Il était donc facile au maître, suivant ce que dit Théophile, de marquer

sur son carton les couleurs par des lettres, et d'établir ses rapports

harmoniques plus sûrement qu'il ne l'eût pu faire en tâtonnant avec une

palette de tons. Le ton bleu du sujet principal à commandé toute la

tonalité du reste. Il fallait laisser éclater la splendeur lumineuse

dans ce milieu. Cette donnée a commandé les fonds rouges des prophètes,

le rappel du bleu du fond principal sur les filets demi-circulaires.

Pour faire valoir, et la vigueur de la coloration rouge et la

transparence rayonnante du bleu, on a placé les fonds vert d'émeraude

des écoinçons. Puis encore a-t-on rappelé le fond bleu, mais en lui

donnant une valeur solide par l'adjonction de cette délicate

ornementation des carrés. Enfin, la bordure résume tous les tons

répartis dans les sujets principaux, mais par petits fragments; de

manière que cette bordure, d'un effet solide et puissant, ne rivalise

pas cependant avec les larges dispositions des parties centrales. Ces

entrelacs blancs perlés sont comme une marge brillante aux peintures

principales; marge qui se rattache aux sujets par ces carrés bleus

délicatement niellés et sertis de lisérés blancs.

Si maintenant nous examinons les détails de cette bordure (fig. 8), nous

observons que les feuillages pourpres, verts et jaunes, qui se détachent

sur le fond bleu L, sont modelés conformément à la méthode indiquée par

la figure 4, c'est-à-dire que ce modelé laisse toujours voir des parties

pures du verre entre les hachures, et notamment sur les bords de

l'ornement, afin de lutter contre le rayonnement du fond bleu, qui,

d'ailleurs, n'est visible qu'en pièces relativement petites.

On croit trop facilement que les peintures sur verre anciennes doivent

en partie leur harmonie à la salissure que le temps a déposée sur leur

surface; et nous avons souvent entendu des peintres verriers mêmes

prétendre que ces vitraux des XIIe et XIIIe siècles devaient produire un

effet criard lorsqu'ils étaient neufs. Cette opinion peut être soutenue

s'il s'agit de certaines verrières de pacotille, comme on en a fabriqué

dans tous les temps, et surtout pendant le XIIIe siècle; elle nous

semble erronée s'il s'agit des verrières du XIIe siècle que nous

possédons encore, en trop petit nombre malheureusement, et des bonnes

verrières du XIIIe. En examinant les figures 3, 5 et 8, il est facile de

reconnaître que les peintres ont parfaitement paré aux effets criards

par la multiplicité et la disposition des traits ou hachures composant

le modelé. En laissant les fonds limpides, et choisissant pour ces fonds

des tons francs, mais d'une belle qualité colorante, lumineuse, ils ont

eu le soin d'occuper tous les tons entrant dans la composition des

figures et ornements, par un modelé serré ou des détails délicats qui

donnent à ces tons la valeur relative convenable. On remplace

habituellement aujourd'hui ce travail délicat et si bien entendu pour

faire valoir la qualité de chaque ton, par une salissure factice mise de

façon à laisser apparaître par échappées les tons purs, et l'on obtient

ainsi parfois une harmonie à bon compte. Mais il faut avouer que ce

procédé est barbare, et permet de supposer que nos verriers n'ont pas

une théorie bien nette des conditions de l'harmonie des vitraux. C'est à

peu près comme si, pour dissimuler le défaut d'accord entre des

instrumentistes exécutant une symphonie, on faisait dominer, du

commencement à la fin, une basse continue, une sorte de ronflement

neutre, avec quelques rares intervalles laissant entendre par échappées

une ou deux mesures débarrassées de cet accompagnement monotone. Faire

de la peinture, translucide surtout, c'est-à-dire d'un éclat sans rival,

pour la salir sous prétexte de l'harmoniser, est une idée qui peut

entrer dans le cerveau d'amateurs passionnés de la patine des objets

d'art plutôt que de ces objets mêmes, mais ne pouvait venir à l'esprit

d'artistes qui cherchaient par tous les moyens sincères et profondément

étudiés à rendre leurs conceptions. Il est évident toutefois que déjà au

XIIIe siècle, on apposait certains glacis par parties sur des verrières

communes[350]; mais ces légers glacis apposés à froid, et probablement

sur la verrière mise en place, ont des expédients pour obtenir un effet

d'ensemble, et non une salissure mise au hasard sur les panneaux.

Les verrières du XIIe siècle des cathédrales de Chartres et du Mans, de

l'église abbatiale de Saint-Denis, de Vendôme et d'Angers, pouvaient et

peuvent se passer de cette patine, puisque (sauf les fonds qui, ne

l'oublions pas, sont faits avec des verres d'une qualité harmonieuse

incomparable) tous les détails de l'ornementation et des figures sont

couverts d'un travail au pinceau. Il y avait donc alors pour les

artistes verriers deux opérations distinctes propres à obtenir

l'harmonie générale d'un vitrail quand le carton était dessiné: 1° la

désignation des tons des verres sur ce carton; 2° le travail au pinceau

sur ces verres, qui complétait l'harmonie en donnant à chaque ton

l'importance relative convenable.

La méthode adoptée par les artistes du XIIe siècle pour la première

partie de ce travail est donnée par Théophile; c'était au moyen de

_lettres_ que le maître indiquait les couleurs sur le carton.

Or, cette méthode devait se rapprocher de celle que nous allons indiquer

en nous appuyant sur les exemples de verrières de cette époque. En

supposant les cinq voyelles exprimant:

A = le blanc.

couleurs composées

E = le pourpre foncé.

I = le pourpre clair.

O = le vert d'émeraude.

U = le vert bleu turquoise.

les consonnes exprimant:

couleurs simples[351].

B = le bleu.

J = le jaune.

R = le rouge

nous partons de cette première loi: que toute couleur simple dominant

dans un sujet, formant le fond, par exemple, il faut, avec elle,

employer en majorité les couleurs composées; que si, avec cette couleur

simple du fond, on met d'autres couleurs simples, il faut, ou que ces

couleurs soient en petites parties, ou isolées par un appoint blanc

important. Exemple: dans la figure 5 de l'arbre de Jessé de Chartres

(premier roi), le fond étant B, les voyelles doivent dominer dans la

composition. En effet, l'artiste a mis: manteau, O; robe, I; branchage,

A; fleurs, E, U, I, O. Les consonnes n'apparaissent plus que pour de

petites parties: couronne, pallium, deux feuilles inférieures dans les

bouquets du haut, feuille centrale dans les bouquets du bas, J; agrafe,

manchettes, souliers du roi, R. Si nous prenons les autres rois

au-dessus du premier et la Vierge du sommet, la loi est la même,

c'est-à-dire que le fond étant la consonne B, ce sont les voyelles qui

composent les personnages et ornements. Dans le bas, le Jessé est

couvert d'un ample manteau rouge, pour une raison d'harmonie indiquée

plus haut, mais ce manteau est entièrement entouré de la consonne A,

c'est-à-dire de blanc. Même règle pour la bordure: le fond des bouquets

est B, les bouquets sont I, O, la lancette centrale et la rouelle sont

J; mais la lancette centrale est très-menue, se rattache au blanc, ainsi

que la rouelle. Cependant les fonds des prophètes sont R, et le B entre

pour une forte part dans les vêtements de ces prophètes, ainsi que le J;

mais c'est là un de ces procédés d'harmonie fréquents à cette époque et

qui confirme la règle ci-dessus donnée. D'abord le B ou le bleu employé

est, dans la plupart de ces vêtements, ou verdâtre ou azuré clair, ce

qui n'en fait plus une couleur simple; le J est ou paille ou

très-fumeux. Il y a ici un cas particulier, la donnée harmonique de

l'artiste était celle-ci: obtenir un milieu brillant, limpide, léger,

doux à l'oeil. Pour arriver à ce résultat, il fallait avoir autour de

cette partie centrale une coloration vigoureuse, un peu dure même, une

sorte de dissonance qui fît repoussoir. De là ces alliances de rouge et

de bleu. Mais si l'on regarde cette belle verrière, avec quel art de

coloriste cet effet est-il obtenu! Dans ces vêtements bleus des

prophètes passent des bandes pourpres; puis, sur des parties voisines

d'un bleu azuré, des tons vert d'émeraude très-lumineux; de longs

phylactères blancs, même des robes blanches, viennent détruire ce qu'il

y aurait de trop forcé dans les tons de ces deux bordures des prophètes.

La puissance du fond vert d'émeraude des écoinçons, séparé du fond rouge

des prophètes par un filet blanc et un filet B pur qui est le B du fond

des rois, ajoute encore à l'effet solide de la tonalité, et ce vert

d'émeraude est rendu fin et doux cependant par les larges feuilles

pourpres qui mordent dessus et qui partent des carrés bleus niellés

(voy. la fig. 8).

Les peintres verriers du XIIe siècle ont employé parfois ces fonds

verts, mais seulement pour des parties accessoires, des ornements, et

pour faire participer ces fonds à un système de bordure dans le genre de

celui que nous venons de décrire. D'ailleurs, pour les sujets, pendant

les XIIe et XIIIe siècles, les fonds bleus et rouges; c'est-à-dire des

couleurs simples d'une coloration puissante, sont seuls employés, et

cela se conçoit. Dès l'instant que les verriers avaient reconnu qu'avec

une couleur dominante, comme un fond, il ne faut plus

qu'exceptionnellement des couleurs de même ordre, c'est-à-dire qu'avec

une couleur consonne dominante (pour en revenir à notre théorie), il ne

faut employer que des couleurs voyelles, et _vice versa_, force était de

prendre pour les fonds les couleurs simples; car, en supposant qu'on eût

pris un fond pourpre (couleur composée); par exemple, les objets compris

dans ce fond ne pouvaient être que le bleu, le rouge et le jaune

(couleurs simples). Cela diminuait les ressources de la palette du

verrier à trois couleurs et au blanc, pour tous les vêtements, nus et

ornements du sujet, ce qui présentait une harmonie monotone et bornée.

En adoptant les fonds bleus et rouges, bleus surtout, le peintre verrier

avait, pour colorer les sujets et ornements, deux verts, deux pourpres,

le bleu gris de lin et le bleu turquoise, c'est-à-dire six couleurs,

sans compter le blanc et les blancs rompus. D'ailleurs, avec le fond

bleu, il pouvait, au moyen de quelques artifices, employer encore le

rouge et le jaune, et avec le fond rouge, le bleu et le jaune. Il est

encore une autre considération: le bleu et le rouge seuls peuvent, comme

ton de fond, se passer de peinture, sans paraître creux. Le jaune est

trop absorbant, non par son rayonnement, puisqu'il n'en a pas, mais par

son éclat; quant aux tons composés et rompus, s'ils ne sont pas chargés

de peinture, c'est-à-dire modelés, ils ne se soutiennent pas: le regard,

pour ainsi parler, passe à travers et cherche quelque chose au delà. Le

bleu et le rouge translucides seuls, dépourvus de peinture, de modelé,

offrent à l'oeil une surface colorée solide, intense, sur laquelle il

s'arrête.

Nous avons vu (fig. 2 et 6) que les peintres atténuaient le rayonnement

du bleu par l'apposition, sur le bleu, d'une peinture écran qui en

diminuait la surface et qui altérait sa tonalité au profit des couleurs

voisines moins rayonnantes. Mais pour les fonds des sujets, au XIIe et

au XIIIe siècle, il était très-rare que les fonds bleus fussent chargés

d'une peinture écran; aussi, pour lutter contre le rayonnement de ces

fonds bleus, les verriers avaient-ils le soin de placer beaucoup de

filets ou de détails blancs ou bleu gris très-clair dans les sujets

enveloppés par ces fonds. En effet, le blanc gris bleu, qui a un

rayonnement égal au bleu saphir, conserve auprès de ce bleu saphir toute

sa valeur; il en est de même, ou à peu près, de certains pourpres pâles

et lilas, de certains verts glauques. Aussi ces tons sont-ils

très-fréquemment employés dans les sujets ou ornements se détachant sur

fond bleu franc. Pour empêcher les fonds bleus de rayonner en dehors de

leur périmètre, les artistes des XIIe et XIIIe siècles ont usé d'un

moyen qui ne manque jamais son effet. Ils plaçaient autour de ce fond un

filet rouge, puis un filet blanc. Voici le phénomène qui se produit

alors: la présence du filet blanc empêche le rouge d'être violacé par le

rayonnement du bleu. Soit (fig. 9) un sujet A sur fond bleu; si ce fond

bleu est entouré d'un filet rouge B, et celui-ci enveloppé d'un filet

blanc C, le rayonnement du bleu n'a pas d'action sur le filet rouge, ne

le rend pas violet; ce rouge conserve toute sa pureté et fait d'autant

mieux valoir la finesse du ton bleu. L'action du filet blanc sera encore

plus efficace, si ce filet est perlé, comme il est indiqué en P, parce

que le blanc, réduit à des touches répétées, prend d'autant plus de

fermeté. Mais si l'on fait le contraire, c'est-à-dire si l'on met le

filet blanc en B, à l'intérieur, et le filet rouge en C, à l'extérieur,

le blanc sera quelque peu azuré par le voisinage du bleu, et ne

présentera plus, pour le rouge, une opposition qui fera ressortir son

éclat; partant le rouge sera terni par le rayonnement du bleu passant à

travers le blanc.

Il est facile, par une expérience que chacun peut faire, de se rendre

compte de cet effet. Si le filet rouge est compris entre deux filets

blancs (perlés surtout), il conserve de même sa valeur, et l'on obtient

une harmonie d'une extrême délicatesse; car alors entre le rouge, qui ne

perd rien de sa qualité, et le bleu, il s'interpose un orle nacré qui

fait une transition des plus heureuses entre le rouge et le bleu. En

effet, la juxtaposition du rouge et du bleu est périlleuse; elle est une

véritable dissonance, et c'est avec beaucoup d'adresse que les peintres

verriers des XIIe et XIIIe siècles s'en sont servis. Si par

l'extraposition du blanc, le rouge conserve sa qualité et n'est plus

soumis au rayonnement du bleu, l'harmonie est dure; si le blanc fait

défaut, le rouge est violacé et prend une qualité fausse:

l'interposition d'un blanc verdâtre ou jaunâtre entre le rouge et le

bleu (à la condition d'avoir du blanc également à l'extérieur du rouge)

produit l'effet le plus heureux. Les peintres qui ont fait les belles

verrières de Chartres, de Bourges, etc., ont usé largement de ce moyen

de sertir les fonds bleus.

Après avoir étudié nos plus belles verrières françaises, on pourrait

établir qu'au point de vue de l'harmonie des tons, la première condition

pour un artiste verrier est de savoir _régler le bleu_. Le bleu est la

lumière dans les vitraux, et la lumière n'a de valeur que par les

oppositions. Mais c'est aussi cette couleur lumineuse qui donne à tous

les tons une valeur. Composez une verrière dans laquelle il n'entrerait

pas de bleu, vous n'aurez qu'une surface blafarde ou crue, que l'oeil

cherchera à éviter; répandez quelques touches bleues au milieu de tous

ces tons, vous aurez immédiatement des effets piquants, sinon une

harmonie savamment conçue. Aussi la composition des verres bleus

a-t-elle singulièrement préoccupé les verriers des XIIe et XIIIe

siècles. S'il n'y a qu'un rouge, que deux jaunes, que deux ou trois

pourpres et deux ou trois verts au plus, il y a des nuances infinies de

bleu, depuis le bleu clair gris de lin jusqu'au bleu foncé violacé, et

depuis le bleu glauque et le bleu turquoise jusqu'au bleu saphir

verdissant; or, ces bleus sont posés avec une très-délicate observation

des effets qu'ils doivent produire sur les autres tons et que les autres

tons doivent produire sur eux. Il y a, par exemple, des harmonies

très-heureuses produites avec des tons bleus glauques et des rouges (le

rouge comme fond, bien entendu), avec ces mêmes bleus, et des bleus

indigo et avec des verts d'émeraude. L'association du vert et du bleu,

si périlleuse, donne à ces artistes coloristes des tonalités d'une

finesse extraordinaire, et dont on ne peut trouver d'exemples que dans

certains émaux persans et dans les fleurs de nos champs. Tout le monde a

pu reposer ses regards sur l'harmonie si douce de la fleur du lin sur la

verdure. Mais de même que la nature a mis toujours des verts assortis à

chaque coloration de fleur, de même ont fait ces artistes, et peut-être

s'inspiraient-ils de ces modèles. Toujours est-il que, dans les grands

vitraux ou dans les vitraux à sujets légendaires des XIIe et XIIIe

siècles, jamais le regard n'est heurté par ces taches qui apparaissent

dans les verrières des époques postérieures. L'harmonie n'est jamais

dérangée par une touche mise mal à propos; tout se tient, se lie, comme

dans les beaux tapis d'Orient.

Il y a évidemment, pour chaque composition, pour chaque vitrail, une

tonalité admise par le compositeur; on pourrait presque dire qu'il y a

des verrières en ton mineur, des verrières en ton majeur. Cela est

sensible dans les édifices où il existe un grand nombre de ces

verrières, comme les cathédrales de Sens, de Bourges, du Mans, de

Chartres, de Tours, de Troyes, d'Auxerre.

Jamais cependant ces verrières anciennes n'affectent ces colorations

rousses, revêtues d'un glacis ambré que l'on a donné parfois à certains

vitraux du XVIe siècle, que nos verriers modernes prennent pour une

coloration chaude, mais qui a le grand inconvénient de manquer de

lumière et de donner aux intérieurs un ton faux, sans air et sans

profondeur; si bien que dans un vaisseau tamisant cette coloration de

lampe, il semble qu'on étouffe et que tous les objets se rapprochent de

l'oeil.

C'est en partie au judicieux emploi des bleus dans leurs vitraux que les

artistes des XIIe et XIIIe siècles doivent de donner aux vaisseaux

vitrés une profondeur et une atmosphère nacrée qui les font paraître

plus élevés et plus vastes qu'ils ne le sont réellement. Le bleu est

donc la base de la coloration des vitraux; mais c'en est aussi l'écueil,

écueil sur lequel les artistes du XIIIe siècle ont parfois échoué en

donnant à quelques-unes de leurs verrières une tonalité violette

désagréable ou une tonalité froide à l'excès, qui affecte le sens de la

vue comme un acide affecte le palais[352].

Dans les vitraux du XIIe siècle; les bordures prennent beaucoup

d'importance, comme on peut le reconnaître par l'exemple que nous avons

donné (fig. 7 et 8); quant aux fonds entre les sujets, ils sont réduits

autant que possible, et se composent d'ornements plutôt que de semis ou

quadrillés, ainsi qu'on le pratiqua au XIIIe siècle. À cette époque, où

l'on multiplia les vitraux légendaires, c'est-à-dire composés de petits

sujets compris dans un même vitrail et jetés sur une sorte de tapisserie

uniforme, on prétendit donner à cette tapisserie formant fond, et sur

laquelle brochaient les panneaux à sujets, un ton qui ne pût rivaliser

avec les couleurs dont ces sujets étaient composés. Pour ces sujets

légendaires, le rouge ne convenait guère. Son intensité absorbait les

détails répandus dans ces sujets; il rendait l'emploi des pourpres

très-difficile, sinon impossible, et s'alliait mal avec le jaune; de

telle sorte que pour colorer sur les fonds rouges les vêtements des

personnages, les peintres en étaient réduits aux nuances du bleu, à

certains verts et au blanc. Ils adoptèrent donc, sauf de très-rares

exceptions, pour les sujets légendaires, les fonds bleus, qui

permettaient l'emploi de tous les tons composés, et même du jaune et du

rouge, quand on les posait avec adresse pour la tapisserie sur laquelle

brochaient les sujets, il fallait donc trouver une coloration

relativement neutre, qui laissât briller les médaillons. Voulant

atteindre cet effet, la coloration ne pouvait que chercher une tonalité

relativement sourde, mais en même temps veloutée, pleine. Le rouge et le

bleu étaient les couleurs qui devaient remplir le mieux cet objet par

leur mélange, mais en évitant les tons violacés, lesquels détruisent

toute harmonie. Voici donc quelques-uns de ces fonds du commencement du

XIIIe siècle, choisis parmi ceux qui sont les mieux réussis (fig.

10)[353]. Le premier, A, présente une alternance égale de verres rouges

et bleus, c'est-à-dire que les carrés _r_ sont rouges et les carrés _b_

bleus. Le verrier a laissé en contact les rouges purs et les bleus purs,

séparés seulement par les plombs; il a obtenu ainsi un rayonnement du

bleu sur le rouge et un ton violacé, mais il a peint au milieu de chacun

des carrés un ornement écran dont les noirs sont assez puissants pour

arrêter le rayonnement, de sorte que les touches rouges vues à

l'intérieur des écrans restent très-franchement rouges et que le

rayonnement du bleu est diminué. À distance, la teinte violacée des

bords des carrés est rendue neutre, sourde, par l'éclat vif des verres

rouges réduits au moyen des peintures écrans, et par la fraîcheur des

tons bleus également réduits. Ainsi, l'effet général est celui-ci: ton

neutre, pourpré, tenant du bleu et du rouge, sur lequel étincellent des

touches rouges et bleues très-pures. Comme ce ton neutre pourpré n'est

que le produit des deux couleurs juxtaposées dont on retrouve l'éclat

pur sur quelques points, il en résulte un ton général harmonieux et

velouté (quoique un peu sombre) d'un bon effet. Le second exemple, B,

présente des carrés bleus séparés par des bandes rouges. Les rouges sont

laissés purs, tandis que les carrés bleus sont couverts d'une grisaille

écran qui atténue beaucoup leur rayonnement. Grâce à cette peinture, le

bleu prend lui-même un ton sourd, et ce sont les bandes rouges seules

qui conservent un éclat quelque peu pourpré sur les bords par le

voisinage des lisérés bleus laissés le long des plombs.

La bordure du premier exemple, A, est composée de fleurs bleues au

sommet, et blanches ou jaunes alternées, pour la partie inférieure, se

détachant sur un fond rouge. On observera que le rouge est pur; que le

bleu, le blanc ou le jaune sont couverts d'ornements. Les filets _a_

sont blancs, et les filets _b_ bleus. La bordure du second exemple

présente des losanges blanches et jaunes alternées, séparées par des

disques bleus sur fond rouge; les filets sont de même qu'au-dessus. Le

rouge, dans ces bordures, par la présence du blanc et du jaune, est

complétement soustrait au rayonnement du bleu, lequel, d'ailleurs, est

atténué par la peinture écran. Ces bordures prennent ainsi un éclat

très-vif qui assourdit encore les fonds et les relègue au second plan de

l'harmonie générale.

Présentons encore deux autres exemples de ces fonds (fig. 11), dans

lesquels le blanc et le jaune interviennent. Dans le premier exemple, A,

les écailles peintes sont bleues, leur naissance est jaune et leur cerné

rouge; le rouge n'est éteint que par un simple trait. Quant au bleu, la

grisaille écran atténue son rayonnement, pas assez cependant pour que le

rouge ne soit point pourpré. Mais les touches jaune-paille, voisines de

la réunion des bordés rouges, rendent à ceux-ci leur éclat près de ces

rencontres. L'effet est singulièrement harmonieux et chaud.

Dans le second exemple, B, les écailles sont également bleues, les

bordés rouges et les petits disques fleuronnés blanc verdâtre; toujours

les bleus sont peints, et ce sont ces points blancs qui atténuent, avec

cette peinture, le rayonnement du bleu.

On observera donc que les principes de coloration posés plus haut sont

suivis avec un tact parfait dans ces fonds. Les grisailles sur les bleus

laissent toujours un cerné bleu pur près du plomb, afin de profiter du

rayonnement d'une valeur suffisante pour adoucir les bords du rouge.

Mais pour que ce ronge, à distance, ne paraisse point trop pourpré par

les bleus, ou le rouge est occupé par un dessin noir, comme dans

l'exemple A (fig. 10), ou le blanc et le jaune-paille viennent lutter

contre le rayonnement du bleu, comme dans la figure 11.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 9 - (T - U - V - Y - Z) · 第 28 / 41 段