Comme style du dessin applicable à la peinture sur verre et comme

entente de l'effet simultané des couleurs translucides, le XIIe siècle a

sur le XIIIe une supériorité incontestable. Alors, au XIIe siècle, le

dessin procède d'après la méthode grecque byzantine; le nu impose la

forme, les draperies ne font que l'envelopper, rien n'est laissé au

hasard; l'ensemble et les détails sont conçus et exécutés suivant des

principes établis sur une observation profonde: tandis que plus tard on

constate souvent, au milieu de belles oeuvres, des négligences ou des

oublis de ces principes.

Les verres employés par les artistes du XIIe siècle peuvent être classés

ainsi:

BLEUS[342]

1º Bleu limpide légèrement turquoise.

2º Bleu saphir, mais verdissant.

3º Bleu indigo, intense.

4º Bleu azuré, très-clair, gris de lin.

JAUNES

1º Jaune-paille, fumeux.

2° Jaune safran ou or bistré.

ROUGES

1° Rouge non doublé, orangé très-doux et égal de ton.

2° Rouge intense, jaspé.

3º Roux clair, fumeux.

VERTS

1º Vert jaune, limpide.

2º Vert-émeraude. Ce ton, à la main, paraît se rapprocher plutôt du

gris que du vert; il prend son éclat à distance, et surtout par

l'opposition des tons bleus et rouges.

3° Vert-bouteille. À la main, ce vert paraît froid; il prend sa

qualité comme le précédent.

POURPRES

1° Pourpre clair, chaud.

2° Pourpre limpide, azuré.

3° Pourpre sombre, vineux.

4° Pourpre très-clair, fumeux, pour les chairs.

TONS RARES

1° Mordoré, couleur vin d'Espagne.

2° Vert sombre, chaud.

BLANCS

1° Blanc jaunâtre, fumeux.

2° Blanc gris, glauque.

3° Blanc nacré.

Toutes les opérations chimiques des verriers du moyen âge étant

empiriques, le compte des imprévus, des variétés, était long. Théophile

laisse assez comprendre que le hasard seul donnait certains tons, dont

l'artiste savait profiter. La palette du verrier était ainsi

très-étendue, et il ne faudrait pas prendre la classification que nous

donnons ici comme absolue. Nous n'avons fait qu'indiquer les valeurs;

mais comme tonalité, ces valeurs présentent des variétés nombreuses. Le

talent des verriers consistait surtout à ne jamais juxtaposer deux

valeurs égales et à profiter avec un sentiment réel de coloriste des

variétés tonales.

Nous l'avons dit déjà, tous ces tons, sauf le rouge, sont répartis dans

la masse du verre, et non _doublés_, ainsi qu'on les fabriqua plus tard.

Cette palette composée, les verriers procédaient comme l'indique le

moine Théophile. Ils traçaient sur un _carton_ les linéaments principaux

des figures et ornements. Ces linéaments principaux donnaient les

plombs; ou plutôt les plombs n'étaient que le dessin scrupuleux de

toutes les parties. En composant son carton, l'artiste pensait à la mise

en plomb; cela ressort clairement de l'examen attentif des verrières du

XIIe siècle, puisque les contours sont toujours _appuyés_ par un plomb

qui fait ainsi le trait général. Sur ces cartons, les artistes

peignaient-ils toutes les ombres, demi-teintes et linéaments intérieurs?

Nous ne le croyons pas, pour deux raisons: la première, c'est qu'il

arrive parfois que des pièces de verre n'ont été que découpées, et, par

manque de temps ou par oubli, elles n'ont point été achevées de peindre;

la seconde, que parfois aussi un même carton a servi pour deux figures,

en pendant par exemple, et que le modelé intérieur diffère dans ces deux

figures. Il y a tout lieu d'admettre que le maître traçait les contours

sur le carton, avec quelques linéaments intérieurs principaux; que les

ouvriers coupaient les verres sur ce carton en calquant les linéaments

principaux comme points de repère, et que les verres assemblés

provisoirement sur le châssis, à l'opposé de la lumière du jour, on les

peignait d'inspiration, sans recourir à un carton opaque modelé

d'avance.

La figure 3[343] fera comprendre cette façon de procéder. En A, nous

avons tracé le carton préparé par le maître; en B, le modelé fait sur

les verres mêmes, lorsqu'ils ont été coupés et assemblés provisoirement

sur le châssis à contre-jour. On conçoit comment avec un dessin aussi

précis, donnant les plombs, il n'était guère nécessaire d'indiquer sur

le carton tout le modelé. Les lignes ponctuées sur la figure A donnent

les plombs de jonction qui contrarient les contours. Pour éviter de trop

grande, pièces de verre, le maître a tracé, sur le manteau, la bande

_a_, qui est d'une autre couleur et que les plombs dessinent

franchement.

Il fallait nécessairement que les ouvriers peintres chargés d'apposer la

grisaille ou le modelé sur les morceaux de verre découpés d'après le

carton, sussent dessiner. Il est vrai de dire qu'alors en Occident,

comme dans les écoles byzantines, on avait de véritables procédés pour

peindre une tête ou un vêtement[344]; et ces procédés étaient, à tout

prendre, établis sur une longue et profonde observation des effets

décoratifs. Il suffisait donc, dès que le maître avait tracé le carton

(et alors le style lui appartenait), de trouver des ouvriers habiles de

la main et assez imbus des procédés traditionnels pour peindre sur les

verres coupés le modelé convenable. Nous ne comprenons pas l'art de la

peinture de cette façon aujourd'hui, et il ne faut pas le regretter,

s'il s'agit de tableaux faits pour être placés en dehors d'un effet

décoratif général, comme des objets possédant leurs qualités propres

indépendamment de ce qui les entoure. Mais si la peinture participe d'un

ensemble, si elle entre dans le concert d'harmonie générale que tout

édifice semble devoir offrir aux yeux, elle est nécessairement soumise à

des lois purement physiques que l'on ne peut méconnaître et qui sont

supérieures au talent ou au génie de l'artiste. En effet, le génie d'un

maître ne peut modifier les lois de la lumière, de la perspective et de

l'optique. Nous savons bien qu'un assez grand nombre d'artistes de notre

temps sont doués d'un sentiment trop fougueux ou indépendant pour se

soumettre à d'autres lois que celles dictées par leur fantaisie; mais

nous savons avec non moins de certitude que la lumière, l'optique, la

perspective, n'ont pas encore modifié les lois qui les régissent pour

complaire à ces esprits insoumis. Si la lumière, l'optique et la

perspective sont des conditions physiques d'un autre âge, si elles ont

régné dans des temps de barbarie, elles règnent encore à l'heure qu'il

est, et ne paraissent pas encore disposées à abdiquer, ni même à

vieillir. Or, les artistes qui ont composé les verrières des XIIe et

XIIIe siècles manifestaient au contraire leur soumission absolue à ces

lois, ils s'en aidaient avec autant d'intelligence que de modestie.

Cette soumission nous donne un enseignement dont nous ne profitons

guère, mais qui, pour cela, n'en est pas moins bon et vaut la peine

d'être examiné.

Personne n'ignore les tentatives faites depuis une trentaine d'années

pour rendre à la peinture sur verre un éclat nouveau. Nos verriers les

plus habiles ont fait parfois d'excellents pastiches; ils ont complété

d'anciennes verrières avec une perfection d'imitation telle, qu'on ne

saurait distinguer les restaurations des parties anciennes. Ils ont donc

ainsi pris ample connaissance des procédés, non-seulement de fabrication

matérielle, mais d'art, appliqués à ces sortes de peintures[345]. Ils

ont pu reconnaître les qualités remarquables des anciens vitraux comme

effet décoratif et harmonie, et la perfection, difficile à atteindre, de

certains procédés d'exécution, l'habileté matérielle des ouvriers, et

apprécier le style des maîtres, si bien approprié à l'objet. Cet art du

verrier n'est donc pas un mystère, un secret perdu.

Ce qui a été oublié pendant plusieurs siècles, ce sont les seuls et

vrais moyens qui conviennent à la peinture sur verre, moyens indiqués

par l'observation des effets de la lumière et de l'optique; moyens

parfaitement connus et appliqués par les verriers des XIIe et XIIIe

siècles, négligés à dater du XVe, et dédaignés depuis, en dépit, comme

nous l'avons dit, de ces lois immuables imposées par la lumière et

l'optique. Vouloir reproduire ce qu'on appelle un tableau, c'est-à-dire

une peinture dans laquelle on cherche à rendre les effets de la

perspective linéaire et de la perspective aérienne, de la lumière et des

ombres avec toutes leurs transitions, sur un panneau de couleurs

translucides, est une entreprise aussi téméraire que de prétendre rendre

les effets des voix humaines avec des instruments à cordes. Autre

procédé, autres conditions, autre branche de l'art. Il y a presque

autant de distance entre la peinture dite de tableaux, la peinture

opaque, cherchant à produire l'illusion, et la peinture sur verre, qu'il

y en a entre cette même peinture opaque et un bas-relief. Le bas-relief

serait-il peint, que jamais il ne pourrait rendre l'effet d'une peinture

opaque sur un mur ou sur une toile; ce bas-relief ainsi enluminé ne sera

jamais qu'un assemblage de figures sur un seul plan. Dans une peinture

opaque, dans un tableau, le rayonnement des couleurs est absolument

soumis au peintre qui, par les demi-teintes, les ombres diverses

d'intensité et de valeur suivant les plans, peut le diminuer ou

l'augmenter à sa volonté. Le rayonnement des couleurs translucides dans

les vitraux ne peut être modifié par l'artiste; tout son talent consiste

à en profiter suivant une donnée harmonique sur un seul plan, comme un

tapis, mais non suivant un effet de perspective aérienne. Quoi qu'on

fasse, une verrière ne représente jamais et ne peut représenter qu'une

surface plane, elle n'a même ses qualités réelles qu'à cette condition;

toute tentative faite pour présenter à l'oeil plusieurs plans détruit

l'harmonie colorante, sans faire illusion au spectateur: tandis qu'une

peinture opaque a et doit avoir pour effet de faire pénétrer l'oeil dans

une série de plans, de présenter une succession de solides. N'y eût-il

qu'une figure dans une peinture, et cette figure fût-elle posée sur un

fond uni, que le peintre prétend donner à cette figure l'apparence d'un

corps ayant une épaisseur. Si le peintre n'atteint pas ce résultat dès

ses premiers essais, il n'est pas moins certain que c'est le but vers

lequel il tend, aussi bien dans l'antiquité, grecque que dans les temps

modernes. Transposer cette propriété de la peinture opaque dans l'art de

la peinture translucide est donc une idée fausse. La peinture

translucide ne peut se proposer pour but que le dessin appuyant aussi

énergiquement que possible une harmonie de couleurs, et le résultat est

satisfaisant comme cela. Vouloir introduire les qualités propres à la

peinture opaque dans la peinture translucide, c'est perdre les qualités

précieuses de la peinture translucide sans compensation possible. Ce

n'est point ici une question de routine ou d'affection aveugle pour un

art que l'on voudrait maintenir dans son archaïsme, ainsi qu'on le

prétend parfois; c'est une de ces questions absolues, parce que (nous ne

saurions trop le répéter) elles sont résolues par des lois physiques

auxquelles nous ne pouvons rien changer. Vous ne ferez jamais chanter

une guitare comme Rubini, et si quelques personnes prennent plaisir à

entendre jouer l'ouverture de _Guillaume Tell_ sur le flageolet, cela ne

peut être du goût des amateurs de musique.

Nous croyons que cette discussion est ici à sa place, parce que nous

avons entendu maintes fois répéter: «Que si les vitraux des XIIe et

XIIIe siècles sont beaux, ce n'est pas une raison pour reproduire

éternellement les meilleurs types qu'ils nous ont laissés; qu'il faut

tenir compte des progrès faits dans le domaine des arts; que ces figures

archaïques ne sont plus dans nos goûts, etc.» Certes, il n'est point

nécessaire de _calquer_ éternellement ces types des beaux temps de la

peinture sur verre, de faire des pastiches en un mot; mais ce qu'il ne

faut point perdre de vue, ce sont les procédés d'art si habilement

appliqués alors à cette peinture; ce qu'il faut éviter (parce que cela

n'est pas un progrès, mais bien une décadence), c'est cette

transposition d'une forme de l'art dans une autre qui lui est opposée.

Avec plus de persistance que de bonne foi, on affecte souvent de nous

ranger parmi les fanatiques du passé, parce que nous disons: «Profitez

de ce qui s'est fait; faites mieux si vous pouvez, mais n'ignorez pas

les chemins déjà parcourus, les résultats déjà obtenus dans le domaine

des arts. Or, ce que vous nous donnez souvent comme une inspiration

pleine d'avenir, n'est qu'un oubli de longs et utiles travaux, ou un

assemblage incohérent de formes mal comprises ou de procédés faussement

appliqués.»

Les vitraux du XIIe siècle sont maintenus en place, comme ceux du XIIIe,

par des plombs qui sertissent chaque morceau de verre, en composent des

panneaux; des vergettes on tringlettes maintiennent ces panneaux dans

leur plan et les empêchent de s'affaisser sous leur propre poids. Ces

panneaux sont posés dans des armatures de fer (voyez ARMATURE).

Il est clair que ces panneaux ne peuvent dépasser certaines dimensions,

puisqu'ils doivent résister à la pression du vent. La mise en plomb

laisse une élasticité très-nécessaire à la conservation de ces panneaux.

Le compositeur verrier doit tenir compte de ces éléments matériels de

l'oeuvre. Ce sont là des conditions non moins impérieuses que celles

imposées par la lumière et l'optique. Ce sont des conditions de

solidité, de durée, et qui, par cela même, doivent influer sur la

conception de l'artiste, et dont il s'aide, s'il est habile. Les

armatures de fer dessinent les grandes divisions décoratives et donnent

l'échelle de l'objet, chose plus utile qu'on ne le pense généralement.

Les plombs accusent le dessin et séparent les couleurs par un trait

ferme, condition nécessaire à l'effet harmonieux des tons translucides.

Reste le modelé intérieur. C'est là que les verriers du XIIe siècle,

particulièrement, ont montré leur profonde observation des effets de la

peinture translucide. Ces artistes savaient: 1° que les tons n'ont

qu'une valeur relative; 2° que le rayonnement de certaines couleurs

translucides est tel, qu'il altère ou modifie même la qualité de ces

couleurs; 3° que le modelé appliqué sur le verre doit, dans les parties

les plus ombrées, laisser apparaître le ton local, non à travers un

glacis, mais par échappées pures; car une ombre qui couvre un verre

coloré donne à distance un ton opaque qui ne participe pas de la couleur

de ce verre qu'elle couvre, mais du rayonnement des couleurs voisines,

en raison de la propriété rayonnante de ces couleurs. Ainsi, pour rendre

notre explication claire: supposons (fig. 4) un disque de verre rouge A

entouré de verre bleu; si nous avons posé autour de ce disque une ombre

(fût-elle translucide elle-même, comme un glacis un peu opaque), cette

ombre participera, non du ton local rouge du verre, mais du rayonnement

bleu du verre d'entourage. Cette ombre prendra dès lors un ton faux et

sale, mélange de brun et de bleu, qui fera paraître le bleu creux, sans

solidité, et le ton rouge criard. Si, au contraire (voy. en B), nous

avons eu le soin de poser cette ombre sur le disque, non à plat, mais

par hachures et en laissant un orle rouge pur tout autour, cet orle et

les interstices laissés entre les hachures donneront à l'ombre une

localité rouge, et le bleu conservera sa qualité. L'orle et les

interstices des hachures prendront assez de valeur, à cause de

l'opposition des traits noirs, pour lutter contre le rayonnement du ton

bleu et laisser à l'ombre du disque sa localité rouge.

Voyons l'application de cette formule. Voici (fig. 5) un fragment de la

belle verrière de la cathédrale de Chartres[346], qui représente un

arbre de Jessé. Cette verrière date du milieu du XIIe siècle[347]. Le

fond est bleu, de ce bleu limpide, un peu nuancé de vert, qui appartient

à la fabrication de cette époque, et qui rappelle la couleur de certains

ciels d'automne, entre la bande orangée du soleil couchant et la pourpre

voisine du zénith. La robe du roi est d'un ton vineux, pourpre chaud, le

manteau vert d'émeraude, le pallium et la couronne sont jaune fumée, les

chaussures et les parements des manches rouges. On voit que le modelé

peint sur ces vêtements ne se compose que d'une succession de hachures

laissant entre elles, et notamment près des bords percer le ton local;

de telle sorte que le rayonnement du verre bleu du fond est neutralisé

par ces échappées des tons locaux des vêtements à travers les

interstices des hachures. Ces observations, qui sembleraient contredire

en partie la démonstration qui accompagne la figure 2, n'en sont

cependant qu'un corollaire. Dans la figure 2, nous avons vu que pour

neutraliser l'effet du rayonnement des tons bleus sur les tons rouges,

nous avons diminué la surface de ces tons bleus par une peinture opaque,

une sorte d'écran découpé qui soumet leur contour à des formes

redentées. Or, à distance, lorsque les couleurs translucides sont

très-rayonnantes, on diminue bien la propriété de ces couleurs à l'aide

d'écrans découpés; mais, par l'effet de cette propriété rayonnante, les

écrans découpés paraissent diffus, et les interstices laissés purs

perdent simplement de leur valeur colorante relative. L'effet contraire

se produit pour les couleurs à faible rayonnement, leur intensité

colorante augmente en raison du peu de surface que vous laissez pur

entre les découpures d'un écran. Exemple (fig. 6): soit un verre bleu A,

dont on a diminué la surface rayonnante par la peinture opaque ou écran

B. À distance, ce verre bleu produira l'effet indiqué en C. Plus on

l'éloignera, plus la peinture écran sera confuse, mais aussi plus le

bleu tendra à grisonner. Soit un verre rouge peint de la même manière:

plus on s'éloignera, plus la peinture écran prendra d'étendue, en

perdant un peu de sa qualité opaque; si bien qu'à une grande distance,

on ne distinguera plus le rouge que par touches aiguës, ainsi qu'on les

voit figurées en E, mais ces touches gagneront en intensité colorante ce

qu'elles perdent en étendue. Nous admettons que le verre rouge est

fouetté; s'il était uni, à distance il paraîtrait lie de vin ou marron.

D'après ce principe, chaque couleur translucide doit donc recevoir une

peinture écran en raison de sa propriété rayonnante. Les verriers du

XIIe siècle prouvent par les oeuvres qu'ils nous ont laissées qu'ils

avaient une parfaite connaissance de ces lois, et nous avouons, quant à

nous, ne les connaître que par l'étude attentive de ces oeuvres. Qu'ils

soient arrivés à ces résultats par un empirisme prolongé ou par des

observations savantes recueillies en Orient, cela, au fond, nous importe

assez peu; le fait donne raison à leurs méthodes. Car, de toutes les

verrières connues, celles du XIIe siècle possèdent seules cette harmonie

claire et sûre qu'on ne peut se lasser d'admirer; harmonie si franche,

qu'à une très-grande distance, et sans avoir besoin d'examiner le style

des dessins, on reconnaît une de ces verrières au milieu de beaucoup

d'autres[348]. Connaissant donc les propriétés plus ou moins rayonnantes

des verres colorés, les verriers du XIIe siècle ont posé et peint ces

verres en raison de ces propriétés, et aussi de l'influence que les

couleurs translucides exercent les unes sur les autres.

Sachant, par exemple, que ce bleu limpide dont nous parlions tout à

l'heure a, par-dessus toutes les autres couleurs, une qualité

rayonnante, ils ne l'ont employé en grandes parties que dans des fonds;

et pour empêcher le rayonnement de ces surfaces bleues d'influer d'une

manière fâcheuse sur les tons voisins (tous moins rayonnants, à des

degrés différents), ils ont chargé ceux-ci de linéaments, de hachures,

de détails opaques en façon d'écrans, afin de rendre à ces tons une

intensité plus grande en vertu de la loi expliquée figure 6; mais,

d'ailleurs (toujours en vertu de cette loi et de celle expliquée

également. figure 4), ils se sont bien gardés de salir ces tons par des

ombres unies, eussent-elles été même translucides, et ont laissé

toujours percer des parcelles du ton local à travers les réseaux ombres

les plus chargés. Ces artistes ont encore usé des verres blancs

(nacrés), comme appoint indispensable pour donner aux couleurs leurs

rapports relatifs. Ainsi, dans l'exemple donné (fig. 5), le branchage de

l'arbre de Jessé, quelques feuilles des bouquets, sont coupés dans du

verre blanc; mais ces parties lumineuses sont chargées de détails peints

qui en atténuent l'éclat et la dureté[349].

Le fond bleu qui entoure l'arbre, sujet principal, et qui occupe tout le

milieu de la fenêtre, est combattu par deux larges bordures dont voici

(fig. 7) la répartition; car c'est par l'ensemble autant que par les

détails que se recommande cette composition. En A, règne le fond bleu

sur lequel se détachent en vigueur les tons des personnages et en

lumière les branchages de l'arbre. En B, sont des prophètes sur fond

rouge. Ces prophètes sont principalement vêtus de bleu et de jaune

fumée, ils tiennent des phylactères blancs. Cette tonalité chaude (car

le bleu n'est plus ici le même que celui du fond, mais plus intense ou

plus vert) donne une transparence lumineuse au fond bleu du centre. Pour

relier ces fonds rouges des prophètes, l'artiste a drapé le Jessé couché

en C d'un large manteau rouge; il repose sur un lit tendu de blanc qui

sert de point de départ, de souche à la tonalité de l'arbre. Une robe

bleu sombre qui revêt le haut du corps du Jessé, ce blanc et quelques

franges jaunes, donnent un éclat incomparable au rouge du manteau. Les

demi-cercles rouges qui servent de champ aux prophètes sont sertis d'une

bande bleue dans le ton du fond A et d'un liséré blanc chargé de

détails; puis les écoinçons G sont sur fond d'un beau vert d'émeraude

chaud et limpide. Autour se développe une bordure splendide comme

composition et éclat, dont nous donnons (fig. 8) le détail au sixième de

l'exécution. En A, sont les fonds rouges des prophètes; en B, le filet

bleu qui rappelle le ton du fond du Jessé, puis le liséré blanc ondé,

enlevé au style sur un ton bistré apposé sur le verre; en C, le fond

vert des écoinçons. Ceux-ci sont chargés d'un carré bleu bistré de

peinture, avec des détails extrêmement délicats enlevés au style,

conformément à la méthode indiquée par Théophile. Ces carrés bleus sont

coupés par des ornements pourpre chaud qui mordent sur le fond vert. Un

liséré blanc, également bistré et enlevé, entoure le carré bleu. Le

rouge apparaît de nouveau en R. Un perlé jaune fait le bord intérieur de

la bordure; il est doublé d'un filet bleu F, du même ton que le fond du

Jessé. Le rouge réapparaît en G, et le bleu du fond du Jessé en L. Pour

l'entrelacs perlé, il est fait sur verre blanc. Les cercles et les

feuilles en lancettes sont jaune fumée; les feuilles, vertes et pourpre;

le perlé extérieur est jaune douteux. Dans cette verrière, il n'y a donc

que les verres dont voici les tons:

1° Blanc nacré; blanc fumeux;

2° Bleu limpide;

3° Bleu intense verdâtre, et par exception indigo;

4° Vert d'émeraude;

5° Vert se rapprochant du ton de la turquoise;

6° Pourpre chaud;

7° Rouge;

8° Jaune deux tons;

9° Les tons des chairs sont pourpre clair, fumeux.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 9 - (T - U - V - Y - Z) · 第 27 / 41 段