut-être au XIIe siècle fabriquait-on des vitraux de pacotille d'une

exécution hâtive et négligée. De ces sortes de vitraux il ne reste pas

trace. Il est vrai que les verrières de cette époque qui sont conservées

furent replacées au XIIIe siècle ou laissées en place

exceptionnellement[364], ce qui ferait supposer que cette conservation

est due à leur perfection, tandis que les oeuvres d'un ordre inférieur

auraient été remplacées. Toujours est-il que nous ne connaissons du XIIe

siècle que des vitraux d'une beauté incomparable, soit comme choix de

verre, soit comme composition ou exécution des sujets d'ornements, soit

comme mise en plomb; on n'en peut dire autant des vitraux fabriqués

pendant le XIIIe siècle, et surtout de ceux qui appartiennent à la

seconde moitié de ce siècle. Leur harmonie n'est pas toujours heureuse,

leur composition est souvent négligée et l'exécution défectueuse; les

verres peints sont irrégulièrement cuits et grossièrement mis en plomb.

Ces négligences s'expliquent, si l'on a égard à la quantité prodigieuse

des vitraux demandés alors aux peintres verriers.

Il ne faut pas croire d'ailleurs que ce procédé décoratif fût obtenu à

bas prix, les vitraux devaient coûter fort cher. Telle corporation

réunissait des ressources pour fournir une verrière[365], et

généralement ces verrières données par un corps de métier sont les plus

belles comme exécution parmi celles qui décorent les fenêtres de nos

grandes cathédrales. Un prince donnait une verrière, ou un chanoine, ou

un abbé. C'étaient donc là des objets de prix. La valeur de la matière

première était considérable, et l'on attachait beaucoup d'importance,

non sans raison, à la bonne qualité et à la beauté des verres. La mise

en plomb devait naturellement atteindre des prix élevés. Les plombs

étaient obtenus, non à la filière, comme on les obtient aujourd'hui,

mais au rabot, ce qui exigeait beaucoup de temps et de soin. Or, quand

on suppute la quantité de mètres linéaires de plombs qui entrent dans un

panneau de vitrail légendaire, par exemple, on reconnaît qu'il y a là,

comme matière et main-d'oeuvre, une valeur assez considérable.

Aujourd'hui, la mise en plomb d'un mètre superficiel de vitraux

légendaires bien faits, avec des verres épais, coûte environ 50 francs.

Les verres étant, pendant les XIIe et XIIIe siècles, beaucoup moins

égaux que les nôtres, ce prix, eu égard à la valeur de l'argent, ne

pouvait être au-dessous de cette somme. Ainsi que nous l'avons dit,

cette inégalité d'épaisseur des verres, qui rend la mise en plomb si

difficile, est une des conditions d'harmonie et de vivacité des tons.

Quand les verres sont plans et égaux comme épaisseur, la lumière les

frappe tous, sur une verrière, suivant un même angle, d'où résulte une

réfraction uniforme; mais quand, au contraire, ces verres sont bossués

et inégaux comme épaisseur, ils présentent, extérieurement à la lumière,

des surfaces qui ne sont pas toutes sur un même plan vertical; d'où

résulte une réfraction variée qui ajoute singulièrement à l'éclat

relatif des tons, et qui contribue à l'harmonie. C'est ainsi que la

perfection des produits est souvent en raison inverse de la qualité de

l'effet, en matière d'art.

Pour sertir ces verres inégaux d'épaisseur et bossués, les verriers des

XIIe et XIIIe siècles employaient des plombs peu larges, mais ayant

beaucoup de champ (fig. 29), poussés au rabot sur lingots. Les ailes de

ces plombs, épaisses, permettaient à l'ouvrier metteur en plomb de les

rabattre sur les inégalités du verre, de manière à maintenir

parfaitement leurs bords, comme on fait de la bâte qui sertit un chaton.

La section de ces plombs, quelquefois très-fins, donne ou des plans

droits, ou des surfaces externes convexes (voy. en B). Leur champ,

prononcé relativement à l'épaisseur, permettait de les contourner

facilement pour suivre toutes les sinuosités des pièces de verre. Ils

étaient réunis par des points de soudure. Les plombs que nous possédons

encore, datant du XIIe siècle, sont très-étroits; ils deviennent

généralement plus larges aux XIIIe siècle, surtout dans les verrières à

grands sujets, et, entre eux et le verre, on constate souvent la

présence d'un corps gras résineux, qui était destiné à calfeutrer les

interstices.

Si les artistes de la seconde moitié du XIIIe siècle ont exécuté parfois

des verrières avec négligence, il faut reconnaître cependant qu'ils en

ont produit une grande quantité dont l'aspect, au point de vue de

l'harmonie des tons, du dessin et de l'exécution, ne laisse rien à

désirer. Parmi ces dernières, nous citerons les panneaux de fenêtres de

la galerie du choeur de l'église de Saint-Urbain de Troyes (1295

environ). Trois de ces panneaux placés du côté du nord sont exécutés

avec une rare perfection. Ils se détachent sur une grisaille; leurs

fonds rouge, vert et bleu sont damasquinés de dessins d'une délicatesse

extrême, enlevés sur une teinte posée en dehors du vitrail, et non du

côté de la peinture, ce qui donne un _flou_ particulier à ces dessins.

Les trois sujets représentés sont: l'entrée de Jésus à Jérusalem, le

lavement des pieds, et Jésus discutant dans la synagogue. Voici (fig.

30) une copie de ce dernier sujet. Ce panneau n'a que 0m,55 de largeur;

les figures sont modelées avec des demi-teintes en partie posées en

dehors et les traits peints à l'intérieur, suivant l'usage. Les têtes

cherchent l'expression individuelle et dramatique, mais manquent de la

grandeur et du style que l'on trouve dans les vitraux antérieurs à cette

époque; les draperies sont évidemment étudiées sur la nature et ne

laissent plus apercevoir trace de la recherche du nu encore apparente au

milieu du XIIIe siècle. La figure 31 reproduit la tête du Christ

grandeur d'exécution: on croirait difficilement qu'un siècle à peine

sépare cette peinture de celle donnée figure 20. Il est vrai de dire que

ces trois panneaux de l'église de Saint-Urbain sont exceptionnels, que

ce sont des miniatures sur verre. Ils n'en constatent pas moins le degré

d'avancement de l'art du verrier, l'abandon complet de traditions du

XIIe siècle, les tendances de la nouvelle école vers le naturalisme et

même le maniéré.

Jusqu'alors il était peu ordinaire que les panneaux colorés fussent

entourés par des fonds en grisaille. M. Steinhel, dont les connaissances

en peinture sur verre sont connues, signale cependant des panneaux

colorés de la fin du XIIe siècle se détachant sur des ornements

également colorés, mais sur fond blanc.

Ces vitraux appartiennent à la cathédrale de Châlons, qui, bien que

datant en presque totalité du XIIIe siècle, conserve d'assez nombreux

fragments de vitraux du XIIe siècle, entre autres de fort belles

bordures. Nous reproduisons ici le dessin de ces ornements sur fond

blanc qui entourent des panneaux à sujets légendaires sur fond bleu.

L'ensemble de la verrière donne les compartiments présentés en A (fig.

32). Les sujets sont répartis dans les quarts du cercle C. En B, est

tracé un détail des écoinçons _d_. Nous avons indiqué par des lettres,

conformément à la méthode précédemment donnée, les tons des verres dans

ce détail: c'est-à-dire que les lettres _b_, _r_ et _j_ indiquent le

bleu, le rouge et le jaune; les lettres _a_, _e_, _i_, _o_, _u_, le

blanc, le pourpre foncé, le pourpre clair, le vert d'émeraude et le vert

bleu turquoise; le jaune du cercle est paille celui _j_ de l'ornement

est plus chaud. L'harmonie est sévère, nacrée, et fait ressortir

puissamment les médaillons à sujets. Ce fait rare aujourd'hui,--les

vitraux du XIIe siècle étant peu communs,--devait, pensons-nous, se

présenter assez fréquemment à cette époque, la tendance des peintres

verriers du XIIe siècle étant de trouver les harmonies claires et

limpides d'aspect. Il existe à la cathédrale d'Augsbourg des vitraux

dont les grandes figures, qui paraissent dater de la fin du XIIe siècle,

se détachent sur des fonds blancs damasquinés de grisailles.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 9 - (T - U - V - Y - Z) · 第 30 / 41 段